Un coeur se défend mal quand il est sitôt pris, 220

Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne,

Qui peut en prier un n'en refuse personne.

FLORINE.

Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui,

Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui?

ORPHISE.

On vous connoît assez, et vous êtes de celles 225

Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles;

Dont la vertu consiste en de vains ornements;

Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants:

Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse;

C'est là de leur desirs et le but et la source. 230

Voyez-les dans un temple importuner les Dieux,

Les prières en main, la modestie aux yeux;

Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent,

Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent.

Elles savent souvent jeter mille hameçons 235

Et se rendre au besoin en diverses façons.

Après tout, je vous plains; ce courage farouche

Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche:

Encore un assassin[909], vous lui perciez le coeur;

Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur, 240

Et rend votre beauté tellement éclatante

Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante.

FLORINE.

Je ne connus jamais ce que vous m'imputez,

Et ne veux point répondre à tant de faussetés.

Ma vie est innocente, et ma beauté naïve 245

Ne doit qu'à ses attraits les coeurs qu'elle captive.

Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés

Sous le fard éclatant que vous me reprochez;

Et quand bien le reproche en seroit légitime,

Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime? 250

Jamais une beauté ne se doit négliger:

Quand la nature manque, il la faut corriger.

Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses

A la perfection où tendent toutes choses?

La raison, la nature et l'art en font leur but; 255

L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut,

Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire

Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire.

C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux

Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux. 260

Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice,

Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice?

Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer?

Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer.

L'amour seul de l'amour est le prix véritable, 265

Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable.

Cette belle en effet de qui l'on parle tant

Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant;

Cependant sa beauté, pour être déguisée,

A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée? 270

ORPHISE.

Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer,

Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer:

Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée,

Je vais chercher Mégate au bout de cette allée.

FLORINE, seule.

Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert; 275

Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert:

Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée;

Aglante ne me prend que pour une affétée,

Et consommé d'un feu contraire à son devoir,

Néglige également ma feinte et ton pouvoir. 280

Orphise cependant, sans pénétrer mon âme,

Juge par mes discours de l'objet de ma flamme:

Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret

Rarement à ma bouche expose un tel secret;

Que jamais mon ardeur n'est aisément connue, 285

Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue!

Aux filles c'est vertu de bien dissimuler:

Plus nos coeurs sont blessés, moins il en faut parler.

Si j'ose toutefois me le dire à moi-même,

A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime: 290

C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons,

Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons.

SCÈNE VI.

ASPHALTE, FLORINE.

ASPHALTE.

Trouver Florine seule et dans les Tuileries

Sans avoir d'entretien que de ses rêveries?

Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas? 295

Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas.

Je n'osois espérer d'occasion si belle

A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle.

FLORINE.

Que votre esprit est rare et sait adrettement

Faire une raillerie avec un compliment! 300

Afin qu'à votre amour je sois plus obligée,

Vous me traitez d'abord en fille négligée,

Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi,

Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi.

Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime? 305

ASPHALTE.

Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème:

Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts

Et que chacun se rend à leurs moindres regards.

FLORINE.

Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paroître

Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit être[911]. 310

ASPHALTE.

Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous,

Et votre esprit peut-être en est un peu jalous[912];

Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse,

Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse,

Vous seriez la première à plaindre ses malheurs. 315

FLORINE.

Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs.

ASPHALTE.

La beauté dont Aglante idolâtre les charmes

D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes;

Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs,

Oppose sa puissance à leurs chastes desirs; 320

Son esprit irrité court à la violence:

La prière l'aigrit et la raison l'offense.

Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir,

J'ai cru de mon devoir de les en avertir.

Les voilà tout en pleurs.

(Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paroître[913] le

visage découvert devant Florine.)

FLORINE.

Évitons leur présence; 325

Mes larmes ne sauroient couler par complaisance:

Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer,

J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler.

SCÈNE VII.

CLÉONICE, AGLANTE.

CLÉONICE.

Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare

Qu'il veuille séparer une amitié si rare? 330

AGLANTE.

Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain,

Pour en rompre les noeuds, vient la force à la main,

Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse,

Résolu que ma foi dégage sa promesse.

CLÉONICE.

Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin! 335

Donc un si triste soir suit un si beau matin?

Le même jour propice et contraire à nos flammes

Va désunir deux corps dont il unit les âmes,

Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir,

Voit naître nos desirs et mourir notre espoir. 340

AGLANTE.

L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices,

Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices,

Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs,

D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs.

CLÉONICE.

Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes! 345

Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes!

Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu

Où j'ai reçu ton coeur, recevoir ton adieu!

Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage,

Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage, 350

Et lorsque, le soleil ayant fini son tour,

Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour,

Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable

Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable.

Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi: 355

Ton coeur pourra brûler pour un autre que moi;

Tu pourras obéir sans me faire d'injure:

J'aime sans inconstance et change sans parjure.

AGLANTE.

Un père veut forcer un coeur à vous trahir,

Et vous croyez ce coeur capable d'obéir! 360

Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte!

Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte:

La naissance n'a point d'assez puissantes lois

Pour me faire manquer à ce que je vous dois;

Recevez de nouveau la foi que je vous donne, 365

D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne.

CLÉONICE.

Hélas! en quel état le malheur nous réduit!

Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit!

AGLANTE.

Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime,

On trouve des plaisirs dans la souffrance même. 370

CLÉONICE.

Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord

Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.

AGLANTE.

Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre?

CLÉONICE.

Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre?

AGLANTE.

Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas 375

Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas.

CLÉONICE.

N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père.

AGLANTE.

Mon âme, c'est de là que part notre misère;

C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous

Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressoient qu'à vous. 380

Au pied de leurs autels j'adorois leur image:

Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage?

O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait?

Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait?

Que votre jalousie ou votre haine éclate, 385

Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916].

Inventez des tourments à me priver du jour:

Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.

CLÉONICE.

N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes;

Je te jure, mon coeur, les puissances suprêmes, 390

Dont la seule bonté nous pourra secourir,

Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir.

AGLANTE.

Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre,

Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre!

Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi. 395

CLÉONICE.

Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici;

Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare.

AGLANTE.

Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare;

Mais avec un serment, que malgré son effort,

Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort. 400

FIN.

FOOTNOTES:

[898] Il y a _voisin_, au lieu de _voisine_, dans l'édition

originale.

[899] Voyez plus haut les vers 290 et 1322 de _la Galerie du

Palais_.

[900] L'édition originale donne _la_; mais il faut nécessairement

_le_, se rapportant à _amour_, qui est au masculin trois vers

plus haut.

[901] C'est ainsi que le mot est imprimé pour la rime dans

l'édition originale.

[902] _Cous_, coups. Telle est l'orthographe du mot dans

l'édition de 1638. Plus loin, au vers 372, où le mot n'est point

à la rime, il y a _coups_.

[903] Voyez ci-dessus, p. 308.

[904] _Impourvue_, imprévue. Voyez tome I, p. 183, note 3.

[905] L'orthographe des deux rimes, dans l'édition originale, est

_parestre_ et _estre_; plus haut, aux vers 49 et 50, on lit

_cognestre_ et _naistre_.

[906] Il y a _cachés_, au masculin, dans le texte de 1638.

[907] _Mécontée_, mécomptée. Voyez tome I, p. 150, note 1.

[908] Voyez ci-dessus la note 4 de la p. 87.

[909] Il y a dans le texte: _en assassin_, qui n'a point de sens.

La leçon que nous avons préférée est justifiée par cette

explication que donne, en 1690, le _Dictionnaire_ de Furetière:

«En galanteries on appelle _assassins_ certaines mouches taillées

en long que les femmes coquettes mettent sur leur visage pour

paroître plus belles.»

[910] Il y a par erreur _ses_, pour _ces_, dans le texte de 1638.

[911] Voyez ci-dessus, p. 315, la note du vers 118.

[912] _Jalous_ est ainsi imprimé pour la rime dans l'édition

originale. Voyez plus bas, vers 379, et ci-dessus, p. 313, la

note du vers 72.

[913] Tel est le texte de l'édition originale. L'omission de

_pas_ est-elle une faute typographique?

[914] Il faut se rappeler que ce nom est celui qu'Aglante avait

pris. Voyez l'_Argument_, p. 310.

[915] On lit _son_ dans le texte, mais le sens n'est pas douteux.

[916] Nom supposé de Cléonice. Voyez l'_Argument_, p. 310.

MÉDÉE

TRAGÉDIE

1635

NOTICE.

Médée[917] a fourni deux pièces à Corneille. L'une, _la Toison d'or_

(1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour

Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique,

mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique

des oeuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui

elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa

rivale, mais ses propres enfants.

Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un

grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et

fournirait la matière d'une étude comparative intéressante, mais qui

ne peut trouver place dans cette notice[918].

Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé

dans la pièce de son frère la matière d'un opéra portant le même

titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits

imités d'Euripide et de Sénèque.

Dans _le Parnasse ou la critique des poëtes_, par la Pinelière (p.

60-62), on trouve parmi de curieux détails sur les habitudes de

certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise

de l'époque de la composition de Médée: «Ils tâchent par toutes sortes

de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une

heure entière à l'hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poëte

de réputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin

d'avoir l'occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux

de leur compagnie, et leur disent: «Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer,

il a bien parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depuis peu

montrée.» Tantôt ils s'éloigneront un peu d'eux, et reviendront

incontinent leur dire: «Messieurs, je vous demande pardon de mon

incivilité: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de

Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et

qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a

commencée.» Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du

temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des

poëtes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils

parleront du plan de _Cléopatre_ et de cinq ou six autres sujets que

son auteur[919] a tirés de l'Histoire romaine, dont il veut faire des

soeurs à son incomparable _Sophonisbe_. Ils diront qu'ils ont vu des

vers de l'_Ulysse dupé_[920]; que Scudéry est au troisième acte de _la

Mort de César_; que la _Médée_ est presque achevée; que _l'Innocente

infidélité_ est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât

pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avoit déjà faites;

que l'auteur d'_Ifis et Iante_[921] fait une autre _Cléopatre_ pour la

troupe Royale; et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poëme

de _la Pucelle d'Orléans_, ni Corneille à celui qu'il compose sur un

ancien duc de son pays.»

Ce morceau a été écrit en 1635[922], et le 3 avril de cette même année

Balzac adressait à Boisrobert l'éloge suivant de Mondory: «Nous devons

cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd'hui en la

personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que

j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la

représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne

organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il

est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté

aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc

quelquefois plus d'obligation à celui qui les récite qu'à celui qui

les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son

adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix,

accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et

les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée

contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement

si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte

que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut

avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit; et que comme les

mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent

leur perfection.» Ce passage, dont on n'a point profité jusqu'ici,

nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que

Mondory a joué d'original Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Mairet,

représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la _Médée_ de

Corneille et Brute dans _la Mort de César_ de Scudéry; il nous prouve

en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà

été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les

historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636.

Malgré ses défauts, _Médée_ semblait plus digne d'accompagner _le Cid_

que _la Galerie du Palais_, _la Place Royale_ ou _la Suivante_. Elle

ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639.

L'édition originale in-4º forme un volume de 4 feuillets liminaires

et de 95 pages, dont voici le titre: «MEDÉE, TRAGEDIE. _A Paris, chez

François Targa...._ M.DC.XXXIX. _Auec priuilege du Roy._» L'achevé

d'imprimer est du 16 mars.

La _Médée_ de Longepierre, représentée en 1694, s'est maintenue au

répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait

complétement oublier celle de Corneille.

FOOTNOTES:

[917] Voyez sur les traditions relatives à ce personnage:

_Histoire de Médée_, par l'abbé Banier, _Mémoires de l'Académie

des Inscriptions et Belles-Lettres_, tome XIV, p. 41.

[918] Cet examen a d'ailleurs été fait avec autant d'érudition

que de goût par M. Patin dans ses _Études sur les tragiques

grecs, Euripide_, tome I, p. 149 et suivantes. On peut encore

consulter utilement un _Parallèle des beautés de Corneille avec

celles de plusieurs scènes de la Médée de Sénèque_, par M.

Guilbert, lu à la Société libre d'émulation de Rouen dans la

séance du 16 juin 1804.

[919] Mairet.

[920] Pièce inconnue et qui n'a sans doute pas été représentée.

[921] Benserade.

[922] Le titre complet de l'ouvrage est: _le Parnasse ou la

critique des poëtes_, par de la Pinelière, angevin, dédié à

Monseigneur le marquis du Bellay. A Paris, chez Toussaint

Quinet.... M.DC.XXXV. In-8. Avec privilége du Roi.--Ce privilége

ne se trouve point, non plus que l'achevé d'imprimer, dans

l'exemplaire qui est à la bibliothèque de l'Arsenal, le seul que

nous ayons pu voir.

A MONSIEUR P. T. N. G.[923].

MONSIEUR,

Je vous donne _Médée_, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai

rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la

voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments

par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal

entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au

but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire,

et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en

faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent

persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur

déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu

de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises

que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre

beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits

d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il

ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un

visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut

pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont

pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous

décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans

nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut

faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle

n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle

s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin

d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à

imiter: elles paroissent assez à découvert pour n'en faire envie à

personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non:

cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être

la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître:

il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire,

ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois

sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement

sur le papier, et demeure,

MONSIEUR,

Votre très-humble serviteur,

CORNEILLE.

FOOTNOTES:

[923] On ignore complétement qui ces initiales désignent. Dans

l'impression de 1657, l'ordre est un peu différent: «A Monsieur

P. T. G. N.» Cette épître dédicatoire n'est que dans les éditions

antérieures à 1660.

EXAMEN.

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par

Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre

le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y

aye à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins

de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le

choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devoient

être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle

fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune

d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre

ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas

toujours sur le théâtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs;

mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait

achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aimé

rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même

cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.

Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des

présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il

témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant

plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de

délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande

que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de

sa fille.

J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques

précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse

souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle

oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les

présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas

être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement

qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde,

en ce que ce n'est pas Médée[926] qui demande ce jour de délai qu'elle

emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement,

comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui

fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin,

en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque

par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de

permettre à sa fille de s'en parer.

L'épisode d'Ægée n'est pas tout à fait de mon invention: Euripide

l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à

qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à

Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui

rendre[927]. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Ægée,

étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir;

l'autre, que bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à

Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là

même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver

Pitthéus à Troezène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle

qu'on venoit de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée seroit

demeurée[928] en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant,

puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit

l'amour à sa fille Æthra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en

partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu

plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le

fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses

ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant

prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à

Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit

l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme

l'histoire le marque.

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 18 / 30 段