une absence d’une heure ou deux, se disait-elle, il s’afflige et se
désespère, quelle serait donc sa douleur si je l’abandonnais pour
toujours! Oh! non, je ne le quitterai jamais.
Elle pleurait tout à la fois de tristesse et de bonheur, à cette pensée
que son amant était triste à cause d’elle.
Comme elle entrait précipitamment et les yeux en larmes, un bruit de
musique, un accord de voix et de piano la frappa de surprise. L’air
était dansant, gai; c’était un air de valse.
Louise écoutait, suspendue entre la stupeur et la honte: elle traversa
deux chambres, silencieuse, tremblante de je ne sais quelle émotion,
mais enfin tremblante. Au fond de la troisième chambre, elle aperçut
Gustave, debout devant un piano; il chantait.
Le hasard voulut qu’en ce moment Gustave se tournât du côté de Louise et
qu’il la vît, tout effarée, le regardant avec une douloureuse
stupéfaction. Il ne comprit pas ce que voulait dire ce regard; mais
cessant de chanter, sans toutefois quitter sa place:
--Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir? lui dit-il en souriant.
C’est fort heureux! Où avez-vous laissé madame Lefebvre? est-ce qu’elle
ne vous accompagnait pas?
Louise s’assit sans prononcer une parole; cependant son œil
interrogeait le visage de Gustave. Celui-ci continua:
--Vous ne me répondez pas?... Il est vrai que c’est toujours la même
chose ici: quand on n’y pleure pas, on n’y dit rien; c’est très-amusant.
Après une minute de silence:
--Vous avez bien fait de sortir, Louise, fort bien fait; je ne vous en
blâme en aucune façon, tout au contraire; mais, vous ou madame Lefebvre,
vous auriez pu, ce me semble, dire au portier à quelle heure vous
comptiez rentrer; moi, j’arrive, et je ne trouve personne: ni
domestique, ni madame Lefebvre, ni vous; et cela sans savoir si vous
reviendrez ce soir ou demain. Il y a de ces petites attentions....
--N’aviez-vous pas le piano pour vous distraire? dit Louise avec un
calme affecté.
--Le piano! c’est juste, je n’y pensais plus: le piano m’amuse
beaucoup, parole d’honneur! je ne connais rien de plus gai que cette
maison-ci. En achevant ces mots, Gustave partit d’un long bâillement;
Louise lui jeta un coup d’œil de dédain et de colère.
--Vous êtes sortie seule ou avec madame Lefebvre? demanda Gustave qui
faisait courir machinalement ses doigts sur les touches du piano.
Louise ne fit aucune réponse. Gustave répéta sa question.
--Mais, dit Louise, adressez-vous à madame Lefebvre; elle vous dira que
vous l’avez envoyée me chercher dans tout Paris.
--Moi! s’écria Gustave en s’adressant à madame Lefebvre, laquelle venait
d’entrer et faisait des signes d’intelligence à son maître. Moi! je
vous ai dit, madame Lefebvre, de courir après madame? Je ne vous ai vue
ni l’une ni l’autre: j’arrive.
La Lefebvre babultia quelques excuses, et rejeta la nécessité de son
mensonge sur la crainte où elle était que madame ne restât trop
long-temps dehors.--Et puis, ajouta-t-elle, je ne croyais pas bien utile
à la santé de madame qu’elle passât la soirée dans une maison......
--Quelle maison? demanda Gustave.
Madame Lefebvre hésitait à répondre.
--La maison où est morte ma mère, dit Louise en se levant avec
agitation, la maison où j’aurais dû rester, où j’aurais dû mourir, et
d’où on m’a arrachée pour me rendre la plus malheureuse des femmes!
--Malheureuse!... répondit Gustave, malheureuse!.. croyez-vous donc que
je sois bien heureux aussi, moi? Madame Lefebvre, laissez-nous.
Madame Lefebvre sortit.
--Vous vous dites malheureuse? continua Gustave. Mais à qui la faute?
vous pleurez toujours.
--Si je pleure, c’est que j’ai sujet d’être triste apparemment.
--La belle chose! quand les sujets de tristesse vous manquent, vous les
cherchez.... Je ne comprends rien à un caractère comme le vôtre. Par
exemple, vous avez été dans la maison de votre mère? à quoi bon?
--Vous n’avez ni sentiment ni pitié, s’écria Louise exaltée par la
douleur. «A quoi bon?» vous demandez à quoi bon une fille va revoir la
maison où elle a perdu sa mère?....
--Le diable l’emporte! murmura Gustave, la voilà qui pleure encore.. il
n’y a pas moyen d’y tenir.. Voyons, reprit-il avec plus de douceur,
voulez-vous être raisonnable, et convenir franchement que vous en aller
rue Bourbon-Villeneuve, c’était pour le moins fort inutile. Vous ne
pouvez trouver là que de l’ennui, des émotions fatigantes, de la
peine....
--Pas autant que j’en ai dans cette maison, toujours!
--Ma foi! c’est que je ne sais pas trop où vous n’en trouveriez pas, de
la peine! vous courez après. Si j’avais pu me douter que vous
voulussiez aller rue Bourbon-Villeneuve, certainement je m’y serais
opposé de toutes mes forces.
--Vous m’auriez empêchée d’aller voir ma mère?
--Votre mère, non.... si, par bonheur pour vous et pour moi, elle
existait encore; mais comme elle est morte, malheureusement, je vous
aurais défendu de mettre le pied dans cette maison.... et je puis vous
assurer qu’à compter de ce soir vous n’y retournerez plus.
--Vous croyez cela? dit Louise, eh bien! c’est ce qui vous trompe. Car
demain je m’en vais, demain je vous quitte.... Sans madame Lefebvre, je
ne serais pas même rentrée ce soir, voyez-vous? quand je suis sortie,
c’était avec l’intention de ne plus revenir.
--Laissez donc! vous perdez la tête.
--Vous verrez.... Je suis trop malheureuse.... Je ne veux pas être votre
maîtresse, entendez-vous, monsieur? Vous m’avez trompée, trahie,
déshonorée....
--Allons, allons, dit Gustave, voilà les grands mots!... Donnez-moi la
paix: vous me feriez damner. Bonjour. Lorsque vous serez plus
tranquille, vous me l’enverrez dire. Je n’ai pas envie de devenir fou.
Dans l’antichambre, Gustave trouva madame Lefebvre, et il lui dit:
--Retournez près d’elle, et tâchez lui faire entendre raison. Quant à
moi, c’est fini; j’y renonce.
--Mais vous ne la quittez pas pour toujours, monsieur? demanda madame
Lefebvre tremblante sur l’avenir de ses gages.
Gustave, sans répondre directement à cette question, laissa voir que sa
patience était à bout.
--Je ne reviendrai plus, dit-il, à moins qu’elle ne m’envoie chercher.
Cette résolution causa une grande frayeur à madame Lefebvre. Elle
connaissait assez Louise pour être certaine que rien au monde ne la
déciderait à faire aucune démarche ayant pour but de ramener Gustave.
D’autre part, elle était à peu près convaincue que celui-ci tiendrait
parole, car depuis quelques semaines il paraissait fort ennuyé de sa
maîtresse. Aussi la Lefebvre était-elle singulièrement inquiète. Avec
une autre femme que Louise, elle eût fait jouer les ressorts d’une
éloquence qui, pour être commune, n’en opère pas moins un effet sûr.
Elle eût montré à la maîtresse de Gustave, d’un côté, les riches cadeaux
qui suivent une réconciliation, de l’autre, la misère qui accompagne une
rupture. Mais Louise céderait-elle à l’espoir du bien? se
laisserait-elle toucher par la crainte du mal? Madame Lefebvre ne le
pensait pas. Le peu qu’elle savait du caractère de sa _dame_ lui disait
suffisamment que des considérations de cette nature ne pouvaient être
d’aucun poids à ses yeux. D’ailleurs la fille de madame Drouart
n’avait-elle pas de fortes raisons pour prendre en méfiance les
conseils de la femme qui tout à l’heure l’avait ramenée, par ruse, de la
loge du vieux Lamarre dans la maison de la rue du Colombier?
Cependant il fallait que Louise et Gustave se réconciliassent: une
rupture blessait trop vivement les intérêts de madame Lefebvre. Mais
comment cette réconciliation se ferait-elle? Gustave était irrité au
dernier point, et Louise avait résolu de le quitter pour toujours.
CHAPITRE VI.
Aussitôt après le départ de Gustave, Louise s’était mise au lit sans
avoir recours aux bons offices accoutumés de sa femme de chambre; de
sorte que la surprise de madame Lefebvre fut grande à voir Louise
couchée, et, en apparence, endormie déjà.
--C’est pour se déshabituer de moi, pensa madame Lefebvre, qu’elle
s’est délacée toute seule ce soir; j’ai bien peur de ne pas rester
long-temps ici.
En effet, et comme une réponse affirmative à ses doutes, elle entendit
Louise murmurer tout bas, en s’agitant dans son lit:
--Oh! oui, oui, demain nous nous séparerons.
Madame Lefebvre s’approcha bien vite, et demanda d’un ton doucereux:
--Madame appelle? est-ce que madame n’a pas besoin de quelque chose?
--De rien, madame Lefebvre, je vous remercie; laissez-moi.
Madame Lefebvre ne quitta point la place.
--Est-ce que madame est indisposée? dit-elle. Si M. Gustave eût pensé
que madame fût malade, certainement il ne serait pas sorti; mais
monsieur rentrera sans doute sur les minuit ou une heure.
Louise garda le silence: elle n’espérait pas que Gustave revînt. Et
quand même il reviendrait, lui donnerait-il, en ce peu de temps qui lui
reste pour toucher au lendemain, des gages assurés de leur union
prochaine? Demain finit le mois d’épreuves et d’attente. Demain venu,
Gustave ne sera pas son époux; elle partira. La scène de tout à l’heure,
cette scène qui l’a accueillie à son retour de la rue
Bourbon-Villeneuve, n’a fait que lui imposer plus fortement la nécessité
de rompre une liaison inutile autant que criminelle.
Madame Lefebvre, debout près de Louise et l’œil fixé sur le plafond,
semblait attendre quelque inspiration d’en haut. Louise fit un
haut-le-corps.
--Je souffre, dit-elle; madame Lefebvre, qu’est-ce que j’ai donc?
--Ah! madame, répondit la Lefebvre d’un ton lamentable, c’est le chagrin
qui vous tourmente; vous être triste d’être fâchée avec M. Gustave:
voilà tout. Les nerfs vous travaillent; on aurait des attaques à moins.
Vous êtes bien faits tous deux pour vous chérir! Il n’y a rien de tel
que l’amour, allez, madame! quand on est d’accord, ça fait passer bien
des momens heureux.
--Vraiment, madame Lefebvre, soupira Louise, depuis la course que j’ai
faite rue Bourbon-Villeneuve, je ne suis pas bien. Vous savez, le
malaise m’a prise en sortant de la loge, dans la cour. C’est
l’émotion... quand mademoiselle Agathe m’a entraînée, il m’est venu
comme des vertiges; la vue de cette maison m’a tourné les sens.
--Oui, madame, sans doute, mais le chagrin de quitter M. Gustave a plus
fait que tout le reste. Croyez-moi, je connais l’amour; telle que vous
me voyez, j’ai aimé dans mon temps: il n’y a pas de peines et de
plaisirs plus grands que cela sur la terre.
Louise pâlit.
--Madame Lefebvre, s’écria-t-elle, le cœur me manque....
La Lefebvre s’offrit avec empressement à aller chercher le docteur
Thévenot et Gustave. Louise s’y opposa de toutes ses forces.
--Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle, voilà que cela se passe. Je ne
veux voir personne. Je vous défends d’aller chercher M. Gustave.
L’empressée femme de chambre eut l’air de se rendre aux désirs de sa
maîtresse. Elle sortit cependant, mais sous prétexte de passer dans la
chambre voisine, quoique en vérité son intention fût de courir après
Gustave, de lui faire connaître la mauvaise santé de Louise, et de les
réconcilier tous deux à la faveur de cette indisposition.
Tout en courant les rues, madame Lefebvre priait Dieu de tout son
cœur que l’indisposition de Louise fût réelle et durable.
Gustave était chez son père lorsque madame Lefebvre y entra. La bonne
dame lui fit un long récit de tout le mal que ressentait Louise, y
compris le mal qu’elle ne ressentait pas. Elle la peignit dans un état à
faire pitié, brisée par de successives attaques de nerfs, pâle, rouge,
violette, mourante, à peu près morte: elle mit tout cela sur le compte
de l’amour inquiet et malheureux. A sa grande surprise, Gustave ne
montra nulle émotion pénible; au contraire, il regarda madame Lefebvre
en riant.
--Ah ça! lui dit-il, me venez-vous faire sur elle les mêmes contes que
vous lui avez faits sur moi? Vous manquez d’imagination, madame
Lefebvre. Les mêmes moyens employés deux fois de suite pour ramener
Louise chez moi, moi chez Louise! mais vous n’avez pas l’esprit
inventif. Que diable! il fallait imaginer autre chose qu’une maladie,
j’aurais pu vous croire.
Madame Lefebvre, qui cette fois disait presque la vérité, mit tant
d’onction et de chaleur à peindre les souffrances de Louise, que Gustave
fut ébranlé dans ses doutes.
--Je ne vous dis pas qu’elle se porte bien, ajouta-t-il; mais, malade ou
non, j’ai déclaré positivement que je ne la reverrais plus si elle ne
m’envoie chercher. Est-ce elle qui me demande? Voyons, ne mentez pas.
Elle fut obligée de convenir que c’était à l’insu de Louise qu’elle
était accourue. Mais, pour expliquer cette démarche, elle se rejeta sur
le danger même qui menaçait la vie de sa maîtresse.
--Bah! répondit Gustave, c’est un malaise qui se passera comme il est
venu. Au reste, j’enverrai demain le docteur chez elle.
--Demain? monsieur, s’écria la Lefebvre; mais demain il ne sera plus
temps.
--Que voulez-vous dire? demanda Gustave avec inquiétude, serait-elle
vraiment si malade?...
--Ce n’est pas précisément l’affaire, monsieur, répliqua la femme de
chambre; je veux dire que dans la supposition où demain madame pourrait
quitter le lit, elle est décidée à faire son paquet.... Enfin c’est
demain au matin qu’elle nous quitte.
Gustave sourit avec incrédulité.
--En tout cas, ajouta-t-il, je ne la laisserai pas partir sans lui faire
mes adieux. Je serai levé avant elle; demain, sur les huit heures,
Thévenot et moi nous serons rue du Colombier. Annoncez-lui cette
nouvelle.
Quand elle revint, madame Lefebvre trouva Louise endormie. Elle veilla
tout une grande heure au chevet de son lit, n’entendant autre chose que
le bruit léger de sa respiration.
--Allons, dit-elle en gagnant elle-même sa chambre, c’est le démon qui
s’en mêle, à moins qu’elle ne le fasse exprès, ce qui est bien possible.
Mais est-on plus malheureux que moi! Je me démène pour la faire rester,
j’arrange tout à son contentement, et voilà maintenant qu’elle n’est
plus malade!
Le lendemain, madame Lefebvre s’étirait encore dans son lit, que Louise
était déjà levée. Au bruit des tiroirs qui s’ouvraient et se fermaient,
la femme de chambre fut bientôt debout. Elle vit Louise occupée à
rassembler ses hardes en un seul paquet dans un foulard étendu à terre.
Louise était pâle, mais calme; la Lefebvre stupéfaite la regardait faire
sans pouvoir dire une parole; enfin elle rompit le silence. Son premier
mot fut pour savoir si Louise avait réellement l’intention de partir; à
quoi Louise répondit que telle était son intention positive,
inébranlable. Il n’y eut pas de raisons, bonnes ou mauvaises, qui
manquèrent à la Lefebvre pour détourner sa maîtresse de ce dessein; mais
celle-ci tint bon.
--Attendez au moins une minute, dit la Lefebvre, M. Gustave doit venir
ce matin de bonne heure. Vous ne pouvez pas vous en aller sans le voir.
Louise ne parut faire aucune attention à ce discours, et, son paquet en
main, elle s’avança vers la porte. On se figurerait à peine le
saisissement, la douleur même de la femme de chambre; elle arrêta Louise
par sa robe, lui prit les mains, les baisa, pleura, cria de toutes ses
forces, la suppliant de ne pas quitter M. Gustave.
--Vous ne savez pas, madame, combien ce brave monsieur vous aime! Si
vous n’êtes pas d’accord, c’est par suite d’un malentendu, disait-elle.
Madame, je vous assure qu’en vous en allant vous faites son malheur et
le vôtre... et le mien aussi, madame, car je vous aime; tout le monde
ici vous aime... Vous ne partirez pas! donnez-moi votre paquet.
Elle lui arracha des mains son paquet, que Louise ne tarda pas à
redemander avec instance; mais, supposant tantôt que Louise oubliait
d’emporter une robe ou toute autre chose, tantôt qu’elles avaient des
comptes de dépenses à régler ensemble, madame Lefebvre parvint à la
retenir assez long-temps pour permettre à Gustave d’arriver.
On sonna. La Lefebvre courut ouvrir.
--Ah! monsieur, s’écria-t-elle, entrez vite, madame s’en va.
Gustave et le docteur traversèrent rapidement la première pièce, et à la
porte de la seconde ils trouvèrent Louise debout, et serrant contre elle
ses hardes, empaquetées d’un foulard.
Gustave la prit doucement par le bras, et la conduisit dans la chambre
du fond, en dépit de la légère résistance qu’elle opposait à sa volonté.
Le docteur les suivait avec madame Lefebvre, qui se retira sur un geste
de tête que lui fit Gustave.
La porte était fermée, le docteur venait de s’asseoir, Gustave avait
fait signe à Louise d’imiter le docteur; Louise restait debout,
immobile, et, de tous trois, pas un n’avait encore prononcé une parole.
Le docteur toussa, Gustave s’accouda sur le dos d’une chaise à demi
renversée, Louise porta tout autour d’elle un regard triste, mais
assuré.
--Vous n’espérez pas sans doute me retenir dans cette maison malgré moi?
dit-elle.
En ce moment, l’émotion de sa voix démentait l’assurance de son regard.
Gustave s’approcha d’elle et lui dit:
--Asseyez-vous d’abord. Ce que nous avons à dire demande de longues
explications; parlons à notre aise.
Il se plaça dans un fauteuil. Mais Louise s’obstina à demeurer debout;
seulement elle alla s’appuyer contre un des coins du marbre de la
cheminée.
Le docteur, jugeant au silence de Gustave et de sa maîtresse qu’ils
hésitaient l’un et l’autre à renouer la conversation, crut convenable de
demander à Louise quelle avait été sa maladie de la veille.
--Une légère indisposition, monsieur, répondit-elle; mais je vous
remercie, ma santé est bonne à présent.
--Comment voulez-vous qu’elle ne soit pas malade? dit Gustave avec
humeur: on dirait qu’elle va chercher les maladies pour son plaisir. Je
n’ai jamais vu une femme comme elle.
--Monsieur, dit Louise d’un ton de voix empreint d’une sorte de dignité,
je vous prie de m’épargner toute insulte. Si c’est là tout ce que vous
avez à me dire, permettez que je sorte de chez vous; j’y suis déjà
restée trop long-temps.
--Si j’étais sûr, répondit Gustave, que vous ne fussiez pas malheureuse
ailleurs, croyez-le bien, je ne vous retiendrais pas une minute de plus
en cette chambre.
--Il faudrait que je fusse bien malheureuse pour l’être autant que je le
suis depuis trois mois, s’écria Louise fondant en larmes.
--Vous voyez, docteur, reprit Gustave en se levant tout effaré, la voilà
encore! Mais c’est insoutenable cela! Y comprenez-vous quelque chose?...
Une femme qui pleure toujours!... il faut que ce soit une maladie.
Puis s’avançant vers Louise:
--Qu’est-ce que je vous ai fait? Pourquoi pleurez-vous? Ai-je quelques
torts à votre égard? Répondez. N’employé-je pas tous les moyens
possibles pour vous rendre la vie tranquille, agréable? N’est-ce pas
vous qui constamment me boudez, me repoussez?.. Tenez, docteur, je vais
vous en faire juge: depuis un mois bientôt, madame me refuse toute
espèce de preuves, je ne dirai pas d’amour, mais de simple amitié. Elle
en est venue au point de ne plus souffrir même que je l’embrasse; et
vous croyez que ce n’est pas insupportable?
--Avez-vous, madame, demanda le docteur, quelques reproches sérieux à
faire à Gustave?... Expliquez-vous; on ne se fâche pas sans motif.
--Monsieur, répliqua Louise en essuyant ses larmes et en faisant un
mouvement vers la porte, je n’ai rien à reprocher à monsieur Gustave,
du moment où chacun croit ici que tous ses torts il les a réparés en
honnête homme. Il est libre d’agir comme il l’entend; mais moi, ce me
semble, je suis libre aussi de le quitter si je veux.
--Louise, êtes-vous bien résolue à vous séparer de moi? demanda Gustave
froidement.
--J’y suis tellement résolue, répondit-elle, que si vous m’obligiez à
demeurer plus long-temps avec vous, je me tuerais.
--Alors, c’est une décision invincible? fit observer le docteur.
--Invincible, dit Louise, sans doute... Je ne veux être _la maîtresse_
de personne.
Gustave et le docteur échangèrent un rapide coup d’œil
d’intelligence.
--Ecoutez-moi bien, Louise, je vais vous parler franchement: puisque
vous êtes décidée à une séparation, je peux vous le dire: nos caractères
ne sympathisent pas. En demeurant ensemble, nous nous rendrions
malheureux l’un par l’autre: nous en avons fait un rude apprentissage.
D’abord, je suis gai, moi; vous, vous êtes d’une tristesse...
--Ah! dit Louise, j’étais gaie aussi, moi, quand j’étais heureuse!
--Gaie! reprit Gustave en hochant la tête, gaie!.. Je ne crois pas que
la gaieté ait jamais été dans votre humeur; vous n’avez pas ri deux fois
depuis que nous sommes ensemble.
--Tenez, monsieur Gustave, s’écria Louise avec une espèce
d’emportement, je vous l’ai déjà dit, vous manquez d’ame. Il faudrait
rire avec vous, quelque faute qu’on ait commise, quelque sujet de
douleur qu’on ait. Vous avez raison, nos caractères ne sympathisent pas,
et, pour notre bonheur à tous deux, il faut nous quitter.
--Encore un moment, Louise; on ne se sépare pas ainsi. Où comptez-vous
aller?
--Que vous importe?
--Répondez-moi tranquillement, je vous conjure. Quoique vous m’accusiez
de manquer d’ame, je ne suis pas tout-à-fait insensible, croyez-le bien.
Dites-moi où vous allez, quelles sont vos ressources.... Je suis votre
ami, Louise, regardez-moi comme un frère. Ce que je possède est à vous.
Je ne vous laisserai jamais dans le besoin.
--Monsieur, dit-elle en relevant la tête, je ne vous demande pour toute
grâce, pour tout bien, que la liberté de sortir à l’instant même.
Gustave, confondu de l’air dont ces paroles avaient été dites, n’osa
revenir de sa proposition d’assurer quelque fortune à celle qui avait
été sa maîtresse. Toutefois il pensa qu’il saurait toujours le lieu de
sa retraite, et qu’il pourrait, plus tard, lui faire tenir, comme venant
d’une main inconnue, les deux ou trois mille livres de rente nécessaires
à son existence.
--Louise, dit-il en lui tendant la main, avant de nous quitter,
voulez-vous me permettre de vous embrasser, à titre d’ami?
Comme elle hésitait à prendre la main de Gustave, il ajouta:
--Vous me haïssez donc?
--Non, je ne vous hais pas, répondit-elle tout émue. Je ne pourrai
jamais vous haïr; mais je vous prie en grâce de ne pas me retenir une
minute de plus dans cette chambre: tout cela me fait du mal.
--Au moins, s’écria Gustave, si après une longue épreuve de nos
caractères nous avons reconnu l’impossibilité de vivre l’un à côté de
l’autre, ne serait-il pas possible de nous revoir encore, quoique
séparés?.... Qu’en pensez-vous?
Elle fit un geste de refus.
--C’est pour toujours que je vous quitte, monsieur Gustave; nous voir
de loin ou de près n’est plus possible.
--Encore, si j’étais sûr que vous serez heureuse!
--N’en doutez pas, monsieur; l’idée seule de m’en aller me donne du
bonheur.
Gustave se sentit blessé dans son amour-propre.
--En ce cas, demanda-t-il, vous m’abandonnez sans regret?
--Sans regret, monsieur.
--Vous en êtes même contente?
--Oh! bien contente.
--C’est tout ce que je voulais.
--Voudriez-vous encore, dit Louise à Gustave, qui se trouvait placé
entre elle et la porte, voudriez-vous me faire le passage libre?
--Volontiers, mademoiselle.
Le dépit enflammait le visage de Gustave. Cependant le visage de Louise
était parfaitement calme.
--Adieu, monsieur Thévenot, dit-elle au docteur; je vous remercie de
tous vos bons soins.
--Et à moi, demanda Gustave, vous ne me dites pas même adieu?
--Adieu, monsieur, dit-elle froidement.
--Oh bien! mademoiselle; adieu, adieu, bonne santé! s’écria-t-il avec
colère. J’étais bien fou de me tracasser la tête pour une femme de votre
espèce!
Louise lui lança un regard où la fierté se mêlait au dédain. Gustave,
pour se donner l’apparence d’un homme indifférent, se mit à promener
ses doigts sur le piano; il accompagnait la musique d’un léger
sifflement des lèvres.
--Adieu, docteur, répéta Louise.
--Vous n’êtes pas encore partie? demanda nonchalamment Gustave.
--Je m’en vais, je m’en vais, monsieur, répondit Louise en souriant d’un
air pénible. Puis elle ouvrit brusquement la porte.
Le docteur Thévenot la suivait en silence, s’inclinant déjà pour lui
souhaiter d’être heureuse.
Tout à coup elle chancela, et d’une main s’appuya contre le mur. Le
docteur la soutint.
--Qu’avez-vous? lui demanda-t-il avec empressement.
--Oh! ce n’est rien, répondit Louise en faisant des efforts d’estomac;
ce sont des spasmes, le mal va se passer.