La Lefebvre sortit. Une longue et chaleureuse discussion s’établit entre

le docteur et Gustave, lequel ne quitta son ami qu’après lui avoir

entendu dire:

--Votre projet est difficile à mener à bien, Gustave; mais, puisque

votre bonheur, le bonheur de Louise même et de son enfant en dépendent,

je me prête volontiers à vous servir tous trois de ma discrétion et de

mon zèle. Cependant je vous proteste que, malgré l’embarras où je vous

vois, je ne me mêlerais en aucune façon de cette affaire, si je ne

croyais pas vous rendre, à vous particulièrement, un immense service.

Gustave lui serra la main affectueusement.

--Bon docteur, lui dit-il, ce service est plus grand que vous ne croyez:

vous me sauvez la vie. Ma position n’était pas tenable; pour en sortir,

j’étais homme à me faire sauter la cervelle.

Dans la même journée, Gustave reçut encore deux lettres de Louise. La

pauvre femme le conjurait d’oublier ses emportemens et de lui pardonner

ses torts.

Suivant la résolution qu’il avait prise, Gustave ne la revit que le

lendemain.

CHAPITRE XI.

Louise, blessée dans son amour autant que dans son amour-propre,

mécontente d’elle-même et non moins mécontente de Gustave, à qui elle

avait écrit trois lettres pour le supplier de se rendre tout de suite

auprès d’elle; Louise, ne voyant arriver que le lendemain celui qu’elle

attendait la veille, lui montra un visage presque sévère. Gustave ne

fût pas venu ce jour-là même, que sans doute elle lui eût envoyé une

quatrième lettre mouillée de ses larmes. Il vint; elle l’accueillit avec

froideur. Gustave n’employa ni paroles caressantes ni baisers pour

ranimer un amour capricieux dont il ne voulait plus. Il ne dit pas un

mot sur leur entretien de la veille; il parla des choses les plus

indifférentes du monde, en apparence. Il jeta en passant quelques

réflexions sur le bonheur de certaines gens qui vivent ensemble sans se

quereller. Il dit que ce bonheur n’était pas rare, car _l’impossibilité_

d’une séparation devait amener des concessions mutuelles de part et

d’autre. Il ajouta, d’un ton moitié léger, moitié grave, que pour lui il

était décidé à vivre désormais tranquille, même au milieu des plus vifs

tourmens. Il se plaignit de n’avoir pu vaincre jusqu’à cette heure les

transports de son esprit. Il assura que dans ce monde chacun est

l’artisan de sa bonne ou mauvaise fortune. Il laissa entrevoir que, pour

l’homme qui sait maîtriser ses passions, qui les plie aux nécessités

d’une vie paisible et commune, il est encore quelques chances d’être

heureux. Il finit par une boutade contre le mariage, mal inévitable,

auquel les femmes nous excitent par les promesses d’une félicité

menteuse d’abord, mais véritable ensuite, si l’homme cherche cette

félicité là où elle peut être: dans la paternité seule.

Louise écoutait, tantôt inquiète, tantôt rassurée; mais le calme de son

cœur fut complet lorsqu’elle entendit cette dernière phrase. Gustave

comprenait donc qu’entre elle et lui, tout malheureux qu’ils étaient

ensemble, _un enfant_ devait être un lien d’amour et de bonheur

indissoluble.

Gustave, qui la vit le regarder avec tendresse, se hâta d’arrêter les

avant-coureurs d’une réconciliation tout à la fois inutile et

impossible; inutile, car sa volonté de quitter Louise était

inébranlable; impossible, car tout rapprochement entre eux amenait à sa

suite des larmes, des reproches, une dispute nouvelle.

Il parla, comme sans dessein, par inadvertance, d’une soirée où il avait

été la veille, soirée charmante que des femmes...

Louise ne le laissa pas achever. Sa jalousie, accrue par le temps et par

la solitude, éclata dans son geste ainsi que dans le son brusque de sa

voix. Gustave, sans avoir l’air de remarquer cette subite émotion,

prétexta les fatigues du bal, et passa dans la chambre à coucher pour

s’y vêtir d’une robe-de-chambre, où il serait plus à l’aise, disait-il.

Son changement de toilette fait, il rentra près de Louise, se jeta

nonchalamment sur un canapé, les yeux à demi fermés, quoiqu’il eût un

livre à la main. Bientôt il s’endormit ou feignit de dormir.

Chaque fois que Louise était possédée de jalousie, elle cherchait des

preuves de son malheur dans les hardes de Gustave. Elle espérait y

trouver une lettre, des cheveux, un indice quelconque de l’infidélité de

son amant. Pas un pli de vêtement ne lui échappait: elle décousait les

doublures. Gustave, par sa fausse confidence et par sa feinte lassitude,

lui avait ménagé, en changeant d’habits, l’occasion de lire un billet

plus important pour elle et pour lui que n’eût pu l’être une lettre

d’amour.

Ce billet était de la même main qui avait précédemment écrit la première

et prétendue lettre de l’oncle supposé de Gustave. Voici ce que Louise

lut:

«J’ai dit à ton père, mon cher neveu, les craintes folles de ta

Louise. Je ne lui ai pas dissimulé qu’il importait à ton repos de

faire cesser ces craintes ridicules, en mettant fin de suite aux

lenteurs de ton mariage, mais ton père m’a répondu, avec une espèce

d’indignation, qu’il ne concevait pas que ta maîtresse voulût se

marier dans l’état où elle est; que pour lui, il ne consentirait

jamais à pareille chose. Je vous conseille donc à tous deux, mes

amis, d’attendre l’époque des couches. Alors, bien entendu, tu

légitimes ton enfant par le mariage. Comment se fait-il que ta

Louise ne comprenne pas cela?.. Ton père serait enchanté que ce fût

un garçon. Si c’est une fille, je le connais, il en sera fort aise

de même. En tout cas, comptez sur sa joie aussitôt que mon cher

petit-neveu ou ma chère petite-nièce sera né ou née; comptez qu’en

le ou la voyant il pleurera de toutes les forces de son cœur. En

attendant, mes bons amis, tâchez de vivre en paix et ne vous

tourmentez plus l’un et l’autre. Explique-moi donc par quelle

incroyable manie vous vous querellez toujours?... La dernière fois

que je t’ai vu, tu as refusé de me donner l’explication de cela; je

l’attends. Ta tête est vive, mais le cœur est bon; il n’est pas

possible que ce soit toi qui cherches dispute à _ta femme_. Adieu,

viens me voir. Je garde toujours le lit, à cause de ma goutte.

«_P. S._ L’idée que ta Louise s’est fourrée en tête n’a pas le sens

commun. Elle, bien constituée, à ce que tu dis; elle est petite,

forte, souple, et sa grossesse vient bien. Que peut-elle craindre?

Et puis, sur mille femmes enceintes, à peine s’il en meurt une en

couches. Le danger véritable menace moins la mère que l’enfant...

Mais je suis convaincu que tu n’auras à déplorer la perte d’aucun

des êtres que tu chéris. Adieu de nouveau. Je compte les jours, et

je me fais une fête bien grande d’assister à ton mariage dans

quelques semaines.

»Ton vieil et bon oncle.

»Je vous recommande, encore un coup, de vivre en paix jusqu’au jour

des noces. Vous aurez bien le temps de vous tourmenter après le

mariage... Pardonne-moi cette petite plaisanterie: mon âge et ma

position de célibataire l’excusent.»

Cette lettre produisit sur Louise l’effet qu’en attendait Gustave. Elle

devint plus calme; elle reprit même un peu de gaieté. La possibilité de

mourir en couches cessa de tourmenter son imagination malade. Elle

reporta toutes ses pensées sur le bonheur d’être bientôt mère, et puis

épouse.

Gustave la félicita du changement qui s’était opéré dans son humeur.

Elle convint qu’elle était plus heureuse, mais sans avouer toutefois

d’où les consolations lui étaient venues.

Gustave, qui connaissait la cause de sa tranquillité, s’étonnait

cependant de voir les jours se succéder sans trouble. La prétendue

lettre de mon oncle, se dit-il, a-t-elle pu changer son caractère à ce

point? Cela n’est pas possible. Non. Elle me caresse de l’œil et de

la voix pour m’encourager au mariage... Heureusement pour moi que cette

ruse arrive trop tard. Le passé m’explique le présent, et me tient en

garde contre l’avenir. Mon projet est arrêté... mes mesures sont prises.

Cependant l’irritabilité du caractère de Louise se manifestait encore

dans certaines occasions, et on voyait que si elle ne cédait pas à ses

emportemens, c’est qu’elle faisait des efforts inouïs pour les vaincre.

Il y avait lutte constante; mais, il faut le dire aussi, il y avait

presque toujours victoire.

Gustave commençait à la plaindre, et il eût fini peut-être par lui

rendre une entière justice, si ce n’eût été l’inquiétude chagrine,

l’accablement irritable où Louise tomba tout à coup dans les derniers

jours de sa grossesse. Alors épuisée, haletante, brisée dans tout son

corps, elle ne pouvait plus endurer ni d’être assise, ni d’être debout;

elle pleurait, elle poussait des cris; elle voulait être seule, et puis

elle se plaignait qu’on la laissât seule. Les pensées de mort

l’assiégèrent de nouveau.

Dans cet état, elle demanda instamment à être conduite à l’église pour y

prier. Sur le refus du docteur, elle exigea qu’on lui fît venir un

prêtre. Gustave s’y opposa de tout son pouvoir. Alors Louise s’emporta,

dit qu’on voulait la laisser mourir sans secours; elle se traîna vers la

porte pour sortir, se débattit contre Gustave et tomba.

On la plaça sur un lit disposé à l’avance. Douze heures après, Louise

était accouchée.

Les souffrances cruelles de l’enfantement avaient épuisé son courage. Il

se passa huit à dix minutes avant qu’elle demandât à embrasser sa fille.

Car elle se souvenait d’avoir entendu murmurer à ses oreilles: «C’est

une fille.»

Aux premiers mots qu’elle dit: «Ma fille!» une seule personne s’avança

près d’elle: le docteur. Il portait sur tous ses traits les signes de la

tristesse.

--Ma fille! s’écria-t-elle, montrez-moi donc ma fille!

Il ne lui répondit que par le silence.

--Grand Dieu! reprit-elle, en essayant de se lever sur son séant,

serait-il arrivé quelque malheur?...

--Madame, répondit Thévenot, la position où vous êtes.... Votre fille

court peu de danger... nous la sauverons... Votre imprudence... Vous

avez voulu sortir malgré nous ce matin... vous êtes tombée...

--Mais elle n’est pas morte, monsieur?... s’écria Louise avec une

expression terrible de douleur.

--Non, madame, non... nous lui sauverons la vie, j’en suis sûr.

--Ah! monsieur! Dieu vous entende!... Mais où est-elle? je veux la

voir... Et Gustave, où est-il?

--Près d’elle, madame. Il va venir, calmez-vous.

* * * * *

Le même jour et à la même heure, un enfant, une fille, fut portée à la

mairie du.... arrondissement.

L’adjoint demanda le nom du nouveau-né.

--Julie, répondit un jeune homme.

Une femme, qu’à sa tournure on pouvait prendre pour une sage-femme, une

concierge, ou une domestique de bonne maison, répéta:

--Julie.

--Le nom de la mère? demanda l’adjoint.

--Julie, comme sa fille, répliqua le même jeune homme.

--Julie?... bien. Mais son nom de famille?

Le jeune homme parut hésiter.

--Julie Charrière, dit-il enfin.

--Père?

--Inconnu.

--Non déclaré, murmura l’adjoint. L’enfant est né?..

--Aujourd’hui même, tout-à-l’heure, rue du Colombier, nº....

--Où sont les témoins?

--Cette femme et moi sommes les témoins.

--Êtes-vous l’accoucheuse, vous? demanda l’adjoint en s’adressant à la

femme qui portait l’enfant dans ses bras.

--C’est un médecin qui a fait l’accouchement, répondit le jeune homme.

--Alors, envoyez chercher ce médecin: il nous faut sa déclaration.

Le jeune homme sortit précipitamment, et monta en voiture.

L’accoucheur ne tarda point à paraître.

L’acte de naissance fut dressé: il portait pour signatures de témoins

les noms qui suivent:

SIMON THÉVENOT.

D. M. P.

MARIUS-GUSTAVE CHARRIÈRE.

Femme LEFEBVRE.

Gustave et le docteur étaient pensifs en descendant l’escalier de la

mairie.

--Comment va madame? demanda la Lefebvre à Thévenot.

--Elle sommeillait quand Gustave est venu me chercher, répondit le

docteur; mais je cours la rejoindre bien vite.

--Votre nourrice est prête, madame Lefebvre? demanda Gustave.

--Monsieur sait bien qu’elle attend chez moi depuis huit jours.

--Nous allons l’aller trouver.

Puis, parlant au docteur: Si Louise vous demande où je suis, dites-lui

que je viens de porter ma fille chez mon père, qui voulait absolument la

voir. Madame Lefebvre m’accompagne avec la nourrice.

--Pauvre créature! vraiment je la plains, dit le docteur.

--Et moi, docteur, ne me plaignez-vous pas? soupira Gustave. Croyez-vous

qu’il ne m’en coûte pas horriblement d’arracher ma fille aux caresses de

sa mère?.... Malheureuse Louise!... Je voulais son bonheur, vous le

savez. Si je lui ôte sa fille, si je l’abandonne, elle peut bien dire

que c’est sa faute...

Gustave porta la main à ses yeux pour essuyer une larme.

* * * * *

Dès avant les couches, le docteur avait eu grand’peine à obtenir de

Louise qu’elle ne nourrît pas. Enfin elle avait cédé, persuadée que son

état habituellement maladif ne pouvait être que nuisible à la santé de

son enfant.

Il avait été convenu d’abord entre Gustave, madame Lefebvre et le

docteur, que l’enfant, immédiatement emmené par sa nourrice, passerait

pour être mort en route. Cette nouvelle, on l’annoncerait à la mère avec

tous les ménagemens possibles. Mais la chute qui avait précédé et amené

les couches de Louise leur parut un moyen plus naturel et plus prompt de

se tirer d’affaire: l’enfant devait être mort en naissant. Ils

s’arrêtèrent à cette idée.

Toutefois il fallait, dans un cas comme dans l’autre, préparer Louise à

cette mort, la consoler de mensonges, sauf à lui confesser plus tard que

tous ces mensonges avaient été faits dans la louable intention de ne pas

la frapper d’une douleur que sa position eût rendue périlleuse pour sa

vie.

Au nombre de ces mensonges qu’on avouerait plus tard, devait figurer le

départ immédiat de la nourrice. Louise sans doute, un quart d’heure ou

une demi-heure après l’enfantement, demanderait à voir sa fille; et à

cette nouvelle que sa fille était partie avec la nourrice, elle ne

manquerait pas de se répandre en cris de désespoir. Mais le docteur

comptait l’apaiser par cette réponse: Madame, si on vous eût laissé

embrasser votre enfant, vous eussiez voulu le garder et le nourrir; et

cependant la séparation était urgente. J’en use ainsi avec toutes les

mères qui n’allaitent pas: elles ne voient leur enfant que trois

semaines ou un mois après leurs couches.

De retour rue du Colombier, le docteur trouva Louise dans un état

d’inquiétude difficile à décrire.

Grand Dieu! dit-elle, monsieur Thévenot, d’où venez-vous? N’y a-t-il

plus personne dans cette maison?... Je n’entends ni Gustave ni ma

fille...

--Gustave et la nourrice sont allés la porter à son grand-père.

--Ah!... Et moi, monsieur, moi, on ne me montre pas ma fille!.... Mais

dites-vous vrai?.... cette chute que j’ai faite.... mon cher enfant!...

Ne me cachez rien, monsieur, que je sache tous mes malheurs!....

Pourquoi ne m’apporte-t-on pas ma fille?...

Le docteur, d’un air triste et grave, lui fait la réponse qu’il avait

préparée à l’avance sur la nécessité de ne jamais montrer aux mères

nouvellement accouchées l’enfant dont il faut qu’elles se séparent.

Louise pleura beaucoup.

--Mais, monsieur, dit-elle, je l’aurais laissée partir; je vous

assure..... C’est de la cruauté, cela!... Me refuser d’embrasser ma

fille!.. Mon Dieu! Dieu! que je suis donc malheureuse!

Gustave rentra. Il était triste.

Louise s’inquiéta de le voir ainsi. Gustave ne répondit rien. Elle

l’accabla de questions sur sa fille. Le docteur dit à Louise qu’elle

avait tort de s’alarmer, et que sa fille étant en nourrice à Montmartre,

elle la verrait d’ici quinze jours ou trois semaines.

--Mais cette chute que j’ai faite?...

--Ce sera peu de chose, j’espère, madame. Mais, voyons, soyez

raisonnable, et calmez-vous. Dans l’état où vous êtes, l’agitation peut

vous donner une fièvre qui vous coûterait la vie.

Louise finit par prendre un peu de repos.

Tous les matins, madame Lefebvre feignait d’arriver de Montmartre.

Tantôt elle disait que l’enfant se portait assez bien, tantôt qu’il

était un peu malade. Louise, passant ainsi de l’espérance à la crainte,

s’habitua peu à peu à l’idée que son enfant pouvait mourir. Souvent on

le lui montrait plein de santé, mais plus souvent on le lui montrait

chétif et ayant à peine le souffle.

Elle entra en convalescence au milieu de toutes ces alternatives de joie

et de douleur.

Cependant Gustave préparait sa fuite en silence. Il avait ôté des mains

de la première nourrice son enfant, qu’il confia aux soins d’une autre

femme, dont lui seul savait le nom et la demeure. Il avait fait prendre

sur l’état une inscription de 3,000 fr. de rentes au profit de Louise;

il avait également disposé ses cadeaux pour madame Lefebvre et pour le

docteur. Enfin son intention était de se rendre en Italie, d’où il

écrirait quelquefois à Louise; car il n’avait pas dessein de rompre

brusquement: il désirait au contraire que la rupture vînt du temps et de

Louise.

Pour détourner d’elle les idées tristes, pour effacer de son cœur le

souvenir d’un amour et d’une maternité malheureuse, il avait eu soin

d’attirer chez lui, depuis un mois environ, quelques-unes de ces femmes

aux mœurs faciles, à l’esprit léger, qui n’ont de passion que pour le

plaisir.

Louise d’abord n’avait pas paru prendre goût à la conversation futile

de ces femmes, mais Gustave espérait que plus tard, sans tomber dans

leur habitude de vie, elle pourrait se consoler au milieu des fêtes

bruyantes où on l’entraînerait sans doute. A tout prix, il voulait

pouvoir se dire: Elle m’oublie, elle n’est pas malheureuse.

Louise, mieux portante, était en état de sortir, et déjà elle parlait

d’aller à Montmartre voir sa fille dont la santé empirait de jour en

jour, lui disait-on.

Gustave comprit qu’il était temps de mettre un terme à cette abominable

comédie.

Ce fut madame Lefebvre, fort chagrine en apparence, qui fit à Louise le

récit lamentable de la mort de sa chère Marie (car on avait laissé

croire à Louise que sa fille s’appelait Marie).

Il avait paru inutile de revenir sur les choses dites, de rétrograder de

mensonges en mensonges, de montrer à Louise son enfant mort en naissant,

et elle abusée jusqu’à cette heure: c’est pourquoi malgré les

résolutions précédemment prises à cet égard, on continua le mensonge tel

quel, et madame Lefebvre prétendit que Marie était morte en nourrice.

Elle attribua ce déplorable événement aux mauvais procédés de la

nourrice autant qu’à la chute faite par Louise le jour même de ses

couches.

Le docteur confirma la vérité de cette nouvelle. Pour la rendre plus

positive encore, madame Lefebvre s’habilla de deuil des pieds à la

tête.

Louise fut accablée de peine. Sa seule consolation était en Gustave:

elle l’attendit vainement tout ce jour-là.

Madame Lefebvre fit observer à la pauvre mère qu’assurément Gustave ne

viendrait pas; que la mort de son enfant le livrait au plus violent

chagrin; qu’il avait la tête à moitié perdue; que la présence de Louise,

en ce moment, ne ferait que redoubler un désespoir dont les transports

tueraient Louise elle-même, si elle en était témoin.

Madame Lefebvre exagéra tellement la douleur de Gustave que Louise, le

lendemain, ne fut pas étonnée de recevoir la lettre suivante:

«Le malheur qui me poursuit est à son comble: pardonne-moi; j’ai

l’affreux courage de partir, et je ne t’embrasse pas... Mais je sens que

mon cœur se briserait. Je vais en Italie; je serai de retour dans un

mois ou deux. Thévenot prétend que je ne puis rester à Paris sans péril

pour mes jours. J’en prendrai soin, si tu juges qu’ils puissent t’être

bons à quelque chose. Je t’écrirai souvent; à tous les relais. En

attendant, adresse-moi tes lettres à Genève. Adieu, ma Louise, adieu.

Écris-moi bien vite. Dis-moi si ton chagrin diminue... Moi, j’ai bien

peur que l’absence et le voyage ne m’apportent sans cesse que solitude

et douleur. Adieu, console-toi si tu veux que je me console. Avant deux

mois je te reverrai. Je te conseille de te lier un peu avec madame

Valery: elle est bonne, gaie, sensible, son amabilité adoucira pour toi

des maux qu’il faut que tu oublies pour notre bonheur à tous deux.»

Madame Valery était une de ces femmes que Gustave avait connues dans un

monde un peu libre, et qu’il venait d’attirer chez lui pour égayer la

vie de Louise. Facile au plaisir sans être précisément vicieuse, cette

femme, toute jeune encore, réunissait les qualités bonnes et mauvaises

que Gustave jugeait propres à dissiper le chagrin de Louise sans faire

courir un danger réel à ses mœurs.

Gustave n’ignorait pas que Louise, avec son éducation, son caractère, ne

pouvait trouver le bonheur dans la débauche: mais il pensait qu’elle

pouvait le trouver dans le plaisir.

Après les abondantes larmes données à la mort de son enfant et au départ

de Gustave, Louise soutenue par l’espérance de revoir bientôt ce

dernier, effrayée de la douleur profonde qu’il laissait paraître dans sa

lettre, résolut de prendre un peu de courage pour elle et pour lui. La

réponse qu’elle lui fit exprimait sa résignation. Elle lui disait:

«Console-toi, et reviens promptement: je ne pleure plus.»

Deux fois par semaine, au moins, elle recevait des nouvelles de Gustave.

Cela dura tout un mois.

Le second mois les lettres devinrent un peu plus rares; elle n’en compta

que dix.

Le troisième mois elle n’en reçut que trois. Gustave était à Rome.

La sécheresse qui perçait dans ces dernières lettres jeta le trouble

dans le cœur de Louise. Gustave lui annonçait froidement l’intention

où il était de passer à Rome une partie de l’année. Un moment elle eut

dessein de l’aller rejoindre; mais partir seule n’était pas possible.

Madame Valery lui proposa de l’accompagner, elle accepta d’abord,

ensuite refusa, dans la crainte de mécontenter Gustave.

Cependant 3,000 fr. de rente, que Gustave avait laissés à Louise avant

son départ, ne suffisaient pas à la dépense quotidienne de sa maison.

Tout entière à sa douleur, Louise ne faisait nulle attention à tout ce

qui se passait autour d’elle: madame Lefebvre, madame Valery et

d’autres, s’installaient à sa table, se vêtissaient de ses robes, et

elle ne paraissait pas s’en apercevoir.

Un jour vint où elle fut obligée de vendre une petite partie de son

capital. Ce jour-là, une idée l’avait poursuivie, c’était de faire bâtir

un tombeau à son enfant. Elle en parla à madame Lefebvre, qui, ne se

souciant pas de voir passer tant d’argent en un marbre funéraire,

répondit effrontément, que ce tombeau était fait; que M. Gustave avait

eu la précaution de le faire construire avant son départ.

Depuis long-temps Louise suppliait madame Lefebvre de la conduire à

l’endroit même où avait été enterrée sa fille. La Lefebvre, comme on se

le figure aisément, remettait cette visite de semaine en semaine, tantôt

sous un prétexte, tantôt sous un autre. Enfin toutes les ressources de

la lenteur étant épuisées, elle ne put se dispenser de mener Louise en

un cimetière quelconque. La fausse confidence qu’elle venait de lui

faire au sujet du tombeau élevé par les soins de Gustave rendait toute

hésitation désormais impossible, car Louise exigea dès lors

impérieusement que la Lefebvre lui montrât le tombeau de sa fille: elle

y voulait pleurer.

La Lefebvre pensa que le Père Lachaise, peuplé de tombeaux de toute

espèce, lui offrait plus de chance que tout autre cimetière de

rencontrer une petite tombe d’enfant sans inscription.

Elles partent. Arrivées au Père Lachaise, la Lefebvre va hardiment droit

devant elle, sans tourner ni à droite ni à gauche, comme une personne

assurée du chemin qu’elle suit.

Elles marchèrent long-temps. La Lefebvre commençait à se désespérer,

lorsqu’elle aperçut un petit mausolée de marbre blanc, sans nom de mort,

sans autre indice de douleur que deux ou trois couronnes et un long

crêpe qui cachait la partie supérieure du monument.

--Tenez, madame, dit-elle à Louise, voilà le tombeau de votre chère

fille. Ces couronnes, c’est monsieur qui les a mises là, avant de

partir; ce crêpe, c’est moi-même qui l’ai attaché là-haut.

Louise s’agenouilla, pria et pleura.

On la vit plusieurs mois de suite apporter des fleurs sur ce tombeau

qu’elle arrosait de ses larmes. Elle y venait toujours seule.

Bientôt elle y vint plus rarement, elle y pleura moins long-temps:

Madame Valery l’accompagnait alors.

Un enfant, t. 2/3 · 第 6 / 7 段