pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit[929], et
j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à
imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et
éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que
s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter,
il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre:
c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux,
depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il
n'avoit rien appris de ce qui s'étoit passé dans la Grèce, que la mer
en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que
d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des
gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui
les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand
il y a matière de confidence.
Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut
considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important
dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail
de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en
apprendre l'événement en un mot: c'est ce que fait voir ici Médée,
qui ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée
prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait.
Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopatre
dans _la Mort de Pompée_, pour qui elle ne s'intéresse que par un
sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les
particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon,
même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.
Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut
très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui
qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne
va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence
que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop
violente, pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se
propose.
J'oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle
désagréable, que je conseillerois d'éviter: ces grilles qui éloignent
l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de
sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante.
Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter
prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs;
mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui
les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme
dans _Polyeucte_ et dans _Héraclius_. J'ai voulu rendre visible ici
l'obligation qu'Ægée avoit à Médée; mais cela se fût mieux fait par un
récit.
Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers
Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est
une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de
Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire
parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils
ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'âme pour leur
donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a
obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin
qu'il n'eût à parler qu'à Créuse, et à faire mourir cette princesse
avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère
n'aye plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on auroit eu lieu de
trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si
grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.
J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font
périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j'ai mis leurs
personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants
m'étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela
n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le
vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants
importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne
font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir
mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de
son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance
après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et
qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de
tout ce qu'elle leur fait souffrir.
Quant au style, il est fort inégal en ce poëme; et ce que j'y ai mêlé
du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est
point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au
lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen
d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si
visible dans le _Pompée_, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois
pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de
son secours.
FOOTNOTES:
[924] VAR. (édit. de 1660-1668): sur son théâtre.
[925] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ses enchantements.
[926] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ce n'est pas elle.
[927] Voici de quelle nature est le service dont il s'agit. Égée
vient de consulter l'oracle d'Apollon pour savoir si sa femme,
longtemps stérile, lui donnera enfin des enfants. «Tu ne sais
pas, lui dit Médée, quelle heureuse rencontre tu as faite en moi:
je ferai cesser ta privation d'enfants, et grâce à moi, tu
deviendras père d'une nombreuse postérité; je connais des secrets
qui ont cette vertu.» (Euripide, _Médée_, vers 712-714.)
[928] VAR. (édit. de 1660): auroit demeuré.
[929] Dans le _Discours de l'utilité et des parties du poëme
dramatique_, tome I, p. 46.
[930] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et c'est assez.
[931] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui tous ont.
ACTEURS.
CRÉON, roi de Corinthe.
ÆGÉE, roi d'Athènes.
JASON, mari de Médée.
POLLUX, argonaute, ami de Jason.
CRÉUSE, fille de Créon.
MÉDÉE, femme de Jason.
CLÉONE, gouvernante de Créuse.
NÉRINE, suivante de Médée.
THEUDAS, domestique de Créon.
TROUPE DES GARDES DE CRÉON.
La scène est à Corinthe.
MÉDÉE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
POLLUX, JASON.
POLLUX.
Que je sens à la fois de surprise et de joie!
Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932],
Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason?
JASON.
Vous n'y pouviez venir en meilleure saison;
Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée, 5
Préparez-vous à voir mon second hyménée[933].
POLLUX.
Quoi! Médée est donc morte, ami?
JASON.
Non, elle vit;
Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934].
POLLUX.
Dieux! et que fera-t-elle?
JASON.
Et que fit Hypsipyle[935],
Que pousser les éclats d'un courroux inutile[936]? 10
Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
Elle me souhaita mille et mille malheurs,
Dit que j'étois sans foi, sans coeur, sans conscience[937],
Et lasse de le dire, elle prit patience.
Médée en son malheur en pourra faire autant: 15
Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant;
Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse
Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.
POLLUX.
Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]?
Je l'aurois deviné sans l'entendre nommer[939]. 20
Jason ne fit jamais de communes maîtresses;
Il est né seulement pour charmer les princesses,
Et haïroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940]
Rangé de moindres coeurs que des filles de roi.
Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée, 25
Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée,
Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941],
Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.
JASON.
Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires:
J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; 30
Et sous quelque climat que me jette le sort[942],
Par maxime d'État je me fais cet effort.
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville,
Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle?
Et depuis à Colchos, que fit votre Jason, 35
Que cajoler Médée, et gagner la toison?
Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance[943]?
Eût-elle du dragon trompé la vigilance?
Ce peuple que la terre enfantoit tout armé,
Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé? 40
Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie,
Créuse est le sujet de mon idolâtrie;
Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour[944],
De relever mon sort sur les ailes d'Amour.
POLLUX.
Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie.... 45
JASON.
Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie.
POLLUX.
Il est mort!
JASON.
Écoutez, et vous saurez comment
Son trépas seul m'oblige à cet éloignement[945].
Après six ans passés, depuis notre voyage,
Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage, 50
Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié,
Je conjurai Médée, au nom de l'amitié....
POLLUX.
J'ai su comme son art, forçant les destinées,
Lui rendit la vigueur de ses jeunes années:
Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris, 55
D'où soudain un voyage en Asie entrepris
Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune,
Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune;
Je n'en fais qu'arriver.
JASON.
Apprenez donc de moi
Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. 60
Malgré l'aversion d'entre nos deux familles,
De mon tyran Pélie elle gagne les filles[946],
Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus,
Que ces foibles esprits sont aisément déçus.
Elle fait amitié, leur promet des merveilles, 65
Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles;
Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
Leur étale surtout mon père rajeuni.
Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues,
Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, 70
Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur.
Les soeurs crient miracle, et chacune ravie
Conçoit pour son vieux père une pareille envie,
Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient; 75
Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient:
Médée, après le coup d'une si belle amorce[947],
Prépare de l'eau pure et des herbes sans force,
Redouble le sommeil des gardes et du Roi:
La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. 80
A force de pitié ces filles inhumaines[948]
De leur père endormi vont épuiser les veines:
Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau[949],
Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau;
Le coup le plus mortel s'impute à grand service; 85
On nomme piété ce cruel sacrifice,
Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras
Croiroit commettre un crime à n'en commettre pas.
Médée est éloquente à leur donner courage:
Chacune toutefois tourne ailleurs son visage; 90
Une secrète horreur condamne leur dessein[950],
Et refuse leurs yeux à conduire leur main[951].
POLLUX.
A me représenter ce tragique spectacle,
Qui fait un parricide et promet un miracle,
J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir 95
Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir.
JASON.
Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse.
Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse;
L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit[952].
Le jour découvre à tous les crimes de la nuit; 100
Et pour vous épargner un discours inutile,
Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
Nomme Jason l'auteur de cette trahison,
Et pour venger son père, assiége ma maison.
Mais j'étois déjà loin, aussi bien que Médée; 105
Et ma famille enfin à Corinthe abordée,
Nous saluons Créon, dont la bénignité
Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté.
Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire
M'acquiert les volontés de la fille et du père; 110
Si bien que de tous deux également chéri,
L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari.
D'un rival couronné les grandeurs souveraines,
La majesté d'Ægée, et le sceptre d'Athènes,
N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, 115
Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi.
Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953];
Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle,
Du devoir conjugal je combats mon amour,
Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. 120
Acaste cependant menace d'une guerre
Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre;
Puis, changeant tout à coup ses résolutions,
Il propose la paix sous des conditions.
Il demande d'abord et Jason et Médée: 125
On lui refuse l'un, et l'autre est accordée;
Je l'empêche, on débat, et je fais tellement,
Qu'enfin il se réduit à son bannissement.
De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse;
Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse. 130
Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité
Qui commettoit ma vie avec ma loyauté?
Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête,
La paix alloit se faire aux dépens de ma tête[954];
Le mépris insolent des offres d'un grand roi[955] 135
Aux mains d'un ennemi livroit Médée et moi[956].
Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père:
L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère;
Ma perte étoit la leur; et cet hymen nouveau
Avec Médée et moi les tire du tombeau: 140
Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.
POLLUX.
Bien que de tous côtés l'affaire résolue
Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami,
Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi.
Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude, 145
C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude[957]:
Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé.
Il faut craindre après tout son courage offensé;
Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.
JASON.
Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes; 150
Mais son bannissement nous en va garantir.
POLLUX.
Gardez d'avoir sujet de vous en repentir.
JASON.
Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite.
POLLUX.
La termine le ciel comme je le souhaite!
Permettez cependant qu'afin de m'acquitter 155
J'aille trouver le Roi pour l'en féliciter.
JASON.
Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse,
Qui va sortir du temple.
POLLUX.
Adieu: l'amour vous presse,
Et je serois marri qu'un soin officieux
Vous fît perdre pour moi des temps si précieux. 160
SCÈNE II.
JASON[958].
Depuis que mon esprit est capable de flamme,
Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme[959]:
Mon coeur, qui se partage en deux affections,
Se laisse déchirer à mille passions.
Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte 165
Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]:
Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi
Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]:
Je regrette Médée, et j'adore Créuse;
Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962];
Et dessus mon regret mes desirs triomphants
Ont encor le secours du soin de mes enfants.
Mais la princesse vient: l'éclat d'un tel visage[963]
Du plus constant du monde attireroit l'hommage,
Et semble reprocher à ma fidélité 175
D'avoir osé tenir contre tant de beauté.
SCÈNE III.
JASON, CRÉUSE, CLÉONE.
JASON.
Que votre zèle est long, et que d'impatience[964]
Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence!
CRÉUSE.
Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux[965]:
Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux. 180
JASON.
Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière
Que ma flamme tiendroit à faveur singulière?
Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits
Que d'un premier hymen la couche m'a produits;
Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père[966] 185
Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère:
C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux,
Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux.
CRÉUSE.
J'avois déjà parlé de leur tendre innocence[967],
Et vous y servirai de toute ma puissance, 190
Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point
Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.
JASON.
Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose.
CRÉUSE.
Si je puis sur mon père obtenir quelque chose,
Vous le saurez après: je ne veux rien pour rien. 195
CLÉONE.
Vous pourrez au palais suivre cet entretien.
On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue:
Vos présences rendroient sa douleur plus émue;
Et vous seriez marris que cet esprit jaloux
Mêlât son amertume à des plaisirs si doux. 200
SCÈNE IV.
MÉDÉE.
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée,
Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure, 205
Et m'aidez à venger cette commune injure[968]:
S'il me peut aujourd'hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries[969],
Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, 210
Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit[970]
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971],
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers: 215
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers;
Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972]
La mort de ma rivale, et celle de son père;
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux: 220
Qu'il coure vagabond de province en province,
Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973],
Accablé de frayeur, de misère, d'ennui,
Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; 225
Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau[974].
Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? 230
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits?
M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose?
Quoi! mon père trahi, les éléments forcés, 235
D'un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée?
Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975],
Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? 240
Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine; et je veux pour le moins
Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, 245
S'égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; 250
Des crimes si légers furent mes coups d'essai:
Il faut bien autrement montrer ce que je sai;
Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976].
Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, 255
Quels Dieux me fourniront des secours assez grands?
Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite:
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, 260
Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977],
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place;
Accorde cette grâce à mon desir bouillant;
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant;
Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste: 265
Corinthe consumé garantira le reste[978];
De mon juste courroux les implacables voeux[979]
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux;
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre:
C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980], 270
D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir,
Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981].
SCÈNE V.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
Eh bien? Nérine, à quand, à quand cet hyménée?
En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée?
N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? 275
N'appréhende-t-il rien après sa trahison?
Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre?
S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre;
Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur
De mes ressentiments peut monter la fureur. 280
NÉRINE.
Modérez les bouillons de cette violence,
Et laissez déguiser vos douleurs au silence.
Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air?
Les plus ardents transports d'une haine connue[982] 285
Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue,
Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense,
Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983];
Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel,
Mène insensiblement sa victime à l'autel.
MÉDÉE.
Tu veux que je me taise et que je dissimule!
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule:
L'âme en est incapable en de[985] moindres malheurs, 295
Et n'a point où cacher de pareilles douleurs[986].
Jason m'a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d'une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple, et la haine du mien: 300
Nérine, après cela tu veux que je me taise!
Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise,
De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour[987]?
NÉRINE.
Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites: 305
Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes;
Considérez qu'à peine un esprit plus remis[988]
Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.
MÉDÉE.
L'âme doit se roidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée, 310
La choquer hardiment, et sans craindre la mort,
Se présenter de front à son plus rude effort.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.
NÉRINE.
Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir? 315
MÉDÉE.
Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989].
NÉRINE.
Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite,
Pour voir en quel état le sort vous a réduite.
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi[990]:
Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
MÉDÉE.
Moi: 320
Moi, dis-je, et c'est assez.
NÉRINE.
Quoi! vous seule, Madame?
MÉDÉE.
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991].
NÉRINE.
L'impétueuse ardeur d'un courage sensible 325
A vos ressentiments figure tout possible:
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.
MÉDÉE.
Mon père, qui l'étoit, rompit-il mes projets?
NÉRINE.
Non; mais il fut surpris, et Créon se défie:
Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie. 330
MÉDÉE.
Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité
D'un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau 335
N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau[992].
NÉRINE.
Fuyez encor, de grâce.
MÉDÉE.
Oui, je fuirai, Nérine,
Mais avant de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune; et toute sa rigueur,
En m'ôtant un mari, ne m'ôte pas le coeur[993]; 340
Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine,
Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.
NÉRINE, seule[994].
Madame.... Elle me quitte au lieu de m'écouter[995].
Ces violents transports la vont précipiter:
D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996] 345
Lui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons, encore un coup, d'en divertir le cours.
Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[932] _Var._ Se peut-il faire, ami, qu'ici je vous revoie. (1639)
[933] _Var._ Préparez-vous à voir dans peu mon hyménée.
POLL. Quoi! Médée est donc morte à ce compte? JAS. Elle vit. (1639)
[934] _Var._ Mais un objet nouveau la chasse de mon lit.
(1639-57)
[935] Hypsipyle, reine de Lemnos, fille de Thoas. Jason avait eu
d'elle deux fils.
[936] _Var._ Que former dans son coeur un regret inutile,
Jeter des cris en l'air, me nommer inconstant?
Si bon semble à Médée, elle en peut faire autant.
[Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse.] (1639)
[937] _Var._ Me nomma mille fois homme sans conscience:
Il fallut après tout qu'elle prît patience. (1644-57)
[938] _Var._ C'est donc là cet objet qui vous tient enchaîné? (1639)
_Var._ Créuse est donc l'objet qui nous vient d'enflammer?
(1644, 52 et 54)
[939] _Var._ Sans l'entendre nommer je l'avois deviné. (1639)
_Var._ Je l'avois deviné sans l'entendre nommer. (1644-64)
[940] _Var._ Et je crois qu'il tiendroit pour un indigne emploi
De blesser d'autres coeurs que de filles de roi. (1639)
[941] _Var._ Font bien voir qu'en tous lieux, sans lancer
d'autres dards. (1639)
[942] _Var._ Et sous quelque climat que le sort me jetât,
Je serois amoureux par maxime d'État. (1639)