Étaler vos appas et vanter vos mépris
A l'infâme sorcier qui charme vos esprits. 680
De cette indignité faites un mauvais conte;
Riez de mon ardeur, riez de votre honte;
Favorisez celui de tous vos courtisans
Qui raillera le mieux le déclin de mes ans:
Vous jouirez fort peu d'une telle insolence; 685
Mon amour outragé court à la violence;
Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port,
N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort.
La jeunesse me manque, et non pas le courage:
Les rois ne perdent point les forces avec l'âge; 690
Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini,
Ma passion vengée, et votre orgueil puni.
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[997] _Var._ Mon courroux lui fait grâce, et tout léger qu'il est,
Notre première ardeur soutient son intérêt. (1639-57)
[998] _Var._ Il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi.
(1639-64)
[999] Il y a _qu'il l'arrache_ dans l'édition de 1682, mais
c'est certainement une faute d'impression. Il y en a une autre au
vers 371: _la perte_, pour _leur perte_.
[1000] . . . . _Si potest, vivat meus,
Ut fuit, Jason; sin minus, vivat tamen,
Memorque nostri muneri parcat meo.
Culpa est Creontis tota_. . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . _Petatur solus hic; poenas luat
Quas debet._
(Sénèque, _Médée_, vers 140-147.)
[1001] Les éditions de 1664, 68 et 82 portent _contentez-vous_,
pour _contenez-vous_. Nous avons adopté néanmoins le texte des
éditions antérieures, qui offre seul un sens raisonnable.
[1002] CREON. _Medea. . . . . . . . . . . . . .
Nondum meis exportat e regnis pedem?_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . _Fert gradum contra ferox,
Minaxque nostros propius affatus petit.
Arcete, famuli, tactu et accessu procul._
(Sénèque, _Médée_, vers 179-188.)
[1003] _Egredere, purga regna_ . . . . . . .
. . . . . . . . . . _libera cives metu._
(Sénèque, _Médée_, vers 269, 270.)
[1004] _Var._ Vous porte à me chasser avecque tant d'ardeur.
(1639-57)
[1005] . . . . . . . . . . _Vade veloci via,
Monstrumque sævum, horribile jamdudum, avehe._
MEDEA. _Quod crimen, aut quæ culpa mulctatur fuga[1005-a]?_
CREON. _Quæ causa pellat, innocens mulier rogat._
(Sénèque, _Médée_, vers 190-193.)
[1005-a] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 284.
[1006] _Var._ Repasse tes forfaits avecque tes erreurs. (1639-57)
[1007] _Var._ Dont tes méchancetés te promettent l'entrée. (1639
et 57)
[1008] L'édition de 1639 donne _nous_, pour _vous_; c'est
évidemment une faute.
[1009] _Var._ Bien qu'il eût mille fois mérité son supplice.
(1639-57)
[1010] MEDEA. _Qui statuit aliquid parte inaudita altera,
Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._
CREON. _Auditus a te Pelia supplicium tulit?_
(Sénèque, _Médée_, vers 199-201.)
[1011] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 474-480.
[1012] _Var._ Contre le laboureur qui les avoit semés. (1639-57)
[1013] _Var._ Vomissant mille traits de sa gueule enflammée.
(1639-57)
[1014] _Var._ Si lors à mes devoirs mon desir limité. (1639)
[1015] _Var._ Eût conservé ma honte et ma fidélité. (1639-57)
[1016] _Decus illud ingens, Græciæ florem inclitum,
Præsidia achivæ gentis, et prolem Deum
Servasse memet: munus est Orpheus meum,
Qui suxa cantu mulcet et silvas trahit;
Geminumque munus Castor et Pollux meum est;
Satique Borea_ . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . _Nam ducum taceo ducem,
Pro quo nihil debetur; hunc nulli imputo:
Vobis revexi ceteros, unum mihi._
(Sénèque, _Médée_, vers 226-235.)
[1017] . . . . . . . . _Si placet, damna ream;
Sed redde crimen._
(Sénèque, _Médée_, vers 245, 246.)
[1018] _Var._ De me faire coupable et jouir de mon crime?
(1639-60)
[1019] CREON. _I, querere Colchis._ MEDEA. _Redeo: qui advexit ferat._
(Sénèque, _Médée_, vers 197.)
[1020] . . . . . . . . _Cur sontes duos
Distinguis?_
(_Ibidem_, vers 275, 276.)
[1021] _Potest Jason, si tuam causam amoves,
Suam tueri: nullus innocuum cruor
Contaminavit; abfuit ferro manus,
Proculque vestro purus a coetu stetit._
(_Ibidem_, vers 262-265.)
[1022] _Var._ La séparant de toi, sa défense est facile. (1657)
[1023] _Var._ Jamais il n'a prêté sa lame à tes desseins. (1639)
[1024] _Var._ Rends-lui son innocence en t'éloignant d'ici;
Emporte avecque toi son crime et mon souci. (1639-57)
[1025] . . . . . . . . . _Letales simul
Tecum aufer herbas._
(Sénèque, _Médée_, vers 269, 270.)
[1026] _Var._ Tout ce qui me fait craindre et rend Jason coupable. (1639-57)
_Var._ Et tout ce que jamais a fait Jason coupable. (1664)
[1027] _Var._ C'est à son intérêt que ma savante audace.
(1639-57)
[1028] . . . . . . . _Illi Pelia, non nobis jacet.
Fugam rapinasque adjice, desertum patrem
Lacerumque fratrem_. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Toties nocens sum facta, sed nunquam mihi._
(Sénèque, _Médée_, vers 276-280.)
[1029] L'édition de 1682 donne, par erreur, _le_, pour _les_:
«Mais vous le saviez tous.
[1030] _Talem sciebas esse, quum genua attigi,
Fidemque supplex præsidis dextra petii._
(Sénèque, _Médée_, vers 247, 248.)
[1031] _Var._ Ma main saignoit encor du meurtre de Pélie,
Quand dessous votre foi vous m'avez recueillie,
Et votre coeur, sensible à la compassion. (1639-57)
[1032] Voyez plus loin, acte III, scène III, p. 383, note 3.
[1033] MEDEA. _Supplex recedens illud extremum precor,
Ne culpa natos matris insontes trahat._
CREON. _Vade, hos paterno, ut genitor, excipiam sinu._
(Sénèque, _Médée_, vers 282-284.)
[1034] _Var._ Si Créuse et Jason ainsi l'ont ordonné. (1639-57)
[1035] _Unus parando dabitur exsilio dies._
(Sénèque, _Médée_, vers 295.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 359.
[1036] Voyez plus loin la note du vers 834.
[1037] _Var._ Sa contestation se rendroit éternelle. (1639-57)
[1038] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1039] Les éditions de 1639-48 portent _submission_.
[1040] _Var._ Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerre,
Ma fille: c'est demain qu'elle sort de ma terre. (1639-60)
[1041] _Var._ Je ne crois pas, Monsieur, que ce vieux roi
d'Athènes. (1639-60)
[1042] _Var._ Que ses premiers bouillons s'apaisent aisément.
(1639-57)
[1043] Dans l'édition de 1682, on a imprimé par erreur: «dont
l'âge un peu sortable.»--Au vers 532, il y a une autre faute:
«Nous savons,» pour «Nous saurons.»
[1044] _Var._ Et si dans sa colère il demeuroit entier,
Ma princesse, en tout cas, nous sommes du métier. (1639)
[1045] _Var._ Ne sont que trop bastants à ranger sa folie. (1639)
[1046] _Var._ Mais on ne traite point les rois avec mépris;
On leur doit du respect, quoi qu'ils aient entrepris:
Remets, si tu le veux, sur moi toute l'affaire;
Quelques raisons d'État le pourront satisfaire,
Et pour m'y préparer plus de facilité,
Surtout ne le reçois qu'avec civilité. (1639-57)
[1047] _Var._ Qu'on la prenne en ses mains afin de vous l'offrir.
(1639)
[1048] Les éditions de 1639-52 et de 1657 portent _ses_, pour
_ces_.
[1049] _Var._ Pour elle, vous savez que je fuis ses approches:
Je ne m'expose point à ses vaines reproches. (1639-57)
[1050] _Var._ Or jugez à quel point iroient mes déplaisirs.
(1639-57)
[1051] _Var._ Que malgré notre amour je vous quitte un moment.
(1639)
[1052] On lit _augmentera_, pour _augmenteroit_, dans l'édition
de 1682.
[1053] Ce personnage est emprunté à Euripide, mais c'est
Corneille qui a eu la fâcheuse idée d'en faire le futur de Créuse
et au besoin de Médée. Voyez plus haut l'_Examen_, p. 335 et 336.
[1054] _Var._ Par ce honteux hymen, de l'arrêt de ma mort.
(1639-57)
[1055] L'édition de 1682 porte _ajuster_, pour _ajouter_.
[1056] Voyez plus haut la Notice sur _la Comédie des Tuileries_,
p. 308 et 309.
[1057] _Var._ Que bien que vous m'aimez, je me donne à Jason.
(1663-68)
[1058] _Var._ Quand on connoît sa faute, on pèche doublement.
(1639-57)
[1059] _Var._ Puis donc que vous trouvez ma faute inexcusable.
(1639, 44 et 52-57)
_Var._ Puisque vous trouvez donc ma faute inexcusable. (1648)
[1060] _Var._ Je ne veux plus, Monsieur, me confesser coupable.
(1639-60)
[1061] _Var._ Et sans le posséder suis-je pas déjà reine?
(1639-57)
[1062] _Var._ [Que le bien de l'État, mon pays et mon père.]
ÆGÉE. Puisque mon mauvais sort à ce point me réduit,
Qu'au lieu de me servir, ma couronne me nuit,
Pour divertir l'effet de ce funeste oracle,
Je dépose à vos pieds ce précieux obstacle:
Madame, à mes sujets donnez un autre roi,
De tout ce que je suis ne retenez que moi.
Allez, sceptre, grandeurs, majesté, diadème:
Votre odieux éclat déplaît à ce que j'aime;
Je hais ce nom de roi qui s'oppose à mes voeux,
Et le titre d'esclave est le seul que je veux.
CRÉUSE. Sans plus vous emporter à cette complaisance,
Perdez mon souvenir avecque ma présence,
Et puisque mes raisons ont si peu de pouvoir,
Que votre émotion se redouble à me voir,
[Afin de redonner le repos à votre âme.] (1639-57)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
NÉRINE.
Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse!
Avant que le soleil ait fait encore un tour, 695
Ta perte inévitable achève ton amour[1063].
Ton destin te trahit, et ta beauté fatale
Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale;
Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort,
Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064]. 700
Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre:
Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre;
Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi;
La terre offre à s'ouvrir sous le palais du Roi;
L'air tient les vents tous prêts à suivre sa colère, 705
Tant la nature esclave a peur de lui déplaire;
Et si ce n'est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements.
Moi, bien que mon devoir m'attache à son service,
Je lui prête à regret un silence complice: 710
D'un louable desir mon coeur sollicité
Lui feroit avec joie une infidélité;
Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte
A celle de Créuse ajouteroit ma perte;
Et mon funeste avis ne serviroit de rien 715
Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien.
D'un mouvement contraire à celui de mon âme,
La crainte de la mort m'ôte celle du blâme;
Et ma timidité s'efforce d'avancer[1065]
Ce que hors du péril je voudrois traverser. 720
SCÈNE II.
JASON, NÉRINE.
JASON.
Nérine, eh bien! que dit, que fait notre exilée[1066]?
Dans ton cher entretien s'est-elle consolée[1067]?
Veut-elle bien céder à la nécessité?
NÉRINE.
Je trouve en son chagrin moins d'animosité;
De moment en moment son âme plus humaine 725
Abaisse sa colère, et rabat de sa haine:
Déjà son déplaisir ne vous[1068] veut plus de mal.
JASON.
Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.
Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse,
Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse. 730
Je me sens déchirer le coeur à son départ:
Créuse en ses malheurs prend même quelque part,
Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire,
Lui préfère à regret le bien de son empire;
Et si dans son adieu son coeur moins irrité 735
En voulait mériter la libéralité[1070],
Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces,
Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071],
Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts
Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts, 740
Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite,
Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.
NÉRINE.
Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement,
Il faut en adoucir le mécontentement.
Cette offre y peut servir, et par elle j'espère[1072], 745
Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère;
Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi,
S'il faut prendre congé de Créuse et du Roi:
L'objet de votre amour et de sa jalousie
De toutes ses fureurs l'auroit tôt[1073] ressaisie. 750
JASON.
Pour montrer sans les voir son courage apaisé,
Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074];
Et de si longue main je connois ta prudence,
Que je t'en fais sans peine entière confidence.
Créon bannit Médée, et ses ordres précis 755
Dans son bannissement enveloppoient ses fils:
La pitié de Créuse a tant fait vers son père,
Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075].
Elle lui doit par eux quelque remercîment;
Qu'un présent de sa part suive leur compliment: 760
Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le coeur d'un prince libéral,
Et de tous ses trésors l'abandon général.
D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076], 765
Elle peut acquérir de quoi faire la Reine:
Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir,
Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir.
Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite:
Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077]. 770
SCÈNE III.
MÉDÉE, JASON, NÉRINE.
MÉDÉE.
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose;
Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause.
C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez?
Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi
Pour victime aujourd'hui ne demande que moi? 780
Il n'est point de climat dont mon amour fatale
N'ait acquis à mon nom la haine générale;
Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main
M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078].
Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine 785
Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Élevoient contre toi de soudains bataillons;
Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079];
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. 790
Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]?
Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir?
Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]? 795
A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082],
Mon père, trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J'arrêtai les effets de son inimitié. 800
Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083],
Aussi cruelle soeur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisoient à mes amours;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite étoit rare; 805
Tu n'étois point honteux d'une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J'avois encor tes voeux, j'étois encor ton coeur;
Mais cette affection, mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]: 810
L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront;
Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni, 815
Je devins un objet digne d'être banni.
Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine:
Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi,
Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi. 820
JASON.
Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme!
Les tendres sentiments d'un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085],
Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce 825
Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086].
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi?
Sans moi ton insolence alloit être punie;
A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087]. 830
C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort:
Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort.
MÉDÉE.
On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine!
C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]!
Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, 835
Et mon exil encor doit un remercîment!
Ainsi l'avare soif du brigand assouvie,
Il s'impute à pitié de nous laisser la vie:
Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner,
Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner. 840
JASON.
Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense,
Le forceroient enfin à quelque violence.
Éloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis:
Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.
MÉDÉE.
A travers tes conseils je vois assez ta ruse: 845
Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse.
Ton amour, déguisé d'un soin officieux,
D'un objet importun veut délivrer ses yeux.
JASON.
N'appelle point amour un change inévitable,
Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable. 850
MÉDÉE.
Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux?
JASON.
Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux:
Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes,
M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes?
MÉDÉE.
Oui, je te les reproche, et de plus....
JASON.
Quels forfaits? 855
MÉDÉE.
La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits.
JASON.
Il manque encor ce point à mon sort déplorable,
Que de tes cruautés on me fasse coupable.
MÉDÉE.
Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert:
Celui-là fait le crime à qui le crime sert. 860
Que chacun, indigné contre ceux de ta femme,
La traite en ses discours de méchante et d'infâme:
Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.
JASON.
J'ai honte de ma vie, et je hais son usage, 865
Depuis que je la dois aux effets de ta rage.
MÉDÉE.
La honte généreuse, et la haute vertu!
Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]?
JASON.
Au bien de nos enfants, dont l'âge foible et tendre
Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre: 870
Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux.
MÉDÉE.
Mon âme à leur sujet redouble son courroux.
Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,
Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères!
Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil 875
Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]!
JASON.
Leur grandeur soutiendra la fortune des autres;
Créuse et ses enfants conserveront les nôtres[1091].
MÉDÉE.
Je l'empêcherai bien, ce mélange odieux,
Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux. 880
JASON.
Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.
MÉDÉE.
Ce corps n'enferme pas une âme si commune;
Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi,
Et toujours ma fortune a dépendu de moi[1092].
JASON.
La peur que j'ai d'un sceptre....
MÉDÉE.
Ah! coeur rempli de feinte,
Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]:
Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].
JASON.
Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois,
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes? 890
MÉDÉE.
Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.
JASON.
Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir? 895
MÉDÉE.
Qui me résistera, si je te veux punir[1095],
Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix! 900
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie:
En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096].
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains?
Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains;
Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre 905
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable! je puis adoucir des taureaux;
La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097];
L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme:
Et je ne puis toucher les volontés d'un homme! 910
Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098];
Je ne m'offense plus de ta légèreté:
Je sens à tes regards décroître ma colère;
De moment en moment ma fureur se modère;
Et je cours sans regret à mon bannissement, 915
Puisque j'en vois sortir ton établissement.
Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite:
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099];
Que je t'admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t'aime et te baise en ces petits portraits; 920
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme.
JASON.
Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.
M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur;
Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre, 925
Mon trépas à la main, ne pourroit m'y résoudre[1100].
C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux,
Seule de notre hymen pourroit rompre les noeuds[1101].
MÉDÉE.
Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses: 930
Je ne t'en presse plus, et, prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir!
JASON.
Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire:
Ce seroit me trahir qu'en perdre la mémoire;
Et le mien envers toi, qui demeure éternel, 935
T'en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères
Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères[1102];
Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir.
Si je ne perds la vie avant ton souvenir! 940
SCÈNE IV.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance
D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance;
Je la saurai graver en tes esprits glacés
Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible: 945
Son foible est découvert; par eux il est sensible;
Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur,
Va trouver des chemins à lui percer le coeur[1103].
NÉRINE.
Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles;
N'avancez point par là vos propres funérailles[1104]: 950
Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
Si Créuse en vos lacs se vient précipiter?
Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre.
MÉDÉE.
Tu flattes mes desirs.
NÉRINE.
Que je cesse de vivre,
Si ce que je vous dis n'est pure vérité[1105]! 955
MÉDÉE.
Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité!
NÉRINE.
Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie,
Et du palais du Roi découvre notre joie:
Un dessein éventé succède rarement.
MÉDÉE.
Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement. 960
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1063] L'édition de 1682 porte, par erreur: «tout amour,» pour
«ton amour.»
[1064] _Var._ [Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.]
Celle qui de son fils saoula le roi de Thrace
Eut bien moins que Médée et de rage et d'audace.
Seule égale à soi-même en sa vaste fureur,
Ses projets les plus doux me font trembler d'horreur.
[Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre.] (1639-57)
[1065] _Var._ Ma peur me fait fidèle et tâche d'avancer
Les desseins que je veux et n'ose traverser. (1639-57)
[1066] _Var._ Nérine, eh bien! que fait notre pauvre exilée?
(1639-60)
[1067] _Var._ Tes sages entretiens l'ont-ils point consolée?
Ne peut-elle céder à la nécessité?
NÉR. Elle a bien refroidi son animosité. (1639-57)
[1068] Les éditions de 1663-82, au lieu de _vous_, portent
_nous_, qui n'offre point ici un sens satisfaisant. Thomas
Corneille a rétabli le _vous_ en 1692.
[1069] _En_ est omis dans l'édition de 1682.
[1070] _Var._ Pouvoit laisser agir sa libéralité. (1639-64)
[1071] _Var._ Qu'elle voulût partir avec ses bonnes grâces.
(1639-64)
[1072] On lit _cet offre_, pour _cette offre_, dans les éditions
de 1663-82; mais la fin du vers: «et par _elle_ j'espère,» montre
que c'est une faute.
[1073] On a imprimé _trop_, pour _tôt_, dans l'édition de 1682.
[1074] _Var._ [Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé;]
Mais puis-je m'assurer dessus ta confidence?
Oui, de trop longue main je connois ta prudence.
On a banni Médée, et Créon tout d'un temps
Joignoit à son exil celui de ses enfants:
[La pitié de Créuse a tant fait vers son père.] (1639-57)
[1075] _Var._ Qu'ils n'auront point de part aux malheurs de leur
mère. (1639)
[1076] _Var._ Elle peut aisément d'une chose inutile
Semer pour sa retraite une terre fertile. (1639-57)
[1077] _Var._ Puisqu'à mon seul aspect je la vois qui
s'irrite[1077-a]. (1639-57)
[1077-a] _Atque ecce, viso memet, exsiluit, furit._
(Sénèque, _Médée_, vers 445.)
[1078] _Fugimus, Iason, fugimus: hoc non est novum,
Mutare sedes; causa fugiendi nova est.
Pro te solebam fugere. Discedo, exeo.
Penatibus profugere quam cogis tuis,
Ad quos remittis? Phasin et Colchos petam,
Patriumque regnum, quæque fraternus cruor
Perfudit arva?_ . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Parvamne Iolcon, Thessala an Tempe petam?
Quascumque aperui tibi vias, clusi mihi._
(Sénèque, _Médée_, vers 447-458.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 390-392 et vers 361-365.
[1079] . . . . . . . . . _Ingratum caput!
Revolvat animus igneos tauri halitus_,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Hostisque subiti tela, quum jussu meo
Terrigena miles mutua cæde occidit_,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Somnoque jussum lumina ignoto dare
Insomne monstrum._
(_Ibidem_, vers 465-473.)