PIERRE MILLE
LOUISE ET BARNAVAUX
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.
LA BICHE ÉCRASÉE 1 --
CAILLOU ET TILI 1 --
SUR LA VASTE TERRE 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
compris la Russie.
Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.
LOUISE ET BARNAVAUX
PREMIÈRE PARTIE
I
PLÉVECH DÉSERTEUR
Depuis leur sortie du quartier, Barnavaux et tous les autres, six en
nombre, rengagés à nouveau dans l’infanterie coloniale et venant de
toucher leur prime, avaient déjà bu plus que leur plein chez les
mercantis de Hanoï. Mais ils savaient porter ça, il n’y paraissait
guère. Même le dîner qu’ils firent chez Lecointe, au café-restaurant qui
fait le coin, près de l’échoppe d’A-Pik, le bottier chinois, acheva de
leur remettre les jambes d’aplomb. Leurs têtes seules déliraient un peu.
Un des six, je crois que c’était Pouldu, proposa, quand on eut pris le
café:
--Faut aller finir la soirée chez madame Ti-Ka.
Barnavaux approuva, d’un signe de tête. Mais il n’aimait pas que
l’imagination des camarades ne lui laissât rien à inventer. Il ajouta:
--Un jour comme aujourd’hui, faut y aller à cheval. C’est plus glorieux.
Un boy annamite alla chercher des chevaux. C’étaient des poneys venus du
nord du Tonkin. Ils avaient les jambes fines, l’encolure un peu grosse,
la croupe ronde, et leurs yeux brillaient sous la crinière rabattue
comme ceux d’un gamin d’Europe sous ses cheveux ébouriffés. Des saïs
indigènes accompagnaient chacun d’eux, courant à leur côté. Quelle que
fût l’allure des bêtes, ils égalaient leur vitesse, sans s’essouffler,
les coudes au corps, la poitrine gonflée d’air. Les six marsouins mirent
leur monture au galop, tenant les brides à pleines mains, leurs gros
souliers enfoncés dans les étriers jusqu’aux talons, roulant sur leurs
selles et se relevant parfois d’un coup de reins, mal assurés et
intrépides, ridicules mais fiers jusqu’au fond de leurs cœurs naïfs.
--Oui, c’est glorieux, répéta Pouldu. T’as raison, Barnavaux!
La cavalcade était parvenue sur les bords du fleuve Rouge. Une usine
européenne lança ses cheminées, puis ce fut une maison annamite, toute
construite en profondeur, ne montrant sur la route qu’une façade
étroite, et qui, cependant, avait une physionomie. On eût dit de ces
ébauches de figure humaine, à la fois grimaçantes et synthétiques, que
les enfants de nos pays tracent sur les murs. Deux lucarnes carrées
formaient les yeux. Au-dessous une fenêtre unique simulait un nez, et la
porte, tout en bas, c’était une bouche sans menton. Aux lucarnes
supérieures, deux poutres, qui soutenaient un toit très pointu, se
terminaient à la chinoise, en virgules pareilles à de ridicules
accroche-cœurs. Comme ils arrivaient le bruit d’une autre cavalcade, qui
venait en sens inverse, retentit sur les cailloux, et huit cavaliers
jaillirent de l’ombre. Sans les saïs, les deux troupes s’écrasaient.
Mais un sifflement impérieux et grêle, sorti des lèvres serrées des
coureurs annamites, arrêta net les chevaux, comme si une main brutale
leur avait scié les genoux. Le choc fut si rude que, de part et d’autre,
des hommes furent désarçonnés. Barnavaux avait salué jusqu’à l’encolure
de son cheval. Mais il se releva tout de suite pour tout regarder, de
ses yeux clairs.
--Les matelots américains du _Manhattan_! dit-il. Ils viennent aussi
chez Ti-Ka.
--C’est bon! dit Pouldu.
Il venait de dégainer son sabre-baïonnette, et Barnavaux l’avait imité.
C’est une chose qui se doit: quand on va, en copains du même pays et de
la même arme, dans une maison comme celle de Ti-Ka, on ne doit pas y
laisser entrer une autre troupe d’un autre pays et d’une autre arme. On
apercevait dans l’ombre les vareuses bleuâtres et les bérets des
Américains. Des matelots, ça n’a pas de sabres-baïonnettes! Donc la
partie était gagnée d’avance; Barnavaux rigola.
Mais une voix commanda, parmi les cavaliers ennemis:
--Aux revolvers!
Elle avait dit ça en français, et Barnavaux, stupéfait, la reconnut. Il
sauta de son cheval en criant:
--Plévech! C’est toi, Plévech?
L’autre était aussi descendu de cheval, en même temps que ses camarades.
Il répondit, maussade:
--Oui, c’est moi!
Et Pouldu distingua encore, parmi ceux qu’il avait voulu égorger,
Cloarec, Yves Le Blant, La Pige, tous des gabiers du _Château-Renault_.
--Oui, c’est moi, répéta Plévech.
Et il ajouta, prenant un air d’orgueil pour cacher la honte qu’il
éprouvait au fond de son âme simple:
--On a pris du service chez les Yankees. Et puis après? Si on en avait
assez, du _Château-Renault_!
Barnavaux ne répondit pas. Il avait compris. La marine américaine manque
d’hommes, et surtout de bons pointeurs. Alors elle les recrute, comme
elle peut, chez les voisins, payant cher la désertion. Il n’est pas bon,
pour un croiseur français, attaché à un de nos ports coloniaux, de voir
arriver un navire de guerre des États-Unis.
Silencieusement, Pouldu remit sa baïonnette au fourreau, et Barnavaux
fit de même.
--La paix est signée, dit-il. Nous n’avons plus qu’à entrer chez Ti-Ka
tous ensemble.
Il venait de pénétrer sous une espèce de porche ignominieux, semblable à
un large et court corridor fermé à l’une de ses extrémités: espèce de
cul-de-sac, sauf, sur la paroi de gauche, une petite porte
monstrueusement bardée de fer. Plévech aussi connaissait bien les usages
de la maison. Il donna un coup de pied dans cette porte en criant:
--Oh! Ti-Ka!
Dans le plafond obscur, une trappe qui n’était pas plus grande qu’un
guichet s’ouvrit lentement; et l’on en vit descendre avec douceur, au
bout d’une ficelle, une de ces boîtes de fer-blanc qui servent à
contenir des gâteaux secs.
--Y en a mettre l’argent-la boîte d’abord, dit l’invisible voix de
madame Ti-Ka.
Tels étaient les usages de la maison. Madame Ti-Ka n’ouvrait qu’après
avoir perçu la taxe habituelle dans cette étrange aumônière. Les soldats
et les matelots connaissaient ce rite. Dénouant un coin de leur mouchoir
ou fouillant dans des bourses de peau, ils prirent chacun deux grosses
pièces blanches et les déposèrent avec gravité dans la boîte de biscuits
Albert. Lourde alors de plus de cent francs, la boîte remonta vers la
trappe, tirée par la ficelle. Ces hommes ivres, qui tout à l’heure
avaient voulu s’entre-tuer, regardaient avec soumission. Aucun n’eut
l’idée de se ruer sur ce trésor et de l’emporter: il y a des choses qui
se font et des choses qui ne se font pas, quand on est bien élevé. Ils
se vantaient tous d’être bien élevés: de vivre sur une terre étrangère
très lointaine, ça vous en change en brutes, mais aussi en
gentilshommes.
Là-haut, on entendit tinter les piastres. Madame Ti-Ka faisait son
compte. Puis quelqu’un enleva une barre, tira des verrous, manœuvra des
serrures compliquées, et la grosse porte bardée de fer tourna sur ses
gonds. Les soldats gravirent un escalier poisseux. Ils se pressaient les
uns les autres, ils essayaient de crier, mais leur chevauchée leur
engourdissait un peu les membres, et ils pensaient aussi, plus qu’ils
n’auraient voulu le montrer, au plaisir qu’ils allaient prendre: un
plaisir si rare dans leur vie de soldat, que ce lieu même, malgré son
horreur, leur paraissait avoir quelque chose d’auguste. Dans le fond de
leur âme ils demeuraient tristes, et une jalousie qui n’avait pas encore
de forme ni d’objet les mordait au cœur. Chacune des deux troupes
regrettait d’avoir signé la paix au lieu de chasser l’autre pour rester
maîtresse de la place. Mais Plévech surtout était sombre, parce que,
seul d’entre tous, il était venu ayant fixé son désir.
--Tu sais, dit-il à Barnavaux, les dents serrées, il y en a une, celle
qui s’appelle Maô... C’est pour moi.
--C’est bon, fit Barnavaux étonné, c’est bon, mon vieux.
Ils étaient maintenant sous le toit d’une espèce d’énorme paillotte,
faite à la fois comme une hutte de sauvages et comme la coupole d’un
temple. Des lampes, qui avaient fumé, laissaient retomber une odeur de
pétrole et de suie, mais ça sentait aussi les parfums de bazar et les
vraies fleurs: des magnolias, des jasmins, des branchettes d’ylang dont
les feuilles et les corolles agonisaient dans les coins. Car partout où
il y a des Laotiennes il y a des fleurs. Ces filles d’un pays de forêts
et de clairières, dont le corps et les gestes sont tout en caresses, se
trouvent en perpétuelle harmonie avec ce qui, dans les choses, n’est
qu’une caresse et ne se peut définir: les musiques qui sont très douces
et ne forment pas un air, les couleurs atténuées des étoffes, que ravive
une fleur d’un ton un peu plus fort dans les cheveux et sur la gorge,
l’haleine amoureuse des floraisons. Elles étaient là douze filles encore
très jeunes que madame Ti-Ka avait fait venir du Haut-Mékong. Accroupies
sur les nattes de paille d’un divan bas, tout autour de cette grande
case couleur vieil or, leur visage même paraissait d’or pâle; il n’y
avait de noir en elles que leurs cheveux un peu raides et leurs yeux
d’animaux sauvages; et des voiles de mousseline épaisse, saumon, rose ou
vert pâle, les vêtaient jusqu’aux seins. On apporta des boissons.
Plévech était riche: il offrit du champagne et but dans le verre de Maô
qui était la plus belle. Il y eut une sorte d’embarras parce qu’il
montrait si vite qu’il avait choisi.
--Alors, c’est vrai, Plévech, demanda Barnavaux, tu as déserté, tu
quittes le _Château-Renault_?
--Après? dit Plévech rudement. On n’est pas des esclaves, peut-être; on
est de son temps, syndicaliste et révolutionnaire, on se f... de la
patrie comme du reste. Où qu’on m’ paye bien, moi, je vais!
Les Américains lui avaient soldé son embauchage en or: des pièces de
cinq dollars, dont il montra une poignée. Ceux du groupe de Barnavaux
furent jaloux obscurément.
--Plévech, dit encore Barnavaux, tu es marié, pourtant; tu as une femme
à Paimpol?
--Pas à Paimpol, fit Plévech, à Plouha.
Ce n’était pas seulement pour l’exactitude qu’il avait redressé
Barnavaux. C’était à Plouha qu’il revoyait une maison basse en granit,
une vaste place avec une église immense et un ruisseau verdi par la
couleur des pierres, qui descend jusqu’à une plage solitaire, en fer à
cheval, où des assises de galets, étagées par les vagues, tombe jusqu’à
la mer importueuse.
--On lui en enverra du pèze, à la ménagère, continua Plévech. Elle ne
manquera de rien, ni les gosses. Mais j’ veux manquer de rien non plus.
Moi, j’ veux ma vie. Alors, après? que j’ répète. Qui c’est ici qui m’
blâme?
Les autres déserteurs ricanèrent.
--Qui c’est qui nous blâme? dirent-ils à leur tour.
Pouldu murmura entre ses dents:
--Il f’ra bien d’envoyer sa paye, oui! La famille a augmenté, là-bas!
--Quoi c’est qu’ tu dis, Pouldu, demanda Plévech en se redressant.
J’aime pas qu’on parle sur moi des choses que j’ comprends pas, tu
entends!
--Ben, dit Pouldu ironique, on t’attend pas, va, tu peux rester. Elle en
a fait un autre, d’éfant, ta femme, avec un qu’on ne connaît pas. Je l’
sais ben, moi, j’ suis d’ Plouha comme toi, et j’ viens d’y tirer mon
congé. Y en a un autre, d’éfant, chez toi!
--N... de D... d’ salaud! cria Plévech.
Et Maô poussa un grand cri. Plévech venait d’envoyer à la tête de Pouldu
la bouteille vide, qui resta fichée par le goulot dans la paille de la
case, comme un obus dans une muraille. Les sept autres déserteurs
s’étaient levés comme un seul homme. On allait donc taper, à la fin!
Mais Plévech déjà ne songeait plus à se battre, il ne voulait que
savoir. Tous les hommes sont comme ça, ils veulent savoir! Barnavaux lui
avait pris les deux bras, presque tendrement, et lui serrait les genoux
entre les cuisses. Plévech retomba sur la natte.
--Dis qu’ c’est pas vrai, Pouldu. T’as menti, hein! C’est pour rire?
Pouldu méprisa le regard de Barnavaux parce qu’il était encore ivre et
toujours rancuneux. Il leva la main droite et cracha.
--J’en fais serment! dit-il.
Alors Plévech fit avec la tête et le cou le mouvement d’un homme qui ne
peut plus respirer. Maô voyait son chagrin sans avoir compris toutes ces
paroles; elle glissa par terre et lui embrassa les genoux.
--Qu’est-ce que ça te fait, Plévech, demanda Barnavaux étonné, puisque
tu ne veux plus revenir, puisque ça n’est plus ton pays, là-bas,
maintenant? Tu viens de le dire.
Il sentait les muscles du matelot s’amollir, détendus comme ceux d’un
homme qui n’est plus en colère, mais seulement bien malade. Plévech
murmura:
--Si, c’est mon pays! J’ vois ben qu’ c’est mon pays, à c’t’ heure,
puisque ça m’a fait mal qu’on m’y ait pris ce qui est à moi. Faut que j’
rentre. Vois-tu, faut que j’ m’en r’tourne. Ça peut pas s’ passer comme
ça dans ma maison.
Barnavaux passait doucement la main sur la tête de Maô toujours
prosternée: mais elle comprenait bien que cette caresse n’était pas pour
elle, que c’était un conseil, une requête d’être gentille pour le
camarade. Elle se releva pour enlacer Plévech. La fleur de ses cheveux
s’écrasa sur le visage du matelot. Il la repoussa.
--Oui... fit-il. J’ voudrais ben, mais j’ peux pas. J’ peux pas m’
consoler comme ça, c’est pas possible. C’est l’autre, là-bas, qu’il m’
faut, d’puis que j’ sais qu’on m’ l’a prise...
Il ajouta gravement, comme stupéfait du mystère qu’il découvrait en
lui-même:
--Celle qui est ici, c’est comme si j’ la voyais plus!
Il se leva en se tâtant la poitrine comme un homme étonné d’être encore
en vie, et marcha vers l’escalier sombre.
--Où vas-tu, Plévech? demanda Barnavaux.
--A bord du _Château-Renault_, dit-il d’une voix de service, toute
blanche. Ils m’ mettront aux fers, et j’ passerai l’ conseil. Mais
puisqu’il faut que je r’tourne au pays, maintenant!
Les sept autres déserteurs lui emboîtèrent le pas silencieusement.
--Et vous? interrogea Barnavaux.
Ils n’attendaient pas la question, ayant agi sans réfléchir.
--On va avec lui, finit par dire l’un d’eux: au _Château-Renault_! On
peut pas l’ laisser: il est dans la peine!
* * * * *
Plévech ne savait pas écrire, et pour faire dire à sa femme, par la
plume d’un camarade plus instruit, qu’il savait ce qui s’était passé
chez lui, il avait trop l’orgueil. Ce qui le gênait aussi, sans qu’il
pût s’en rendre compte, c’est que, depuis le jour qu’il avait appris un
si grand malheur, et qui avait changé son âme, les choses, autour de
lui, n’avaient pas changé d’aspect. A bord du _Château-Renault_, son
absence ayant duré moins de six jours, il n’avait pas été porté comme
déserteur, ni passé le conseil. Il en avait été quitte pour les fers et
les corvées des hommes punis.
Dans son idée, ces ennuis se rattachant à sa souffrance obscure, il les
avait remâchés avec une espèce de fureur voluptueuse, et la conviction
qu’il aurait à se venger, parce que ça faisait partie du compte. Mais
ensuite, au cours des dix-huit mois qui s’écoulèrent avant son congé,
l’ordre du service fut au-dessus de lui, avec la même régularité que
celui des saisons et des astres; et d’accomplir les mêmes actes aux
mêmes heures, d’être perpétuellement commandé, de vivre sous un ciel où
les hommes, les arbres, jusqu’aux toits des demeures, étaient si
différents de ceux de son pays, Plévech s’en trouvait comme ébahi. Il ne
pouvait plus voir une vérité qui n’existait qu’à l’autre bout de la
terre; il la savait, mais ne la sentait point. Voilà pourquoi les
simples ont besoin de boire: l’ivresse leur donne de l’imagination. Et
Plévech, ne comprenant plus son cas, se disait quelquefois, en cherchant
sa colère: «Quand j’ai pensé comme ça c’est que j’étais saoul!» Il se
faisait tort. Il lui avait fallu l’alcool pour être tout à fait
lui-même, un homme capable de sentiment, de délicatesse et de douleur
morale.
Mais quand le _Cachar_ l’eut ramené à Brest, il éprouva, dès les
premières heures de sa libération, une tristesse immense, un isolement
de cheval dételé qui n’est pas encore à l’écurie. Des femmes, dans les
débits, n’excitaient son désir que pour lui rappeler celle qu’il
attendait; et cependant il les considérait avec une espèce d’exaltation
sauvage, ne sachant plus s’il avait envie de les prendre ou de les
battre. Puis le souci lui remontait à la tête du devoir qu’il avait de
retourner chez lui pour y porter un châtiment. L’absinthe et
l’eau-de-vie lui firent d’abord considérer ce châtiment comme un plaisir
qu’il allait se donner; il en riait tout seul.
Ce fut à Guingamp, où il lui fallut attendre, sur les bancs d’une salle
froide et mal éclairée, l’heure où il pourrait reprendre le train de
Plouha, que la méchanceté lui monta au cerveau; c’est que les heures où
l’ivresse vient de tomber sont toujours pleines d’une angoisse
déchirante, surtout dans l’obscurité. On voit encore dans les choses
tout ce que l’excitation de l’alcool vous y a montré, mais dans la
douleur, une douleur qu’on ne peut plus supporter sans un âpre désir
d’en tirer vengeance. On sait alors, jusqu’au fond de l’âme, avec la
plus atroce certitude, que si on a du mal c’est la faute de quelqu’un, à
qui on ne peut pardonner--car après cet impossible pardon, il ne
resterait plus qu’à mourir soi-même: la vie serait trop creuse et trop
dégoûtante. Oui, oui, le suicide ou l’assassinat, voilà les actes qui
paraissent inévitables et nécessaires, la nuit, quand on a du chagrin,
qu’on a bu et qu’on est dégrisé. Plévech était tremblant dans tout son
corps et raidi dans sa volonté, glacé dans tous ses membres et fixé dans
son vœu. C’était trop contraire à ce qu’on lui devait, c’était trop
sale, ce qu’il y avait chez lui: un enfant qui n’était pas de ses reins,
un enfant qu’on lui avait laissé nourrir de son prêt, de ses sous,
pendant qu’il était sur la mer, à trimer. Il avait la conception d’une
injustice affreuse et lâche qui noircissait la terre et la vie, et qu’il
fallait effacer, nom de Dieu!
Il était sept heures et demie du matin quand le train le descendit à
Plouha. Il pleuvait. Plévech se couvrit machinalement de son caban, mit
son sac par-dessous, bien à l’abri, en homme soigneux de son bien, et
marcha vers sa maison.
Quand il fut devant la porte, il frappa du poing, trois fois. Et
sûrement la Plévech était déjà levée: ses mains actives faisaient du
bruit près du feu et des écuelles, et il y avait aussi des pas d’enfant.
--Qui est là? fit-elle.
--C’est moi, Jeannie, dit Plévech. Ouvre!
Et le ton de sa propre voix le saisit. Il lui paraissait étonnant
qu’elle pût retentir de la sorte, au dehors: depuis la veille, il
n’avait entendu que des voix intérieures.
--Ma doué! cria Jeannie.
Elle ignorait que Plévech connût la vérité, et d’avoir à la dire, ou
même à la laisser voir, lui paraissait épouvantable; mais elle tira le
verrou sans hésiter, parce qu’il était le maître. Les gosses
continuaient à traîner derrière elle, par jeu et aussi par curiosité,
pour voir l’homme qui se faisait ouvrir de cette façon-là. Il y avait
Michel, l’aîné; les deux petites, Amandine et Léa; mais Julot, le
bâtard, était resté assis, devant la table, sur sa chaise de paille, à
cause de la barre de bois qui l’enfermait, pour l’empêcher de tomber, à
la hauteur de la ceinture.
Quand Plévech vit que la porte commençait à tourner, il donna un coup
d’épaule qui l’envoya contre la muraille; il vit sa femme dans
l’embrasure. Elle se tenait devant lui le corps un peu penché en avant,
les mains jointes, le front lisse, les yeux clairs, et ouvrant la bouche
pour dire:
--C’est donc vous tout de même, notre homme, à présent!
Mais lui, sans un mot, lui lança par la figure un coup de poing qui fit
éclater la peau, sur l’os de la joue, comme on crève du doigt l’écorce
d’un fruit mûr. Il avait frappé si fort qu’elle tomba toute droite, sans
pouvoir se retenir, la tête sous la table et juste contre la haute
chaise de Julot. Elle avait poussé un grand cri, et tous les enfants se
mirent à hurler. Ce fut la voix de Julot qui la redressa. Sans ça elle
aurait fait la morte, et, d’ailleurs, elle avait envie de vomir à cause
de la douleur et de la secousse. Mais le petit, qu’est-ce qu’il allait
lui faire, son homme, au petit? Elle eut un bondissement d’une
élasticité sauvage et silencieuse qui la releva sans que personne pût
voir comment. En une seconde elle avait arraché Julot de son siège de
paille, tourné derrière Plévech, lancé l’enfant sur la route, et dit à
Michel, son frère aîné, en le poussant dehors:
--Cours avec le petit, cours vite, derrière l’église, où tu voudras!
Et quand ce fut fait, elle jeta ses griffes en avant, comme une bête en
rage. Plévech recommença de taper. Parfois, quand les doigts de sa femme
approchaient trop près de ses yeux, il les prenait dans ses mains rudes,
les tordait; elle tombait à genoux. Alors il l’abattait par terre d’un
coup de poing sur le crâne. Parfois il la frappait sur les épaules et la
poitrine; il s’étonnait de ce bruit si mou qu’il lui paraissait
insuffisant pour sa colère, et, ouvrant la paume, la giflait à toute
volée. Elle criait par peur, encore plus qu’à cause de ses blessures,
croyant qu’il allait la faire mourir.
Les deux petites, Amandine et Léa, se taisaient maintenant, terrifiées.
Seulement la plus grande avait pris l’autre dans ses bras. C’est un
signe du génie qui est dans les sexes, avant même qu’ils soient formés:
les petits garçons, s’ils ne peuvent fuir devant un danger, tendent des
poings inutiles; les petites filles s’enlacent, la plus grande serrant
la plus jeune: ils font déjà comme ils feront plus tard, devenus des
hommes et des femmes. Plévech les rencontra sur sa route terrible, et
les heurta du pied si rudement que le groupe que faisaient leurs corps
s’effondra sans se disjoindre. Elles restèrent étendues sur les dalles
de granit, les yeux pleins d’épouvante.
Plévech en éprouva du trouble. Il n’avait pas eu l’intention d’abîmer
ses gosses à lui, et d’ailleurs, il ne savait plus bien ce qu’il avait
fait. C’était un autre homme qui avait frappé, tandis que le Plévech
ordinaire s’en était allé on ne savait où. Mais à cette heure il
revenait, faible comme après une grande maladie, faible à se plaindre, à
pleurer, à demander des tisanes. Pourtant il se répétait, pour se
prouver que c’était lui qui avait fait tout ça, et qu’il avait eu
raison: «On m’a fait du tort, on m’a fait du tort!» C’était comme s’il
eût boudé; un sentiment si médiocre, après sa fureur magnifique,
l’humiliait confusément. Il demanda:
--Où qu’il est?
Il voulait parler du bâtard. Mais sa femme, qui l’entendit, demeura
couchée par terre, sans répondre, la figure dans ses cheveux et dans ses
doigts, qui se tachaient de sang.
Il haussa les épaules comme s’il n’était pas responsable, et sortit. Le
frère de Pouldu, qui est marchand de bestiaux, avait bien entendu qu’il
réglait son compte, et tous ceux de la rue avaient aussi quitté leurs
maisons pour écouter. Mais quand Plévech parut sur le seuil de sa porte,
ils rentrèrent chez eux, excepté Pouldu, qui se montra plus brave, parce
qu’il le connaissait davantage, et qui vint à lui.
--C’est toi, Plévech, dit-il, te v’là de r’tour? Faut donc aller prendre
un verre chez Narcisse.
* * * * *
Ils allèrent ensemble chez Narcisse Cloarec, qui tient une auberge.
--Une tournée de blanche? fit Pouldu.
A ce moment, Plévech sentit la soif atroce qui le dévorait. La salive
était comme solidifiée dans sa bouche, et si amère qu’il ne pouvait plus
l’avaler.
--Non, dit-il, une bolée. Du cidre, beaucoup de cidre.
Il prononça ces paroles d’un ton presque plaintif, comme s’il eût été
couché dans son lit, avec la fièvre. Pouldu feignit de ne pas s’en
apercevoir. Il commanda du cidre, et Plévech se mit à boire comme un qui
va mourir dans le désert. Pouldu garda le silence sur ce qui ne le
regardait pas. Il parla des choses du pays et de ses enfants à lui. Il
ajouta pourtant:
--T’as-t-y vu ton gas, ton Michel?
--Non, dit Plévech, il n’était point là.
--C’est un beau gas tout d’ même, continua Pouldu conciliant. Il est ben
rev’nu.
--Comment qu’ tu dis, rev’nu? fit Plévech.
Il était tout abruti, et il lui semblait que les mots arrivaient de très
loin.
--... Rev’nu d’ quoi?
--Tu n’ sais donc point, dit encore Pouldu. La typhoïde, qu’il a fait.
On croyait ben qu’il y passerait. Le médecin a dit, à sa dernière
visite: «C’est des pauv’ gens, c’est pas la peine que j’ leur fasse
payer des frais: il est perdu.» Alors la mère Le Blant lui a mis le
pigeon. Tu sais?
Plévech savait. Quand les personnes sont à la mort d’une mauvaise
fièvre, on ouvre la poitrine à un pigeon vivant et on pose la bête
encore frémissante sur la tête de l’agonisant. Ce n’est pas un remède,
c’est un charme, plus vieux que la religion des chrétiens, un sacrifice
sanglant pour réclamer un miracle.
--... Et alors, il en est rev’nu, ton Michel. On croyait qu’il resterait
idiot, ou muet, comme ça arrive. Mais il est rev’nu, sans rien, et si
grandi, quand il a marché, qu’on ne le reconnaissait point.
Plévech écoutait, presque sans comprendre, étonné qu’un bien plus grand
malheur que celui qui lui avait mangé l’âme eût pu l’accueillir à son
retour; et ça lui paraissait effrayant, presque impossible, que son
aîné, Michel Plévech, eût failli mourir. Il n’y a pas de marin qui n’aie
l’orgueil de son premier-né, comme un prince.
--Il a été si malade, tu dis, si malade?
--Oui, mon vieux.
Et Pouldu voulait parler d’autre chose. Mais Plévech répétait:
--Vraiment, si malade? Et on lui a mis le pigeon, et il n’a plus rien, à
c’t’ heure, t’es sûr?
Il était tombé dans une si grande rêverie que Pouldu s’ennuya.
--C’est plus d’ dix heures, maintenant, fit-il. Je m’ rentre.
Plévech retourna chez lui le cœur si embrouillé qu’il ne sentait pas sa
faim. Sa femme avait fait la soupe. Vous avez vu des fourmis à moitié
broyées porter quand même leur fardeau et finir leur tâche? Les
ménagères sont pareilles. Les enfants attendaient, pour manger, le
retour du maître, comme le respect l’exige, et Michel, levant les yeux,
dit nettement:
--Bonjour, not’ père.
Alors Plévech le souleva de terre comme pour savoir son poids, le
reposa, le reprit, sans même avoir envie de l’embrasser, mais comme
étonné, maintenant, qu’il fût encore en vie. Puis il prononça:
--Faut qu’il mange. Faut que nous mangions!
Alors il entendit le bruit léger d’une bouche qui mordait dans une
tartine beurrée. C’était Julot, caché entre la cheminée et le grand lit
de chêne, le même où il était né. Plévech fit un geste, et la mère alla
se mettre devant l’enfant, en silence.
Mais l’homme dit gravement, en hésitant un peu, comme un homme qui vient
de découvrir dans l’univers des choses qu’il n’y avait jamais vues, et
qui ne sait pas encore bien comment les exprimer:
--Tout de même, oui, tout de même... ça vaut mieux que s’il y en avait
un de moins!
* * * * *
Et Jeannie versa la soupe. Elle avait les reins comme brisés, et sa
tête, hachée de coups jusque sous les cheveux, n’était plus qu’une
plaie. Mais elle ne sentait presque pas son mal. Plévech s’assit...
II
LA NUIT DE BILLY HOOK
Barnavaux ne sut jamais, je pense, comment avait fini l’aventure de
Plévech. Et, au fait, il ne se souciait pas de le savoir. Il y a, chez
les vieux soldats, pour les complications sentimentales, une
indifférence, une espèce de callosité du cœur, un dédain, qui les
rapproche d’une façon assez inattendue des moines cloîtrés, mais par les
mauvais côtés surtout. La chaste ignorance des moines les garde d’une
obscénité brutale que Barnavaux n’évitait pas toujours. Il croyait
connaître les femmes parce qu’il en avait possédé. Donc il en voulait
parler; et comme il ne disait que des sottises, je faisais tous mes
efforts pour ne pas l’écouter. On dit qu’en matière d’amour tout homme,
tôt ou tard, a sa crise. Je pensais que Barnavaux ferait exception: en
quoi je me trompais, comme on le verra par la suite de ce récit.
Mais, pour l’instant, il avait sa vertu, si j’ose dire, une sorte de
vertu inhumaine et laide, qui consistait à penser que le devoir, pour un
homme bien portant et sain d’esprit, est de rester parfaitement
convaincu que, dans toutes les circonstances, une femme en vaut une
autre. C’est de ce point de vue qu’il considérait la conduite de
Plévech, quand le souvenir de cette nuit chez Ti-Ka nous revenait; et il
trouvait alors cette conduite incompréhensible et funeste. Son
expérience, son affreuse et basse expérience, lui faisait juger que, si
l’on désobéit à ce principe, il ne peut manquer d’arriver «du vilain».
--Il y a un homme, me dit-il un jour, un type que j’ai connu, il
s’appelait Billy Hook, un subrécargue anglais que j’ai rencontré sur le
bateau la première fois que j’ai passé par la mer Rouge pour aller au
Tonkin... Eh bien! cet homme-là, il ne l’avait pas fait exprès, de
choisir: et malgré ça, il est arrivé les plus grands malheurs. Et
l’autre, c’est parce qu’il n’y avait pour lui qu’une femme au monde, que
les Anglais l’ont pendu. C’est à Port-Saïd, que ça s’est passé, au
bar--c’est un mot poli--de Mrs. Coxon. Vous connaissez Port-Saïd? Quelle
sale ville, hein, quelle sale ville!
Sa figure avait pris une expression de mépris, d’horreur scandalisée.
Barnavaux scandalisé! Mais je connaissais, oui, je connaissais! Son air
ne m’étonnait pas. Les choses ont un peu changé d’apparence maintenant,
à Port-Saïd, parce que les Anglais ont «moralisé» la ville. Mais elles
sont restées en dessous ce qu’elles étaient, je suppose. Moraliser les
villes, ce n’est guère que cacher leurs vices comme on habille les
corps, et rien n’est changé, quand on a couvert un corps de vêtements:
ni ses désirs, ni ses tares, ni le bondissement des muscles, ni la sueur
qui coule, ni les fureurs qui le poussent, ni les faiblesses qui le
couchent. Mais il y a quinze ans, Port-Saïd, c’était l’enfer à ciel
ouvert, sous un jour éternel.
Sous un jour éternel, parce que jamais, jamais, la lumière des lampes
électriques ne s’éteint dans les rues, dans les boutiques, dans les
cafés, dans les bars et les maisons de jeu, et les autres demeures,
«celles qu’il ne faut pas nommer», ainsi qu’aux siècles de foi on disait
de Satan. Songez que de nouveaux navires arrivent toutes les heures
devant cette bouche méditerranéenne du canal de Suez, et qu’ils ne
veulent rester que juste ce qu’il faut pour se remplir la panse de
charbon, et s’en aller; car le temps, sur ces quais toujours encombrés,
on le fait payer cher, plus cher qu’ailleurs. Jour et nuit, les porteurs
de houille courent avec leurs hottes noires sur la tête, tandis que les
matelots, les émigrants, les soldats, les fonctionnaires, tous ceux qui
vont là-bas, du côté où le soleil se lève, et ceux qui en reviennent, se
ruent dans les avenues droites, sur les trottoirs de ciment. Ils se
disent: «C’est encore, ou déjà, presque l’Europe, ici! Où on peut tout
trouver, _tout_.» Ils ne s’inquiètent pas si la qualité est infâme. Ils
sont pressés. Peut-être qu’ils vont mourir.
Je me rappelle, il y a quinze ans! Les maisons de jeu où toutes les
roulettes étaient truquées, où tous les croupiers volaient; les matelots
ivres qui continuaient à boire, quand ils ne pouvaient plus rester
debout, tenus de chaque côté, sous le bras, par un nègre; les magasins
de curiosités qui s’annonçaient par cette inscription noire sur une
longue bande de calicot blanc: _Ahmed ben Ahmed. Photographies obscènes
et de monuments_, en français, en un français elliptique et glorieux; et
toutes les femmes, des Espagnoles, des Françaises, des Valaques, des
Allemandes, des négresses, des Somalies et même une dame solitaire,
vêtue de noir et voilée, qu’on ne rencontrait que dans un coin sombre,
toujours le même, près du square où il y a la statue de M. de Lesseps.
On l’appelait «la dame du monde pour matelots». Elle donnait aux pauvres
bougres l’illusion du luxe. Ivres déjà, avec elle ils s’enivraient
encore de mystère.
--... Tout au bout de la ville, continua Barnavaux, au milieu d’un
jardin gagné sur le sable, il y a là le bar de madame Coxon. Vous savez?
La maison des Américaines, où ne vont que des gens riches?
»C’était là que nous étions allés, Billy Hook et moi. Je ne l’ai jamais
revu, Billy Hook, le subrécargue anglais, mais il doit être encore de ce
monde: la boisson ne faisait rien sur lui, et pourtant il buvait
effroyablement, toujours calme, clair, lucide, solide, ses pupilles de
chat sauvage seulement un peu agrandies. Il n’y a plus guère que les
Anglais au monde qui, quand ils commettent certains actes, ont l’idée du
péché et se croient damnés. Lui, Billy Hook, se croyait damné,
irrémédiablement, parce qu’il était protestant, Anglais par-dessus le
marché, et que c’est une religion et une race où personne ne croit qu’on
peut se racheter par la confession et le repentir. Il faut que la grâce
descende et opère toute seule. Or, Billy Hook se croyait au-delà de la
grâce, oublié, perdu, et ça lui donnait une extraordinaire fermeté dans
la mauvaise conduite. Je ne sais même pas, du reste, s’il s’amusait
beaucoup, à vivre comme il vivait, à faire ce qu’il faisait: il fallait
qu’il vécût comme ça, voilà tout. Il restait froid, toujours froid, à la
manière d’un capitaine de football qui veut gagner une partie.
»... Comme nous étions en train de prendre un whisky and soda, un
matelot albanais entra dans le bar: un petit, maigre, avec des yeux
fous. Il dit à madame Coxon, après avoir commandé un siphon de limonade
gazeuse:
»--Miss Clary?
»--Elle n’est pas là, _deary_, elle n’est pas là, dit la vieille dame,
mais il y a les autres _ladies_.
»L’homme ne répondit pas. Il prit lui-même le siphon et un verre sur le
bar, et alla s’asseoir devant une petite table, au fond de la salle.
»Et cela rendit la mémoire à Billy Hook. Il prononça tranquillement:
»--Il faut pourtant que j’aille la rejoindre, là-haut!
»C’était un des règlements de cette maison-là, un très drôle de
règlement, mais assez fréquent à ce qu’il paraît dans les pays
d’Angleterre. On ne buvait pas dans les chambres. Madame Coxon y tenait
la main rigoureusement. Billy Hook avait dit à madame Coxon:
»--Clary est à moi, ce soir.
Et il l’avait emmenée quelque part, là-haut. Mais toutes les
demi-heures, il redescendait l’air bien tranquille, et prenait un
nouveau whisky and soda, en causant d’autre chose, tout debout devant le
bar, sans se soucier de celle qu’il avait payée, même pour lui offrir un
verre. Billy Hook, c’était un homme qui ne pensait qu’à lui, par
principe. Et quand il eut annoncé «qu’il allait rejoindre Clary», il ne
parut guère plus pressé. C’était à elle d’attendre, et madame Coxon
savait qu’il était bon client. Elle n’insistait pas. Le matelot albanais
était demeuré assis à sa petite table, devant son verre de limonade
gazeuse. Personne ne s’était aperçu que, depuis les dernières paroles de
Billy Hook, il avait enlevé ses souliers. Et on ne le vit pas sortir de
la pièce. D’ailleurs, quand on l’aurait vu: il avait payé, il était
parti, quoi d’étonnant? Il avait ôté ses souliers, ça c’était plus
curieux! Mais s’il fallait faire attention à toutes les fantaisies des
gens, une nuit de bordée à Port-Saïd!
»Tout à coup, on entendit un cri, un de ces longs cris affreux, plus
longs qu’une respiration humaine, et ressemblant--je vous demande
pardon, mais je ne trouve pas d’autre comparaison--au long mugissement
d’une locomotive qui traverse une haute tranchée en faisant siffler sa
vapeur. Et, supposons ensuite que la locomotive entre dans un tunnel? Le
bruit ne s’arrête pas de lui-même, il est jugulé. Ce fut ça! On dit que
la peur dégrise. C’est un mensonge. Il y a des ivrognes à qui elle serre
le cœur de telle façon, qu’ils en tombent sur place, ou pire. De ceux
qui étaient là, il y en eut deux qui sortirent. On entendit des hoquets.
Les autres montèrent l’escalier les uns sur les autres, Billy Hook en
tête; et ils étaient mêlés aux Américaines, aux belles Américaines
rousses, en toilette de bal, qui hurlaient. Aux étages, on entendait des
pas nombreux aussi, des pieds nus qui couraient dans les couloirs: des
pieds d’homme, des pieds de femme.
»--C’est de chez moi que ça venait, dit Billy Hook.
»Sa voix était un peu plus brève que de coutume, mais il avait dit «chez
moi», au lieu de «chez Clary», par habitude de tout prendre et d’être
chez lui partout.
»Oui, c’était chez Clary, et elle avait crié trop tard! Je la vois
encore, cette chambre, avec ses murs peints à la chaux, contre lesquels
des gravures en couleurs éclataient trop fort; ses dalles de marbre
blanc et noir, en losange; le lit de cuivre, tout bouleversé, et un
fauteuil d’osier, laqué en ripolin vert. Clary n’avait même pas eu le
temps de quitter ce fauteuil, où elle attendait... Un couteau, d’un seul
trait, lui avait tranché les carotides... Elle n’était vêtue que d’une
chemise de soie noire, qui plaquait sur son corps très blanc. Sur sa
gorge, un collier de filigrane d’or du Soudan brillait par taches au
milieu du sang. Quelqu’un éleva la voix pour rappeler les yeux drôles du
matelot albanais, et le son de sa voix. Tout le monde dit:
»--C’est lui... Il n’a pas eu le temps de descendre. Il est dans la
maison.
»On renversa les lits. On brisa des armoires à coups de pied. Des gens
éventraient les matelas, et on ne trouvait rien. Rien non plus sur la
terrasse: une espèce de nappe en ciment, toute vide, et blanchie par la
lune. Mais, en regardant la balustrade, Billy Hook aperçut deux mains
crispées. Il se pencha. Le matelot albanais était là, suspendu, le corps
dans l’abîme. Billy Hook le prit par le col de sa vareuse et hala!
D’autres arrachèrent les mains de la balustrade, et l’homme qui avait
tué apparut. Il claquait des dents. Ses joues lui étaient rentrées dans
les mandibules, comme s’il était subitement devenu très maigre et très
vieux. On ne distinguait plus dans sa figure que son nez aminci, très
long, et deux trous pâles: le regard de ses yeux de peur sous la lune.
»On l’aurait tué sur place, et je n’y voyais aucun inconvénient, mais
deux policemen de Port-Saïd étaient survenus: deux fellahs bruns,
habillés en soldats européens: ils étaient fiers d’arrêter un blanc! Ils
mirent la main sur l’homme.
»--C’est vous? lui dit Billy Hook en anglais, c’est vous qui avez fait
ça?
»L’anglais est une langue où on ne peut dire que «vous» dans les plus
grandes crises, et cela donne de la politesse aux paroles. L’autre
répondit:
»--Oui, c’est moi... Et pourquoi ne vous ai-je pas tué plutôt
qu’elle?... Je ne sais pas... je ne sais pas...
»Moi, il me semblait comprendre. Il était venu demander cette Clary
qu’il aimait, furieux déjà qu’elle ne pût être à lui tout de suite. Mais
quand il avait vu, dans sa forme, avec ses os et sa chair, l’homme qui
la lui prenait, il s’était représenté plus fortement la chose, la chose,
l’acte! Alors c’est elle qu’il avait tuée au moment où il était allé
vers elle, peut-être pensant... mais c’était une autre idée, sans
savoir, qui l’avait emporté.
»Billy Hook dit d’une voix assez lente:
»--Oui, pourquoi pas moi! Et si j’avais su que c’était celle-là,
celle-là que vous vouliez! Qu’est-ce que ça me faisait, à moi!
»Il réfléchit encore, et ajouta sérieusement:
»--Je vous demande bien pardon, monsieur; vraiment, je vous demande bien
pardon!
»... Les deux policemen emmenèrent l’homme. Billy Hook siffla entre ses
dents, puis il dit à madame Coxon:
»--Où sont les autres _ladies_?
* * * * *
»Il dit cela, expliqua sérieusement Barnavaux, parce qu’il n’avait pas
terminé sa nuit, et qu’il lui fallait son plaisir. Mais vous voyez tous
les malheurs que ça fait, d’avoir besoin d’une femme, particulièrement.
Et c’est vrai que si Billy Hook avait su... Mais on ne sait jamais!»
III
LE CHINOIS
--... Tiens, dit Barnavaux, c’est encore le légionnaire louf qui est
couché là!
Si l’homme appartenait à la légion étrangère on ne le pouvait savoir
qu’aux insignes de son casque blanc, qui lui cachait presque
complètement la figure. Pour le reste, comme il était couché sur le
ventre, on n’apercevait même pas les boutons d’une guenille d’uniforme
kaki, extrêmement sale. Il ne dormait pas, puisqu’on apercevait
nettement, presque au ras du sol, la lueur nette de ses deux yeux bien
ouverts qui semblaient chercher quelque chose dans l’herbe; et il
n’était pas ivre, car l’une de ses mains, qui faisait accomplir à un
brin de bois je ne sais quelle sorte de jeu bizarre, n’avait pas un
tremblement.
Barnavaux continua, sans faire plus d’attention à lui:
--Ce n’est pas laid, tout de même, le fleuve Rouge, d’ici!
C’était sur la route de ravitaillement, entre le poste de Po-Lou et
Lao-Kay. Des ruisselets clairs dégringolaient la pente en faisant sonner
les cailloux de leur lit; l’élan simple, droit, agile, de bambous
gigantesques et grêles jetait dans l’air de l’exaltation et de la joie;
et plus loin, bien au-dessus de nous, escaladant des falaises calcaires,
grises et bleues, de grands arbres dressaient leurs troncs blancs,
lisses comme des colonnes. Quand il n’y avait plus de bambous, les
bananiers sauvages envahissaient la terre montueuse. Autour de leur tige
ronde, molle et si pleine de sève qu’il en sortait tout de suite une
bave claire quand on y enfonçait sa canne, leurs énormes feuilles
s’enlevaient symétriquement pour entourer la hampe retombante d’une
fleur plus longue que le bras, d’un rouge sombre, riche et chaud comme
le velours d’une bannière de procession; et, sur cette grande fleur
tranquille, on eût dit d’autres fleurs plus petites, plus rouges,
presque écarlates, tremblotantes: c’étaient de petits oiseaux qui
s’envolaient tous ensemble quand nous passions, des oiselets ivres de
miel! Le sol noir sentait la décomposition, la fécondité, les graines
qui germent et les insectes--car les insectes aussi ont leur odeur,
quand darde le soleil d’été, et que leurs myriades presque invisibles,
au milieu des herbes, et dans l’air sonore, et dans la terre sourde,
volent, rampent, chassent, dévorent, aiment, chauffent leurs œufs et
leurs chrysalides.
Plus loin, au-delà des végétations qui déferlaient, c’était le fleuve
Rouge, large déjà comme la Seine, fougueux, hoqueteux de rapides, sali
des argiles sanglantes arrachées aux rocs pourris des hautes terres,
qu’il portait vers le Sud, là-bas, jusqu’au delta du Tonkin populeux; et
de grandes jonques chinoises faisaient effort pour le remonter. Lourdes,
vastes, basses, patiemment elles allaient amont, aidées à la fois par
une voile de paille tressée et par les rotins ferrés d’hommes qui
couraient perpétuellement de l’avant à l’arrière, agiles, patients,
infatigables, la peau d’un jaune qui tirait sur le noir et le roux, si
courbés qu’ils avaient l’air de marcher à quatre pattes, et tout
rapetissés par la distance.
--On dirait des fourmis! fit Barnavaux.
Alors l’homme que nous avions vu couché dans l’herbe releva la tête et
sourit. Il avait des yeux tout à fait étranges, d’un brun tendre entouré
d’un cercle gris vert, au sommet d’une figure d’homme du Nord: cheveux
blonds très drus, barbe blonde extrêmement rude, taches de rousseur
partout où il n’y avait pas de poils; ça le faisait ressembler à un gros
chien fou et très intelligent.
--Oui, dit-il, des fourmis qui viennent de là-bas, des grandes
fourmilières qui sont là-bas!
Il cherchait le nord des yeux: l’horizon de montagnes derrière lequel il
y a la Chine, l’immensité des pays jaunes.
--C’est un ancien officier russe, fit Barnavaux à voix basse. On dit
qu’il servait dans la marine de son pays, à Port-Arthur, pendant la
grande guerre... Et puis il a déserté et il est venu ici, s’engager à la
légion. Des raisons pour ça? Il n’y avait peut-être pas de raison: il
est louf, je vous dis. Voilà tout. C’est pas le seul.
Je crois que le légionnaire avait entendu. Cependant il sourit encore:
--Regardez celles-là, les vraies fourmis, dit-il. Comme c’est pareil,
hein, comme c’est pareil!
Et je m’aperçus qu’il était couché la tête en travers d’un chemin de
grosses fourmis rousses. C’était sur ces insectes qu’il rêvait, comme un
grand enfant désœuvré.
--Tenez, continua-t-il, en voilà une qui ne porte rien dans ses pinces,
et qui est peut-être égarée. Je l’agace avec ce brin de paille: comme
elle a peur, comme elle est lâche! Elle a perdu la tête, elle fuit comme
une folle. Mais celle-là, au contraire, qui rapporte un bout de bois à
la fourmilière, rien ne la détournera de sa route, allez! Tenez, je
jette un caillou sur elle, la voici à moitié broyée. Que lui importe!
Elle sort du désastre avec trois pattes, le ventre aplati, une antenne
coupée, mais elle n’a pas lâché son fétu. Et si j’essaye de lui arracher
ce fétu, elle n’hésite pas, elle mord, elle lutte contre moi,--contre
moi, un monstre si grand que ses yeux sans doute ne peuvent m’apercevoir
tout entier. Vous ne comprenez pas ce que ça veut dire? Ça veut dire
qu’une fourmi qui a trouvé son travail est comme une somnambule. Elle ne
peut plus rien concevoir que ce travail, elle a perdu sa volonté, perdu
même l’instinct de la conservation. Les oiseaux qui font leur nid, les
oiseaux qui élèvent leurs petits, pour eux, c’est très probablement la
même chose; et c’est ça qu’on appelle l’instinct: un commandement qui
est au-dessus de l’individu. Eh bien, ces jaunes, ce milliard de jaunes,
ils sont comme les fourmis et comme les oiseaux: ils ont le
somnambulisme de leur tâche, et c’est pour ça qu’ils me font peur!
Sur sa bizarre face d’homme-chien passa tout à coup une expression de
terreur si douloureuse qu’elle me donna à moi-même l’envie de fuir.
--J’étais sur le _Pétropavlosk_, moi, dit-il, j’étais sur le
_Pétropavlosk_...
--Le cuirassé que commandait l’amiral Makarof à Port-Arthur, et qui a
sauté, murmura Barnavaux. Pauvre bougre! Je comprends, maintenant, je
comprends pourquoi...
Et il se toucha le front.
--L’horreur de ça, murmura le légionnaire, l’horreur de ça! Ne prenez
pas des airs mystérieux pour vous dire que j’ai la tête malade. Ce n’est
pas la peine, je ne me fâcherai pas. Vous faites seulement une petite
erreur: j’ai la tête très solide, ce sont les nerfs qui sont détraqués,
les nerfs et... et le moral peut-être. Je ne puis plus entendre une
porte claquer derrière moi, et quand on me met la main sur l’épaule j’ai
envie de tomber. Mais ma mémoire fonctionne bien et mon cerveau n’est
pas touché. Je me rappelle tout. Mais ce que je me rappelle, c’est une
chose que vous ne vous figurez pas: j’ai peur pour plus tard, peur pour
toutes nos races. Y êtes-vous?
»... L’amiral ne voulait pas engager le combat. Il était sorti pour
exercer l’équipage, et surtout les officiers; il ne comptait sur rien de
grave, quand les grands obus se mirent à tomber. Le tir de l’ennemi
était si mal réglé, en apparence, qu’il ne nous faisait aucun mal. Et
même, lorsque nous commençâmes d’être atteints, il resta devant nous,
respecté par cette pluie de gros fuseaux d’acier qui faisait gicler la
mer comme une mare sous la grêle, une espèce de chenal d’eau tranquille.
C’était la ruse, c’était là qu’on voulait nous faire passer; mais
personne ne comprit, on gouverna vers cette eau calme. Nous étions alors
à peine sortis de la passe, on distinguait parfaitement à l’œil nu les
bras des sémaphores. Le feu de l’ennemi augmenta d’intensité. Un obus
tomba sur le mât de signaux, en le brisant. L’officier de vigie fut tué
raide et je me souviens, oui, je me souviens... une partie de ses
entrailles et son diaphragme, une espèce de guenille blanchâtre et
translucide, restèrent accrochés aux débris: de la viande de boucherie
parée pour la vente, c’est à ça que ça ressemble! Il y avait aussi des
choses qui n’allaient plus, les membres du navire qui se paralysaient;
l’électricité coupée, le monte-charge bloqué, faussé, hors d’usage.
L’amiral donnait des ordres; mais qui était chargé de l’électricité, qui
devait s’occuper du monte-charge? Est-ce toi. Piotre Ephimovitch? est-ce
toi, Serguieief? On ne savait plus, je crois qu’on n’avait jamais su.
Ah! ça, c’est la honte, la honte, je vous dis: personne ne savait ce
qu’il avait à faire, on restait les bras ballants.