qui fournit les sujets de _la Comédie des Tuileries_, de _l'Aveugle de
Smyrne et de la Grande Pastorale_. Les deux premiers de ces ouvrages
furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au
Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier.
«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces,
qu'on nommoit alors _les Pièces des cinq Auteurs_, par cinq personnes
différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen
une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert,
Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la
pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités
considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet
m'a assuré que lui ayant porté le _Monologue des Tuileries_[894], il
s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré
d'eau en cet endriot:
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau,
D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
Animer le canard qui languit auprès d'elle;
et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main
cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit
seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le
Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet
ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens
de rapporter, au lieu de: _La cane s'humecter de la bourbe de l'eau_,
le Cardinal voulut lui persuader de mettre: _barboter dans la bourbe
de l'eau_. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non
content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son
logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler
peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire,
lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent
compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui
dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous
trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des
personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles
étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car
après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas
encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il
faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le
Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de
théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes
endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à
la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895],
où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M.
Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques
endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette
occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en
quelque autre.»
A ces renseignements curieux, Voltaire, dans _sa Préface historique
sur le Cid_, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la
part que notre poëte prit à la composition de cette comédie:
«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (_de la
Comédie des Tuileries_). Corneille, plus docile à son génie que souple
aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose
dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut
envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal,
qui lui dit _qu'il fallait avoir un esprit de suite_. Il entendait par
esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un
supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes
de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait
assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.»
Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le
4 mars 1635. Voici en quels termes la _Gazette_ du 10 mars mentionne
cette représentation:
«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans
mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers
de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation
d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine,
dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais
qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la
majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille
de son théâtre.»
Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation:
«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se
rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (_Gaston, duc
d'Orléans_) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la
fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.»
Elle ne fut publiée que trois ans plus tard; l'achevé d'imprimer est
du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre:
LA COMEDIE DES TVILLERIES. _Par les cinq Autheurs. A Paris, chez
Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur Frère du
Roy...._ M.DC.XXXVIII. _Auec Priuilege du Roy_, in-4º.
On lit dans l'avis _Au lecteur_: «Cette pièce, Lecteur, a été trop
bien concertée pour n'être pas dans la justesse requise, et pour ne
point contenter vos yeux après avoir charmé vos oreilles. Vous savez
avec quelle magnificence elle a été représentée à la cour, et que ceux
qui l'ont vue en ont tous admiré la conduite et les décorations de
théâtre.... Vous saurez au reste qu'elle a été faite par cinq
différents auteurs qui pour n'être pas nommés ne laissent pas
toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez
connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mérite de celui-ci.»
Cet avis _Au lecteur_ est précédé d'une épître dédicatoire, adressée à
monseigneur le chevalier d'Igby, et signée de l'académicien Jean
Baudoin, qui a écrit également l'épître placée en tête de _l'Aveugle
de Smyrne_.
Bien que le titre de cette seconde pièce, dont l'achevé d'imprimer est
du 17 juin 1638, porte, comme celui de _la Comédie des Tuileries_:
«par les cinq autheurs,» on lit dans l'avis qui la précède: «Vous....
pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa
matière, soit par la forme que lui ont donnée _quatre_ célèbres
esprits.» Ici les frères Parfait ont imprimé _cinq_, mais l'édition
originale porte bien _quatre_, comme M. Livet l'a fait remarquer le
premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais
Voltaire nous l'apprend dans sa _Préface sur Médée_: «Corneille se
retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangements de
sa petite fortune qui exigeait sa présence à Rouen.»
Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers témoignages qui
s'éclaircissent et se contrôlent mutuellement. Les conclusions qu'on
en doit tirer nous paraissent très-claires et très-simples. Corneille
a versifié le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_; c'est
après la représentation de cette pièce qu'il s'est retiré, et il est
au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire
dans sa _Préface sur le Cid_, que nous avons déjà citée, «le
malheureux avantage de travailler deux ans après à _l'Aveugle de
Smyrne_.» Toutefois la société des _cinq auteurs_ réduite à quatre a
conservé son nom, que l'usage avait consacré.
Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui
attribuer le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_ qu'une
assertion de Voltaire, dont nous ne connaîtrions pas le fondement,
nous pourrions hésiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa
parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte à
un contemporain de Corneille, à César de Vendôme, qui avait assisté
aux représentations de l'ouvrage.
Nous pouvons d'ailleurs appeler à notre aide un genre de preuves qui a
peu d'autorité lorsqu'il est isolé, mais qui en acquiert davantage
lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature différente.
Si l'on examine le troisième acte des _Tuileries_, on voit
immédiatement combien il est supérieur à ceux qui le précèdent et à
ceux qui le suivent, et l'on est frappé du nombre de mots, de tours,
familiers à Corneille, qu'on y rencontre à chaque instant. De plus, on
y voit l'esquisse informe, indécise, j'en conviens, mais bien marquée
pourtant, si je ne me trompe, de certaines pensées, de certaines
situations qui se trouvent dans les ouvrages postérieurs du poëte, où,
mieux placées, plus heureusement développées, elles commandent notre
admiration ou font couler nos larmes.
On connaît ces vers de _Rodogune_ (acte I, scène V):
Il est des noeuds secrets, il est des sympathies
Dont par le doux rapport les âmes assorties
S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
N'avons-nous pas ici la rédaction définitive d'une pensée que nous
trouvons d'abord dans le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_
(scène II, vers 102, p. 314):
Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer?
Cette pensée, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pièces
représentées pendant le long espace de temps qui sépare ces deux
ouvrages:
Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer.
(_Médée_, acte II, scène V.)
Il attache ici-bas avec des sympathies
Les âmes que son ordre a là-haut assorties
(_L'Illusion_, acte III, scène I.)
La même idée revient encore dans _la Suite du Menteur_ (acte IV, scène
I), mais l'expression est un peu différente:
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
Qui ne serait porté à croire, après avoir lu ces divers passages, que
celui de _la Comédie des Tuileries_ doit être du même auteur que les
autres?
Malgré la faiblesse du canevas auquel, _par esprit de suite_,
Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte
de scènes intéressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de
Cléonice (scène VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien
loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimène.
On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des
preuves, nous le savons et l'avons dit, qui à elles seules ne
suffisent pas; mais ici, nous le répétons également, elles en viennent
confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons
toutes, nous ne doutons guère que Corneille ne soit l'auteur de ce
troisième acte de _la Comédie des Tuileries_. Notre conviction
fût-elle moindre et nous restât-il quelque incertitude, nous croirions
cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous
exposer à faire figurer parmi les ouvrages de notre poëte un morceau
douteux, qu'à en omettre un qui fût vraiment son oeuvre.
FOOTNOTES:
[893] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
1653, p. 181.
[894] Ce _monologue_ sert de prologue à la pièce. Ce n'est pas
sur le carré d'eau, comme dit Pellisson, mais sur le bord d'un
ruisseau que le poëte voit la cane et le canard:
A même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau
La cane s'humecter, etc.
[895] Ce prologue n'a pas été imprimé en tête de la pièce.
[896] _Histoire de l'Académie françoise, par Pellisson et
d'Olivet_, tome I, fin de la note 1 de la p. 83.
ARGUMENT[897].
AGLANTE, promis à Cléonice, se rend à Paris pour son mariage. A son
arrivée, il entre dans une église ou, pour parler son langage, dans
un temple où il invoque les Dieux. Là il rencontre sa future, dont il
devient tout à coup amoureux sans la connaître. Il fait prendre
quelques renseignements à son sujet, et on lui rapporte faussement
qu'elle se nomme Mégate. La jeune fille veut à son tour savoir le nom
de celui qui s'est si subitement épris d'elle; mais Aglante, déguisant
aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philène. Trompés par ces faux
noms, ils veulent tous deux éviter l'hymen auquel on les destine.
Cléonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinière,
et va se précipiter dans le carré d'eau, d'où elle est aussitôt
retirée; Aglante, désespéré, se jette dans la fosse des lions des
Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout
s'explique, et les amants se reconnaissent et s'épousent.
FOOTNOTES:
[897] Cet argument ne se trouve pas en tête de la pièce; nous
l'avons rédigé pour que le lecteur pût comprendre sans difficulté
l'acte que nous publions.
ACTEURS (DU IIIe ACTE).
AGLANTE, gentilhomme françois.
ARBAZE, oncle d'Aglante.
ASPHALTE, confident d'Aglante.
CLÉONICE, suivante.
ORPHISE, voisine[898] de Cléonice.
FLORINE, voisine d'Arbaze.
(La scène est aux Tuileries.)
LA COMÉDIE DES TUILERIES.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARBAZE.
C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène:
Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine,
Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours,
Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours.
Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice; 5
Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice.
Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit,
Et se laisse emporter au feu qui le séduit;
Mais j'en sais le remède: une jeune voisine,
Admirable en adresse et belle autant que fine[899], 10
Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi,
Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi.
Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force
A lui jeter du change une insensible amorce,
Solliciter ses voeux, et partager son coeur 15
Avecque les attraits de ce premier vainqueur.
Entre deux passions son âme balancée
Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée;
Et la raison alors, reprenant son pouvoir,
Le rangera peut-être aux termes du devoir. 20
Rends inutile, Aglante, un si long artifice,
Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice.
Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi,
Pour lui donner ta main et recevoir sa foi.
Songe avec quel amour, avec quelle tendresse, 25
De tes plus jeunes ans j'élevai la foiblesse.
Verrai-je tant de soins payés par un mépris,
Et ta rébellion en devenir le prix?
Souffre que la raison soit enfin la plus forte;
Tâche de mériter l'amour que je te porte. 30
Mais le voici qui vient: son visage étonné
M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné,
Et je n'apprends que trop d'une telle surprise
Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise.
SCÈNE II.
ARBAZE, AGLANTE.
ARBAZE.
Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher? 35
Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher?
D'où venez-vous enfin?
AGLANTE.
De ce proche ermitage.
ARBAZE.
Et qui vous y menoit?
AGLANTE.
Ce fatal mariage.
Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux,
J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux. 40
J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire
A finir dignement une si grande affaire;
Me résoudre avec eux de la difficulté
Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété,
Et soulevant mes sens contre votre puissance, 45
Mêle un peu d'amertume à mon obéissance;
Promettre à Cléonice un amour éternel
Sous la sainte rigueur d'un serment solennel,
Avant que de la voir, avant que de connoître
Si ses attraits auront de quoi le[900] faire naître: 50
Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur,
C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur.
ARBAZE.
Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites?
AGLANTE.
Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites
(Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu! 55
Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu):
«Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes,
Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites:
L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour,
C'est un lien sacré, mais un lien d'amour; 60
Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme
Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme?
Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux,
Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux.
D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance 65
D'approcher ses autels avec irrévérence?
Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer,
Sans savoir seulement si vous pourrez aimer?
Faire de votre foi les Dieux dépositaires,
Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères? 70
Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous
L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]?»
ARBAZE.
Enfin vous en croyez ce vénérable père.
AGLANTE.
Je respecte les Dieux et je crains leur colère.
ARBAZE.
O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux! 75
Au retour d'Italie être encor scrupuleux!
Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte:
C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte.
Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens,
Une âme pure et nette et des voeux innocents, 80
Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse
Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse.
Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix
De votre vieil rêveur ne faussent point les lois;
Les vôtres et les miens ne sont que même chose; 85
Que sur mon amitié votre esprit se repose.
Vous savez que mon coeur est à vous tout entier,
Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier,
Que pour vous assurer d'un amour plus sincère
Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, 90
Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs,
Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs,
Et que mon sort du vôtre étant inséparable,
Je ne puis être heureux et vous voir misérable.
Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902], 95
Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous?
Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage
Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage:
Sa beauté ravissante et son esprit charmant
Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant; 100
Elle est sage, elle est riche.
AGLANTE.
Elle est inestimable;
Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903],
Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904] 105
Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue.
Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits
Les principes secrets de prendre et d'être pris.
Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre,
Et mon oeil voit peut-être autrement que le vôtre. 110
Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux,
Je courrois au-devant de mon sort rigoureux;
Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable,
Vous feroit malheureux si j'étois misérable,
Pour vous rendre content, souffrez que je le sois, 115
Et que mes yeux au moins examinent le choix.
ARBAZE.
Pensez à l'accepter sans me faire paroître
Que quand je suis content vous avez peine à l'être[905];
Tandis entretenez cette jeune beauté:
C'est un soin que lui doit votre civilité; 120
Nous sommes ses voisins.
SCÈNE III.
ARBAZE, FLORINE, AGLANTE.
FLORINE.
Quoi, Monsieur, ma présence
De l'oncle et du neveu trouble la conférence?
ARBAZE, en s'en allant.
Avant que de vous voir j'étois sur le départ,
Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard;
Je crois que mon adieu vous plaira davantage, 125
Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge.
FLORINE.
Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris
Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits.
AGLANTE.
Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire,
Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire. 130
FLORINE.
A qui ne plairoit pas un vieillard si discret?
Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret:
J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence.
Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance;
Et m'avoir en partant laissé votre entretien, 135
C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien.
AGLANTE.
Son adieu va produire un effet tout contraire.
J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire,
Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui
Vous donnera sujet de vous plaindre de lui. 140
Dans le secret désordre où mon âme est réduite,
Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite;
Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner.
FLORINE.
Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer.
Mon naturel est vain, je me flatte moi-même: 145
Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime.
Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux,
Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux.
Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte:
Plus il a de conduite et plus il a de feinte, 150
Le désordre sied bien à celui d'un amant:
Quelque confus qu'il soit, il parle clairement.
Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses
Qui donnent à l'amour des lois injurieuses,
(Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.)
En mettent le haut point à se taire et souffrir, 155
Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir,
Je vous estimerois envieux de ma gloire
Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire.
Parlez donc hardiment du feu que vous sentez,
Ne soyez point honteux des fers que vous portez. 160
Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende,
Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande.
Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr;
Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir?
Le silence en amour est un lâche remède. 165
Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide:
Laissez à votre bouche expliquer les discours
Que vos yeux languissants me font de vos amours.
SCÈNE IV.
AGLANTE, CLÉONICE, ORPHISE, FLORINE.
(Orphise et Cléonice sont encore cachées[906], en sorte qu'on les
voit.)
CLÉONICE.
Orphise, entendez-vous cette jeune éventée?
ORPHISE.
Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mécontée[907]. 170
Attaque qui voudra le coeur de votre amant:
Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément.
Oyez-le repartir à cette effronterie.
FLORINE.
Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie?
Vous consultez encore, et votre bouche a peur 175
De confirmer un don que me fait votre coeur!
AGLANTE.
Il seroit trop heureux d'un si digne servage
S'il pouvoit être à vous sans devenir volage:
Un autre objet possède et mes voeux et ma foi;
Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi. 180
Quand même je pourrois disposer de mon âme,
Pourriez-vous accepter une si prompte flamme?
Pourriez-vous faire état d'un coeur sitôt en feu?
Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu?
L'ennemi qui combat signale sa défaite, 185
Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite;
Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix,
Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris.
Vous triompheriez mieux si j'osois me défendre:
La gloire est à forcer et non pas à surprendre. 190
ORPHISE, à Cléonice.
Après cette réponse elle doit bien rougir.
FLORINE.
Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir;
Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte,
Il faut que mon exemple emporte cette honte.
Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez; 195
Un moment a nos coeurs l'un à l'autre enflammés;
Soyez vain comme moi de ma flamme naissante:
Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante.
AGLANTE, apercevant Cléonice et allant à elle.
(Il ne faut pas que Cléonice paroisse sur le théâtre, en sorte
qu'elle puisse être connue de Florine: elle doit être cachée à
demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.)
Voici mon cher amour, adorable beauté.
FLORINE, l'interrompant.
Cherchez-vous un asile à votre liberté? 200
Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge:
Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge.
Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien:
Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien.
AGLANTE.
Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle. 205
FLORINE.
Quoi, vous continuez à faire le rebelle?
AGLANTE.
Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité
Dont nous menace encor son babil affété.
CLÉONICE.
Mon amour est ravi d'une telle retraite.
SCÈNE V.
ORPHISE, FLORINE.
ORPHISE.
Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette? 210
Vous avez tant de grâce à souffrir un refus,
Que personne après vous ne s'en mêlera plus.
Les filles donc ainsi perdent la retenue!
Et depuis quand la mode en est-elle venue?
Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous. 215
FLORINE.
Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous.
Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée,
J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée:
Un peu d'amour sied bien après tant de mépris.
ORPHISE.