»--C’était tout de même difficile parce que, dans le silo, chacun il

avait des fers: doubles fers. Mais enfin, en se la foulant, on y

arrivait. Seulement, je me permettrai de le faire remarquer à messieurs

les officiers,--il dit ces mots avec élégance,--pour la chose que

Bargouille en est accusé; ç’aurait tout de même été difficile, vu la

situation.

»C’est Bonvin qui a commencé à rogner. Il dormait au lieu d’ jouer.

Quand il dormait pas, il disait qu’il avait la fièvre. La fièvre, tout

le monde il l’a. La fièvre, c’est comme la faim, c’est naturel, c’est

régulier, ça va et ça vient, on s’en fout, c’est une santé. Mais lui,

Bonvin, il en pleurait. Ça prouve qu’il y avait autre chose, et cette

chose-là, on la sentait avec lui. Y avait les fers et l’embêtement.

Bonvin finit par dire:

»--Il fait trop noir ici, nom de Dieu!

»Il ne faisait pas tout à fait noir, puisque le silo était ouvert par en

haut. Seulement, la couleur du jour dans le silo, elle était salement

fade, à cause de l’odeur peut-être, car ça se mélange, la vue et

l’odeur, mais aussi par comparaison avec le ciel, qu’on voyait par le

haut du trou. C’était clair, quand on levait les yeux, c’était clair,

comme si on avait volé en plein dedans, avec une paire d’ailes. Et quand

on regardait ses pieds, naturellement, on les voyait plus, il faisait

plus noir.

»C’est Coldru qui a continué. Il a dit:

»--C’est vrai! J’ai des inquiétudes.

»--Pour ton avenir? qu’a fait Bargouille en rigolant.

»Non, dit Coldru. Dans les jambes.

»Ça n’est pas étonnant qu’on ait des inquiétudes dans les jambes, avec

les fers. Tout le monde les sentit quand il en parla, mais pas

uniquement dans les rotules ou dans les fesses. On peut pas croire qu’on

sente le mal de ses jambes dans la tête, mais c’est la vérité.

»Moi, j’ dis:

»--Il fait pourtant frais, ici.

»--Plus frais qu’dehors, quand le soleil pète, quand les cailloux pètent

sous le soleil!

»Nous tous, les quatre, on se mit à penser au soleil. C’était comme une

roue de feu d’artifice, et on courait en esprit derrière. On imaginait

aussi tout ce qu’on voit en plein jour dans les pays du Sud: la piste

qui s’en va en tournant à travers les dunes; un dattier, quand c’est en

plaine, planté tout seul pour servir à la topographie, les officiers

prétendent; les chameaux qui paissent l’herbe bleue avec leur langue

juteuse et cornée, et parfois un pouilleux d’ Bicot assis par côté sur

son âne, qu’il bat des deux pieds, comme une vieille femme qui travaille

machine à coudre; mais surtout, le soir et le matin, du rouge et de l’or

dans le ciel blanchi, pendant qu’on traîne, une, deux, une, deux, sur

trente-deux clous de soulier. La route, quoi, la route et la noce! C’est

pour ça qu’on est créé.

»Coldru demanda:

»--Quand c’est qu’on sort d’ici?

»Bonvin répondit:

»--Si on sort, on r’commencera à casser des pierres. Ça vaut rien.

»Tous ils pensaient comme Bonvin. Je parlai par habitude:

»--M...! la classe!

»--Y a plus d’ classe pour nous, dit Bonvin. On est des condamnés aux

travaux. Fais pas l’ zouave.

»--Alors, dit Bonvin, y a pas. J’ demande à passer l’ conseil!

»--A quoi ça servirait? je d’mandai. Mais tous, au même moment que je m’

parlai, on vit l’ coup. Si qu’on passerait l’ conseil, on s’ sortirait

du trou.

»--Y a combien, d’ici l’ conseil? fit Bargouille.

»--L’ conseil, répondit Malterre, c’est à Sfax: cent quatre-vingts

kilomètres; neuf étapes.

»Ça faisait neuf jours qu’on pourrait marcher la route! Ah! c’était

chic, ça, c’était pur! Il m’ sembla qu’ j’entendais d’ la musique, j’

m’enlevais! Personne causa plus de toute la journée. On s’ regardait. J’

sais pas qui dit à la fin:

»--Y en a un qui doit être crevé. Les autres, on pass’ra l’ conseil.

»--C’est comme ça, continua Malterre, qu’on se l’est fait à la

bloquette, pour savoir qui ça s’rait qui s’rait crevé. Ça n’a pas

traîné: c’est Bonvin qui a perdu. Il a dit: «J’ai pas d’ chance! C’est

toujours moi qui paye les consommations!» Après ça, il a fermé les yeux

pendant qu’on r’tirait pour savoir qui c’est qui lui f’rait son affaire.

C’est Bargouille qui a perdu. Il a dit seulement à Bonvin:

»--C’est moi qu’ j’y vais, mon pauv’ vieux. M’en veux pas.

»Mais Bonvin n’a pas rouvert les yeux. Il a pas voulu. Il s’est laissé

faire sans piper. Et nous deux, Coldru et moi, j’ jure qu’on n’a pas

bougé. Dis, Bargouille, si on a bougé!

»--Pas bougé, affirma Bargouille, en crachant par terre. J’ai dit qu’

c’était moi. C’est moi. Voilà.»

* * * * *

Barnavaux avait fini. J’interrogeai:

--Qu’est-ce qu’on en a fait, de Bargouille?

--On l’a fusillé, naturellement, dit Barnavaux, et les autres ont pris

dix ans. C’était prévu, ils s’en fichaient, ils avaient marché la route:

neuf jours au soleil. Ils savaient le prix; ils n’ont pas réclamé.

--Et vous, alors, les vieux, si vous restez aux marsouins, c’est pour

marcher la route?

--Tous plus ou moins! affirma-t-il, d’un air assuré.

Je le reconduisis le soir, faubourg Poissonnière.

--Êtes-vous libre jeudi soir? lui demandai-je.

--Permission de minuit! mais ça n’est pas ici qu’il faut venir me

chercher: rue Gourié, à Plaisance!

--C’est un bar?

--Un bar! Non, fit-il, c’est une Université Populaire. Ça épate les

chefs, quand on va dans les Universités Populaires, ils se figurent

qu’on y trouve des protecteurs politiques. Alors, au quartier, ils vous

fichent la paix! C’est un truc que j’ai appris à Toulon, dans le temps.

Et ils savent y faire, à Toulon, vous pouvez croire.

--Il y aura aussi des dames?

--Je le suppose, dit Barnavaux... Il y en a toujours...

Cependant il changea de conversation. Cette attitude me fit réfléchir:

jadis, il eût répondu que les histoires de femmes, il est inutile d’en

parler, parce que ça se sait toujours.

III

L’ODYSSÉE

Voilà pourquoi, le jeudi suivant, je n’oubliai pas d’aller le rejoindre,

vers dix heures, à l’Université Populaire. C’est dans un vieux pavillon

à moitié ruiné, au fond d’un reste de jardin où trois ou quatre acacias

agonisent, leurs troncs tout gercés de misère, leur feuillage tout pâle

d’anémie; car des maisons modernes ont poussé autour d’eux, poussé bien

plus haut que leurs cimes rogneuses, meurtries de coups de serpe. Mais

ils sont beaux tout de même, tristement, à force d’énergie à ne pas

vouloir mourir. Et dans la maison, au siège de l’U. P., comme ils

disent, on ne voit rien que les signes d’une pauvreté un peu farouche:

une bibliothèque pleine de brochures dépareillées, une chambre qui sent

mauvais, et s’appelle un dispensaire, sans doute à cause de quelques

fioles égarées sur une étagère; et enfin une pièce plus grande, qu’une

estrade de quelques planches et un rideau passé sur une tringle

permettent de transformer en salle de théâtre. Ce samedi, une affiche

l’annonçait, M. Ledoux, professeur de l’Université, faisait sa troisième

et dernière conférence sur l’_Odyssée_. Et ils étaient tous là, les

habitués de la maison, pour écouter la conférence: les petits ménages de

rentiers pusillanimes, à la fois furieusement anticléricaux et

stupidement conservateurs, qui fréquentent toujours, et de fondation,

les réunions les plus révolutionnaires: phénomène qui semblerait

incompréhensible, si l’on ne songeait qu’il s’agit seulement

d’économiser les quatre sous de pétrole d’une veillée à domicile; les

pauvres vieilles femmes qui vont à ces parlotes comme elles iraient à

l’église, parce qu’elles continuent à avoir besoin d’une église, d’un

lieu où on écoute, avec un respect qui repose, des paroles qu’on ne

comprend pas: quelques belles filles aussi, devenues un peu anarchistes

par genre et vertueuses à leur manière, qui est sublime, après tout: car

demeurer vierge et solitaire, ce n’est peut-être pas si difficile que

d’accepter l’amour et la maternité, et de continuer à travailler pour

vivre; et quelques jeunes gens qui commençaient à se croire

révolutionnaires et antipatriotes, figures de calvinistes modernes,

désintéressés, farouches, ardents et durs. L’un d’eux était resté dans

la bibliothèque, durant la conférence. Me penchant au-dessus de sa tête,

je vis qu’il prenait patiemment des notes sur un volume dépareillé de

Jomini, acheté chez un bouquiniste.

--Oui, me dit-il, levant sur moi des yeux brûlants; on est

antimilitariste; mais il faudra bien savoir faire la guerre, un jour,

contre les bourgeois!

Et ça me fit plaisir, vous savez, que cet enfant qui se croyait

anarchiste et antipatriote ne rêvât au fond que d’être meneur d’hommes

en armes, batailleur et victorieux! L’essentiel, c’est d’aimer la

guerre, il n’y a que ça de sain. Peu importe l’ennemi.

Et pendant ce temps le conférencier continuait à parler, convaincu lui

aussi de son apostolat, orgueilleusement fier de «descendre vers le

peuple», et montrant à chaque mot qu’il le comprenait cent fois moins

bien que le moindre petit vicaire de paroisse ayant six mois de service,

ou même n’importe quel sous-officier après huit jours de grandes

manœuvres. Il parlait, il parlait toujours. Il disait des choses

excessivement intéressantes et parfaitement incompréhensibles. Il

décrivait un palais mycénien, à propos des Phéaciens; il expliquait

pourquoi Hermès s’appelait «le Messager tueur d’Argos», et enfin il

pleura presque en parlant du miracle grec, qui est que les Grecs ont

fait de la beauté sans que personne sache pourquoi. Quand il eut fini de

pleurer, il s’arrêta: c’était son dernier effet, de pleurer.

Et alors, excepté lui et les petits rentiers, tout le monde alla chez le

marchand de vin. C’est là qu’elle se tient, la véritable université

populaire: chez le marchand de vin. J’y allai aussi, moi.

* * * * *

Une des belles filles qui nous avaient accompagnés prit une cerise à

l’eau-de-vie. Elle prononça d’un air pensif:

--Il a dit que c’était très beau, cette chose-là... l’_Odyssée_. Mais

personne ne peut comprendre pourquoi c’est beau. On n’y voit pas clair.

L’autre jour on avait lu _Paul et Virginie_, il y a un naufrage, la

petite se noie... j’en ai encore un frisson dans le dos, c’est chic, ça,

c’est très chic. Mais l’_Odyssée_! Même les noms, on ne peut pas les

retenir.

Le petit anarchiste qui avait pris des notes sur Jomini haussa les

épaules. Il affectait de n’assister qu’aux cours de chimie et de

sciences exactes: les pauvres ne doivent même pas savoir qu’il y a de la

beauté. C’est amollissant. Ils ont besoin de haïr, de se battre, et de

prendre, voilà tout. Mais Barnavaux dit en cherchant ses mots:

--Moi, je crois que j’ai compris cette histoire-là, celle d’Ulysse.

C’est trop long comme on nous l’a racontée; tout se complique, parce que

c’est un voyage: en voyage il arrive toujours des choses qui ne

devraient pas arriver, on se perd, on s’y perd. Mais le fond, c’est si

clair!

--Qu’est-ce qui est clair, Barnavaux? demandai-je.

--Vous le savez mieux que moi, fit-il, d’un air embarrassé. Ulysse,

c’est un soldat qui s’ennuie après sa femme. Voilà toute l’histoire. Je

comprends bien comment ça c’est passé, parce que ça se passe toujours

comme ça. Il s’en était allé très loin, faire la guerre à des gens qui

ne parlaient pas sa langue, des sauvages, des types qu’on a le droit de

piller, et dans toutes les escales, au retour, il y en avait d’autres

que la sienne, des femmes, qui l’arrêtaient.

»Il y a eu d’abord la grande dame, celle qui vivait au fond d’une grotte

magique, dans une île, et qui était si riche, et qui était si belle. Et

il avait trouvé ça bon d’abord, Ulysse, l’amour d’une grande dame. Elle

lui donnait tout ce qu’il y a de meilleur pour manger, du vin tous les

soirs. La dame avait de beaux cheveux, elle l’aimait. On le voit bien

qu’elle l’aimait, quand elle se fâche contre ceux qui lui disent:

«Renvoie-le, il ne peut pas rester ici.» Mais lui, j’ai bien entendu sa

pensée: il dormait contre elle, et ne l’aimait pas! Son pays n’était

pourtant pas si beau que le pays de la dame. Chez la dame il y avait des

rivières très fraîches, des prairies, des peupliers, des champs de

violettes. Ah! vous ne savez pas comme c’est rare, de l’eau, et des

arbres, et de l’herbe bien verte, au milieu de la mer! J’ai été en

Crète; je sais comme il brûle là-bas, le soleil! Alors la dame lui

mettait les bras autour du cou, elle lui disait: «Je t’ai toujours donné

tous tes souhaits et jamais tu ne verras une femme plus jolie. Reste

avec moi. Ailleurs trouveras-tu rien de pareil?» Mais il répondait:

«Vous êtes trop haute pour moi. Là-bas, voyez-vous, j’ai une femme qui

sera toujours ma vraie femme: quand je lui parle, elle obéit!» Voilà

pourquoi, à la fin, il s’est sauvé sur un radeau. Il a dû avoir très

peur, sur le radeau, en pleine mer. Quand on est dans une trop petite

barque, les vagues ont toujours l’air de vous écraser, on est au-dessous

d’elles, elles noircissent, elles s’embrouillent, elles se gonflent; on

dirait le poil des buffles, à l’endroit où il s’emmêle, au-dessus du

garrot, près du cou.

--... _Poséidôn aux cheveux bleus!_ murmurai-je.

Barnavaux ne comprit pas. Il me regarda d’un air étonné, et poursuivit:

--Alors il a fait naufrage, devant une autre île, et il a trouvé une

autre femme, qui valait mieux que la première. Ah! celle-là! Voyez-vous,

je suis sûr qu’elle a été sa vraie tentation, et c’est pour ça qu’il n’a

pas osé le dire et elle l’a bien senti dans son cœur. Pensez: il était

déjà devenu presque vieux, et elle était toute jeune, et il l’avait vue

nue, jouant à la balle, sous des arbres couleur d’argent, près d’une

rivière; et elle aussi l’avait vu nu, dans sa force; elle avait compris

alors que c’était un chef, un homme que ses parents avaient su élever

comme il faut: il n’y a que chez les sauvages, moi je le sais, qu’on

connaît les actions qui sont décentes quand on est nu; et lui, Ulysse,

il a su se conduire. Voilà pourquoi cette fille...

--Nausicaa, dis-je.

--Oui, Nausicaa... elle a reconnu que c’était un noble, un chef à qui on

avait appris les usages; les esclaves ne savent pas qu’ils sont nus,

parce qu’on ne les regarde jamais... Ils se sont aimés, c’est sûr, et

avoir conquis l’amour d’une petite fille, pour un homme fort, c’est

comme une victoire! C’est criant, c’est haut, c’est à faire pleurer de

joie. Pourtant il ne lui a rien dit, et elle, alors, n’a rien osé lui

dire, excepté: «Quand tu seras dans ton pays, souviens-toi de moi.» Et

lui n’a fait que répondre: «Je penserai à toi comme à la Vierge!»

Ce n’est pas tout à fait le texte. Il y a dans Homère: «Comme à une

déesse, je t’adresserai des vœux.» Mais Barnavaux ne voyait pas la

différence. Il chercha seulement ses mots, encore une fois.

--Alors, il est reparti. Je sais très bien comment est faite son île. On

nous a lu qu’il disait: «Elle sort de la mer, du côté de la nuit.» Je

comprends! Quand j’étais là-bas, en Extrême-Orient, c’est comme ça que

je voyais la France: un pays placé derrière le côté du ciel où le soleil

tombe. Quand on a voyagé on sait les formes que prend la terre. Il est

reparti, Ulysse, pour se battre contre les canailles qui voulaient sa

femme, pour risquer la mort, lui qui aurait été si heureux ailleurs,

s’il avait voulu. Mais il ne pouvait pas vouloir. Il avait beau faire,

il ne voyait que cette femme-là au monde, la sienne, parce que la

première elle avait fait son lit, allumé la lumière dans sa chambre, et

le feu dans son âtre, et que non seulement elle parlait sa langue, mais

que les mots, tous les mots avaient le même sens pour elle et pour lui.

Barnavaux respira, fatigué d’avoir parlé si longtemps, sur un sujet si

difficile. Chacun paya son écot, même les dames, parce que c’était une

règle dans la société. On se leva. Une des belles filles, en corsage

rose léger, effleura d’un bras nu le cou de Barnavaux. Alors il la prit

par la taille, et je vis que ce soldat qui en avait tant vu, dans tant

de pays, n’avait pensé à tout ça que parce qu’il pensait à elle. La

fille frissonna comme une grande chatte. Sur la route noire, lui, qui

l’enlevait, avait l’air d’un tigre maigre.

IV

LOUISE

Je devais la revoir bien souvent encore, cette grande fille souple, aux

jambes longues, et qui avait des yeux d’homme. Vous avez peut-être

remarqué? à Paris, maintenant, parmi les filles du peuple, il en est

beaucoup qui ont ces yeux-là. Ce n’est pas le regard de celles qui

vendent du plaisir, comme elles peuvent, dans la rue ou ailleurs:

insolent, lascif ou traqué, parce qu’il y a les autres femmes, qui leur

en veulent, et les hommes, qu’il faut prendre, et «les mœurs», qu’il

faut fuir. Pas davantage l’air des femmes qui ont un mari, ou même un

homme, tout simplement, et qui sont heureuses ou malheureuses comme ça.

C’est quelque chose d’autre, de viril, je vous dis, où il entre beaucoup

de franchise, de décision, de liberté, mais très peu d’innocence et

nulle soumission. Depuis quarante ans, la France a fait de nouveaux

hommes et de nouvelles femmes, qui ont d’autres qualités, d’autres

défauts--pour les vices et les vertus, je crains bien que ce ne soient

toujours les mêmes, depuis l’aurore de l’humanité--que ceux de jadis,

qui sont morts, et nous-mêmes. Et nous ne savons pas les voir, et nous

ne savons pas leur parler: nous à cette heure presque leurs aïeux, et

qui restons leurs guides. C’est une situation qui devient un peu

dangereuse.

Celle-là avait choisi Barnavaux, et Barnavaux l’avait choisie. C’est

tout. Les usages de leur monde exigeaient qu’ils n’en fissent pas grand

bruit, eussent l’air de trouver cela bien simple. _On ne doit pas_

montrer qu’on est émerveillé, renouvelé, rajeuni par le sentiment le

plus éternellement jeune qui soit au monde: le vieil amour immortel. Ça

commence à se démoder, cette ingénuité, même dans le peuple. Il y avait

jadis bien plus de couples qu’aujourd’hui, qui dans les rues nocturnes

s’en allaient les bras lacés autour de la taille, à tout petits pas, ne

quittant pas leur étreinte si quelque inconnu venait à leur rencontre.

Maintenant, presque tout de suite, il faut que les amants fassent de

vieux ménages, très décents.

D’ailleurs, ils ne furent pas si vite amants. La cour que Barnavaux fit

à Louise, dont je ne sus le nom de famille que beaucoup plus tard--elle

n’avait pas songé à me le dire, je n’avais pas pensé à le lui

demander--la façon dont Louise agréa ces avances eurent une apparence

discrète. Je me fusse cru, en vérité, chez des gens du monde. Et ceci

encore prouve qu’étant un très vieux peuple, nous sommes en train de

faire un peuple d’aristocrates, de quarante millions d’aristocrates

ayant tous leur fierté, leurs besoins de loisirs, leurs élans retenus,

leurs réticences. Il n’y a qu’une chose qui voile ce phénomène: la

mauvaise éducation, les rudes paroles, une obscénité qui n’a pas

l’excuse d’être inconsciente: mais des aristocrates peuvent être mal

élevés, cela s’est vu. Et ce qui était bien aristocratique encore, c’est

la conviction intime, naïve et tout à fait irraisonnée, que Louise

partageait avec Barnavaux, d’être du même rang que n’importe qui, en

France, et d’un rang supérieur à tous les étrangers. Chez Barnavaux,

rien de plus naturel. Il avait passé sa vie à dominer, il avait été «un

blanc» aux colonies, et armé. Donc une espèce de chevalier. Mais Louise

ne pensait pas différemment, cette Louise qui allait le soir retrouver

des anarchistes à l’Université Populaire. Et c’est même pour ça qu’elle

y allait! On y nourrissait sa fierté, on y affirmait ses droits

méconnus. Singulière conséquence des enseignements humanitaires ou

«individualistes» de bons rêveurs bourgeois ou d’autodidactes

déséquilibrés: elle n’avait fait que prendre une conscience excessive de

sa valeur, elle avait collectionné des titres de noblesse, et recueilli

cette idée, maintenant celle de tous les Français, auparavant celle des

seuls gentilshommes, que l’État, le gouvernement--jadis on eut dit le

Roi, c’est toute la différence--lui devait quelque chose, à raison de sa

qualité. Mais en attendant, comme elle ne recevait rien, elle

travaillait «dans les porte-monnaie», dix heures par jour,

invariablement gaie, infatigable et brave. Et si elle avait joui d’une

prébende, elle eût travaillé tout de même, par besoin d’activité, désir

d’être mieux, âpre volonté de ne rien devoir à personne, pas même à

Barnavaux. Dans la bourgeoisie et chez les paysans, les femmes ont une

dot. Dans le peuple ouvrier, elles peinent pour gagner leur vie. Et le

résultat est toujours le même: c’est que, dans aucun pays, elles ne

sont, plus que chez nous, les égales de l’homme.

La pudeur de Louise, ou plutôt son effroi du mâle, mais aussi son désir,

étaient des sentiments instinctifs. Elle reculait le moment inévitable,

donnant pour raison qu’alors elle devrait quitter sa famille, avoir une

chambre, un lit, des meubles, un «chez soi»; et qu’il fallait de

l’argent. Mais je l’entendis confier à une amie: «Il faut ça, oui, il

faut tout ça! Mais si ça ne s’arrange pas avant deux mois, ça sera

n’importe comment!» Pourtant, quand Barnavaux parlait de ses économies,

de sa prime de rengagement, elle refusait d’écouter. Et je crus

longtemps que c’était sa virginité seule, sa peureuse virginité qui se

défendait: ce n’était pas si simple! Il n’y a pas une femme, ni même un

homme au monde, qui soit devenu absolument comme une bête. Nous le

saurions mieux, si nous n’étions gâtés par cent ans de littérature

anti-humaine.

Je le vis bien, le jour où la si petite chose, qui est si grande, et

dont il ne faut pas rire, advint. Et elle advint, comme d’ordinaire,

pour des motifs apparents, purement extérieurs. Barnavaux, jusque-là

caserné à la Nouvelle-France, fut envoyé avec sa compagnie au fort de

Palaiseau. Éloignés l’un de l’autre, se voyant moins souvent, ils

éprouvèrent le besoin irrésistible de se voir autrement. Un jour, au

rendez-vous que nous avions pris tous trois boulevard Montparnasse,

Barnavaux annonça, poussant Louise devant moi:

--Madame Barnavaux!

Telle fut sa délicatesse. J’écris cette phrase sans ironie. Aux

colonies, il eût ajouté bien d’autres choses. Mais Louise baissa les

yeux: ils avaient perdu leur regard d’homme.

Et plus tard elle me dit: «Je ne croyais pas que c’était si peu--et si

peu de chose, comme ça... on devrait être mariés, voyez-vous!» Ce fut là

toute sa plainte, que je n’entendis jamais plus. Mais je conçus que les

milliers d’années d’efforts patients faits par la femme pour assurer son

bonheur, et la vie de ses enfants, de foi religieuse, aussi, n’ont pas

été en vain et, qu’ils se trompent, ceux qui ne veulent pas en tenir

compte.

Barnavaux, lui aussi, n’était plus le même. Il prenait encore un air

dégagé, en parlant de Louise, il tâchait de garder sa vieille voix, sa

voix de là-bas, pour dire: «ma mousso» ou «ma congaye»: mais Louise

n’était ni une mousso noire, ni une congaye jaune, il le savait bien.

C’était une blanche, et il la respectait. Même il la respectait plus que

n’eût fait un autre, un autre qui n’aurait pas vu le monde, et possédé

de petites esclaves. Il avait conscience de ce qu’elle était: une femme

de son sang. Il en était ému; sa figure changeait devant elle. Et le

sol, en même temps que la femme, l’avaient reconquis: il avait peur de

repartir.

Cependant, il savait bien qu’il repartirait. Elle n’en doutait pas

davantage. Voilà pourquoi, courageusement, ils ne parlaient jamais

d’avenir. Lui disait seulement.

--Si je savais un métier, bon Dieu!...

V

BARNAVAUX DE GARDE

Louise et Barnavaux · 第 4 / 11 段