»Et voilà que, venant de terre, un petit canot apparaît, un sale petit

canot de Chinois, monté par deux hommes, qui manœuvraient pour couper

notre route et nous rejoindre. C’était là où il passait que la mort sur

la mer tombait davantage. Des obus d’éclatement, au-dessus de lui,

éparpillaient leurs morceaux et leur feu; d’autres obus géants

s’enfonçaient devant lui, derrière lui; et cette absurde coquille de

noix allait toujours, tout doux, tout doux, avec ses deux rames qui

grattaient l’eau bien régulièrement. Mais qu’est-ce qu’il voulait,

qu’est-ce qu’il voulait! Il apportait un message, c’était sûr; ces deux

hommes ne pouvaient avoir risqué la mort que pour remplir un devoir

sacré, pressant, obligatoire. On stoppa, le canot s’arrêta par notre

avant, et un homme monta. C’était un Chinois, qui portait une corbeille

en jonc tressé, assez lourde. Il la posa sur le pont et fit son salut

très bas, les mains posées sur la poitrine... Un projectile éclata par

bâbord avant, tout près de lui, et quatre hommes tombèrent morts,

déchiquetés. Il fit un second salut, le Chinois. Et il ne parut rien

d’extraordinaire sur sa figure.

»Un officier fusilier qui était là, Stépanof, se précipita sur lui.

»--Qu’est-ce qu’il y a, dit-il, pourquoi viens-tu, de quelle part? Hein,

parle!

»Le Chinois fit son troisième salut, et dit en _pidgin_, que je vous

traduis à peu près:

»--Ma commandant, y en a moi rapporter linge officier. Beaucoup pressé.

»Il ouvrit sa corbeille comme si elle avait contenu la sainte hostie, et

des faux-cols, des pyjamas, des dolmans blancs, des pantalons blancs,

des chemises, apparurent, bien rangés, par paquet distinct pour chacun

des clients.

»C’était le blanchisseur! On lui avait dit d’apporter le linge à dix

heures, et quand il était arrivé «y en avait bateau foutu le camp».

Alors, il avait pris un canot avec son fils, avec son fils, vous

entendez! Puisqu’on lui avait dit d’apporter le linge à dix heures! Il

tira de la corbeille des fiches de bois marquées d’encoches, toutes

pareilles à celles des boulangers d’Europe.

»--Qui ça ici y en a compter blanchissage? dit-il simplement.

»Nous venions d’entrer dans ce chenal dont je vous ai parlé, cette

espèce d’avenue d’eau calme où rien ne tombait plus, et nous regardions

ce Chinois, ébahis par son courage, par son héroïsme, par son

inconscience... non, tout ça, c’est des mots européens, des mots qui ne

sont pas vrais; nous étions atterrés, humiliés, parce qu’il avait fait,

lui, sans penser à plus, _ce qu’il avait à faire_. Tandis que nous,

malheur!

»L’ouragan de fer ne passait plus qu’à notre droite, à notre gauche;

nous nous disions tous, ivres de l’angoisse traversée, la cervelle en

bouillie: «C’est fini, ça n’était pas pour aujourd’hui, on est

réchappé.» Et alors, les autres, et peut-être moi aussi, on commença de

rigoler autour du Chinois, parce qu’on se croyait sauvé, parce qu’on

était content, parce qu’on était embêté devant lui. Il dit de nouveau,

poliment:

»--Où ça y en a boy compter blanchissage?

»Et prenant ses fiches de bois, il appela.

»--Ma lieutenant Piotre Ephimovitch!

»--Tu veux voir Piotre Ephimovitch, dit quelqu’un. Tiens, le voilà!

»Et il leva la main vers le mât de signaux. Celui où il y avait cette

horreur, vous savez!

»Le Chinois leva la tête, et je ne sais pas ce qu’il aurait dit. Je ne

le sais pas, ni personne, ni lui, parce que nous venions de toucher le

piège, le piège où nous avions été conduits, les deux torpilles

mouillées entre deux eaux!... On n’a pas beaucoup souffert, c’est

seulement, après tout, comme si le cœur se décrochait. J’ai vu l’eau

monter en grands jets du côté de la mer que je regardais, et puis le

bateau n’est pas remonté. Il était coupé en deux... Voilà ce que c’est

que la vie de quinze cents hommes: il ne faut pas longtemps pour que ça

devienne le rien, la nullité, la pourriture. Moi, on m’a repêché par

hasard...

»--Et le Chinois? demandai-je.

»--Comment voulez-vous que je sache! dit le légionnaire d’une voix

subitement furieuse, et qu’est-ce que ça vous fait? Il y en a encore

trop, hein, trop! Six cents millions dans la fourmilière! Et tous

somnambules, quand ils ont leur tâche, comme les vraies fourmis:

aveugles, sourds, insensibles, sans nerfs. Il y en aura toujours trop,

je vous le répète.»

Il essaya de donner un regard plus ferme à ses yeux d’animal égaré.

--Je suis venu à la légion à cause de la discipline. Je veux apprendre

la discipline. Sans ça quoi! Qu’est-ce qui nous arrivera, à nous, les

Européens?

IV

POUR MILLE PIASTRES

Ti-Soï savait très bien où on le conduisait: la veille même, on l’avait

fait sortir de prison, la cangue au cou, pour creuser sa tombe. C’est un

usage qui existe encore, au Tonkin; quand un homme a été condamné à

mourir par le tribunal indigène, suivant la loi des ancêtres, il creuse

lui-même sa tombe, aidé par quelques compagnons de geôle, la canha-pha

où on est nourri, par indulgence merveilleuse, aux frais du

gouvernement. Donc, Ti-Soï n’avait pas trouvé ça extraordinaire ni

méchant. Seulement, il savait ce qui allait lui arriver. Mais une grande

indifférence lui était venue. C’est peut-être une erreur des civilisés

de croire qu’en diminuant la durée de l’attente on atténue les affres de

la fin. Et si c’était le contraire? S’il fallait à l’âme, à l’esprit, au

cerveau, dites comme vous voudrez, du temps pour s’habituer, au corps

une espèce de fatigue et d’ennui? De connaître d’avance un sort

inévitable, cela dissout mystérieusement l’envie même d’y échapper. On

est plus pareil à ceux qui meurent naturellement, on est plus usé, on

s’abandonne, on ne vit plus qu’à demi et ailleurs, comme un malade

chrétien quand il a reçu l’absolution, la communion, les saintes huiles.

C’est ça qu’il faut! Et sans doute c’est là qu’il faut chercher la cause

de l’insensibilité apparente des condamnés annamites: car s’ils peuvent

échapper à un danger dans une bataille, un incendie, un naufrage,

regardez-les: ils ont plus peur que nous, ils claquent des dents, ils

ont l’air lâche! Tandis qu’ils sont braves à l’heure suprême, où nous ne

le sommes point.

Ti-Soï portait donc d’un pas très doux la tête que le bourreau allait

faire sauter. Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui

marchait tout seul derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe

mugissante, les crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate,

rebelle et contrebandier: c’était un homme en souquenille rouge, aux

belles jambes nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et

qui appuyait sur son épaule un énorme sabre au large fer; et la poignée

ronde de ce sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût

mieux à la main.

C’est ainsi qu’allait Ti-Soï. L’escorte de tirailleurs annamites était

guêtrée de bandes de toile jaune, habillée de kaki; sous les chignons

noirs et les chapeaux pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes

costumées pour une pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis

c’était le juge mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique

violette comme une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de

ses porteurs de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées

proclamaient, en caractères chinois, tout écarlates, le nom et les

titres de monseigneur leur maître. Des pavillons claquaient, rouges,

bleus et jaunes; des gongs envoyaient dans l’air des notes profondes,

qui rendaient fou. Et à droite et à gauche, de chaque côté de la route

plate, gorgées d’une eau invisible, jusqu’à l’horizon brillaient les

rizières encore jeunes.

Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois,

dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc

tressé la boue poissonneuse. Elles y entraient presque jusqu’au col,

puis, au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une

cuirasse de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour

dévisager le prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité

ne se traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï,

que l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment:

--Excusez le tout petit, vénérable dame!

Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle

lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait

plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.

Le cortège s’arrêta près de la tombe vide.

On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris

dans la cangue: une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les

montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces

barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa

le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son

couteau à découper contre un autre. Cette opération dura longtemps parce

que le bois était très dur.

Barnavaux fumait une cigarette, sans rien dire. Il vit que j’étais tout

pâle.

--Voulez-vous partir? me dit-il. Ça n’est pas propre, hein?

Mais à ce moment la figure de Ti-Soï s’éclaira. Il regardait une jeune

femme qui s’était mise sur son passage. Elle avait deux chaînettes au

cou, l’une de perles d’ambre, l’autre de perles d’argent, et sa tunique

bleue était toute neuve, comme pour une noce. Cette race annamite a

quelque chose de tellement frêle que si les hommes ont l’air de femmes,

les femmes ont l’air d’enfants. Celle-là se prosterna cinq fois devant

le condamné, mais sans qu’un trait de sa figure remuât. Il s’agitait

pourtant peut-être beaucoup de sentiments dans sa poitrine, mais elle ne

devait à ce moment manifester que le respect. C’était un salut rituel,

ça se voyait. Ti-Soï, au contraire, mit la main sur cette tête

prosternée, en souriant.

Barnavaux siffla.

--Qu’est-ce qu’il y a? demandai-je.

--Ça n’est pas ordinaire, dit Barnavaux entre ses dents. Non, ça n’est

pas ordinaire! Cette femme, c’est Ti-Haï, sa _congaye_, sa femme, et

c’est elle qui l’a livré.

--Celle qui a touché les mille piastres de la mise à prix? fis-je

stupéfait.

--Oui, dit Barnavaux.

Le bourreau travaillait toujours à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait.

Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner: il

avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous

avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné

quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux

dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre. Je

vis plus tard à quoi servait le piquet.

--C’est des choses, dit Barnavaux, qui ne sont pas compréhensibles. Pour

mille piastres,--ça fait deux mille cinq cents francs,--elle a livré son

homme, la garce! Et la voilà maintenant qui lui fait des _laïs_ avec des

colliers, un _kékouan_ neuf, tout un fourniment qu’il va payer d’un coup

de sabre sur la nuque. Et il a l’air de trouver ça tout naturel, il

rigole, il ne pense même plus à sa mort quand il la regarde!

Il prononça, découragé de réfléchir:

--On ne voit ça que chez les sauvages!

Alors, Hiêp, un vieux _linh-cô_, c’est-à-dire un cavalier de la milice,

un homme qui comprenait le français parce qu’il avait rengagé deux fois,

osa dire d’un air de blâme:

--Y en a toi t’ fout’ dedans. Congaye Ti-Soï beaucoup _tot_.

D’ordinaire, il était déjà tout pareil, à cause des rides qu’il avait

par toute la figure, et de son chignon qui grisonnait sous son casque, à

une vieille femme; et à ce moment il avait l’air, en parlant, d’une

dévote à qui on dit du mal du bon Dieu, à la sortie de la messe. Il

était scandalisé.

--Qu’est-ce qu’il dit? demandai-je.

--Il dit, parbleu! traduisit Barnavaux avec répugnance, que je me trompe

et que la femme à Ti-Soï est très chic. L’opinion est pour elle, du

reste. On ne la traite pas comme une _nha-quoué_,--une paysanne. C’est

une dame. Regardez!

C’était vrai: il y avait autour d’elle une atmosphère de déférence.

--C’est qu’elle est riche! expliqua Barnavaux: elle a les mille

piastres. Sale peuple!

Alors, Hiêp parla encore:

--Toi pas connaisse, dit-il, et vous, les blancs, personne y en a

connaisse. Congaye Ti-Soï, beaucoup _tot_, même chose madame Bouddha (il

voulait dire semblable à une déesse). Faire pirate, avant, dans Tonkin,

y avait beaucoup bon: gagner sapèques, gagner piastres. Nhaquoués donner

riz, poissons, et la-bouzie (des bougies), et le thé, et

pétrole-la-lampe. Mandarins donner galette et cartouces fusil.

Maintenant, y a pas bon, y a pas gagner. Mauvais, mauvais!

--Je sais ça, dit Barnavaux orgueilleusement: à cause des colonnes

Larchant.

Il voulait parler des opérations militaires entamées depuis un an contre

le pirate.

--Colonnes Larçant, répondit Hiêp, y a bon. Mais y a pas moyen beaucoup

bon. Routes résident, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon.

Missionnaires, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Mais tout ça

ensemble, gagné beaucoup bon: pirate crevé la faim!

Lentement, je comprenais sa pensée: les colonnes qui avaient harcelé le

pirate; les routes, tracées par le résident, qui avaient permis aux

colonnes de marcher plus rapidement, de resserrer les mailles du filet;

et les missionnaires, avec une discrétion patiente, sollicitant de leurs

ouailles des renseignements, suggérant que puisque Ti-Soï n’était plus

l’homme puissant, il devenait inutile de rien lui donner.

--Et Ti-Soï plus trouver moyen, continua Hiêp, pas moyen manger, pas

moyen cartouces, pas moyen dormir, jamais moyen. Son ventre, même chose

un trou; jambes, bras, dos, même chose vieux mort sans viande (un

squelette). Et grand écriteau cloué les arbres: «Vendre Ti-Soï, gagner

mille piastres.» Qui ça, gagner mille piastres? Nguyen-Tich,

Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky? Beaucoup mauvais, tout ça des salauds,

ennemis Ti-Soï.

»Alors, Ti-Soï, un soir, entrer canha congaye (entrer dans la maison de

sa femme). Ti-Haï, congaye, faire laïs, bien triste, bien contente. Et

lui parler:

»--Faire pirate, fini-foutu. Et qui ça gagner les mille piastres?

Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky: beaucoup salauds, beaucoup

sales types. Mauvais... Où y en a l’ gosse?

»Gosse Ti-Soï couché la natte, couché dormir: pitit, pitit, pas encore

connaisse faire-marcher, pas connaisse faire-parler. Ti-Soï regarder l’

gosse, dire congaye:

»--Toi y en a faire gagner lui mille piastres. Monnaie beaucoup bon pour

l’autel des ancêtres!

»Alors, Ti-Haï, congaye, encore faire laïs, pleurer, et dire: «Moi, bien

contente!»

Barnavaux était un peu ému tout de même. Il me dit:

--Vous comprenez, maintenant? Ils étaient de mèche, lui et elle.

Je ne répondis rien. C’était trop héroïque, trop au-dessus des paroles.

Et Ti-Soï avait fait ça non pas pour sa femme, non pas pour son fils,

mais pour son âme à lui, qui reviendrait plus heureuse dormir dans les

tablettes d’un bel autel des ancêtres, bien entretenu, dans une maison

riche.

La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les

mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet.

Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs

à pleine main. Le cou se tendit... Le bourreau tenait maintenant à deux

mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes...

--Han!

Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets,

sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou,

dans l’air net.

V

DÉPART

Ma vie, ma libre vie asiatique allait finir. Du fond de la province où

je m’étais longtemps arrêté, je traversai l’Annam pour m’embarquer à

Tourane. C’était le temps où de pauvres indigènes, par centaines,

avaient préféré se laisser massacrer, les bras vides, sans armes, plutôt

que de continuer à vivre une existence que le poids des impôts leur

rendait insupportable. Les routes n’étaient plus sûres, l’administration

faisait escorter militairement tous les convois. Barnavaux, que ces

événements politiques laissaient indifférent, fut heureux parce que cela

lui permettait de m’accompagner jusqu’à la côte.

Et je voulus profiter de mon passage à Hué pour revoir les tombeaux des

empereurs d’Annam.

* * * * *

Des Champs-Élyséens sur terre: les sépulcres, vastes comme des cités, de

Gia-Long, de Minh-Mang, de Tien-Tri, de Tu-Duc, eurent tous pour objet

de réaliser ce rêve idéal. Dans un lieu solitaire et béni, spécialement

désigné, après de longues recherches par des lettrés savants dans les

rites, on a planté sur deux ailes d’édifices deux grands bois de pins,

parce que le feuillage de cet arbre est noble, et que ses branches sont

agitées d’un frémissement perpétuel. Entre ces deux forêts de vivants

piliers, s’élèvent les palais funéraires, adossés eux-mêmes à la colline

sauvage qui leur sert de fond.

C’est surtout celui de Minh-Mang qui réalise dans toute sa rigueur ce

plan religieux et magnifique. Par des terrasses aux escaliers

successifs, en passant par un arc de bronze, on accède à trois porches

couverts d’un toit laqué de rouge, et, sur le porche du centre, réservé

au souverain, un dragon à cinq griffes nage dans l’or pâle. Puis, c’est

la maison du roi, sa maison humaine, où son ombre vient reposer. Une

grande cour dallée suit cette demeure, et de chaque côté attendent,

debout et figés en granit, le cheval, l’éléphant de guerre, et les

ministres mêmes, les vieillards très sages du Komat, qui continuent dans

l’éternité leurs services au maître de l’Empire. Au sommet d’une espèce

de pyramide qu’encadrent des pylônes, symbole de résurrection et de

fécondité, jaillie d’entre les arbres noirs, se dresse alors une grande

stèle en marbre sombre, gravée de caractères glorieux. Ceci est la salle

du trône, et cette stèle représente le roi, dans les actes de son

gouvernement. Enfin, plus loin encore, au-delà de bassins arrondis,

remplis d’une eau noire, au delà de nouvelles arches de bronze et de

nouvelles terrasses, apparaît un mur, un mur droit, terrible, tout nu,

percé d’une seule porte. Nul ne va plus loin. La porte est bardée de fer

et scellée. Quand on gravit l’éminence qui domine cette retraite sacrée,

on s’aperçoit que celle-ci ne contient que deux petites chapelles

accouplées, dépourvues de tout ornement. C’est là que le fantôme est

supposé dormir, aux côtés de l’épouse de ses premières noces. Mais le

cercueil lui-même n’est pas là. Pour éviter les profanations, on l’a

caché loin de ces grands tombeaux qui mentent, dans un endroit

mystérieux que connaît un seul prêtre, chargé de transmettre le secret.

Il faudrait détourner un fleuve, raser une montagne, changer une

province en précipices, avant de découvrir cette chose infime, inutile

et sale, ces quelques os... Barnavaux était là. Il ne comprenait pas, et

haussait les épaules.

Mais c’est qu’il n’y a rien de dangereux comme la colère d’un mort,

surtout si ce mort est un roi puissant. Il est encore un milliard

d’hommes aux faces jaunes pour penser de la sorte: Confucius s’est

greffé sur l’homme de la pierre polie. Il est si difficile, pour un

enfant et pour un barbare, de concevoir la disparition définitive des

phénomènes qu’ils ont coutume de contempler. Pour une bête même,

peut-être!... J’ai tué un jour, cruellement, un chat qui remplissait mon

jardin de ses cris de désir. Deux jours et deux nuits sa femelle l’a

veillé, le touchant perpétuellement de ses pattes timides, de son corps

amoureux. Elle ne comprenait pas. Les hommes primitifs ne comprennent

pas non plus. Voici un homme qui parlait, marchait, aimait, avait des

passions, des vertus et des vices, la puissance du mal et du bien. Et il

ne bouge plus. Il est impossible qu’il ne bouge plus jamais! Ceci

romprait l’idée qu’on a de lui. D’une façon ou d’une autre, il faudra

donc qu’on imagine qu’il vit, qu’il marche et qu’il agit. Ce sera une

ombre presque matérielle. Seulement, il est assez logique de supposer

qu’elle sera semblable au vivant, à l’époque dernière où on l’a connu.

Elle participera du malade, du vieillard, du soldat tué à la guerre; il

y a toutes les chances pour qu’elle soit souffrante, malheureuse,

irritable, irritée. Sa fureur est bien plus à craindre que n’est

précieuse sa paternelle et royale indulgence. Ce fantôme sans os qui

tient du mort, du malade, du vivant, aime les attitudes respectueuses,

les bonnes paroles, les objets qui lui ont appartenu, mais aussi le

repos, le silence, les eaux sans vagues, les paysages frais pleins

d’arbres et de vent, tout ce qu’aimerait un maître orgueilleux mais

assoiffé de paix, lassé de bruit, tel enfin que lorsqu’il mourut. Voilà

pourquoi, quand meurt un roi d’Annam, on lui bâtit une ville, une

maison, un kiosque pour ses bains, d’où il peut voir nager ses femmes.

Et toutes ses femmes en effet sont transportées là, vivantes: dans cette

ville morte, dans cette ville somptueuse, silencieuse, affreuse. Elles

sont toujours là, les femmes de Minh-Mang, les plus jeunes au moment de

sa fin, celles qui ont eu le temps de vieillir sans mourir encore! Elles

sont devenues des espèces de spectres qui attendent, auprès du lit

dressé, le spectre de leur époux, préparent sa nourriture, entretiennent

ses vêtements, le vase d’argent où il puisait le bétel, et--pourquoi ne

pas tout dire?--font chaque matin le geste de vider son pot-de-chambre

éternellement vide! C’est pour toutes ces choses qu’elles restent là,

humbles et sublimes servantes d’un amour immortel, et qui, du vivant

même de l’époux, n’avait jamais eu qu’une misérable récompense.

Mais Barnavaux dit tout à coup:

--C’est bien, ça, c’est très bien. C’est comme ça doit être.

--Qu’est-ce qui est bien, Barnavaux?

--Que ces femmes soient là, encore là. Des pays où les femmes sont comme

ça, ils durent. C’est nous qui passerons, parce que... parce que nous ne

savons plus ce qui est bon pour durer. Alors, ils auront leur revanche,

ils n’ont qu’à attendre, allez!

* * * * *

Trois jours après, le chemin de fer, encore en construction, étant

impraticable, notre convoi partit pour Tourane par le col des Nuées. Le

soir, les monts qui viennent vers vous sont comme drapés dans un ciel de

soie de Chine, vert et rose, ramagé de nuages; les dunes prennent un

éclat blafard, et la mer de Tourane une extraordinaire couleur d’encre,

si forte que cette eau plate a l’air de s’élever comme un talus sur

l’horizon. On traverse des arroyos, on monte, on redescend, par des

lacets sans fin, des pentes hérissées de granit; durant des heures on ne

quitte pas la même crique de la même baie, on ne se déplace pas dans le

sens horizontal, on tournoie comme un pigeon qui regagne le sol.

Les nuées traînent, s’accrochent au rocher, aux arbres devenus

gigantesques, se condensent, retombent en cascatelles. Quand on arrive

au col, c’est encore la mer qu’on retrouve à ses pieds, la mer indomptée

d’Annam, si furieuse que malgré la hauteur on l’entend se battre contre

les falaises, élargir en grondant ses chantiers de démolition. Et de

beaux arbres toujours, sombres, lisses et droits; ou des banyans

chevelus, tortus, jetant partout des racines aériennes, des piliers

comme pour une maison qu’on ne finit jamais de bâtir, des branches qui

s’entortillent autour d’autres branches comme des lianes. Puis ce sont

d’autres arroyos, d’autres lagunes, d’autres isthmes de sable où les

hommes enfoncent... C’est pourtant la grande route, celle des mandarins

jadis, des fonctionnaires maintenant. Toute la population d’alentour est

asservie, depuis des siècles, au métier de bête de somme, elle traîne

des malles, des caisses, des dignitaires, jaunes ou blancs, en chaise à

porteurs. Les besoins augmentent, la corvée devient plus écrasante, les

voyageurs européens plus nombreux, plus vulgaires, aussi, plus brutaux.

J’en vis qui brandissaient des revolvers. Alors les porteurs

disparaissaient; ils se défendaient de la violence par la fuite. Je

sentis diminuer mon regret de quitter ce pays. Je souffrais d’avoir ma

responsabilité dans ces choses, et de les voir.

--Barnavaux, lui dis-je, vous reviendrez en France, vous aussi?

--La France, répondit-il, d’un air étonné, la France? Mais c’est pas un

pays où on peut vivre!

Et il allongea une taloche à un porteur qui traînait le pied.

--Un pays où il n’y a que des blancs, expliqua-t-il: on n’est pas servi!

Et je conçus qu’il ne comprenait plus, de la France, ni les femmes, ni

les hommes, qu’il dédaignait leur humble vie, parce que, sous des cieux

nouveaux, il avait goûté la puissance.

DEUXIÈME PARTIE

I

LA QUININE

Louise et Barnavaux · 第 2 / 11 段