[943] _Var._ Alors, sans mon amour, qu'étoit votre vaillance?

(1639-57)

[944] _Var._ Et que pouvois-je mieux que lui faire la cour,

Et relever mon sort sur les ailes d'Amour? (1639)

[945] _Var._ Son trépas seul me force à cet éloignement.

(1639-57)

[946] _Var._ Du vieux tyran Pélie elle gagne les filles.

(1639-57)

[947] _Var._ Médée, après ce coup d'une si belle amorce (1652-57)

[948] _Quid referum Peliæ natus, pietate nocentes?_

(Ovide, _Héroides_, XII, vers 129.)

--Voyez la note 948.

[949] _Var._ Et leur amour crédule, à grands coups de couteau,

Prodigue ce vieux sang, qui fait place au nouveau. (1639-57)

[950] _Var._ Et refusant ses yeux à conduire sa main,

N'ose voir les effets de son pieux dessein. (1639-57)

[951] _His, ut quæque pia est, hortatibus impia prima est,

Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus

Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt,

Cæcaque dant sævis aversæ vulnera dextris._

(Ovide, _Métamorphoses_, livre VII, vers 339-342.

--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 484, 485; et celle de Sénèque,

vers 475, 476.

[952] _Var._ L'épouvante les prend, et Médée s'enfuit. (1639-57)

[953] _Var._ L'un et l'autre pourtant de honte dissimule.

(1639-57)

[954] _Var._ La paix s'en alloit faire aux dépens de ma tête.

(1639-57)

[955] _Var._ Ce mépris insolent des offres d'un grand roi.

(1639-68)

[956] _Var._ Livroit aux mains d'Acaste et ma Médée et moi.

(1639-57)

[957] _Var._ C'est toujours vers Médée un peu d'ingratitude.

(1639-57)

[958] On lit dans l'édition de 1639: JASON, _seul_, et il n'y a

point de distinction de scène.

[959] _Var._ Jamais un trouble égal ne confondit mon âme.

(1639-60)

[960] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.

[961] _Var._ J'en fais un ennemi, si je garde ma foi:

J'ai regret à Médée, et j'adore Créuse. (1639-57)

[962] L'édition de 1682 porte par erreur:

Je vois mon crime en l'une, et l'autre mon excuse.

[963] _Var._ Mais la voici qui vient: l'éclat d'un tel visage.

(1639-57)

[964] _Var._ Que vos dévotions d'une longue souffrance

Gênent un pauvre amant qui meurt en votre absence! (1639)

[965] _Var._ Je n'avois pourtant rien à demander aux Dieux. (1639-57)

_Var._ A nos Dieux toutefois je n'ai rien demandé:

En me donnant Jason, ils m'ont tout accordé. (1660-64)

[966] _Var._ Employez-vous pour eux, faites envers un père.

(1639-60)

[967] _Var._ J'avois déjà pitié de leur tendre innocence. (1639-68)

--Toutes les éditions, hormis celle de 1682, donnent, comme on le voit,

_pitié_, au lieu de _parlé_; mais cette dernière leçon a été conservée

par Thomas Corneille dans l'impression de 1692.

[968] Racine, dit Voltaire, a imité ce vers dans _Phèdre_ (acte

III, scène II):

Déesse, venge-toi; nos causes sont pareilles.

La conformité des deux passages est-elle vraiment assez grande

pour que l'on puisse parler d'imitation?

[969] _Var._ Et vous, troupe savante en mille barbaries.

(1639-57)

[970] _Var._ Noires soeurs, si jamais notre commerce étroit.

(1639-57)

[971] Il y a _serments_, pour _serpents_, dans l'édition de 1682;

Thomas Corneille a corrigé en 1692 cette faute d'impression, qui

n'existait point dans les éditions précédentes. Voyez tome I,

_Avertissement_, p. VI.

[972] _Var._ Et m'apportez du fond des antres de Mégère.

(1639-57)

[973] _Var._ Banni de tous côtés, sans biens et sans appui.

(1639-60)

[974] _Dii conjugales....

. . . . . . . . . . quosque juravit mihi

Deos Jason, quosque Medeæ magis

Fas est precari, noctis æternæ chaos,

Aversa superis regna, manesque impios

. . . . . . . . voce non fausta precor:

Nunc, nunc adeste, sceleris ultrices Deæ,

Crinem solutis squalidæ serpentibus,

Atram cruentis manibus amplexæ facem,

Adeste: thalamis horridæ quondam meis

Quales stetistis. Conjugi letum novæ,

Letumque socero et regiæ stirpi date;

Mihi pejus aliquid, quod precer sponso malum:

Vivat; per urbes erret ignotas egens,

Exsul, pavens, invisus, incerti laris:

Me conjugem optet...._

(Sénèque, _Médée_, vers 1-22.)

[975] _Var._ Lui font-ils présumer que ma puissance usée. (1639)

[976] _Hæc virgo feci: gravior exsurgat dolor;

Majora jam me scelera post partus decent.

Accingere ira, teque in exitium para

Furore toto: paria narrentur tua

Repudia thalamis. Quo virum linquis modo?

Hoc quo secuta es: rumpe jam segnes moras;

Quæ scelere parta est, scelere linquenda est domus._

(Sénèque, _Médée_, vers 49-55.)

--Voyez aussi vers 904 et suivants:

. . . . _Prolusit dolor

Per ista noster, etc._

[977] . . . . . . . _Spectat hoc nostri sator

Sol generis! et spectatur, et curru insidens

Per solita puri spatia decurrit poli?

Non redit in ortus, et remetitur diem?

Da, da per auras curribus patriis vehi:

Committe habenas, genitor, et flagrantibus

Ignifera loris tribue moderari juga.

Gemino Corinthos littori opponens moras,

Cremata flammis maria committet duo._

(Sénèque, _Médée_, vers 28-36.)

[978] _Var._ Corinthe consommée affranchira le reste. (1639)

_Var._ Corinthe consumée affranchira le reste. (1644-57)

[979] _Var._ Mon erreur volontaire ajustée à mes voeux

Arrêtera sur elle un déluge de feux. (1639-57)

[980] _Var._ Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre,

Et brûler son pays, si bien qu'à l'avenir

L'isthme n'empêche plus les deux mers de s'unir. (1639-57)

[981] _Var._ Et de n'empêcher plus les deux mers de s'unir.

(1660)

[982] L'édition de 1682 porte, par une erreur évidente: «d'une

haine continue.»

[983] _Var._ Pour mieux prendre à son point le temps de sa

vengeance[983-a]. (1648-63)

[983-a] _Pour_ est corrigé en _peut_ dans l'_errata_ de l'édition

de 1663.

[984] _Appas_, appât. Voyez tome I, p. 148, note 3.

[985] On lit _en des moindres malheurs_ dans l'édition de 1682,

mais c'est probablement une faute d'impression.

[986] _Var._ Et n'a point où cacher de si grandes douleurs.

(1639-64)

[987] _Var._ Et m'offrir pour servante à son nouvel amour?

(1639-57)

[988] _Var._ Et songez qu'à grand'peine un esprit plus remis.

(1639-57)

[989] NUTRIX. _Sile, obsecro, questusque secreto abditos

Manda dolori. Gravia quisquis vulnera

Patiente et æquo mutus animo pertulit,

Referre potuit; ira quæ tegitur nocet;

Professa perdunt odia vindictæ locum._

MEDEA. _Levis est dolor qui capere consilium potest

Et clepere sese: magna non latitant mala.

Libet ire contra._ NUTRIX. _Siste furialem impetum

Alumna: vix te tacita defendit quies._

MEDEA. _Fortuna fortes metuit, ignavos premit._

NUTRIX. _Tunc est probanda si locum virtus habet._

MEDEA. _Nunquam potest non esse virtuti locus._

(Sénèque, _Médée_, vers 150-161.)

[990] NUTRIX. _Abiere Colchi; conjugis nulla est fides,

Nihilque superest opibus e tantis tibi._

MEDEA. _Medea superest: hic mare et terras vides,

Ferrumque, et ignes, et Deos, et fulmina._

(_Ibidem_, vers 164-167.)

[991] _Var._ Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux.

(1639-68)

[992] _Var._ N'eût point de nos amours étouffé le flambeau.

(1639-57)

[993] NUTRIX. _Rex est timendus._ MEDEA. _Rex meus fuerat pater._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . NUTRIX. _Profuge._ MEDEA. _Poenituit fugæ.

Medea fugiam?_ . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . _Fugiam; at ulciscar prius._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Fortuna opes auferre, non animum potest._

(Sénèque, _Médée_, vers 168-176.)

[994] Le mot _seule_ manque dans l'édition de 1639.

[995] _Var._ Madame.... Elle s'enfuit au lieu de m'écouter.

(1639-57)

[996] _Var._ Elle court à sa perte, et sa brutale envie.

(1639-57)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉDÉE, NÉRINE.

NÉRINE.

Bien qu'un péril certain suive votre entreprise,

Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise: 350

Employez mon service aux flammes, au poison,

Je ne refuse rien; mais épargnez Jason.

Votre aveugle vengeance une fois assouvie,

Le regret de sa mort vous coûteroit la vie;

Et les coups violents d'un rigoureux ennui.... 355

MÉDÉE.

Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui:

Ma fureur jusque-là n'oseroit me séduire;

Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire;

Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur[997]

Soutient son intérêt au milieu de mon coeur. 360

Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme

Quelques restes secrets d'une si belle flamme;

Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi[998],

Qui l'arrache[999] à Médée en dépit de sa foi.

Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure; 365

Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure:

Qu'il vive cependant, et jouisse du jour

Que lui conserve encor mon immuable amour.

Créon seul et sa fille ont fait la perfidie[1000];

Eux seuls termineront toute la tragédie: 370

Leur perte achèvera cette fatale paix.

NÉRINE.

Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001].

SCÈNE II.

CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, SOLDATS.

CRÉON.

Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence

Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence?

Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement? 375

Fais-tu si peu de cas de mon commandement?

Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace!

Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace.

Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi[1002].

Va, purge mes États d'un monstre tel que toi: 380

Délivre mes sujets et moi-même de crainte[1003].

MÉDÉE.

De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte

Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]?

CRÉON.

Ah! l'innocence même, et la même candeur[1005]!

Médée est un miroir de vertu signalée: 385

Quelle inhumanité de l'avoir exilée!

Barbare, as-tu sitôt oublié tant d'horreurs?

Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006],

Et de tant de pays nomme quelque contrée

Dont tes méchancetés te permettent l'entrée[1007]. 390

Toute la Thessalie en armes te poursuit;

Ton père te déteste, et l'univers te fuit:

Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,

Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines?

Va pratiquer ailleurs tes noires actions; 395

J'ai racheté la paix à ces conditions.

MÉDÉE.

Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée,

Pour m'arracher mon bien vous avez complotée!

Paix dont le déshonneur vous[1008] demeure éternel!

Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, 400

Son crime eût-il cent fois mérité le supplice[1009],

D'un juste châtiment il fait une injustice.

CRÉON.

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité:

Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]?

MÉDÉE.

Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte 405

L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte?

Car comment voulez-vous que je nomme un dessein

Au-dessus de sa force et du pouvoir humain?

Apprenez quelle étoit cette illustre conquête,

Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. 410

Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]:

Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux,

Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine

Un long embrasement dessus toute la plaine.

Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards: 415

Il falloit labourer les tristes champs de Mars,

Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre,

Dont la stérilité, fertile pour la guerre,

Produisoit à l'instant des escadrons armés

Contre la même main qui les avoit semés[1012]. 420

Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite,

La toison n'étoit pas au bout de leur défaite:

Un dragon, enivré des plus mortels poisons

Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons,

Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013], 425

La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée;

Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil,

Ne virent abaisser sa paupière au sommeil:

Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes

Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes. 430

Si lors à mon devoir mon desir limité[1014]

Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015],

Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes,

Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes?

Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, 435

Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi.

Je ne me repens point d'avoir par mon adresse

Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce:

Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor,

Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, 440

Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie;

Je vous les verrai tous posséder sans envie:

Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous;

Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux.

Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle: 445

Il est mon crime seul, si je suis criminelle;

Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait:

Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017].

Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime,

Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]? 450

CRÉON.

Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE.

Le retour m'y plaira.

Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]:

Je suis prête à partir sous la même conduite

Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.

O d'un injuste affront les coups les plus cruels! 455

Vous faites différence entre deux criminels[1020]!

Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices

L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!

CRÉON.

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.

Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien[1021]: 460

Le séparant de toi, sa défense est facile[1022];

Jamais il n'a trahi son père ni sa ville;

Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains;

Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins[1023];

Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme. 465

Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme,

Rends-lui son innocence en l'éloignant de nous[1024];

Porte en d'autres climats ton insolent courroux,

Tes herbes, tes poisons[1025], ton coeur impitoyable,

Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026]. 470

MÉDÉE.

Peignez mes actions plus noires que la nuit;

Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit:

Ce fut en sa faveur que ma savante audace[1027]

Immola son tyran par les mains de sa race;

Joignez-y mon pays et mon frère: il suffit 475

Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit[1028].

Mais vous les[1029] saviez tous quand vous m'avez reçue;

Votre simplicité n'a point été déçue:

En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis

Un rempart assuré contre mes ennemis[1030]? 480

Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie[1031],

Soulevoit contre moi toute la Thessalie,

Quand votre coeur, sensible à la compassion,

Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.

Si l'on me peut depuis imputer quelque crime, 485

C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime:

Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi?

Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici[1032].

CRÉON.

Je ne veux plus ici d'une telle innocence,

Ni souffrir en ma cour ta fatale présence. 490

Va....

MÉDÉE.

Dieux justes, vengeurs....

CRÉON.

Va, dis-je, en d'autres lieux

Par tes cris importuns solliciter les Dieux.

Laisse-nous tes enfants: je serois trop sévère,

Si je les punissois des crimes de leur mère[1033];

Et bien que je le pusse avec juste raison, 495

Ma fille les demande en faveur de Jason.

MÉDÉE.

Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même,

Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime!

Si Jason et Créuse ainsi l'ont ordonné[1034],

Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné. 500

CRÉON.

Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite;

Prépare ton départ, et pense à ta retraite.

Pour en délibérer, et choisir le quartier,

De grâce ma bonté te donne un jour entier[1035].

MÉDÉE.

Quelle grâce[1036]!

CRÉON.

Soldats, remettez-la chez elle; 505

Sa contestation deviendroit éternelle[1037].

(Médée rentre et Créon continue[1038].)

Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien

Accompagnoit l'orgueil d'un si long entretien!

A-t-elle rien fléchi de son humeur altière?

A-t-elle pu descendre à la moindre prière? 510

Et le sacré respect de ma condition

En a-t-il arraché quelque soumission[1039]?

SCÈNE III.

CRÉON, JASON, CRÉUSE, CLÉONE, SOLDATS.

CRÉON.

Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres[1040],

Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres.

Nous n'avons désormais que craindre de sa part: 515

Acaste est satisfait d'un si proche départ;

Et si tu peux calmer le courage d'Ægée,

Qui voit par notre choix son ardeur négligée,

Fais état que demain nous assure à jamais

Et dedans et dehors une profonde paix. 520

CRÉUSE.

Je ne crois pas, Seigneur, que ce vieux roi d'Athènes[1041],

Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines,

Mêle tant de foiblesse à son ressentiment,

Que son premier courroux se dissipe aisément[1042].

J'espère toutefois qu'avec un peu d'adresse 525

Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse

Dont l'âge peu sortable[1043] et l'inclination

Répondoient assez mal à son affection.

JASON.

Il doit vous témoigner par son obéissance

Combien sur son esprit vous avez de puissance; 530

Et s'il s'obstine à suivre un injuste courroux[1044],

Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups;

Et nos préparatifs contre la Thessalie

Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie[1045].

CRÉON.

Nous n'en viendrons pas là: regarde seulement 535

A le payer d'estime et de remercîment.

Je voudrois pour tout autre un peu de raillerie:

Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie;

Mais le trône soutient la majesté des rois[1046]

Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois. 540

On doit toujours respect au sceptre, à la couronne.

Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne;

Je saurai l'apaiser avec facilité,

Si tu ne te défends qu'avec civilité.

SCÈNE IV.

JASON, CRÉUSE, CLÉONE.

JASON.

Que ne vous dois-je point pour cette préférence, 545

Où mes desirs n'osoient porter mon espérance!

C'est bien me témoigner un amour infini,

De mépriser un roi pour un pauvre banni!

A toutes ses grandeurs préférer ma misère,

Tourner en ma faveur les volontés d'un père, 550

Garantir mes enfants d'un exil rigoureux!

CRÉUSE.

Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux?

La fortune a montré dedans votre naissance

Un trait de son envie, ou de son impuissance;

Elle devoit un sceptre au sang dont vous naissez? 555

Et sans lui vos vertus le méritoient assez.

L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice,

Supplée à son défaut, ou punit sa malice,

Et vous dorme, au plus fort de vos adversités,

Le sceptre que j'attends, et que vous méritez. 560

La gloire m'en demeure; et les races futures

Comptant notre hyménée entre vos aventures,

Vanteront à jamais mon amour généreux,

Qui d'un si grand héros rompt le sort malheureux.

Après tout, cependant, riez de ma foiblesse: 565

Prête de posséder le phénix de la Grèce,

La fleur de nos guerriers, le sang de tant de Dieux,

La robe de Médée a donné dans mes yeux.

Mon caprice, à son lustre attachant mon envie,

Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie: 570

C'est ce qu'ont prétendu mes desseins relevés,

Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés.

JASON.

Que ce prix est léger pour un si bon office!

Il y faut toutefois employer l'artifice:

Ma jalouse en fureur n'est pas femme à souffrir 575

Que ma main l'en dépouille afin de vous l'offrir[1047];

Des trésors dont son père épuise la Scythie,

C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie.

CRÉUSE.

Qu'elle a fait un beau choix! jamais éclat pareil

Ne sema dans la nuit les clartés du soleil; 580

Les perles avec l'or confusément mêlées,

Mille pierres de prix sur ses bords étalées,

D'un mélange divin éblouissent les yeux;

Jamais rien d'approchant ne se fit en ces[1048] lieux.

Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée, 585

Je ne fis plus d'état de la toison dorée;

Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux,

J'en eus presques envie aussitôt que de vous.

Pour apaiser Médée et réparer sa perte,

L'épargne de mon père entièrement ouverte 590

Lui met à l'abandon tous les trésors du Roi,

Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.

JASON.

N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise.

Je vais chercher Nérine, et par son entremise

Obtenir de Médée avec dextérité 595

Ce que refuseroit son courage irrité.

Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches[1049];

J'aurois peine à souffrir l'orgueil de ses reproches;

Et je me connois mal, ou dans notre entretien

Son courroux s'allumant allumeroit le mien. 600

Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage,

Jusques à supporter sans réplique un outrage;

Et ce seroient pour moi d'éternels déplaisirs[1050]

De reculer par là l'effet de vos desirs.

Mais, sans plus de discours, d'une maison voisine 605

Je vais prendre le temps que sortira Nérine.

Souffrez, pour avancer votre contentement,

Que malgré mon amour je vous quitte un moment[1051].

CLÉONE.

Madame, j'aperçois venir le roi d'Athènes.

CRÉUSE.

Allez donc, votre vue augmenteroit[1052] ses peines. 610

CLÉONE.

Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter.

CRÉUSE.

Ma bouche accortement saura s'en acquitter.

SCÈNE V.

ÆGÉE[1053], CRÉUSE, CLÉONE.

ÆGÉE.

Sur un bruit qui m'étonne et que je ne puis croire,

Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,

Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 615

Par un honteux hymen, de l'arrêt de ma mort[1054].

Votre peuple en frémit, votre cour en murmure;

Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure

Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois,

Lui donne à l'avenir des princes et des lois; 620

Il ne peut endurer que l'horreur de la Grèce

Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse,

Et qu'il faille ajouter[1055] à vos titres d'honneur:

«Femme d'un assassin et d'un empoisonneur.»

CRÉUSE.

Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme, 625

Et ne le chargez point des crimes de sa femme.

J'épouse un malheureux, et mon père y consent,

Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent:

Non pas que je ne faille en cette préférence;

De votre rang au sien je sais la différence. 630

Mais si vous connoissez l'amour et ses ardeurs,

Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs:

Avouez que son feu n'en veut qu'à la personne,

Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne.

Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer 635

Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer[1056];

Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes

Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes.

Ainsi nous avons vu le souverain des Dieux,

Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux; 640

Vénus quitter son Mars et négliger sa prise,

Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise;

Et c'est peut-être encore avec moins de raison

Que bien que vous m'aimiez, je me donne à Jason[1057].

D'abord dans mon esprit vous eûtes ce partage: 645

Je vous estimai plus, et l'aimai davantage.

ÆGÉE.

Gardez ces compliments pour de moins enflammés,

Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez.

Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire?

Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire? 650

N'accusez point l'amour ni son aveuglement:

Quand on connoît sa faute, on manque doublement[1058].

CRÉUSE.

Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059],

Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060].

L'amour de mon pays et le bien de l'État 655

Me défendoient l'hymen d'un si grand potentat.

Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces,

Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes.

Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil:

Que me sert son éclat? et que me donne-t-il? 660

M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine?

Et sans le posséder ne me vois-je pas reine[1061]?

Grâces aux immortels, dans ma condition

J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition:

Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre;

Je perdrois ma couronne en acceptant la vôtre.

Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,

Et d'un prince éloigné rejetteroit la loi.

Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge,

Dont ma seule présence adoucit le veuvage, 670

Ne sauroit se résoudre à séparer de lui

De ses débiles ans l'espérance et l'appui,

Et vous reconnoîtrez que je ne vous préfère

Que le bien de l'État, mon pays et mon père[1062].

Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux; 675

Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous,

Afin de redonner le repos à votre âme,

Souffrez que je vous quitte.

ÆGÉE, seul.

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 20 / 30 段