Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé[741].
Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai négligé?
Quand tu m'offrois des voeux prenois-je ainsi la fuite,
Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite?
Avec tant de douceur tu te vis écouter, 575
Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter!
CLÉANDRE.
Va te jouer d'un autre avec tes railleries;
J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries[742]:
Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi.
PHYLIS.
Je ne t'impose pas une si dure loi: 580
Avec moi, si tu veux, aime toute la terre,
Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre.
Je reconnois assez mes imperfections;
Et quelque part que j'aye en tes affections,
C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette 585
La parfaite amitié d'une fille imparfaite.
CLÉANDRE.
Qui te rend obstinée à me persécuter?
PHYLIS.
Qui te rend si cruel que de me rebuter[743]?
CLÉANDRE.
Il faut que de tes mains un adieu me délivre.
PHYLIS.
Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre; 590
Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux,
Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux.
Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble.
Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble.
Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait: 595
Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait,
Qu'encor tu me connois, et que de ta pensée
Mon image n'est pas tout à fait effacée,
Ne m'en refuse point ton petit jugement.
CLÉANDRE.
Je le tiens pour bien fait.
PHYLIS.
Plains-tu tant un moment?
Et m'attachant à toi, si je te désespère,
A ce prix trouves-tu ta liberté trop chère?
CLÉANDRE.
Allons, puisque autrement je ne te puis quitter,
A tel prix que ce soit il me faut racheter[744].
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[701] _Var. Tenant une lettre déployée._ (1637-60)]
[702] _Var._ Son choix mal à propos m'en a fait le porteur.
Mon humeur y répugne, et quoi qu'il en advienne[702-a],
J'en fais une, de peur de servir à la sienne. (1637-57)
[702-a] L'édition de 1637 donne _avienne_.
[703] _Var._ Manque aussitôt vers lui comme le sien vers vous.
(1637-57)
[701] _Var._ Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine.
(1637-60)
[702] _Var._ Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes.
(1637-63)
[703] _Var._ Surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas
Aux infaillibles coups d'un violent trépas. (1637-57)
[704] _Var._ Ne crains rien de ma part: je sais l'invention
De répondre aisément à ton intention. (1637-57)
[705] _Var._ [Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine:]
S'il t'avoit ici vu, toute la vérité
Paroîtroit, en dépit de ma dextérité.
POL. C'est d'elle désormais que je tiendrai la vie.
ANG. As-tu de la garder encore quelque envie?
Ne me réplique plus, et va-t'en. (1637)
[709] _Var._ Et ceux dont Alidor paroissoit l'âme atteinte.
(1637-57)
[710] _Var._ Traître, ingrat, est-ce à toi de m'aborder ainsi,
Et peux-tu bien me voir sans me crier merci? (1637)
[711] _Var._ [Voilà me recevoir avec des compliments....]
ANG. Bien au-dessous encor de mes ressentiments.
ALID. La cause? ANG. En demander la cause! lis, parjure. (1637-57)
[712] _Var._ _Quand je la crus d'esprit, je ne la connus pas._
(1637-57)
[713] _Var._ _Et de quelques attraits que le monde vous vante._
(1637-68)
[714] _Var._ Eh bien! ta trahison est-elle en évidence? (1637-57)
[715] _Var._ Lorsque vous tempêtez, son foudre à gouverner.
(1637-68)
[716] Les mots: _et Alidor continue_, manquent dans les éditions
de 1637-60.
[717] _Var._ Je voudrois en pouvoir faire autant de ton coeur.
(1637-57)
[718] _Var._ Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux
Qu'incontinent on doive être mis en morceaux? (1637-57)
[719] _Var._ _Qu'elle porte pendu à sa ceinture._ (1637-57)--Ces
miroirs à la ceinture étaient au dix-septième siècle d'un usage
général. Dans la fable de la Fontaine intitulée _l'Homme et son
image_ (livre I, fable XI), on trouve à ce sujet une curieuse
énumération:
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentoit partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos dames
Miroirs aux poches des galants,
Miroirs aux ceintures des femmes.
[720] _Var._ Qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois,
Il va vous obéir pour la dernière fois. (1637-57)
[721] _Var._ Voilà, voilà que c'est d'avoir trop attendu:
Je devois dès longtemps te bannir par caprice;
Mon bonheur dépendoit d'une telle injustice. (1637-57)
[722] _Var._ Mais, aveugle, je prends une injuste querelle.
(1637-57)
[723] _Var._ Fais que de mon esprit je le puisse bannir.
(1637-57)
[724] _Var._ Tout se change ici-bas, mais partout bon remède.
(1637-57)
[725] _Var._ Qu'il m'en demeureroit encore plus de mille.
(1637-1657)
[726] _Pléger_, garantir. Voyez tome I, p. 176, note 3.
[727] _Var._ Une larme, un soupir te perceront le coeur.
(1637-57)
[728] _Var._ Mais j'en crains un progrès à ta confusion.
(1637-57)
[729] _Var._ PHYLIS, _frappant du pied à la porte de son logis,
et faisant sortir Doraste_. (1644-60)--Dans l'édition de 1637, on
lit en marge: _Elle frappe à sa porte, et Doraste sort._--Ce jeu
de scène remplace, dans les éditions indiquées, celui qui, dans
notre texte, suit le vers 485.
[730] _Var._ Frère, quelque inconnu t'a fait un bon service.
(1637)
[731] Amant préféré d'Angélique, dans le _Roland furieux_ de
l'Arioste.
[732] _Var._ Je souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère.
(1637)
[733] _Var._ Vous êtes ma maîtresse, et moi, sous votre empire,
Je dois suivre vos lois, et non y contredire[733-a],
Et pour vous obéir mes sentiments domptés
Se règlent seulement dessus vos volontés.
PHYL. J'aime des serviteurs avec cette souplesse,
Et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse. (1637-57)
[733-a] Je dois suivre vos lois, encor que j'en soupire.
(1644-57)
[734] Les mots: _et Phylis l'arrête_, manquent dans l'édition de
1637.
[735] _Var._ D'un million d'amants je puis nourrir les feux.
(1637-57)
[736] _Var._ Je devrois rejeter leurs voeux auprès des vôtres.
(1637-57)
[737] _Var._ Est-ce là donc l'objet de tes légèretés? (1637-57)
[738] _Var._ Tu m'as offert des voeux, que je t'en rende aussi.
(1637)
[739] Locution proverbiale tirée du jeu de paume.
[740] _Var._ PHYLIS, _arrêtant Cléandre_, etc. (1644-60)--On lit
en marge, dans l'édition de 1637, où il n'y a point ici de
distinction de scène: _Lysis rentre et Cléandre tâche de
s'échapper et d'entrer chez Angélique._
[741] _Var._ On ne sort d'avec moi qu'avecque mon congé.
(1637-57)
[742] _Var._ Je ne puis plus souffrir de ces badineries:
Ne m'aime point du tout, ou n'aime rien que moi. (1637-57)
[743] _Var._ Qui te rend si cruel que de me rejeter? (1637-57)
[744] _Var._ A quel prix que ce soit il me faut racheter. (1660)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PHYLIS, CLÉANDRE.
CLÉANDRE.
En ce point il ressemble à ton humeur volage, 605
Qu'il reçoit tout le monde avec même visage[745];
Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas,
En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas[746].
PHYLIS.
En quoi que désormais ma présence te nuise,
La civilité veut que je te reconduise. 610
CLÉANDRE.
Mets enfin quelque borne à ta civilité[747],
Et suivant notre accord me laisse en liberté.
SCÈNE II.
DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE.
DORASTE sort de chez Angélique[748].
Tout est gagné, ma soeur: la belle m'est acquise;
*/
Jamais occasion ne se trouva mieux prise;
Je possède Angélique.
CLÉANDRE.
Angélique?
DORASTE.
Oui, tu peux 615
Avertir Alidor du succès de mes voeux,
Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle,
Demain un sacré noeud m'unit à cette belle[749];
Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir
A tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir. 620
PHYLIS[750].
Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace,
D'en trouver là cinquante à qui donner ta place[751].
Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux:
Je ne t'arrêtois pas ici pour tes beaux yeux;
Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire, 625
De peur que ton abord interrompît mon frère.
Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné[752].
SCÈNE III.
CLÉANDRE.
Ciel! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné?
Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre
La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre, 630
Et que notre artifice ait si mal succédé,
Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé?
Officieux ami d'un amant déplorable,
Que tu m'offres en vain cet objet adorable!
Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend! 635
Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend.
Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole;
Elle me tient les mains cependant qu'il me vole.
On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit:
L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit; 640
L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère,
Et je puis épargner ou la soeur ou le frère!
Être sans Angélique, et sans ressentiment!
Avec si peu de coeur aimer si puissamment[753]!
Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?
Craignois-tu d'avouer une telle maîtresse?
Et cachois-tu l'excès de ton affection
Par honte, par dépit, ou par discrétion[754]?
Pouvois-tu desirer occasion plus belle[755]
Que le nom d'Alidor à venger ta querelle? 650
Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir,
Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir.
On supplante Alidor, du moins en apparence,
Et sans ressentiment tu souffres cette offense!
Ton courage est muet, et ton bras endormi! 655
Pour être amant discret, tu parois lâche ami!
C'est trop abandonner ta renommée au blâme:
Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme,
Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal;
Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. 660
Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande[756],
Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende[757].
Il faut....
SCÈNE IV.
ALIDOR, CLÉANDRE.
ALIDOR.
Eh bien! Cléandre, ai-je su t'obliger?
CLÉANDRE.
Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger!
Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. 665
ALIDOR.
Après?
CLÉANDRE.
Après cela tu veux que je m'explique[758]?
ALIDOR.
Qu'en a-t-il obtenu?
CLÉANDRE.
Par delà son espoir:
Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir[759];
Juge, juge par là si mon mal est extrême.
ALIDOR.
En es-tu bien certain?
CLÉANDRE.
J'ai tout su de lui-même. 670
ALIDOR.
Que je serois heureux si je ne t'aimois point!
Ton malheur auroit mis mon bonheur à son point[760];
La prison d'Angélique auroit rompu la mienne.
Quelque empire sur moi que son visage obtienne,
Ma passion fût morte avec sa liberté; 675
Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité
Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme[761],
Les feux de son hymen auroient éteint ma flamme.
Pour forcer sa colère à de si doux effets,
Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits! 680
Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche[762],
L'adorer dans le coeur, et l'outrager de bouche;
J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger,
De honte et de dépit de ne pouvoir changer.
Et je vois, près du but où je voulois prétendre, 685
Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre!
A ces conditions mon bonheur me déplaît:
Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est.
Ce que je t'ai promis ne peut être à personne:
Il faut que je périsse ou que je te le donne. 690
J'aurai trop de moyens de te garder ma foi[763];
Et malgré les destins Angélique est à toi.
CLÉANDRE.
Ne trouble point pour moi le repos de ton âme[764]:
Il t'en coûteroit trop pour avancer ma flamme.
Sans que ton amitié fasse un second effort, 695
Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort:
Si Doraste a du coeur, il faut qu'il la défende,
Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende.
ALIDOR.
Simple, par le chemin que tu penses tenir,
Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. 700
La suite des duels ne fut jamais plaisante:
C'étoit ces jours passés ce que disoit Théante[765].
Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur[766],
Et sans aucun péril t'en rendre possesseur.
Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse[767] 705
De mon reste d'amour faire jouer l'adresse.
CLÉANDRE.
Cher ami....
ALIDOR.
Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
Cesse de t'opposer à tes contentements:
Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.
CLÉANDRE.
Je vais donc te laisser ma fortune à conduire[768]. 710
Adieu: puissé-je avoir les moyens à mon tour
De faire autant pour toi que toi pour mon amour!
ALIDOR, seul.
Que pour ton amitié je vais souffrir de peine!
Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne.
Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, 715
Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux.
Mais reprendre un amour dont je veux me défaire[769],
Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire?
Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis,
Et que la peine est douce à qui sert ses amis[770]. 720
SCÈNE V.
ANGÉLIQUE, dans son cabinet.
Quel malheur partout m'accompagne!
Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens!
Que de pleurs en vain je répands,
Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne!
L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment
Du crime d'Alidor que de son châtiment[771].
Ce traître alluma donc ma flamme!
Je puis donc consentir à ces tristes accords!
Hélas! par quelques vains efforts[772]
Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme, 730
J'y trouve seulement, afin de me punir,
Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.
SCÈNE VI.
ANGÉLIQUE, ALIDOR.
ANGÉLIQUE[773].
Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence
Oses-tu redoubler mes maux par ta présence!
Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]? 735
Cherches-tu de la joie à même mes douleurs?
Et peux-tu conserver une âme assez hardie
Pour voir ce qu'à mon coeur coûte ta perfidie?
Après que tu m'as fait un insolent aveu
De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, 740
Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable,
Que ton feint repentir m'en donne un véritable?
Va, va, n'espère rien de tes submissions[775];
Porte-les à l'objet de tes affections;
Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue; 745
N'attaque point mon coeur en me blessant la vue.
Penses-tu que je sois, après ton changement,
Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment?
S'il te souvient encor de ton brutal caprice,
Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice? 750
Garde un exil si cher à tes légèretés:
Je ne veux plus savoir de toi mes vérités.
Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l'insolence?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant? 755
Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant?
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
Employer des soupirs et de muettes larmes?
Sur notre amour passé c'est trop te confier[776];
Du moins dis quelque chose à te justifier; 760
Demande le pardon que tes regards m'arrachent;
Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants
Rendent des criminels aisément innocents!
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse; 765
Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].
ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].
Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez[779]!
C'est bien là me punir quand vous me pardonnez.
Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace
Je ne mérite pas de jouir de ma grâce; 770
Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su
Que par un feint mépris votre amour fut déçu,
Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre;
Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre;
Que mon dessein n'alloit qu'à voir vos mouvements, 775
Et juger de vos feux par vos ressentiments.
Dites, quand je la vis entre vos mains remise,
Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise?
Ma parole plus ferme et mon port assuré
Ne vous montroient-ils pas un esprit préparé[780]? 780
Que Clarine vous die, à la première vue,
Si jamais de mon change elle s'est aperçue.
Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]:
Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas;
Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, 785
Au lieu de son amour, cherchoient votre colère.
ANGÉLIQUE.
Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret[782];
En te montrant fidèle, il accroît mon regret:
Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage,
Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. 790
Que me sert de savoir que tes voeux sont constants[783]?
Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps?
ALIDOR.
Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme[784]:
Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme.
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir: 795
Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir;
Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die,
Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois[785].
ANGÉLIQUE.
Ah! ce cruel discours me réduit aux abois. 800
Ma colère a rendu ma perte inévitable[786],
Et je déteste en vain ma faute irréparable.
ALIDOR.
Si vous avez du coeur, on la peut réparer.
ANGÉLIQUE.
On nous doit dès demain pour jamais séparer[787]:
Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède? 805
ALIDOR.
Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède.
Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir
Rompre les noirs effets d'un juste désespoir.
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre,
Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. 810
Mettrez-vous en ma mort votre contentement?
ANGÉLIQUE.
Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]?
ALIDOR.
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie?
Il y va de votre heur, il y va de ma vie,
Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira! 815
Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira:
Puisque vous consentez plutôt à vos supplices
Qu'à l'unique moyen de payer mes services,
Ma mort va me venger de votre peu d'amour;
Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. 820
ANGÉLIQUE.
Retiens ce coup fatal; me voilà résolue:
Use sur tout mon coeur de puissance absolue[789]:
Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander;
Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790].
Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse; 825
Mon honneur seulement te demande une grâce:
Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main
Puissent justifier ma fuite et ton dessein;
Que mes parents surpris trouvent ici ce gage,
Qui les rende assurés d'un heureux mariage, 830
Et que je sauve ainsi ma réputation
Par la sincérité de ton intention.
Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791]
Paroîtra seulement fuir une violence.
ALIDOR.
Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]: 835
Agissez pleinement dessus mes volontés.
J'avois pour votre honneur la même inquiétude,
Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude,
Voyant ce que pour moi votre flamme résout,
Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. 840
Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire.
ANGÉLIQUE.
Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère.
Je manque ici de tout, et j'ai le coeur transi[793]
De crainte que quelqu'un ne te découvre ici.
Mon dessein généreux fait naître cette crainte; 845
Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte.
Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794].
ALIDOR.
Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit.
ANGÉLIQUE.
(Alidor s'en va et Angélique continue[795].)
Que promets-tu, pauvre aveuglée?
A quoi t'engage ici ta folle passion? 850
Et de quelle indiscrétion
Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée?
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder
Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796].
Je me trompe, il n'est point volage; 855
J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs;
Et si je flatte mes desirs,
Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage.
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder,
Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. 860
ALIDOR, sortant de la porte d'Angélique, et repassant
sur le théâtre.
Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage.
Que ne peut l'artifice, et le fard du langage?
Et si pour un ami ces effets je produis,
Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis?
SCÈNE VII.
PHYLIS.
Alidor à mes yeux sort de chez Angélique[797], 865
Comme s'il y gardoit encor quelque pratique;
Et même, à son visage, il semble assez content.
Auroit-il regagné cet esprit inconstant?
Oh! qu'il feroit bon voir que cette humeur volage
Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage!
Que mon frère en tiendroit, s'ils s'étoient mis d'accord[798]!
Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort.
Ce soir, je sonderai les secrets de son âme;
Et si son entretien ne me trahit sa flamme,
J'aurai l'oeil de si près dessus ses actions, 875
Que je m'éclaircirai de ses intentions.
SCÈNE VIII.
PHYLIS, LYSIS.
PHYLIS.
Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de durée!
LYSIS.
L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée;
Mais vous voyant ici sans frère et sans amant....
PHYLIS.
N'en présume pas mieux pour ton contentement. 880
LYSIS.
Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle?
PHYLIS.
Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle.
Va, ne me conte rien de ton affection:
Elle en auroit fort peu de satisfaction.
LYSIS.
Cependant sans parler il faut que je soupire[799]? 885
PHYLIS.
Réserve pour le bal ce que tu me veux dire.
LYSIS.
Le bal, où le tient-on?
PHYLIS.
Là dedans.
LYSIS.
Il suffit;
De votre bon avis je ferai mon profit.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[745] _Var._ Qui reçoit tout le monde avec même visage. (1648)
[746] _Var._ Vu qu'il ne me dit mot et ne suit point mes pas.
(1637-57)
[747] L'édition de 1682 donne seule _fidélité_, pour _civilité_:
c'est une faute évidente, que Thomas Corneille s'est gardé de
reproduire en 1692.
[748] _Var._ DORASTE, _sortant de chez Angélique_. (1637-60)
[749] _Var._ Demain un sacré noeud me joint à cette belle;
Dis-lui qu'il se console. Adieu: je vais pourvoir
A tout ce qu'il faudra préparer pour ce soir.
PHYL. Nous voilà donc de bal! Dieu nous fera la grâce.
(1637-57)
[750] On lit ici dans l'édition de 1692: PHYLIS, _à Cléandre_,
indication qui n'est point inutile.
[751] _Var._ D'en trouver là cinquante à qui donner la place.
(1637)
[752] _Affiné_, trompé, dupé. Voyez tome I, p. 190, note 3.
[753] _Var._ [Avec si peu de coeur aimer si puissamment!]
Que faisiez-vous, mes bras? que faisiez-vous, ma lame?
N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon âme?
N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal?
N'osiez-vous découvrir à Doraste un rival?
[Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?]
Craignois-tu de rougir d'une telle maîtresse? (1637-57)
[754] _Var._ Par honte, par respect, ou par discrétion? (1637)
[755] _Var._ Avec quelque raison ou quelque violence,
Que l'un de ces motifs t'obligeât au silence,
Pour faire à ce rival sentir quel est ton bras,
L'intérêt d'un ami ne suffisoit-il pas?
Pouvois-tu desirer d'occasion plus belle. (1637-57)
[756] Ce vers se retrouve, à un mot près, dans _le Cid_, acte
III, scène III:
Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne.
[757] _Var._ [Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende.]
Veux-tu pour le défendre une plus douce loi?
Si tu combats pour lui, les fruits en sont pour toi.
J'y suis tout résolu, Doraste, il la faut rendre;
Tu sauras ce que c'est de supplanter Cléandre:
Tout l'univers armé pour te la conserver
De mes jaloux efforts ne te pourroit sauver.
Qu'est-ce-ci, ma fureur? est-il temps de paroître?
Quand tu manques d'objets, tu commences à naître:
C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit t'exciter,
C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit m'emporter.
Puisque, un rival présent, trop foible, tu recules,
Tes mouvements tardifs deviennent ridicules,
Et quoi qu'à ces transports promette ma valeur,
A peine les effets préviendront mon malheur.
Pour rompre en honnête homme un hymen si funeste,
Je n'ai plus désormais qu'un peu de jour qui reste;
Autrement il me faut affronter ce rival,
Au péril de cent morts, au milieu de son bal:
Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte;
Il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte.
[Il faut....] (1637-57)
[758] _Var._ Après cela veux-tu que je m'explique? (1637-57)
[759] _Var._ Si bien qu'après le bal qu'il lui donne ce soir,
Leur hymen accompli rend mon malheur extrême. (1637-57)
[760] _Var._ Cet hymen auroit mis mon bonheur à son point[760-a].
(1637-57)
[760-a] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «à ce
point.»
[761] _Var._ Les restes d'un rival eussent fait mon servage,
Elle eût perdu mon coeur avec son pucelage. (1637 et 44)
_Var._ Les restes d'un rival captivassent mon âme,
Elle eût perdu mon coeur en devenant sa femme. (1648)
[762] _Var._ Me feindre tout de glace, et n'être que de flamme,
La mépriser de bouche et l'adorer dans l'âme. (1637-57)
[763] _Var._ J'aurai trop de moyens à te garder ma foi. (1637, 44
et 52-57)