--Mais, dit le docteur qui l’examinait avec attention, ce mal vous

a-t-il pris souvent?

--Hier pour la première fois, répondit-elle. Cette nuit, ce matin

même... Mais c’est peu de chose; à présent je me sens mieux. Adieu,

monsieur Thévenot.

--Qu’est-ce qu’elle a donc? cria impatiemment Gustave. Encore quelque

sensiblerie calculée! Pour Dieu! docteur, laissez-la partir; je suis las

de tout ce manége. Puisque madame veut s’en aller, qu’elle s’en aille

une fois pour toutes, et qu’on n’en parle plus.

--Je m’en vais, monsieur, dit Louise, je m’en vais, trop heureuse de

quitter un méchant et malhonnête homme comme vous.

--Vous ne vous en irez pas, madame, dit le docteur avec autorité. Et il

referma la porte, qu’elle entr’ouvrait pour sortir.

--Que je ne m’en aille pas, monsieur! répondit Louise. Et de quel droit

me retenez-vous ici?

--Docteur, dit Gustave, qui était accouru à la voix de Thévenot, que

signifie cela?

Le docteur se pencha vers Gustave à qui il dit tout bas, mais assez haut

cependant pour être entendu de Louise:

--Voyez ce que vous avez à faire, mon ami.

--C’est tout vu, docteur. Qu’elle parte!

--Monsieur Thévenot, dit Louise, n’insistez pas davantage, c’est

inutile. Il voudrait m’épouser maintenant que je refuserais sa main.

--Vous épouser! reprit Gustave; la plaisanterie est bonne!...

Louise, exaspérée, heurtait du poing contre la porte fermée à double

tour par le docteur qui en avait ôté la clef.--Ouvrez-moi, ouvrez-moi

tout de suite, s’écriait-elle, ou j’appelle les voisins, j’appelle du

secours.... Suis-je prisonnière dans cette affreuse maison?

--Attendez un instant, madame, répliqua le docteur, qui alors cessait de

parler bas à Gustave. Celui-ci, cependant, comme anéanti par la

confidence du médecin, demeura immobile, les yeux ardens et fixes; puis

à la fin, il tressaillit de tous ses membres et frappant ses deux mains

l’une contre l’autre:

--Ce que vous me dites est-il possible, Thévenot?... Enceinte! elle est

enceinte!

--Moi!... enceinte! répéta Louise, avec une expression d’épouvante à

laquelle succéda bientôt un air de triomphe et de bonheur.

--Oui, madame, enceinte, reprit le docteur; par hasard en seriez-vous

fâchés l’un et l’autre?

--Louise.... dit Gustave, en la regardant avec amour....

--Gustave.... répondit Louise, en baissant les yeux....

--Mais, mon cher docteur, ne nous trompez-vous pas? êtes-vous bien

sûr?...

--Tenez, regardez-la, mon ami: les premiers symptômes de grossesse se

manifestent encore.

--Louise, ma Louise, veux-tu toujours me quitter? demanda Gustave en lui

tendant les bras.

Elle s’y précipita tout en pleurs et criant:--Je suis enceinte,

Gustave... prends pitié de ta femme!

CHAPITRE VII.

De mois en mois Louise reconnaissait, à des indices plus certains, que

le docteur ne l’avait point abusée sur son état de grossesse. Sa joie

était grande d’être mère, car à présent elle était assurée d’être la

femme de Gustave. Tout son bonheur était là. Gustave pourtant ne se

hâtait pas de l’épouser, quoiqu’il lui dît sans cesse que ce mariage

devenait obligatoire pour sa famille même, à cause de leur enfant.

Louise attendait sans trop d’impatience; elle voyait bien que Gustave

était de bonne foi dans ses promesses. Ma Louise, lui disait-il, je

t’assure que tu seras ma femme. Mais il faut donner le temps à mon père

de te connaître. Il est juste qu’il te voie, qu’il t’aime avant de se

décider à te nommer sa fille. Eh bien! dans la position où te met ta

grossesse avancée déjà, puis-je décemment te mener chez lui, ou l’amener

chez toi? D’ailleurs, toi-même, j’en suis certain, tu ne voudrais pas

maintenant te montrer dans une mairie, dans une église.... Après tes

couches, à la bonne heure.

Louise se rendait à ces raisons, qu’elle trouvait justes, bien qu’au

fond du cœur, elle s’attristât quelquefois à la pensée que son

mariage était retardé de quatre à cinq mois encore. Mais les caresses de

Gustave la dédommageaient de cette longue attente.

Il faut dire cependant que Gustave n’était pas d’une entière bonne foi

dans tous les obstacles qu’il opposait aux désirs de Louise. Il avait

trente ans, il était maître en grande partie de sa fortune, comme il

était aussi maître de ses actions. Il importait peu à M. Charrière que

son fils se mariât avec Louise ou avec tout autre, avec une de ses

maîtresses ou avec une demoiselle innocente et pure encore. Sans doute

M. Charrière, à propos de ce mariage, eût fait à Gustave les objections

que tout père ferait en pareille circonstance. Mais enfin, Gustave eût

épousé Louise sans opposition possible de la part de son père. Libre de

sa main, qui l’empêchait donc de la donner à Louise?

Il semble que les empêchemens à ce mariage dussent naître, non de la

volonté, mais du caractère même des deux jeunes gens. Nous avons vu déjà

Gustave prêt à épouser Louise, et néanmoins ne l’épousant pas, tantôt

par la faute de sa maîtresse, tantôt par la faute de son propre

caractère à lui, Gustave. Les événemens, il est vrai, quelque petits

qu’ils fussent, apportaient sans cesse à leurs desseins des

modifications diverses, ainsi qu’ils font aux desseins de la plupart des

hommes.

Cette fois encore Gustave voulait prendre Louise pour femme. La voir

enceinte, l’idée d’être père redoublait son amour pour elle. Il n’était

pas de bonheur dont il n’eût aimé à la combler. Le mariage, précisément

parce que c’était un sacrifice fait à ses goûts, le mariage lui

paraissait une chose nécessaire à accomplir. Mais la nécessité de faire

immédiatement ce sacrifice, il ne la voyait pas.

Puisque je dois l’épouser, se disait-il, il est fort indifférent que ce

soit cette année ou l’autre. Pour tout autre homme que Gustave, une

semblable raison eût hâté le sacrifice; pour lui elle en reculait

l’instant.

Il est bien naturel, se disait-il encore, que je prolonge le plus

possible le peu de liberté qui me reste.

D’ailleurs, quelques-uns de ses amis n’ignoraient pas ses liaisons avec

Louise; et lui, qui en leur présence s’était tant de fois moqué du

mariage, il allait mentir à toute sa vie passée; et, pour comble

d’inconséquence, il allait épouser sa maîtresse!

Quoiqu’il sût bien que tôt ou tard il finirait par se marier avec

Louise, la crainte du ridicule le retenait dans l’inaction. Un jour,

entre autres, il fit l’expérience des quolibets sans nombre qui ne

manqueraient pas d’accueillir la nouvelle de son mariage. Ce jour-là il

avait rencontré Alfred et Eugène, ses deux convives du café de Paris. En

les apercevant, son maintien fut embarrassé. Ils ne lui en épargnèrent

pas la remarque, et se répandirent en mille plaisanteries sur la peur

qu’il avait de rencontrer ses amis depuis qu’un amour sérieux le faisait

soupirer pour une grisette.

Gustave, qui du moins voulait payer de mine, essaya de prendre la chose

en riant; mais il perdit toute contenance lorsque Eugène lui dit: On

assure qu’elle est enceinte, et que tu songes à l’épouser.

--Mais, répondit Gustave en balbutiant, on assure là une chose.....

--Absurde: n’est-il pas vrai? Je ne te crois pas capable d’une vertu si

bête, ou tu aurais terriblement changé en six mois de temps! Te

rappelles-tu notre déjeuner au café de Paris?

--Pourquoi?

--Pourquoi?.... parce qu’alors tu avais certaines manières de voir sur

les enfans... Tiens, veux-tu que je te dise franchement ce que je pense?

tu médites un coup à la Rouvrard. Ah! ah! ah! farceur que tu es, je te

connais bien! Avoue la vérité: tu attrapes cette fille; tu mets en

pratique ton grand système des enfans sans mère... Allons, fais donc

semblant de ne pas me comprendre!

--Je te comprends à merveille, au contraire, reprit Gustave; je me

rappelle fort bien ce que je t’ai dit avant, pendant et même après notre

déjeuner de garçon; alors, j’en conviens, j’avais sur les enfans, sur le

mariage, des idées...

--Que tu n’as plus?

--Peut-être.

--Allons donc! tu plaisantes, et veux cacher ton jeu. Ce n’est pas avec

tes amis qu’il faut feindre. Je vais te dire, moi, quel est ton projet.

--Voyons.

--Aussitôt ta maîtresse accouchée, tu escamotes l’enfant, et te voilà

père sans femme. N’était-ce pas là ton grand rêve de civilisation et de

bonheur?

Gustave devint sérieux. Il est possible, dit-il, que la pensée d’enlever

un enfant à sa mère ait pu me venir en tête comme mille autres pensées

extravagantes; mais de la conception à l’exécution il y a loin. A nos

âges, quand on n’a ni femme, ni enfant, ni amour, on peut se figurer

aisément qu’ôter à une mère son enfant est une chose toute simple, toute

naturelle, toute facile... Aujourd’hui, quel qu’en soit le motif, je

pense différemment.

--Bah!

--Je dis plus: c’est que tout homme assez cruel pour commettre une

action semblable est un lâche et un scélérat.

--Parles-tu sérieusement?

--A tel point que si quelqu’un osait me soupçonner d’une pareille

infamie, il m’en rendrait raison à l’instant même.

Eugène s’excusa froidement de l’avoir mal jugé.

--La faute en est à vous seul, Gustave, lui dit-il: une autre fois je ne

vous croirai plus sur parole. Je vois bien qu’il ne faut jamais

plaisanter avec les gens lorsqu’ils sont amoureux. Parlez-moi de l’amour

pour dénaturer les meilleurs caractères! je m’en souviendrai. Adieu.

Ils se quittèrent assez mécontens l’un de l’autre.

Comme on le pense bien, cette rencontre n’ébranla pas Gustave dans ses

projets de mariage: tout au contraire, elle dut l’affermir dans ce

louable dessein, mais sans lui faire voir cependant la nécessité d’en

hâter l’exécution.

A la suite de cet entretien, il se dirigea vers la rue du Colombier,

heureux de revoir Louise. Quand il entra, elle était assise près d’une

fenêtre, le corps penché sur sa chaise, les jambes étendues. De la main

elle fit signe à Gustave de marcher doucement et de faire silence. A

l’expression attentive de son visage, au bonheur qui entr’ouvrait ses

lèvres, on devinait que Louise attendait avec joie quelque chose qu’elle

écoutait venir.

Gustave s’avança sur la pointe du pied, cherchant de toutes parts,

interrogeant l’œil de Louise, et n’apercevant encore ni en elle, ni

autour d’elle, l’objet qui attirait si fort son attention.

Mais Louise gardait la même posture, la main toujours levée, comme pour

dire à Gustave: Silence!

Il était à ses côtés. Tout à coup elle tressaillit, et, se saisissant de

la main de Gustave, elle la pressa sur son flanc.

--Sens-tu? sens-tu? lui dit-elle avec un accent passionné de bonheur:

sens-tu comme il remue?... Pauvre petit!

Elle pleurait en répétant: Pauvre petit!

Quoique ce ne fussent pas les premiers signes d’existence qu’eût donnés

son enfant, Gustave, cette fois, éprouva une émotion plus forte que

d’habitude: les coups étaient si rudement portés dans le flanc de la

mère, qu’il en fut effrayé pour elle.

--Ma Louise, lui dit-il tout agité, mais cet enfant doit te faire mal?

--Oh! mon Gustave, répondit-elle, que ce mal-là fait de bien! Pauvre

enfant! il me frappe, comme s’il voulait me dire: Ma mère, je suis là...

j’existe!

Gustave lui passa les bras autour du cou, et tous deux, liés d’une

étreinte mutuelle, ils pleuraient en se couvrant de baisers.

--Tu l’aimeras bien, notre fils, mon Gustave?

Gustave sourit.

--Notre fils? Tu veux que ce soit un garçon?

--Oui, un garçon, à cause de toi, Gustave...

--Moi, j’aimerais mieux une fille.

--Eh bien! comme tu voudras... une fille, je le veux bien. Comment

l’appellerons-nous, notre fille?

--Louise.

--Non, pas Louise... Il n’y a donc pas de féminin au nom de Gustave?

--Je n’en connais pas; mais je m’appelle encore Marius...

Marius-Gustave.

--Ah! s’écria Louise avec joie, Marius! quel bonheur! nous la nommerons

Marie, c’est le nom de la Vierge.

Soit que le nom de la Vierge eût réveillé en son cœur le souvenir de

ses devoirs religieux si long-temps méconnus, soit que ce nom lui eût

rappelé sa mère qui elle aussi se nommait Marie, Louise tomba dans une

profonde tristesse.

--Mon ami, dit-elle à Gustave, je suis bien coupable: depuis la mort de

ma mère, je n’ai pas été une seule fois à l’église, je n’ai pas fait

dire une seule messe pour elle...

Le front de Gustave se rembrunit.

--Laisse donc là ta messe, répondit-il avec impatience.

Il n’avait pas osé dire: Laisse donc là ta mère; mais tel était vraiment

le fond de sa pensée. Il ne pouvait souffrir que Louise, en parlant de

sa mère, lui rappelât un événement qui l’importunait et lui faisait

mal.

--Je t’en prie, Gustave, reprit-elle, ne me contrarie pas là-dessus; je

te laisse libre dans ta religion...

--Ma religion? le diable m’emporte si je crois à toutes ces bêtises!

--J’y crois: cela fait ma consolation. Ne veux-tu donc m’en laisser

aucune?... Et puis, ajouta-t-elle, j’ai quelque chose à demander à Dieu.

--Qui t’empêche de le lui demander ici, dans ta chambre?

--Non, Gustave, dans une église... il m’exaucera mieux.

--Allons, eh bien! va donc dans une église! Oh! mon Dieu, ce que c’est

que les femmes avec leurs préjugés! Mais voyons un peu; je suis curieux

de savoir cela, moi: qu’est-ce que tu as à lui demander, au Père

éternel?

--Gustave, ne parle pas ainsi: je ne t’aimerais plus. Tu me fais

frissonner.

Voyant qu’il l’affligeait, Gustave quitta le ton de la plaisanterie pour

s’informer doucement de la demande qu’elle voulait faire à Dieu.

--Que te manque-t-il, Louise? N’es-tu pas heureuse avec moi?

Elle soupira. Gustave reprit:

--As-tu peur que je ne te quitte? Non, jamais, Louise; je te le jure.

Crains-tu que je ne manque à mes promesses? As-tu encore des doutes sur

moi? Crois-tu que je te trompe, que je ne veuille pas faire de toi ma

femme, ma compagne pour la vie?

Louise répondit qu’elle n’était point inquiète au sujet de son mariage,

étant convaincue, au contraire, que bientôt elle serait sa femme.

--Alors, qu’est-ce qui peut donc te tourmenter? Que veux-tu demander à

Dieu?

Louise, la tête baissée, pleurait en silence.

--Ne pleure pas, Louise, je t’en conjure. Tu ne peux rien faire qui me

cause plus de mal. Explique-toi. Ce que tu as l’intention de demander au

ciel, s’il est en mon pouvoir de te le donner, aucun sacrifice ne me

coûtera.

--Oh! ce n’est pas en ton pouvoir, Gustave!

--Mais enfin qu’est-ce que cela peut être? Parle.

Louise, sans lever la tête, éclata en sanglots et dit:

--Je veux demander à Dieu que mon enfant ne m’abandonne pas, comme j’ai

abandonné ma mère...

En achevant ces mots, elle poussa des cris de désespoir et s’enfuit dans

la chambre voisine, où Gustave l’entendit qui disait:

--Mon Dieu, mon Dieu! ayez pitié de moi, ne me punissez pas dans ma

fille!...

Resté seul, Gustave s’épouvanta de nouveau d’avoir pu regarder comme une

plaisanterie fort sensée le projet horrible de priver deux mères de

leurs enfans; car, au sortir de la table où Alfred avait conté

l’histoire de Rouvrard, Gustave ne s’était-il pas complu dans cette

pensée, qu’il commencerait par enlever à quelque pauvre mère sa fille,

pour ensuite s’approprier l’enfant de cette même fille devenue mère?

C’étaient deux générations, trois peut-être, dont il sacrifiait le

bonheur à une fantaisie de garçon!

A présent, il ne peut se persuader qu’un semblable dessein il l’ait

caressé dans sa tête, ne fût-ce qu’une minute. C’est que voir une mère,

être père soi-même, fait comprendre des devoirs, éveille des sentimens

dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusque-là.

Surtout, depuis qu’il a entendu Louise demander à Dieu de ne pas

permettre que son enfant la quitte jamais, surtout depuis ces cris d’un

affreux désespoir, Gustave voudrait effacer de sa vie le jour infâme où

il se dit: J’aurai un enfant, et tous deux, lui et moi, nous

abandonnerons la mère.

CHAPITRE VIII.

Suivant la résolution qu’elle en avait prise la veille, Louise se rendit

seule, à pied, dans l’église de Saint-Thomas-d’Aquin. Des pauvres,

rangés sur deux files, se tenaient assis à chaque côté de la porte. Elle

leur distribua de l’argent et elle leur dit:

--Priez Dieu pour moi.

A l’entrée de l’église, elle vit une femme dont le métier était de

vendre et de faire brûler un cierge à l’intention des morts. Elle donna

de l’argent à cette femme, et elle lui dit: Faites brûler un cierge pour

le repos de l’ame de ma mère.

Puis elle s’en alla s’agenouiller dans un des coins les plus obscurs du

temple. Là elle demeura plusieurs heures en prières, s’asseyant par

intervalles, lorsque ses genoux ne pouvaient plus la porter.

Un prêtre qui sortait d’une petite chapelle voisine la rencontra au

moment où elle se levait; il la vit si pâle et si faible, qu’il s’arrêta

devant elle. Louise lui demanda quels prêtres dans cette église disaient

les messes pour les morts. Il répondit qu’ils en disaient tous.--Ah!

monsieur, murmura-t-elle, pourriez-vous en dire une tout de suite? je

resterai ici à l’entendre. C’est pour ma mère.

Le prêtre, qui déjà se disposait à monter à l’autel, lui répondit:

--Recueillez-vous, madame: la messe va commencer.

En effet, les enfans de chœur étaient à leur poste. Le prêtre quitta

Louise, qui s’agenouilla de nouveau.

La messe dite, Louise priait encore. Cependant elle aperçut le prêtre

qui se dirigeait vers un des bas-côtés de l’église. Elle se leva pour le

rejoindre et le remercier. C’était au confessionnal que se rendait le

prêtre. La voyant venir à lui, il cessa de marcher et il lui dit:

--Avez-vous une confession à me faire?

A cette demande, Louise troublée, effrayée, ne répondit pas même par un

soupir.

Il l’encouragea par quelques bienveillantes paroles, et, entrant dans

son confessionnal, il lui fit signe d’approcher, qu’il était prêt à

l’entendre. Elle n’osa s’enfuir.

Bientôt elle s’avança lentement et en tremblant vers le lieu sombre où

l’attendait le confesseur.

La confession fut longue.

Il y avait plus de trois heures que Louise était absente, lorsqu’elle

reparut dans son appartement de la rue du Colombier. Gustave

l’attendait. Il jeta un cri de surprise et d’inquiétude: Louise était

horriblement pâle.

--D’où viens-tu?

--De l’église.

--Que diable as-tu été faire là?

--Prier Dieu pour ma mère.

Gustave se promenait avec agitation dans la chambre.

--Toujours, toujours ta mère! murmura-t-il. Je n’aime pas que tu m’en

parles; tu le sais pourtant!

Il reprit:--C’était bien nécessaire d’aller là! te voilà pâle et changée

comme si tu relevais de maladie. Tu as encore pleuré, n’est-ce pas?

--Ah! soupira Louise, c’est que le prêtre m’en a tant dit....

--Quel prêtre? est-ce que tu te serais confessée par hasard?

Puis voyant que Louise gardait le silence:--Tu t’es confessée? ah bien!

il ne manquait plus que cela! Mais tu ne sais donc qu’inventer pour te

faire mal et me rendre malheureux?.... Et à quel propos t’es-tu

confessée?

--Je n’en sais rien.... c’est arrivé presque malgré moi. Car je me

doutais bien de tout ce qu’il allait me dire!..

--Pardieu! il t’a dit de me quitter d’abord; cela va tout seul.

--Oui; mais quand je lui ai fait observer que je n’ai plus ni mère, ni

personne au monde, et que tu dois m’épouser...

--Après?

--Il s’est radouci.

--C’est fort heureux, ma foi! Il s’est radouci, le saint homme!

Voyez-vous cela? la belle grâce!...

--Gustave! laisse-moi, je t’en prie... ne te moque pas de la

religion.... Dieu nous en punirait tous deux.

--Tu es folle.

--Non, je t’assure que c’est horrible de tourner tout en dérision comme

tu fais. Je suis déjà bien assez coupable par mes actions sans le

devenir davantage en écoutant tes paroles... Il semble que Dieu, à cause

de toi, n’ait pas voulu ce matin recevoir ma prière.

--En voilà assez. Laisse-moi tranquille: tu déraisonnes.

--Je lui ai demandé...

--Garde-le pour toi, ce que tu lui as demandé; moi, je ne te le demande

pas. Fais-moi l’amitié de te taire, et surtout de ne pas remettre les

pieds dans une église: nous nous fâcherions. Je n’ai pas envie de te

voir malade et dévote: ce serait trop d’ennuis la fois.

Le caractère de Louise était devenu très-irritable, par suite de ses

querelles avec Gustave, et aussi par suite des obstacles qui avaient

précédemment retardé la conclusion de son mariage. En toute autre

circonstance elle se fût emportée contre son amant, mais le prêtre lui

avait recommandé la douceur, la résignation, la patience; les paroles

du confesseur murmuraient encore à son oreille, et elle se contint pour

ne pas éclater en reproches.

Une pénitence de tous les jours lui avait été imposée au confessionnal.

Cette pénitence, qui consistait à répéter une foule de psaumes, elle ne

put si bien se cacher pour la faire, que Gustave n’en surprît souvent le

secret. De là, des discussions sans cesse renaissantes. Voulait-il

l’embrasser, elle priait; voulait-elle prier, il se moquait d’elle, ou

bien il entrait en colère. D’autres fois, le vendredi, par exemple, la

querelle venait à propos du régime maigre que Louise s’obstinait à

suivre, sous prétexte de santé, tandis que Gustave lui représentait que

sa santé même et celle de son enfant lui imposaient l’obligation d’une

nourriture forte et succulente.

Bien plus, Louise, chaque dimanche, de grand matin, s’en allait entendre

une messe basse.

Gustave s’exaspérait à la voir pratiquer tous ces exercices de dévotion,

depuis surtout qu’elle n’en faisait plus mystère. Car, emportée par la

religion non moins que par les dispositions âpres et volontaires où la

mettaient les fatigues de sa grossesse, Louise ne put long-temps ni

modérer ses désirs, ni plier sa volonté devant la volonté de personne.

Quinze jours ne s’écoulèrent point sans qu’elle déclarât ouvertement sa

résolution inébranlable de prier Dieu quand, comment et où bon lui

semblerait.

Peu à peu Gustave montra pour elle une indifférence qui menaçait de se

changer en aversion.

Le temps ne rapprocha point deux caractères qui, du reste, n’étaient pas

faits pour s’entendre.

A peine trois mois restaient à Louise pour atteindre le terme de sa

grossesse, et plus l’instant de ses couches approchait, plus elle

s’irritait aisément, plus elle pleurait sans cause apparente, plus elle

parlait souvent de sa mère, plus enfin elle donnait à Gustave

d’insupportables sujets d’ennui.

Elle revenait aussi plus fréquemment et plus violemment que jamais sur

la honte qui résultait pour elle d’être enceinte et bientôt mère sans

être épouse.

C’est pourquoi Gustave, reculant avec plus de force qu’il ne l’avait

fait encore l’heure fatale du mariage, engageait Louise à prendre

patience par les mêmes raisons dont il l’avait apaisée déjà; mais

Louise, à son tour, se rendait moins facilement à l’évidence de ces

raisons, et même elle s’attachait ardemment à les combattre.

--Qu’importe à votre père, disait-elle, que vous m’épousiez avant ou

après mes couches? je n’en aurai pas moins été votre maîtresse, et je

n’en deviendrai pas moins votre femme. Qu’attend-il donc, votre père?

que je sois accouchée? Mais ma grossesse ne devrait-elle pas être une

raison suffisante pour hâter notre union? N’êtes-vous pas le père de mon

enfant; et, puisque nous devons être époux, convient-il que notre

enfant naisse hors mariage? Ce sera donc un enfant illégitime? Mais

c’est affreux à penser cela, monsieur! Votre père veut mon malheur, et

il me méprise, j’en suis sûre... Vous m’assurez que non, mais

prouvez-moi le contraire en m’apportant un consentement écrit de sa

main, quelque chose, une parole de lui qui me rende le calme, si vous ne

voulez pas que je meure d’inquiétude et de honte.

Gustave, obsédé par ces cris qui se renouvelaient chaque jour, imagina

de se faire écrire une lettre par un oncle supposé, lequel oncle lui

disait:

«J’ai vu ton père, je lui ai parlé de toi, de ta Louise et de ton

enfant. Il est tout disposé à donner son consentement, pourvu qu’on lui

fournisse la preuve irrécusable de ta paternité; c’est-à-dire qu’il veut

voir ton enfant. A l’aspect de son petit-fils ou de sa petite-fille, le

bonhomme s’attendrira, pleurera, et tout sera fini: vous vous épouserez,

toi et ta Louise.»

Cette lettre parut faire quelque impression sur le cœur de Louise;

elle se résigna de nouveau. Gustave pensa que c’étaient encore quelques

mois de gagnés; il s’applaudit de son stratagème.

Un enfant, t. 2/3 · 第 4 / 7 段