(1652-57)
[1081] . . . . . . . . . . . . _Comes
Divisus ense, funus ingestum patri,
Sparsumque ponto corpus...._
(Sénèque, _Médée_, vers 131-133.)
[1082] _Var._ A cet objet piteux épandu sur les eaux. (1639-57)
[1083] _Var._ Bourrelle de mon sang, honte de ma famille.
(1639-57)
[1084] _Var._ Sous un même tombeau se vit ensevelie. (1639-57)
[1085] . . . . . . . _Non timor vincit virum,
Sed trepida pietas; quippe sequeretur necem
Proles parentum. . . . . . . . . . . . . .
Nati patrem vicere._
(Sénèque, _Médée_, vers 437-441.)
[1086] _Var._ Où le soin que j'ai d'eux me range à toute force.
(1639)
[1087] _Perimere quum te vellet infestus Creo,
Lacrimis meis evictus, exsilium dedit._
(Sénèque, _Médée_, vers 490, 491.)
[1088] _Poenam putabam; munus, ut video, est fuga._
(_Ibidem_, vers 492.)
[1089] _Var._ Si tu la hais si fort, pourquoi la gardes-tu?
(1639-57)
[1090] _Var._ Les neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil.
(1639-60)
[1091] JASON. _Dum licet abire, profuge, teque hinc eripe:
Gravis ira regum est semper._ MEDEA. _Hoc suades mihi,
Præstas Creusæ: pellicem invisam amoves._
JASON. _Medea amores obicit?_ MEDEA. _Et cædem, et dolos._
JASON. _Objicere crimen quod potes tandem mihi?_
MEDEA. _Quodcumque feci._ JASON. _Restat hoc unum insuper,
Tuis ut etiam sceleribus fiam nocens._
MEDEA. _Tua illa, tua sunt illa: cui prodest scelus
Is fecit. Omnes conjugem infamem arguant;
Solus tuere, solus insontem voca:
Tibi innocens sit, quisquis est pro te nocens_[1091-a].
JASON. _Ingrata vita est cujus acceptæ pudet._
MEDEA. _Retinenda non est cujus acceptæ pudet._
JASON. _Quin potius ira concitum pectus doma:
Placare natis._ MEDEA. _Abdico, ejuro, abnuo.
Meis Creusa liberis fratres dabit?_
JASON. _Regina natis exsulum, afflictis potens._
MEDEA. _Non veniat unquam tam malus miseris dies
Qui prole foeda misceat prolem inclitam:_
_Phoebi nepotes Sisyphi nepotibus._
JASON. _Quid, misera, meque teque in exitium trahis?
Abscede, quæso._
(Sénèque, _Médée_, vers 493-514.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 408-410 et 564, 565.
[1091-a] Médée dit de même à Jason dans Ovide:
_Ut culpent alii, tibi me laudare necesse est,
Pro quo sum toties esse coacta nocens._
(_Héroides_, XII, vers 131, 132.)
[1092] . . . . . JASON. _Cedo defessus malis;
Et ipsa casus sæpe jam expertos time._
MEDEA. _Fortuna semper omnis infra me stetit._
(_Ibidem_, vers 518-520.)
[1093] _Var._ [Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte:]
Un sceptre pour ton change a seul de vrais appas.
JAS. Vois l'état où je suis: j'ai deux rois sur les bras,
Acaste à la campagne, et Créon dans la ville:
Que leur puis-je opposer qu'un courage inutile?
MÉD. Fuis-les tous deux pour moi; suis Médée à ton tour;
Sauve ton innocence avecque ton amour;
Fais-les, je n'arme pas ta dextre sanguinaire
Ni contre ton parent, ni contre ton beau-père.
JAS. [Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?] (1639-57)
[1094] JASON. _Alta extimesco sceptra._ MEDEA. _Ne cupias vide._
(Sénèque, _Médée_, vers 529)
[1095] Les éditions de 1639, de 1644 et de 1652-64 ponctuent
ainsi ce vers et le suivant:
Qui me résistera si je te veux punir?
Déloyal, auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
[1096] JASON. _Acastus instat; propior est hostis Creo._
MEDEA. _Utrumque profuge_. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . _Innocens mecum fuge._
JASON. _Et quis resistet, gemina si bella ingruant,
Creo atque Acastus arma si jungant sua?_
MEDEA. _His adice Colchos, adjice Æten ducem,
Scythas Pelasgis junge: demersos dabo._
(Sénèque, _Médée_, vers 521-528.)
[1097] _Var._ [La flamme m'obéit, et je commande aux eaux:]
Et je ne puis chasser le feu qui me consomme,
Ni toucher tant soit peu les volontés d'un homme! (1639)
[1098] Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté,
n'est point imité de Sénèque; et Racine en cet endroit s'est
rencontré avec Corneille, quand il fait dire à Roxane:
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime, etc.
(_Bajazet_, acte II, scène I.)
La situation et la passion amènent souvent des sentiments et des
expressions qui se ressemblent sans qu'elles soient imitées.
(Voltaire.)
[1099] . . . . . . . _Liberos tantum fugæ
Habere comites liceat._
(Sénèque, _Médée_, vers 541, 542.)
--Dans Euripide, au contraire (vers 929, 930), Médée demande pour
ses enfants la faveur de rester à Corinthe.
[1100] _Parere precibus cupere me fateor tuis:
Pietas vetat; namque istud ut possim pati,
Non ipse memet cogat et rex et socer._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . _Spiritu citius queam
Carere, membris, luce._
(_Ibidem_, vers 544-549.)
[1101] _Var._ Seule eût de notre hymen rompu les chastes noeuds.
(1639)
[1102] _Var._ Qu'élancent des grands Dieux les plus âpres
colères. (1639)
[1103] . . . . . . . . . _Sic natos amat?
Bene est: tenetur. Vulneri patuit locus._
(Sénèque, _Médée_, vers 549, 550.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 813.
[1104] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 1036, 1037.
[1105] _Var._ Si je vous ai rien dit contre la vérité! (1639-60)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE, seule dans sa grotte magique[1106].
C'est trop peu de Jason, que ton oeil me dérobe,
C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe,
Rivale insatiable, et c'est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu:
Il faut que par moi-même elle te soit offerte, 965
Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte;
Il en faut un hommage à tes divins attraits,
Et des remercîments au vol que tu me fais.
Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime:
Mais je t'en veux parer pour être ma victime, 970
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler et ma vengeance et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine sort, et Médée continue[1107].)
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine:
Vois combien de serpents à mon commandement 975
D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment,
Et contraints d'obéir à mes charmes[1108] funestes,
Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes[1109].
L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. 980
Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune:
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J'en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres[1110] venins: cette liqueur épaisse 985
Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse[1111];
Python eut cette langue; et ce plumage noir
Est celui qu'une harpie[1112] en fuyant laissa choir[1113];
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère[1114]; 990
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées[1115].
Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux, 995
Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux:
Ce présent déceptif[1116] a bu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais[1117]....
Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais?
NÉRINE.
Du bonheur de Jason, et du malheur d'Ægée:
Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter[1118]
Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter,
Et que sur sa couronne et sa persévérance 1005
L'exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché par la force à repousser l'affront
Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bords de la mer contemploit la bonace, 1010
Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
A rendre ses desirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisie
Enferme la princesse, et sert sa jalousie[1119];
L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison; 1015
Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason.
Ses gardes à l'abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une foible assistance;
Mais l'obstacle léger de ces débiles coeurs
Laissoit honteusement Créuse à leurs vainqueurs: 1020
Déjà presque en leur bord elle étoit enlevée....
MÉDÉE.
Je devine la fin, mon traître l'a sauvée[1120].
NÉRINE.
Oui, Madame, et de plus Ægée est prisonnier:
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier;
Mais apprenez comment.
MÉDÉE.
N'en dis pas davantage: 1025
Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage;
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auroient peu d'allégeance,
Si cet enlèvement l'ôtoit à ma vengeance; 1030
Pour quitter son pays en est-on malheureux?
Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux.
Elle auroit trop d'honneur de n'avoir que ma peine,
Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.
Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, 1035
Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon,
Produiront des effets bien plus doux à ma haine.
NÉRINE.
Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine:
Mais contre la fureur de son père irrité
Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté? 1040
MÉDÉE.
Si la prison d'Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite[1121],
Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats[1122],
A ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivale 1045
Lui porter de ma part cette robe fatale:
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
Présenter par leur père à l'objet de ses voeux.
NÉRINE.
Mais, Madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée, 1050
C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi:
Avant que sur Créuse ils agiroient sur moi.
MÉDÉE.
Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d'agir que sur elle et son père.
Pour un si grand effet prends un coeur plus hardi, 1055
Et sans me répliquer, fais ce que je te di.
SCÈNE II.
CRÉON, POLLUX, SOLDATS.
CRÉON.
Nous devons bien chérir cette valeur parfaite
Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite.
Invincible héros, c'est à votre secours
Que je dois désormais le bonheur de mes jours; 1060
C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse[1123]
Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse,
Met Ægée en prison et son orgueil à bas,
Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats.
POLLUX.
Grand Roi, l'heureux succès de cette délivrance 1065
Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance.
C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés
Portoient avec effroi la mort de tous côtés;
Pareils à deux lions dont l'ardente furie
Dépeuple en un moment toute une bergerie. 1070
L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains
Échauffoit mon courage et conduisoit mes mains:
J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles[1124],
Qui laissoient à mon bras tant d'illustres modèles.
Pourroit-on reculer en combattant sous vous, 1075
Et n'avoir point de coeur à seconder vos coups?
CRÉON.
Votre valeur, qui souffre en cette repartie,
Ote toute croyance à votre modestie:
Mais puisque le refus d'un honneur mérité
N'est pas un petit trait de générosité, 1080
Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire,
Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire:
Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner.
Que prudemment les Dieux savent tout ordonner!
Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée 1085
Au jour de nos malheurs se trouve réservée,
Et qu'au point que le sort osoit nous menacer,
Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser.
Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime,
Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime, 1090
Qu'avons-nous plus à craindre? et quel destin jaloux,
Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous?
POLLUX.
Appréhendez pourtant, grand prince.
CRÉON.
Et quoi?
POLLUX.
Médée,
Qui par vous de son lit se voit dépossédée.
Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher 1095
Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher.
Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère,
Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère?
Accoutumée au meurtre, et savante en poison,
Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason; 1100
Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die,
Que pour le conserver elle soit moins hardie.
CRÉON.
C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété;
Par son bannissement j'ai fait ma sûreté;
Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme: 1105
Mais en si peu de temps que peut faire une femme?
Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ.
POLLUX.
C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art:
Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes[1125].
CRÉON.
Quelques[1126] puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes;
Et quand bien ce délai devroit tout hasarder,
Ma parole est donnée, et je la veux garder.
SCÈNE III.
CRÉON, POLLUX, CLÉONE.
CRÉON.
Que font nos deux amants, Cléone?
CLÉONE.
La princesse[1127],
Seigneur, près de Jason reprend son allégresse;
Et ce qui sert beaucoup à son contentement, 1115
C'est de voir que Médée est sans ressentiment.
CRÉON.
Et quel Dieu si propice a calmé son courage?
CLÉONE.
Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage.
La grâce que pour eux Madame obtient de vous
A calmé les transports de son esprit jaloux. 1120
Le plus riche présent qui fût en sa puissance
A ses[1128] remercîments joint sa reconnoissance.
Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons
Du Soleil son aïeul briller mille rayons,
Que la princesse même avoit tant souhaitée, 1125
Par ces petits héros lui vient d'être apportée[1129],
Et fait voir clairement les merveilleux effets
Qu'en un coeur irrité produisent les bienfaits.
CRÉON.
Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus à craindre?
POLLUX.
Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre!
CRÉON.
Un si rare présent montre un esprit remis.
POLLUX.
J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis[1130]:
Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes.
Je connois de Médée et l'esprit et les charmes,
Et veux bien m'exposer aux plus cruels trépas, 1135
Si ce rare présent n'est un mortel appas.
CRÉON.
Ses enfants si chéris, qui nous servent d'otages,
Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages[1131]?
POLLUX.
Peut-être que contre eux s'étend sa trahison,
Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason, 1140
Et qu'elle s'imagine, en haine de leur père,
Que n'étant plus sa femme, elle n'est plus leur mère.
Renvoyez-lui, Seigneur, ce don pernicieux[1132],
Et ne vous chargez point d'un poison précieux.
CLÉONE.
Madame cependant en est toute ravie, 1145
Et de s'en voir parée elle brûle d'envie.
POLLUX.
Où le péril égale et passe le plaisir,
Il faut se faire force, et vaincre son desir.
Jason, dans son amour, a trop de complaisance
De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa présence. 1150
CRÉON.
Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement
Accorder vos soupçons et son contentement.
Nous verrons, dès ce soir, sur une criminelle,
Si ce présent nous cache une embûche mortelle.
Nise, pour ses forfaits destinée à mourir, 1155
Ne peut par cette épreuve injustement périr:
Heureuse, si sa mort nous rendoit ce service,
De nous en découvrir le funeste artifice!
Allons-y de ce pas, et ne consumons plus
De temps ni de discours en débats superflus. 1160
SCÈNE IV.
ÆGÉE, en prison[1133].
Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour[1134]
Les sceptres n'ont été capables,
Redoublez puissamment votre mortel effroi, 1165
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi.
Le triste bonheur où j'aspire!
Je ne veux que hâter ma mort, 1170
Et n'accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix;
Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie:
Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie, 1175
C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135].
Malheureux prince, on te méprise[1136]
Quand tu t'arrêtes à servir:
Si tu t'efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise. 1180
Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat
D'un éternel affront vont souiller ta mémoire:
L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire;
L'autre va te coûter ta vie et ton État[1137].
Destin, qui punis mon audace, 1185
Tu n'as que de justes rigueurs;
Et s'il est d'assez tendres coeurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme[1138], 1190
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié.
Cruel auteur de ma misère,
Peste des coeurs, tyran des rois,
Dont les impérieuses lois 1195
N'épargnent pas même ta mère,
Amour, contre Jason tourne ton trait fatal;
Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance:
Atterre son orgueil, et montre ta puissance
A perdre également l'un et l'autre rival. 1200
Qu'une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau;
Que sans cesse un objet nouveau
S'empare de sa fantaisie;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi; 1205
Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée;
Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi!
SCÈNE V.
ÆGÉE, MÉDÉE[1139].
ÆGÉE.
Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière? 1210
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas,
L'heure, le lieu, le genre; et si ton coeur sensible
A la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d'un généreux effort 1215
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.
MÉDÉE.
Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince;
Ne pensez qu'à revoir votre chère province.
(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre
aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers,
qui tombent[1140].)
Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141].
Cessez, indignes fers, de captiver un roi: 1220
Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque?
Et vous, reconnoissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindroit votre supplice à mon bannissement:
Avec la liberté reprenez le courage. 1225
ÆGÉE.
Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage.
Princesse, de qui l'art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux,
Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes:
Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142]. 1230
Si votre heureux secours me tire de danger[1143],
Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons, 1235
Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144],
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison. 1240
MÉDÉE.
Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte;
Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte:
Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain,
D'un reproche éternel diffameroit ma main.
En est-il, après tout, aucun qui ne me cède? 1245
Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide?
Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis;
L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine:
C'est demain, que mon art fait triompher ma haine; 1250
Demain je suis Médée, et je tire raison
De mon bannissement et de votre prison.
ÆGÉE.
Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance
Empêche les devoirs de ma reconnoissance[1145]?
Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous? 1255
Et vous serai-je ingrat autant que votre époux?
MÉDÉE.
Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite,
C'est de trouver chez vous une sûre retraite[1146],
Où de mes ennemis menaces ni présents
Ne puissent plus troubler le repos de mes ans; 1260
Non pas que je les craigne: eux et toute la terre
A leur confusion me livreroient la guerre;
Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir
Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir.
ÆGÉE.
L'honneur de recevoir une si grande hôtesse 1265
De mes malheurs passés efface la tristesse.
Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois,
Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois:
Si mes ans ne vous font mépriser ma personne,
Vous y partagerez mon lit et ma couronne; 1270
Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir,
Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir.
Allons, Madame, allons; et par votre conduite
Faites la sûreté que demande ma fuite.
MÉDÉE.
Ma vengeance n'auroit qu'un succès imparfait: 1275
Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet;
Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle.
Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle;
Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147].
Pour votre sûreté conservez cet anneau[1148]: 1280
Sa secrète vertu, qui vous fait invisible,
Rendra votre départ de tous côtés paisible.
Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit
De votre délivrance auroit bientôt produit,
Un fantôme pareil et de taille et de face, 1285
Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
Partez sans plus tarder, prince chéri des Dieux,
Et quittez pour jamais ces détestables lieux.
ÆGÉE.
J'obéis sans réplique, et je pars sans remise.
Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise 1290
Combler nos ennemis d'un mortel désespoir,
Et me donner bientôt le bien de vous revoir[1149].
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1106] Les mots: _dans sa grotte magique_, ne se trouvent pas
dans l'édition de 1639.
[1107] Ce jeu de scène manque aussi dans l'édition de 1639.
[1108] L'édition de 1682 a seule ici _clameurs_, au lieu de
_charmes_. C'est sans doute encore une erreur typographique.
[1109] _Var._ Sur ce présent fatal ont déchargé leurs pestes.
(1639-57)
[1110] Par une erreur générale et difficile à expliquer, toutes
les éditions, excepté celles de 1639-48 et de 1657, portent:
«Vois mille _autre_ venins.»
[1111] _Vectoris istic perfidi sanguis inest
Quem Nessus exspirans dedit._
(Sénèque, _Médée_, vers 775, 776.)
[1112] Aujourd'hui, la première syllabe de ce mot est aspirée.
[1113] _Reliquit istas invio plumas specu
Harpyia, dum Zeten fugit._
(Sénèque, _Médée_, vers 781, 782.)
[1114] _Piæ sororis, impiæ matris facem
Ultricis Altlææ vides._
(_Ibidem_, vers 779, 780.)
[1115] _Dedit et tenui sulfure tectos
Mulciter ignes; et vivacis
Fulgura flammæ de cognato
Phaethonte tuli_. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
_Habeo flammas usto tauri
Gutture raptas._
(_Ibidem_, vers 824-830.)
[1116] _Déceptif_, trompeur.
[1117] _Var._ Les traîtres apprendront à se jouer à moi.
Mais d'où provient ce bruit dans le palais du Roi? (1639-57)
[1118] _Var._ Ce généreux vieillard, indigné que ses feux
Près de votre rivale aient perdu tant de voeux. (1639-57)
[1119] _Var._ Le suit dans ce dessein; Créuse en est saisie.
(1639-57)
[1120] _Var._ J'en devine la fin, mon traître l'a sauvée.
(1639-60)
[1121] _Var._ Vois-tu pas qu'en l'ouvrant je m'ouvre une
retraite. (1639-60)
[1122] _Var._ Et que brisant ses fers, cette obligation
Engage sa couronne à ma protection. (1639-57)
[1123] _Var._ C'est vous dont le courage, et la force, et
l'adresse. (1639-57)
[1124] _Var._ Et vous voyant faucher ces têtes criminelles,
[J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles.]
Qui pourroit reculer en combattant sous vous,
Et qui n'auroit du coeur à seconder vos coups? (1639-57)
[1125] MEDEA. _Quæ fraus timeri tempore exiguo potest?_
CREON. _Nullum ad nocendum tempus angustum est malis._
(Sénèque, _Médée_, vers 291, 292.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 359, 360.
[1126] Voyez tome I, p. 205, note 3.
[1127] _Var._ Que font nos amoureux, Cléone? CLÉONE. La princesse,
Sire, auprès de Jason reprend son allégresse. (1639-57)
[1128] Il y a _ces_, au lieu de _ses_, dans l'édition de 1682.
[1129] Voyez la _Médée_ de Sénèque, vers 570-572 et 843-847.
[1130] C'est une imitation de ce passage bien connu, de Virgile
(_Énéide_, livre I, vers 49):
.... _Timeo Danaos, et dona ferentes._
[1131] _Var._ Nous peuvent-ils laisser quelques sortes
d'ombrages? (1648)
[1132] _Var._ Sire, renvoyez-lui ce don pernicieux. (1639-57)
[1133] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)--Au-dessous
du nom du personnage, on lit en titre, dans les éditions de
1639-57: STANCES.