mesure que l’heure de sa délivrance approchait. Il y avait certaines
époques du mois, certains momens de la journée où elle tombait soit dans
le plus profond abattement, soit dans une exaltation d’idées telle
qu’on aurait pu croire son cerveau malade.
Alors Gustave lui-même s’abandonnait au désespoir.--Que je suis
malheureux! docteur, disait-il quelquefois à Thévenot: une patience de
saint n’y résisterait pas. Le croiriez-vous? tantôt elle a l’affreux
courage de m’accuser de la mort de sa mère, tantôt elle m’accuse de
vouloir la faire mourir de chagrin elle-même, pour me débarrasser tout
ensemble et d’elle et de son enfant, qui m’importunent, à ce qu’elle
dit. Cette femme a un caractère affreux. Si elle n’était pas enceinte,
il y a long-temps que je l’aurais quittée, je vous jure! Tous les jours,
ce sont de nouvelles scènes plus fatigantes les unes que les autres.
Elle veut, elle ne veut plus; elle me demande pardon, et elle
m’insulte; elle dédaigne ce qu’elle désirait tout à l’heure, elle
désire ce qu’elle repoussait une minute auparavant... Ma vie est un
enfer. Vous le comprendrez mieux quand je vous aurai dit que je ne veux
pas la quitter, et que pourtant je la déteste.
Thévenot cherchait à calmer Gustave en excusant Louise. Il attribuait,
avec une apparence de raison, l’âpreté, l’irrégularité du caractère de
Louise à une cause tout accidentelle: sa grossesse. Le docteur assurait
que chez certaines femmes la gestation amène l’irritabilité d’humeur
dont Louise donnait de si fréquentes et de si déplorables preuves. Mais
Gustave paraissait peu touché de cette excuse toute médicale. Malheureux
par l’effet, que lui importait la cause? Il est rare que l’excès de la
souffrance ne nous rende pas injustes envers les personnes par qui nous
souffrons. Quoi que pût dire le docteur, Gustave resta convaincu que
Louise le tourmentait par déraison, par calcul, ou par méchanceté.
Un matin où il trouva Louise qui pleurait abondamment, il demanda quelle
raison elle avait pour pleurer encore. Elle le laissa l’interroger
long-temps avant de répondre: enfin elle dit que, le docteur lui ayant
recommandé la promenade comme un exercice salutaire à sa grossesse, il
était bien cruel que Gustave ne l’emmenât jamais au dehors.
--Mais c’est vous qui ne voulez pas sortir avec moi, répondit Gustave.
Je vous en ai fait la proposition une fois, et..
--Oui, une fois, répliqua Louise, et vous ne me l’avez plus faite
depuis. Vous seriez honteux que vos amis vous rencontrassent avec une
femme...
Il était vrai que Gustave ne se souciait pas trop de promener à travers
les rues de Paris une femme enceinte; mais, malgré cette répugnance, et
pour en cacher le motif, il s’offrit immédiatement à conduire Louise en
quelque lieu qu’elle eût dessein d’aller, se promettant tout bas de lui
faire prendre une voiture au bout de vingt-cinq pas de chemin. Louise
s’habilla, comme pour éprouver si Gustave était de bonne foi dans sa
résolution; puis, quand elle fut prête, et qu’elle le vit lui-même
disposé à sortir, elle refusa la promenade, sous prétexte qu’elle ne
pouvait se montrer enceinte dans la rue, au bras d’un homme qui n’était
pas son mari.
Ces caprices, ou d’autres semblables, qui se succédaient en changeant de
forme et de but à toute heure de la journée, excitaient au dernier
point, comme on le pense, les passions violentes de Gustave. Dans un
moment d’exaspération, il s’oublia jusqu’à porter la main sur Louise. Ce
fut une scène horrible. Louise cria de toutes ses forces, disant que
Gustave la frappait pour tuer son enfant. Tel fut son délire, qu’elle
ouvrit la fenêtre pour appeler au secours.
Gustave s’enfuit ainsi qu’un criminel. Une semaine tout entière, il se
tint éloigné de Louise, qui cependant se désespérait de son absence.
Elle lui envoya plusieurs lettres par madame Lefebvre, le menaçant, s’il
ne revenait pas, d’aller implorer la protection même de M. Charrière.
Dans ces lettres, Louise laissait éclater autant de colère que d’amour.
Toutefois elle offrait de pardonner, non comme femme, mais comme mère.
«Venez, lui écrivait-elle: j’oublie mon outrage pour ne me rappeler que
mes devoirs. Je hais, je méprise l’homme qui m’a frappée, mais j’aime et
je veux voir le père de mon enfant.»
Gustave revint. Il est inutile de dire que Louise, qui l’aimait avec
passion, s’efforça néanmoins de lui montrer de la froideur. Lui, qui
avait cessé de l’aimer, l’accueillit plus froidement encore. Jusque-là
il s’était fait violence pour passer une heure ou deux de la journée,
et parfois même la nuit entière avec Louise: dès lors il ne vint plus
que de loin en loin, une ou deux fois par semaine, et ses nuits, Louise
les passa toute seule.
CHAPITRE IX.
Aux ennuis de la solitude, aux chagrins de l’abandon, se joignirent
bientôt les tourmens affreux de la jalousie. Louise ne douta point
qu’elle n’eût une rivale. Sa pauvre tête faillit à s’égarer. Connaître
cette femme, l’aller trouver, lui dire qu’elle est mère, se venger
d’elle, devint l’objet de toutes ses pensées et de toutes ses actions.
Lorsque Gustave venait la voir, elle ne lui montrait aucune défiance;
mais lorsqu’il la quittait, elle sortait presque en même temps que lui,
le guettant de l’œil dans la rue, le suivant d’un pas rapide, malgré
la pesanteur de sa grossesse, parlant aux portiers des maisons où il
entrait, le poursuivant en voiture lorsque lui-même en prenait une, ne
vivant plus enfin que dans l’espoir de savoir le nom et la demeure de la
femme pour qui Gustave la négligeait.
Dans toutes ses courses, elle avait fini par découvrir la demeure de M.
Charrière. C’était là que Gustave se rendait le plus souvent. Alors son
humeur jalouse s’apaisait, mais elle se disait aussi: J’irai trouver
son père, si jamais il m’abandonne.
Elle ne sentait pas encore la nécessité de faire cette démarche, car, en
dépit de ses craintes, elle était loin de croire que Gustave eût renoncé
à la prendre pour femme.
Madame Lefebvre, qui ne cessait pas de veiller sur Louise, avait mis
Gustave au fait des fréquentes absences de sa maîtresse, toujours prête
à sortir, disait-elle, lorsque monsieur lui-même quittait la maison.
Gustave ne fit d’abord nulle attention à cette confidence de madame
Lefebvre; il se souciait peu que Louise allât et vînt suivant sa
fantaisie. Mais à la fin, convaincu que Louise épiait sa conduite, il
voulut la surprendre en faute. Le cas ne tarda pas à se présenter.
Après lui avoir fait un soir une très-courte visite, il s’éloigna par la
rue Jacob, marchant très-vite, sans regarder en arrière. Au détour de la
rue des Saints-Pères, il marcha lentement, puis il s’arrêta. Au bout de
cinq ou six minutes, Louise l’avait rejoint. Elle était pâle, haletante.
En apercevant Gustave qui la regardait froidement en face, elle fut
saisie de frayeur. Soit fatigue, soit émotion, elle chancela, elle
allait tomber. Il la soutint, fit avancer une voiture, et l’aidant à
monter dedans, il lui dit:
--Vous êtes une insensée. Accusez-moi donc, à présent, de vouloir votre
mort et celle de votre enfant, vous qui voulez tuer à plaisir votre
enfant et vous! Je vous déclare que vous ne quitterez plus votre
chambre.
A cette menace faite d’une voix sévère, Louise commençait en sanglotant
le récit de ses griefs, lorsque Gustave l’interrompit:
--Vous me direz tout cela chez vous.
En effet, revenus rue du Colombier, Gustave la laissa librement
s’emporter en reproches de jalousie. Quand il l’eut entendue, il ne lui
fit que cette réponse:
--Louise, soyez sûre que je n’ai pas d’autre femme que vous sur les
bras; vous m’avez dégoûté des maîtresses pour le reste de ma vie.
Cette réponse n’était pas de nature à satisfaire le cœur de Louise.
Elle reprit:
--Pourquoi m’abandonnez-vous? je vous ennuie, je vous tourmente, à ce
que vous dites?.. Mais ne me quittez pas, restez près de moi, et je vous
rendrai heureux. C’est la solitude où vous me laissez qui m’aigrit le
caractère. Si vous ne me fuyiez pas, serais-je jalouse? Gustave, je ne
vous demande pas de l’amour pour moi, mais de l’humanité pour mon
enfant. Mon enfant souffre de tout le mal que vous me faites. Ne m’aimez
pas si vous voulez, mais aimez-le, lui! car enfin, Gustave, c’est votre
enfant, et je suis votre femme... Gustave, ajouta-t-elle en se jetant à
son cou, Gustave! tu ne peux m’abandonner ainsi, j’ai un enfant de toi,
la nature m’a faite ta femme; tu ne peux pas me quitter, je ne peux pas
te quitter non plus, moi!.. Cet enfant, pauvre petite créature, va
bientôt t’appeler son père... Mon Gustave, je t’en prie, aime-moi un
peu pour l’amour de lui... Il est possible que j’aie des torts envers
toi, eh bien! je te promets de te les faire oublier... Mais, je t’en
conjure, reste près de moi, ne me quitte plus. Que veux-tu?... je suis
malheureuse, je suis jalouse...
Des larmes étaient venues aux yeux de Gustave. Il embrassa Louise, qui
lui fit mille protestations de tendresse et de bonheur.
--Sois tranquille, lui dit-elle, je ne te tourmenterai plus.
Certain qu’elle disait vrai, Gustave résolut de la laisser seule moins
souvent.
Mais l’amour, qui s’était éloigné de lui, ne pouvait revenir. C’était
une sorte de pitié qu’il éprouvait maintenant pour Louise, rien de
plus. Il voulait bien, pour la rendre heureuse, lui sacrifier cinq ou
six heures par jour, mais, pour son bonheur à lui, il aurait bien voulu
ne s’être pas condamné à ce sacrifice. Aussi, toutes les fois qu’un
prétexte d’affaires, raisonnable en apparence, s’offrait à son esprit,
il le saisissait avidemment pour se rendre à la liberté. Louise n’était
pas guérie de ses soupçons jaloux, tant s’en faut. Le peu de temps
qu’elle restait sans voir Gustave, son imagination la jetait à travers
une nouvelle intrigue amoureuse; elle se représentait constamment
Gustave infidèle. Sortait-il, elle pleurait afin qu’il restât, sorte de
supplication qui le faisait s’éloigner plus vite; rentrait-il, elle ne
lui épargnait ni reproches ni larmes sur sa longue absence.
La patience de Gustave était à bout.
Ce fut une tout autre chose encore quand Louise vint à se mettre en tête
qu’elle devait mourir en couches. On ne sait à quel propos cette idée la
frappa: peut-être avait-elle entendu dire récemment, ou plutôt
avait-elle lu quelque part qu’en certaine province de France, jadis une
croyance superstitieuse était répandue, à savoir, que toute fille
enceinte et non mariée mourait en devenant mère. Quoi qu’il en soit,
cette pensée l’occupa à tel point, qu’elle parlait sans cesse de sa mort
prochaine.
Vainement le docteur essayait-il de lui mettre l’esprit en repos
là-dessus; elle repoussait toute consolation, persuadée qu’elle était de
mourir. Ses frayeurs croissaient de jour en jour; car le moment venait
où Louise serait bientôt mère: à cette époque, elle était enceinte de
huit mois.
Gustave, depuis une ou deux semaines, se tenait absolument éloigné de
Louise; il la fuyait de nouveau et avec autant de soin qu’il l’avait
cherchée dans des temps plus heureux. Il ne paraissait pas que rien pût
le décider à revenir rue du Colombier: il attendait les couches.
Cependant, un jour le docteur vint le trouver de la part de Louise. Elle
veut vous voir et vous parler tout de suite, dit-il: dans la position où
elle est, ne lui refusez pas cette petite satisfaction. Ce n’est ni pour
vous faire des reproches, ni pour pleurer qu’elle vous demande; elle a
quelque chose d’important et de pressé à vous dire. Je vous répète ses
expressions mêmes.
Après quelques hésitations, Gustave céda, encouragé par le docteur, qui
lui donnait l’assurance que cette entrevue devait être calme.
Louise travaillait près d’une fenêtre.
Dans une corbeille à ses côtés était une layette d’enfant. La layette
n’était pas achevée. Sans paraître émue de la présence de Gustave,
Louise prit dans la corbeille un petit bonnet auquel pendait une
broderie, qu’elle attacha tranquillement à l’aide de son aiguille.
Elle cousait donc sans lever la tête; et Gustave s’approchait en
silence.
--Vous m’avez fait demander? lui dit-il enfin.
--Oui, répondit Louise; veuillez prendre une chaise et vous asseoir. Je
désire vous parler.
Gustave prit un siége. Louise continuait à coudre.--Vous me voyez, lui
dit-elle, occupée à faire la layette de _votre enfant_ (elle appuya
légèrement sur ces deux mots). J’ai pensé qu’il convenait, avant de
mourir.....
--Mais, dit Gustave, quelle folie!..
--Je vous prie de ne pas m’interrompre. J’ai la mort dans le cœur,
dans la tête, partout; je mourrai en couches. Laissez-moi finir. Je vous
disais donc que je mourrai; mais je suis mère, et je veux assurer le
sort du pauvre petit être....
Elle fit une longue pause.
--Expliquez-vous... murmura Gustave.
--M’y voici. L’avenir de mon enfant est aujourd’hui la seule chose qui
m’inquiète... Moi, je ne demande rien..... Vous sentez qu’à présent il
ni importe fort peu que vous ne soyez pas mon mari.... Il n’en est pas
de même pour l’enfant que je vais mettre au monde: mon enfant a besoin
d’un père; qui lui en servira?
--Je vous pardonne vos doutes, Louise...
--Je pense bien que vous ne l’abandonnerez jamais, monsieur; mais cette
certitude même ne peut me suffire; ce qu’il faut à mon enfant, ce n’est
pas un père adoptif, mais bien un père légitime. Tant qu’il me restera
une goutte de sang dans les veines, je défendrai les droits du pauvre
orphelin à qui je vais donner la naissance. Il est à moi comme il est à
vous, Gustave, et si vous l’oubliez, moi je m’en souviens: il faut que
_notre_ enfant soit légitimé avant ma mort.
Ces dernières paroles, Louise les avait prononcées d’une voix tremblante
d’émotion. Elle venait de quitter son travail, et elle jetait sur
Gustave des yeux pleins de trouble.
--Je ne vous comprends pas, dit Gustave...
Louise se leva avec tous les signes de la douleur.
--Vous ne me comprenez pas! criait-elle à travers ses sanglots; vous ne
comprenez pas une mère qui ne veut pas que son enfant mendie, reçoive de
la pitié ce qu’il peut exiger comme un droit! Le père de mon enfant ne
comprend pas que je m’occupe de son avenir!... Ce que j’implore de vous,
Gustave, ajouta-t-elle d’un ton moins exalté mais plus triste, qu’est-ce
que cela me fait..... et qu’est-ce que cela vous fait à vous, puisque je
mourrai en couches?..
--Modérez-vous, Louise, je vous proteste que cet enfant m’est aussi
précieux qu’à vous-même.
--Prouvez-le-moi donc en le reconnaissant comme le vôtre.
--Aussitôt sa naissance, vous verrez...
--Que verrai-je? je n’y serai plus. Non, c’est maintenant...
--Mais comment reconnaître un enfant qui n’est pas né?
--... En épousant sa mère.
Elle ajouta:
--Vous ne répondez rien?
Gustave se tenait dans un profond silence. Il cherchait sans doute
quelque expédient pour se tirer d’embarras, lorsque Louise reprit avec
tranquillité:
--Je m’étais fait un devoir de ne plus vous parler de mon mariage...
j’attendais. Docile aux raisons que vous m’aviez données, je dévorais ma
honte en secret, espérant que tout ceci aurait une fin prochaine. A
présent, la mort que j’entrevois a changé mes résolutions. Votre
maîtresse, votre indigne maîtresse, je patientais; mère, et morte
bientôt, ma faiblesse deviendrait un crime.
Puis en s’exaltant peu à peu:
--Mon enfant, c’est ma chair, c’est ma vie; je suis responsable de son
sort devant Dieu! Si vous refusez ce que je vous demande dans l’intérêt
seul de _votre_ enfant, j’invoquerai la protection des lois, j’irai
trouver votre père... car je sais où il demeure votre père; je vous ai
suivi vingt fois dans sa maison, jusque dans l’escalier... j’irai le
trouver, je me jetterai à ses genoux; je lui dirai que l’enfant que je
porte est le vôtre, que je vais mourir...
--Vous irez trouvez mon père?
--Oui.
--Pensez-vous qu’il vous écoute?.. Mes sottises ne le regardent pas.
--Quoi! votre père, à la vue d’une femme enceinte, ne serait pas plus
sensible que vous ne l’êtes vous-même?
--Non.
--Mais c’est donc un monstre que votre père?... Eh bien! je vous le
répète, j’implorerai le secours des lois, je vous démasquerai, je dirai
que vous m’avez séduite, que vous m’avez fait accroire que je serais
votre femme, que vous voulez abandonner votre enfant...
Louise était au comble de l’agitation. Gustave était impassible; il se
leva.
--Madame, lui dit-il froidement, accordez-moi un jour de réflexion.
Après quoi, si je ne vous ai pas donné une réponse qui vous satisfasse,
vous serez libre d’appeler sur moi la sévérité même de la justice, je
me rangerai à sa sentence; mais je me flatte que nos griefs mutuels
n’éclateront pas devant les tribunaux. Au revoir, jusqu’à demain.
Gustave sortit. Louise, d’abord stupéfaite de l’air calme dont Gustave
lui avait répondu, demeurait immobile, cherchant à comprendre pourquoi
il s’exprimait ainsi, quel sens heureux ou malheureux il fallait
attacher à sa réponse. Mais sitôt qu’elle le vit ouvrir la porte, elle
n’eut plus qu’une pensée: le retenir pour lui parler encore.
Il n’était plus temps; Gustave était parti. Elle regarde précipitamment
par la fenêtre: Gustave est dans la rue.
Mon Dieu! pensa-t-elle en se laissant tomber sur un siége, mon Dieu,
ramenez-le-moi demain! Tout ce que je lui ai dit, et tout ce que j’en
fais, mon Dieu, vous le savez, c’est parce que je suis malade, et que je
ne veux pas, si je meurs, que _son_ enfant n’ait pas de père!...
CHAPITRE X.
Gustave ne tarda pas à perdre le sang-froid dont il s’était armé devant
Louise, en face du danger imprévu dont elle le menaçait. La surprise
jointe à la colère, lorsque l’une et l’autre est extrême, donne souvent
au visage d’un homme l’immobile apparence du calme: apparence de courte
durée, que suit une explosion furieuse ou l’abattement de toutes les
forces.
Si Gustave fût resté quelques minutes de plus auprès de Louise, elle eût
été désabusée bien vite sur ce calme menteur qui vint éclater en tempête
dans l’appartement du docteur Thévenot.
Gustave entra pâle, les traits en désordre. Aux paroles que lui adressa
le docteur, il ne répondit long-temps que par des mots sans suite,
entrecoupés de nombreuses imprécations. Il se frappait la tête du poing,
il s’asseyait, il se levait, il criait, il pleurait même, tant sa colère
était grande.
--C’est une malheureuse! docteur, une femme abominable, capable de tout!
Si elle n’est pas folle, c’est la plus infâme des créatures. Vous savez
comment je me conduis envers elle; il est impossible d’y mettre plus de
procédés, de délicatesse... Eh bien! la misérable qu’elle est ne sait
qu’imaginer pour me brûler le sang, pour me faire tourner la tête. Au
moyen de cette idée fixe, qu’elle doit mourir en couches, elle veut me
contraindre à l’épouser tout de suite. Comment donc! mais elle en est
venue jusqu’aux menaces!.. Tout cela est une comédie atroce qu’elle joue
pour me forcer au mariage. Croyez-moi, c’est une rusée coquine, qui n’a
pas plus envie de mourir que vous et moi, et qui veut me convaincre de
sa mort prochaine afin de m’arracher un consentement que je ne donnerai
jamais. Je le vois maintenent, j’ai été la dupe d’une intrigante: elle
veut se faire épouser, voilà tout. Vous figurez-vous bien qu’elle m’a
menacé des tribunaux! L’insensée! est-il un tribunal au monde qui puisse
me faire épouser une femme de son espèce!... J’aimerais mieux épouser
une servante. Les tribunaux! Mais c’est incroyable, cela! Oser me
menacer des tribunaux!..
--Elle dira que vous l’avez séduite...
--Comment! elle est femme à dire que c’est moi qui ai tué sa mère.
--Elle dira que vous l’avez séduite, reprit le docteur; mais il ne
suffit pas de dire, il faut prouver.
--Je vis avec elle depuis un an, et, de plus, elle est enceinte.
--Qu’est-ce que cela fait? N’est-elle pas d’un âge à savoir se
conduire?.. Je doute même qu’il y ait lieu à vous faire payer une
amende... Si vous m’en croyez, vous lui laisserez quelques petites
rentes pour vivre, et vous la planterez là, puisqu’il est impossible que
vous restiez ensemble... Vous partirez pour la Suisse, pour l’Italie,
n’importe: vous ferez un voyage: elle ne courra pas après vous.
--Mais, docteur, songez donc... elle est enceinte, près d’accoucher, la
malheureuse! Sans cela, mon ami, mais, mon Dieu! je serais déjà à mille
lieues d’elle!... C’est son enfant qui me retient.
--Ah! ah!
--Sans doute. Que deviendra cet enfant?
--Elle l’élèvera.
--Elle, mon ami! Une folle!...
--Oh! que non.
--Folle à lier, je vous dis. Entre ses mains, quel sera le sort de mon
enfant? car enfin, docteur, il est à moi comme à elle, et je dois en
prendre soin.
--Des rentes, mon ami, des rentes; ils s’arrangeront tous deux avec
cela. Parce qu’une femme est devenue enceinte, vous ne pouvez pas vous
croire lié à elle pour la vie.
--Moi, non; mais elle, c’est différent. Vous ne lui ôteriez pas de la
tête que cet enfant nous lie ensemble d’une chaîne que rien ne peut
rompre... Tenez, docteur, je connais mieux que vous le caractère de
cette femme. Mère par mon fait, elle me poursuivra de son enfant tout le
temps que je vivrai. En quelque lieu que je sois, elle viendra
m’apporter cet enfant, elle me le jettera sur les bras; elle me criera
aux oreilles: Voilà ton fils, et je suis ta femme; reconnais-le et
épouse-moi! C’est un cerveau malade, une imagination romanesque qui ne
me laissera pas une minute de repos. Pour la fuir, il ne faudrait rien
moins que quitter Paris, la France, m’expatrier en un mot!
--Vous vous exagérez...
--Rien du tout, docteur; elle remuera ciel et terre pour me trouver. Je
ne sais que trop ce dont elle est capable. Si ce n’était pas cet enfant,
oh! tout cela changerait de face. Mais c’est cet enfant, je vous le
répète, qui la fera s’attacher à moi comme une furieuse, qui l’excitera
à me chercher dans tous les coins de Paris, à me harceler, à me
tourmenter sans relâche; car ce malheureux enfant, à ce qu’elle
s’imagine, lui donne sur moi les droits d’une épouse... Concevez-vous
l’horrible de ma position?
--Je conçois bien; mais comment faire?... Dans trois semaines, un mois
au plus, ses couches...
Gustave l’interrompit d’un geste violent.
--Docteur, dit-il avec une voix altérée, mais qu’il essayait de rendre
ferme, docteur, êtes-vous mon ami, et voulez-vous m’aider dans
l’exécution d’un projet, le seul qui puisse m’arracher des mains de
cette femme?...
--J’y consens, car je suis convaincu d’avance que vous ne me proposeriez
rien de contraire à l’honneur.
Gustave balbutia quelques mots, puis l’assurance lui revint, et il
ajouta:
--Ce projet n’est pas nouveau dans ma tête. Une folie, un caprice me le
fit concevoir; je l’abandonnai comme je l’avais conçu, sans trop de
raison: depuis je l’oubliai tout-à-fait, et lorsque par hasard il se
représentait à mon esprit, je le rejetais comme un crime. En telle
circonstance donnée, l’exécution d’un projet comme le mien est une
scélératesse, une infâme lâcheté...
--Et c’est ce même projet?... interrompit le docteur.
--Le même. Il ne me serait pas venu il y a un an, que très-certainement
ma position me l’inspirerait aujourd’hui, comme unique moyen de salut.
Au reste, les circonstances ayant changé, ce qui eût été une mauvaise
action autrefois peut devenir maintenant une chose juste et bonne. Mon
bonheur, celui de trois personnes, dont une est mon enfant, me font un
devoir, une nécessité de l’enlèvement que je médite. Vous serez deux
dans le secret: vous et madame Lefebvre.
--Et qu’est-ce que cela peut être? demanda le docteur avec inquiétude...
Madame Lefebvre parut en ce moment. Louise l’avait envoyée à la
recherche de Gustave; elle lui écrivait pour le prier de revenir près
d’elle, de ne pas l’abandonner, de l’excuser... Elle finissait sa lettre
par ces mots: «Gustave, pardonnez à une pauvre femme que le chagrin rend
folle.»
--Vous voyez, docteur, dit Gustave; et j’abandonnerais mon enfant à
cette insensée! Si elle a des droits sur lui, j’en ai aussi, moi, ce me
semble. C’est au plus raisonnable des deux à se charger de son avenir.
S’adressant à madame Lefebvre:
--Vous lui direz que je la verrai demain.
La Lefebvre supplia Gustave de ne pas y manquer, parce que madame était
accablée de désespoir.
--C’est bien, c’est bien, j’irai, madame Lefebvre, répondit-il; je me
fie à vous pour la consoler.
--Monsieur peut se fier à moi sur tout ce qui concerne...
--Je le sais, madame Lefebvre, aussi ne tarderai-je pas à vous donner
des preuves d’une confiance sans bornes. Sortez; je vous parlerai
demain.