OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT
QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.
On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans
une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point
laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis
Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible
son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à
l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de
philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine
à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du
Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses
marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la
poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser
ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher
dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte
courte.
En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana,
qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de
ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par
l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la
chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se
venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son
costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par
conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il
n'était donc pas fâché,--un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours
quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'était donc pas
fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné,
d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme
titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché
du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant
déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français
d'opinion.
On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs
qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à
fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande
conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en
appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le
progrès, la liberté.
Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues
Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau
de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il
avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par
Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la
reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui,
en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons
assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme,
avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit,
on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre
insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo.
Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques
redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques
lignes--ces lignes fussent-elles inutiles--à la clarté de notre récit,
que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que
nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour
faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois
pendant un volume entier.
Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne
intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des
pavés de l'enfer.
Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était,
nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples.
Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les
révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la
suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine
l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre
savant archéologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom
du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien _erme_, qui veut
dire, _élevé_, _sublime_, ou bien lui fut donné à cause des statues de
Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les
limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient
_Terme_. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la
nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter
cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à
la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc
d'abord le mont _Saint-Érasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis
enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur
ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour
qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour
fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses
fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec,
non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de
_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de
Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses
destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la
tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu,
non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la
menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château
fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils
font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau
gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a
besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se
garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre
justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château
Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est
toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans
certaines circonstances, a protégé.
Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres
comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut
rendre justice aux gens comme aux pierres.
Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis
Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le
marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et
ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin
de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience
dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le
procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici
et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un
coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était
sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui
fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme;
il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour
arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous
l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race
féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de
le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.
Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant
de lui faire couper la tête.
Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre
l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et
l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes
les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre
interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures,
et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes
les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus
compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était
arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino
Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de
recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines;
mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,--et il était certainement un
des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en
savoir davantage.
En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis
coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas
assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis
innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai
rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les
questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout
le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge,
demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres
questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il
était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des
enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son
père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour
le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible
à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis,
s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout
ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle
que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui
était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,--il ne poussait
point l'indiscrétion jusque là,--au moins des questions analogues à
celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque
interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé
qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier
procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et
qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de
lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette
respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait
au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,--c'est-à-dire
quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement
ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient
eu l'honneur de voir Sa Majesté;--il se présentait, disons-nous, au
château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait
de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et
d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait
été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à
laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois.
Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce
jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume.
Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples,
lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès
pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier
persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les
facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de
précédent dans les annales de la justice.
Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni
dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur
fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino
prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement
et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier,
non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les
appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous
la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires.
Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée
à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée
en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples,
c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait
avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçant _in anima
vili_, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des
ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château,
pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château
Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le
désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore
Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en
obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que,
quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et,
avec le sourire de l'orgueil satisfait:
--Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi.
Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre
entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se
doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de
torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les
habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa
poche.
Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et
de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme
un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer
bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage
pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection
d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques,
les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques
sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire
tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le
coeur de l'homme.
Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de
service.
Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches
soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses
deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle
de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de
serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle
insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore.
C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état
de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même
temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son
absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier
se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux
candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de
l'encre et des plumes.
Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait
en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table,
que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment
réservée au juge, était une petite table destinée au greffier.
Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne
et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude
physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été
mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable.
Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui
semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le mot _pardon_ sur la
bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un
dernier blasphème.
Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don
Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait
en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction
quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre,
n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette
lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait
informée du zèle qu'il avait déployé pour son service.
Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don
Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le
château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle
de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de
Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté,
il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en
poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude
qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était
donnée et du succès qu'il avait obtenu.
--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi
le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect
de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que
celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un
air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous
pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être
intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la
manière dont je dirigerai cette opération.
Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa
reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara
vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur
fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir.