OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE
ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.
Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par
hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le
cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru
dans les cas extrêmes.
Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était
jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer
davantage de consulter son conseil.
Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant:
--Où est-il? où est-il?
--Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand.
--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à
deux heures du matin.
--Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits
comme mes jours sont à elle.
--C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus
besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure.
--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le
dévouement desquels il peut compter.
--En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de
ce qui arrive, n'est-ce pas?
--Le général Mack s'est fait battre, je présume.
--Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul
coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas
de le dire, n'y ont vu que du feu.
--Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais?
--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre?
--Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que
je lui donnais ce conseil-là.
--Laquelle?
--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps
que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a
point marché.
--Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime.
--Comment?
--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me
disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne,
n'est-ce pas?
--Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble.
--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier.
--Eh bien, sire? demanda le cardinal.
--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue
à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue
entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je
déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas
bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier.
--Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour
vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome.
--Lisez, lisez.
Le cardinal prit la lettre et lut:
«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...»
--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout
entière de l'empereur.
--Lisez, lisez, fit le roi.
Le cardinal lut:
«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome.
Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la
protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il
paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...»
Le cardinal regarda le roi.
--Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je
vous en réponds.
Le cardinal continua.
«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire
pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à
tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites
clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en
campagne aussitôt que vous seriez à Rome...»
--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que
l'empereur mon neveu avait pris cet engagement?
--Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche.
--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait
la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son
portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons
en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à
celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez,
continuez.
Le cardinal, en effet, continua:
«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au
contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne
qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes,
c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»
--Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux
est fou.
--Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu
comme Votre Majesté.
--Eh bien, alors, continuez.
Le cardinal se remit à sa lecture.
«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et
beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait
faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout
entière de ma main...»
--Vous entendez? de sa main!
--Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends
absolument rien.
--Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu,
au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation.
--Je me rappelle tout cela parfaitement.
--Continuez, alors.
Le cardinal reprit:
«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire
à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette
copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que
vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases,
aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...»
Le cardinal regarda le roi.
--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand.
--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout.
--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal!
«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo,
je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car,
si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été
impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les
puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à
mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été
pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a
épargné en lui accordant la victoire...»
--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!
«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et
beau-père...»
--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant,
mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par
bonheur, j'ai conservé l'original.
Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait,
il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée
par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir,
avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main,
prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II.
Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la
véritable lettre,--comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de
notre récit,--on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi.
«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré.
»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la
sienne.
»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni
toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est
permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes
russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront
ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère,
cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse
de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois
d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.
»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.
»FRANÇOIS.»
--Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi,
lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire.
Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine,
lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première.
Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs,
qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié
le texte:
La voici:
«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et
confédéré,
»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez
et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à
mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée
française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
de l'armée de la haute Italie.
»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle,
allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000
hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes;
c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu
de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.
»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.
»FRANÇOIS.»
Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture.
--Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi.
--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort.
--Ce qui signifie?
--Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère
terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison.
--Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?
--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas.
--Mais ne pourrait-on pas les connaître?
--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de
Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de
Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger.
--Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir
prêt.
--Alors, que Votre Majesté le fasse venir.
Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table
parut.
--Ferrari! demanda le roi.
--Il attend dans l'antichambre, sire.
--Fais-le entrer.
--Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme.
--C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr.
--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi.
Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir.
--Viens ici, mon brave, lui dit le roi.
--Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire?
--Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit
seulement de répondre à nos questions.
--Je suis prêt, sire.
--Interrogez, cardinal.
--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en
vous.
--Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services,
monseigneur.
--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et
il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire
très-importante.
--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari.
--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à
Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal.
--Comme si j'en arrivais, monseigneur.
--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous
avez apportée au roi?
--Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à
Sa Majesté.--Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois
l'assurance de votre bouche.
--J'ai l'honneur de la lui donner.
--Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?
--Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste.
--Où vous êtes-vous arrêté?
--Nulle part, excepté pour changer de cheval.
--Où avez-vous dormi?
--Je n'ai pas dormi.
--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez même
dit--qu'il vous était arrivé un accident.
--Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval
trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une
borne, et je me suis évanoui.
--Où avez-vous repris vos sens?
--Dans la pharmacie.
--Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?
--C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une
heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux,
il commençait à faire jour.
--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du
matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ
que vous êtes resté évanoui?
--Environ, oui, monseigneur.
--Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux?
--Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et
le chirurgien de Santa-Maria.
--Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était
dans votre poche?
--Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été
d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et
l'enveloppe, ils m'ont paru intacts.
--Vous aviez donc quelques doutes?
--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.
--Et ensuite?
--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé
pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis
parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là,
monseigneur.
--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans
toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur.
Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire?
--Oui, répondit Ferdinand.
--Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un
repos dont vous devez avoir grand besoin.
--Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés?
--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es
plus que jamais l'homme de ma confiance.
--Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule
récompense que j'ambitionne.
Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi.
--Eh bien? demanda Ferdinand.
--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait
à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la
chose a eu lieu.
--Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et
l'enveloppe étaient intacts.
--Une empreinte de cachet est facile à prendre.
--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les
cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire.
--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire.
--Comment s'y est-on pris, alors?
--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait.
--Que me dites-vous donc?
--Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire.
--Voyons.
--Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un
cachet représentant la tête de Marc-Aurèle.
--Après?
--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une
bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi...
Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.
--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi.
--Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide
quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors,
mettre ce qu'il y a aujourd'hui.
--Vous croyez cela possible, Éminence?
--Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement,
vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un
en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur.
--Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec
attention, vous êtes un bien habile homme.
Le cardinal s'inclina.
--Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi.
--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal,
et, demain, nous en reparlerons.
--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas
premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître.
--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en
ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais.
Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit,
laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui.