TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR

Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une

fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son

rang et était passé le premier.

Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que

lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir

échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était

naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se

trouvait.

Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui

vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à

manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre.

--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître

faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici

que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?

Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences:

--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la

table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à

nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt

sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges

que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui

comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé.

Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de

quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui.

--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine

en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le

monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de

ce retour inattendu?

--Madame, vous m'avez raconté, je crois,--à coup sûr, ce n'est point

San-Nicandro,--l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais

quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à

madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase:

_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive

de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle

maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été

assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de

vous écrire, je viens vous dire moi-même...

--Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée.

--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite

variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_

--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du

roi.

--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant

le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi

insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc

couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi

de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la

honte!

Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car,

sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons

dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et,

allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en

face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il

avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.

Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même

la reine.

--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal

soupé, les affaires n'en iront pas mieux.

Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la

bouteille à d'Ascoli:

--A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un

homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant

le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui

mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire

de l'asprino.

--Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à

Rome?

--Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas

mieux reçu que je ne le suis ici.

--Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait

l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à

l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous

attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures

que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel

devait m'apporter des nouvelles de la bataille.

--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles,

les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de

cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?

--Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes

craintes sur une défaite.

--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine.

--Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord

Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui

avait raison et les autres qui avaient tort.

--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le

général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de

Championnet?...

--Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson,

et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet

qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli,

quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les

ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne

se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce

cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de

faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Puis, se tournant vers la reine:

--Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui

demanda-t-il.

--Une dernière, sire.

--Faites.

--Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade.

Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons

et ses crachats.

--Quelle mascarade?

--Le duc d'Ascoli vêtu en roi!

--Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous;

cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour

de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se

tournant vers Mesdames et saluant.

--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans

lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que

nous sommes heureuses de la revoir.

--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là

qui se permet de ressembler à mon fils?

--Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales,

dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et,

d'ailleurs, l'épaulette anoblit.

--Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a

dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer

d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous

garderons une de ces épaulettes-là.

Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne

mangeât.

--Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi

d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli?

D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.

--Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre

Majesté.

--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous

le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il

m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me

pendraient si je tombais entre leurs mains.

--Ils en eussent bien été capables!

--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien,

comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de

nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et

prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils

croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en

sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais

une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi

en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui

auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé

par le pendre, quitte à écouter ses explications après.

--Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est

pour cela que j'ai accepté.

--Tu y avais pensé?

--Oui, sire.

--Et, malgré cela, tu as accepté?

--J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit

d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela.

Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si

noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins

demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien

faire.

--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu

garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en

souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi,

je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une

grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet

habit et tu viendrais à moi.

--Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser!

--Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez

l'honneur de parler à un roi?

--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car

jamais je n'ai vu un roi plus grand.

--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici!

comment t'appelles-tu?

--De Cesare, sire.

--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire

d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point

jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine.

Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié

demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats.

--Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire?

--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain

devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr

que mes ordres ont été exécutés.

Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons.

--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux

fois roi dans cette soirée.

--C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand

avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui

rendait si difficile de porter un jugement sur son compte.

Puis, se tournant vers le duc:

--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons,

est-ce marché fait?

--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua

d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une

petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma

fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous

restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que

Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne

seulement.

--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:

--La voilà, sire.

Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement.

--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine

inquiétude.

--Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me

le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je

montais à cheval.

--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première

ligne?

--Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme

le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment

où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de

perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous

permettez, je...

--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.

Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure

se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit

visiblement.

La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent

avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une

agitation croissante.

--Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins

que la peur ne m'ait donné la berlue...

--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.

--Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à

laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout.

--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit

mauvaise.

--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre

jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent

par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les

corbeaux.

En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son

oreille:

--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en

descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend

Votre Majesté dans son appartement.

--C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si

Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce

pas?

--Oui, sire.

--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.

--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée.

--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un

quart d'heure ou une demi-heure.

Le valet de pied sortit.

--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai

pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je

viens de faire, j'ai besoin de repos.

La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.

Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé

de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des

choses:

--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre

et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de

quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons

peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses

royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de

Cesare et ses compagnons.

Puis, à Nelson:

--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou

plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me

trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter

et jusqu'à quel point je puis compter sur eux.

Nelson s'inclina.

--Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne

doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon

auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise.

Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte

sur votre promesse.»

Puis, s'approchant de d'Ascoli:

--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si

simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine.

Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:

--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où

cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé

les mains de tout ce qui pouvait arriver?

--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo

qui vous tenait la cuvette, répondit sir William.

--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela

regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils

m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis.

Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il

sortit.

La reine se rapprocha vivement d'Acton.

--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de

Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur.

--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout

s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil.

--N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme.

--Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.

La San-Felice, Tome 04 · 第 9 / 45 题