Le temps coula. J’étais en France, mes visions de là-bas étaient

devenues des souvenirs. C’est une transformation douloureuse, et qu’on a

peur de reconnaître. On descend dans son passé: on n’y retrouve plus que

des momies! Je ne désespérais pas toutefois de revoir Barnavaux: à son

tour, comme tous les autres, avec la relève. Et il reviendrait ainsi,

sans doute, périodiquement, jusqu’au jour où sur un sol barbare la mort

le fixerait au cimetière; où bien adjudant de garde civile, fin

souhaitée de tous les vieux soldats qui ne désirent pas mourir dans leur

pays. Il n’avait jamais envisagé que ces deux hypothèses, elles lui

paraissaient presque aussi naturelles, et, à tout prendre, aussi

heureuses. Pourtant il devança son tour. Un matin, dans mon courrier, je

trouvai une lettre de lui, et elle ne portait pas un timbre colonial.

Barnavaux attribué à la garnison de Paris, était au Val-de-Grâce pour

paludisme invétéré et anémie tropicale. Il me donnait ces nouvelles de

son écriture ordinaire, qui est assez bonne, propre, ronde et appliquée,

et de son orthographe personnelle, qui change volontiers les participes

passés en infinitifs. «C’est pour avoir le plaisir de votre visite»,

ajoutait-il sans fard. Il savait bien que je viendrais!

Tout de suite, je courus au Val-de-Grâce. Barnavaux n’était pas couché.

Je le trouvai assis sur un banc du vieux jardin, affublé de la sinistre

capote grise des malades militaires, coiffé du disgracieux bonnet de

coton. Pourquoi impose-t-on à ceux que l’affaiblissement de leurs forces

ou la peur de la mort rendent déjà mélancoliques et découragés ces

costumes dégradants et tristes? Est-ce que ce n’est pas une erreur

médicale, est-ce que ce n’est pas un crime contre l’humanité? Barnavaux

regardait passer, sans les voir, des centaines de malheureux pareils à

lui; il était en plein soleil, et l’on devinait qu’il faisait reproche

au pâle soleil de ce méchant été de n’avoir pas plus de lumière et de

chaleur. Il grelottait! Cependant il me sourit bravement, il me tendit

la main. Avez-vous connu ce sentiment d’angoisse qu’on éprouve à

retrouver toute blanche une main jadis forte, tannée, noircie, ouvrière?

Les femmes vont peut-être aux malades franchement, avec l’élan généreux

de leur âme maternelle. Mais nous! Nous avons peur comme devant des

sauvages, devant des êtres qui ne nous ressemblent pas, à qui on ne

sait, à qui on ne peut parler! Mais Barnavaux me dit tranquillement:

--Je vois. Vous trouvez que j’ai l’air salement vieux. Ça fait toujours

le même effet.

C’était vrai. On eût dit qu’il avait rapetissé. C’est ça qui lui donnait

l’air vieux. Il tira de sa poche un de ces petits miroirs ronds que les

marchands de chaussures, je ne sais pourquoi, donnent gratuitement comme

prime à leurs clients. Les vieux soldats sont comme les chemineaux: ils

ont toujours sur eux leur peigne, leur glace et leur couteau.

--Ce qu’il y a de plus drôle, dit-il en se regardant, c’est que, quand

on a la fièvre, on se met à ressembler aux indigènes des pays où on

prend la fièvre. Si je n’ai pas l’air d’un Annamite, maintenant!

Là-dessus encore il ne se trompait pas. Oh! cette mince figure

ratatinée, avec son teint jaune et terreux tout à la fois, comme elle

rappelait tristement les petites faces jaunes et terreuses des races

d’Extrême-Orient, comme elle faisait la même grimace! Et l’iris de ses

yeux, singulièrement élargi, lui donnait quelque chose d’ivre et fou.

Mais il rigola, tout en claquant des dents.

--Faut pas se frapper. C’est l’accès froid. Mais on s’en tirera: la

quinine est là pour un coup!

Il se leva comme il put. Il aurait été mon fils que je ne l’aurais pas

soutenu plus tendrement, en vérité! Et ce fut ainsi qu’il regagna son

lit, au premier étage.

--Des couvertures, dit-il, beaucoup de couvertures!

Sur ses jambes, dont les genoux s’entrechoquaient, on jeta trois ou

quatre de ces couvertures brunes, affreusement lourdes, qui sont

d’ordonnance, et l’infirmier lui fit une injection de chlorhydrate de

quinine.

--C’est meilleur que les cachets, ça, fit Barnavaux d’un air savant. Ça

coupe l’accès, c’est sûr... Pour le moment, laissez-moi. Je ne suis bon

à rien, je me dégoûte.

Je fis mine de lui obéir, mais je revins vers le soir. L’infirmier était

en train de changer ses draps, trempés de sueur.

--Ça y est, me dit-il. J’ai transpiré. Il n’y a plus qu’à attendre la

prochaine fois.

Comme tous les vieux impaludés, il avait l’habitude, il prévoyait

lui-même, de façon à peu près certaine, la marche et la durée des

crises. Ainsi qu’il l’avait dit tout à l’heure, il ne se frappait pas.

Il se plaignit seulement que le major ne voulût pas corser son

traitement d’une bonne dose d’ipéca. Ça remet tout de suite, selon lui.

C’était, en effet, l’ancienne méthode, et Barnavaux n’est plus tout

jeune: il tient pour les vieilles méthodes. Il daigna pourtant

reconnaître:

--C’est une bonne drogue, cette quinine, c’est une bonne drogue. Si on

ne l’avait pas, qu’est-ce qu’on deviendrait? Ça serait comme à la

Réunion, la première fois que la fièvre est venue.

Il vit que je ne savais pas ce qui s’était passé à la Réunion, et ses

pupilles élargies devinrent fières, comme toujours quand il peut

m’apprendre une chose.

--Oui, fit-il, c’est une histoire qu’on m’a contée à Tamatave, dans le

temps, quand j’y suis arrivé avec Gallieni. Et elle remonte loin.

Jusqu’à cette époque-là, peut-être avant la guerre de 1870, la fièvre

n’était jamais venue à la Réunion. Personne dans l’île ne savait ce que

c’était, excepté ceux qui avaient été la prendre à Madagascar. Et

encore, ceux-là, une fois rentrés chez eux, ils guérissaient presque

toujours.

»Et voilà qu’un jour elle est tombée, après un cyclone. Du moins, c’est

ce qu’ils racontent à la Réunion, les noirs, les métis, les Tamouls

émigrés de l’Inde. Les gens sérieux et les médecins ne voulaient pas le

croire; mais maintenant qu’on sait que ce sont les moustiques qui

donnent la fièvre, peut-être qu’ils ont changé d’avis. Qu’est-ce qu’il

leur faut de temps à ces grands vents fous, pour porter les mouches

mauvaises de Madagascar aux îles? Moins d’un jour, n’est-ce pas? Elles

s’enlèvent avec la poussière, avec les plumes d’oiseau, avec les graines

ailées, qui s’arrêtent parfois, venues de si loin, sur Maurice et

Bourbon. Et elles ne vont pas, elles, absolument au hasard. Quand ces

tempêtes, qui cassent tout, qui démolissent les toits des maisons avec

les bateaux qu’elles jettent sur la mer débordante, quand ces saletés

d’ouragans les mènent au-dessus d’une terre, elles savent bien se

laisser tomber. Elles ferment leurs ailes, et ça aide le sort.

»Et alors on s’est mis à mourir, à mourir! Surtout les petits enfants:

les hommes et les femmes, ceux qui ont fini de pousser leur taille, elle

ne les tue pas souvent du premier coup, la fièvre, elle y va doucement,

elle fait comme pour moi. Comme pour moi, vous comprenez ce que je veux

dire: elle les mange par petits morceaux, et à la fin, on claque d’autre

chose. Ne dites pas non, ne dites pas non! Ça m’arrivera un jour ou

l’autre. Et puis, après? J’ai tout de même vécu mon compte, je sais ce

que c’est que les hommes, les femmes surtout, les pays et les choses.

Mais les enfants, les tout petits enfants! Quelle bêtise, quelle

horreur, quelle injustice, qu’ils meurent! Hein?... Hein?... Hein?...»

Il m’avait croché le bras de son bras maigre, et je sentais bien qu’il

était hors de lui-même. Ça ne m’étonnait pas. Je les connais par

moi-même, les fins d’accès paludiques. Ce n’est pas précisément du

délire, mais c’est comme si on avait pris trop vite une absinthe, un

jour où il fait trop chaud.

--Les enfants! répéta Barnavaux. Je vous dis que ces sales mouches les

faisaient mourir aussi vite qu’elles meurent. Et les pharmaciens

gagnaient ce qu’ils voulaient. Pensez! On ne fait pas de provision de

quinine dans les pays où on ne connaît pas la fièvre. On en garde ce

qu’il faut pour... pour les maux de dents, quoi! Qu’est-ce qu’il peut y

en avoir, en ce moment, dans une bonne petite ville de province bien

saine, en France, quelque part dans les Alpes ou les Pyrénées? Mais,

s’il arrivait quelque chose on ferait venir ce qu’il faudrait en

vingt-quatre heures. Tandis que là-bas, à l’époque dont je vous parle,

il fallait plus d’un mois! Alors le prix de la quinine monta, monta! Les

pharmaciens étaient bien contents. Un, surtout, celui qui faisait déjà

les meilleures affaires. La seule chose qui l’embêtât, c’est qu’il avait

un petit, lui aussi, son unique, un gosse qui n’avait pas dix mois. Mais

il fit comme les gens riches, il l’envoya avec sa mère et sa nourrice

noire sur les mornes, dans les hauts, à un endroit où la fièvre ne monte

pas. Après ça, il fut plus tranquille et il continua de vendre sa

marchandise. Quand il arrivait un client qui lui disait: «Ma petite--ou

mon petiot--est bien malade», il songeait que lui, du moins, avait pris

ses précautions et que son enfant, plus tard, serait un grand de la

terre, un homme qui serait allé étudier en France parce que son père

avait eu les moyens.

»Il n’avait pas pensé à une chose. Ces nourrices noires, elles sont

toutes les mêmes: il faut qu’elles aient un amoureux. Celle-là faisait

semblant de sortir pour promener l’enfant, rien que pour le promener, et

elle allait dans la plaine pour retrouver son ami noir, son bounioul! Ça

fait qu’il prit la fièvre comme tous les autres, ce petit! Il y a des

malheurs qu’on n’évite pas.

»La mère fit venir un médecin, qui dit:

»--Il ne devrait pas être impaludé, c’est déraisonnable! Mais c’est sans

doute qu’il aura pris le mal aux basses terres avant de monter ici. Avec

de la quinine, on pourra couper ça.

»Alors la mère pensa que ce n’était pas la peine d’inquiéter son mari en

lui faisant savoir que le petit était malade, puisqu’il guérirait. Elle

fit chercher la quinine par quelqu’un que le pharmacien ne connaissait

pas, un noir quelconque. Et lui, le pharmacien, il ne recevait que de

bonnes nouvelles, on lui mentait et il continuait à mettre l’argent sur

l’argent et à songer: «Comme il sera heureux plus tard, mon fils!»

»Pendant ce temps, le médecin remontait voir l’enfant tous les jours, et

il disait:

»--Ça ne va pas, ça ne va pas! Et ça devrait aller, pourtant! Il faut

doubler les doses.

»On les doubla. Mais, malgré ça, le petit prenait l’accès presque tous

les jours. Vous savez ce que c’est que les enfants qui maigrissent? Ça

serre le cœur! Moi, que j’aie l’air vieux à quarante ans, de l’état où

me met la fièvre, ça vous fait déjà peur, je le vois bien, ne le cachez

pas, ce n’est pas la peine! Mais les gosses, ces pauvres petits morceaux

de rien du tout, qui n’ont pas d’os, autant dire! Quand ils maigrissent,

vous croiriez la caricature raccourcie d’un homme de quatre-vingt-dix

ans. Ils deviennent laids, et c’est injuste, qu’ils deviennent laids,

c’est une punition qu’ils ne méritent pas, ils n’ont rien fait pour ça!

Il vomissait, il avait des convulsions. C’est peut-être parce qu’ils

sont très forts; sans qu’on s’en doute, les enfants, qu’ils ont des

convulsions. Toute la vie qu’ils devraient encore vivre remue dans leur

petit corps, une vie énorme, qui se débat, qui crie: «On n’a pas le

droit de me chasser!» Le médecin s’aperçut qu’il était temps de

prévenir. Il dit:

»--Il faut envoyer chercher le père. Ça vaudra mieux.

»Et il pensait: «S’il se presse, il verra peut-être son fils encore

vivant.»

»Le père vint. On ne l’avait pas trop inquiété. Sa femme lui avait écrit

seulement: «Bébé est un peu souffrant. Mais ça me rassurera de te voir,

et quand tu arriveras il sera sans doute guéri.» Il gagna les hauts

assez tranquillement. Le médecin l’attendait et lui dit ce qu’on dit

d’habitude: les encouragements à se résigner, le devoir de tenir bon

contre sa douleur pour ne pas augmenter celle de la mère. Il répondit:

»--Quoi, qu’est-ce que vous racontez, il n’est pas mort, voyons!

»Mais le médecin baissa la tête et le conduisit dans la maison, sous la

varangue. Le petit était là, couché dans son berceau, et si réduit, si

réduit! Presque rien à mettre en terre. Sa chair s’était déjà évaporée,

le mal l’avait brûlée en huit jours.

»Le père cria:

»--Comment ça s’est-il fait! Ce n’est pas possible!

»Et le médecin n’y comprenait rien lui-même. La fièvre n’aurait pas dû

aller si vite, comme si on n’avait rien fait pour l’abattre. Il dit:

»--C’est extraordinaire! Les choses ne se sont pas du tout passées comme

je l’avais prévu. La quinine n’a eu aucune action, aucune! Et à la fin

je lui en faisais donner jusqu’à quatre-vingts grains par jour.

»Les yeux du pharmacien lui sortirent de la tête.

»--Est-ce que c’est chez moi que vous avez fait chercher la quinine,

dit-il, chez moi?

»--Mais oui, fit le médecin, naturellement!... Et, je vous dis, je l’ai

fait administrer par doses massives, comme jamais je n’ai fait pour un

enfant.

»Alors, le pharmacien cria:

»--Oh! docteur! docteur! C’est moi qui l’ai tué!

»Et il se mit à rire, à rire! Il était fou. Je ne sais pas s’il est

resté fou.

* * * * *

»... Vous comprenez, ajouta Barnavaux en baissant la voix, il n’avait

plus de quinine, ce pharmacien. Sa provision était épuisée. Et il avait

mis n’importe quoi dans ses cachets pour continuer à vendre.

--Barnavaux lui dis-je, Barnavaux?...

--Hein, quoi? fit-il, en grelottant.

--Qui est-ce qui vous a appris à parler des enfants comme ça?

--Moi? Je suppose que tout le monde en parle comme ça! C’est naturel,

c’est la manière... qu’est-ce que ça vous fait?

--Oh! rien. Quel âge avez-vous?

--Quarante ans! Vous devez savoir...

Je sifflai entre mes dents, et parlai d’autre chose. Si, lui aussi,

allait avoir sa crise, la crise terrible où l’homme qui vieillit aspire

à une femme, à des petits, des petits qui le prolongent et lui

survivent? Mais lui, Barnavaux! C’était le dernier des hommes dont on

l’eût supposé. J’avais sans doute trop d’imagination...

II

LA ROUTE

Rien, en effet, lorsqu’il sortit du Val-de-Grâce pour reprendre sa place

à la caserne de la Nouvelle-France ne me montra qu’il eût dépouillé le

vieil homme. C’était un soldat, rien qu’un soldat, qui s’attend à payer,

un jour ou tous les jours, avec ses pieds qui marchent, son dos qui

porte le sac, et toute sa poitrine offerte, le droit de ne pas chercher

son pain, de dormir sous un toit ou une tente, et de n’avoir jamais à

s’occuper de personne, pas même de lui. Son impartialité d’observation,

sa manière de dominer les choses, pas de bien haut, certes, mais de les

dominer, lui étaient personnelles, mais venait tout de même de là: il

avait le temps! Pour le reste, décidément, c’était un soldat de métier,

un type qui disparaît. Et je croyais tout savoir, du soldat de métier.

Ce fut lui encore qui me tira d’erreur.

C’était un dimanche matin, et j’étais venu le chercher, avant la soupe,

pour lui offrir à déjeuner. Une de ces voitures qui portent, sur leur

caisse peinte en brun-chocolat, cette inscription inquiétante:

«Ministère de l’Intérieur. Service des Prisons», venait d’entrer dans la

cour. Ces longues boîtes rectangulaires et sans ouvertures, sauf

d’étroites persiennes latérales et une portière grillée qui laisse

entrevoir le profil assombri d’un gendarme ou d’un garde de Paris, ont

un aspect particulièrement sinistre. A penser qu’on fourre là-dedans des

vivants qui ont besoin d’air, comme tout le monde, on éprouve malgré soi

une impression de dégoût et d’angoisse. Ce n’est pas seulement qu’on se

les imagine contenant un commencement de mystère, un accusé, un criminel

ou peut-être un innocent, enfin du malheur. Mais elles sont laides!

Elles ressemblent affreusement à ces fourgons des pompes funèbres qu’on

emploie pour conduire les morts jusque dans les gares ou les cimetières

éloignés. On dirait qu’elles sentent mauvais, on dirait surtout que les

prisonniers qu’elles contiennent sont déjà pareils aux hôtes des

cercueils.

Le municipal de service dans la voiture prit ses clefs, fit jouer des

verrous, de serrures; et nous vîmes descendre en chancelant un soldat

d’infanterie coloniale dont la face était si épouvantablement abjecte et

désespérée que Barnavaux lui-même--et il est dur, il sait quels ravages

peuvent opérer l’ivresse, la folie, l’affaissement qui suit les mauvais

coups reçus et portés--en demeura un instant stupéfait. Il fit entendre

un petit sifflement.

--Il a sa couche celui-là! fit-il.

Le soldat grelottait comme un animal qui crève. Sa figure grise,

plombée, souillée de tous les poisons que laisse dans le crâne et dans

les veines une ivresse vieillie, rancie, malsaine et douloureuse, était

recouverte encore d’un crasse humide qui ressemblait à de la boue.

--C’est une belle cuite! fis-je.

--Non, dit Barnavaux, subitement intéressé, il n’est pas cuit. Il a

été... il a été refroidi pendant sa cuite!

Et comme je ne comprenais pas, il ajouta:

--Regardez sa capote, elle est toute mouillée. Son pantalon aussi. Il

est habillé d’éponges, le pauvre bougre. Et l’effet que ça produit,

quand on est saoul!

Le municipal tendit sa feuille de service.

--Tentative de suicide, dit-il. On l’a repêché quai de la Mégisserie.

C’est l’infirmerie du Dépôt qui le renvoie.

--Bon, dit Barnavaux, j’y suis maintenant. C’est le huitième depuis

quinze jours. Drôle, n’est-ce pas, cette épidémie?

--Qu’est-ce qu’on va en faire? demandai-je.

--Vingt-quatre heures d’infirmerie, s’il ne pige pas une congestion

pulmonaire, et trente jours de prison. C’est le prix. Et ça ne

l’empêchera pas de recommencer. C’est toujours les mêmes qui se font

périr.

--Des peines de cœur? demandai-je.

--Des peines de cœur, dit Barnavaux indigné, des peines de cœur!... Non.

Ces types-là sont trop sérieux. C’est la faute du gouvernement: ils

s’emm...

--Évidemment, c’est une raison pour se suicider, répondis-je. Mais je

n’y vois pas la faute du gouvernement.

--Vous croyez ça, vous! cria Barnavaux. Le gouvernement ne veut plus

envoyer les soldats d’infanterie coloniale aux colonies. Il dit que le

sang des Français n’est pas fait pour être versé dans des aventures

d’outre-mer. C’est la phrase dans les journaux. Mais pourquoi ils se

sont engagés, ces types-là, pourquoi je me suis engagé, si ça n’est pas

pour voir du pays, pour marcher la route? C’est pas des gens comme vous,

c’est pas des gens comme tout le monde qui viennent au corps, des fois.

C’est... c’est comme qui dirait des hommes-affiches.

Il vit que je ne saisissais pas et s’impatienta parce que les mots ne

lui venaient pas pour s’expliquer.

--Oui, dit-il, des hommes-affiches, des hommes-sandwiches, si vous aimez

mieux, ceux qui marchent entre deux planches-réclame pour quarante sous

par jour. Il y en a qui font ça pour l’argent, mais il y en a d’autres

aussi: pour ceux-là, c’est une vocation ou une maladie, je ne sais pas.

Faut qu’ils marchent! Pour les chemineaux, des fois, c’est la même

chose: ils font juif errant. Quand ils s’arrêtent ou quand on les force

à s’arrêter, il y a je ne sais quoi qui se décroche dans leur cœur ou

leur caboche; ils ont envie de vomir ou de mourir. Et dans Paris, dans

toutes les grandes villes, il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit qui

sont comme ça. Alors, ça paraît si bon, si commode de faire soldat,

surtout maintenant qu’on n’apprend plus les prières, à l’école, et que

c’est devenu plus difficile de se mettre curé de brousse, frère

lazariste ou lai, comme ils disent, chez les Pères Blancs. On meurt de

faim: on aura de quoi manger. On ne sait pas où coucher: la patrie vous

fiche un lit, plus épatant que celui des asiles, et sans la douche

obligatoire. On ne se lave que si on veut. On ne sait pas quoi faire de

soi, on n’a pas d’idée: y a les officiers qui pensent pour vous, va-t-à

droite, va-t-à gauche. Rien que des gestes, comme à l’église, et pour

marcher la route, aux marsouins, y avait la terre: c’est grand! Le

malheur, c’est qu’une fois qu’on est logé, nourri, blanchi, couché,

qu’on n’a plus à s’occuper de tout ça, si on ne part pas tout de suite,

on prend une maladie de cervelle.

»Le copain que vous avez vu, et les sept autres, ils s’étaient engagés

il y a un an parce qu’ils étaient comme sûrs qu’on les enverrait au

Maroc. Et au lieu d’aller au Maroc, ils sont restés ici, comme des

andouilles. Ça leur détruit le tempérament. Alors, ils se détruisent.

* * * * *

Il rêva un instant.

--C’est si loin, fit-il, que je me souviens à peine. Les trois zéphyrs

que j’ai vus au conseil de guerre, il y a quinze ans, c’était tout

pareil. On n’a pas voulu les croire, et moi non plus, je ne les croyais

pas. Je ne savais pas tout ce que je sais maintenant, j’étais un bleu.

»Ils s’appelaient Bargouille, Coldru et Malterre. Mais c’était

Bargouille, le principal accusé. Il avait étranglé son camarade Bonvin,

qui était enfermé avec lui et les deux autres dans le même silo, au camp

d’Aïn-Souf. A cette époque-là, on mettait encore les hommes punis dans

des silos: des espèces de trous plus larges en bas qu’en haut, en forme

de bouteille, où les indigènes cachent leur grain. Maintenant, c’est

défendu. Malterre et Coldru, on les considérait comme complices; eux

disaient qu’ils n’avaient été que témoins et qu’encore ils n’avaient

rien à dire, excepté qu’ils avaient bien vu Bargouille étrangler Bonvin.

Mais quand on leur demandait pourquoi, ils haussaient les épaules.

»--Faut croire qu’ils s’aimaient pas, disaient-ils.

»J’étais du piquet de service au conseil, et maintenant que j’y pense je

revois leurs capotes brunes, dont ils avaient arraché tous les boutons,

je ne savais pas alors pourquoi, ni personne. Devant les juges, ils se

tenaient abrutis, mais parfaitement convenables. Ils ne faisaient pas

les fortes têtes, ils répondaient bien doucement; mais c’était comme si,

à l’intérieur, ils avaient été contents et que ça ne les regardât plus,

ce qu’on faisait. Bargouille répétait tout le temps:

»--C’est sûr que je l’ai tué, Bonvin, c’est sûr, et, s’il faut l’ dire,

je l’ regrette, dans un sens. Malterre et Coldru, ils n’ont fait que

r’garder, on peut pas les poursuivre. C’est tout c’ que j’ai à dire.

»Mais le capitaine qui faisait ministère public finit par insinuer que

c’était pour des choses de mœurs que Bargouille avait tué Bonvin. Dans

la vie d’un zéphyr, il y a presque toujours des petites affaires comme

ça. Ça n’est pas leur faute, hein? Ils sont tout seuls entre eux, entre

hommes, des années et des années que dure leur peine, et ils sont

jeunes, n’est-ce pas, et ça n’est pas tout droit de chez leur mère qu’on

les envoie aux travaux publics. C’est plein de mecs, d’escarpes,

d’assassins et d’autres espèces de crapules. Ça n’avait rien d’étonnant,

la supposition du capitaine. Et qu’est-ce que ça aurait pu lui faire, à

Bargouille, d’avouer ça ou autre chose? Mourir c’est toujours mourir, il

faut y passer. Mais l’idée de la mort, ça met dans la tête des gens des

idées qu’on ne croirait pas qu’ils peuvent avoir. Bargouille se mit à

gueuler tout à coup:

»--C’est pas vrai, non, c’est pas vrai! J’ veux bien qu’on me fusille,

j’ proteste pas; j’accepte, c’est pesé, c’est vendu. Mais j’ veux pas

qu’on dise ça! J’ veux pas qu’on aille dire ça à... enfin, chez moi,

dans mon quartier.

»Je sentais bien que s’il avait osé, il aurait dit: «J’ veux pas qu’on

l’ dise à maman!» Ses parents, c’étaient des bouchers dans le quartier

Mouffetard; mais on a de la pudeur. Et puis, de prononcer certains mots,

ça fait perdre le sang-froid, ça n’est pas à faire.

»Alors, Malterre dit tout à coup:

»--Oui, c’est pas juste. On avait juré de n’ pas parler, mais ça lui

fait trop d’ peine, va, Bargouille, parle toi comme tu veux, ça s’ra

plus mauvais pour nous, mais ça fait rien, parle toi sur la chose. Hein,

dis, Coldru, il peut parler?

»Coldru était plus mou: il craignait les suites. Mais il dit pourtant:

»--Si vous êtes tous les deux pour ça, c’est la majorité. Faut y aller.

»Bargouille réfléchit un petit moment et prononça:

»--J’ peux pas dire ça moi-même, c’est plus embarrassant. J’aime mieux

qu’ ça soye toi, Malterre. T’as du courage et plus d’éducation.

»--Eh bien, expliqua Malterre, voilà comme c’est venu:

»Y avait quinze jours qu’on était dans l’ trou. Un baquet, une cruche,

quat’ types, et du pain pour trois un quart. Les premiers jours, tout de

même, on a chanté, on a essayé d’ rigoler et on a joué à la bloquette

avec les boutons d’uniforme.

»Je connus plus tard l’habitude, expliqua Barnavaux. On fouillait les

hommes, bien entendu, avant de les descendre au silo; on leur prenait

les jeux de cartes. A quoi ça servait? Ils redevenaient gosses et

jouaient aux billes, à la bloquette, pair ou impair, avec leurs boutons

d’uniforme. Voilà pourquoi ceux-là ne les avaient plus. Malterre

continua:

Louise et Barnavaux · 第 3 / 11 段