[764] _Var._ Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise:

Crois-tu qu'à tes dépens aucun bonheur me plaise? (1637-57)

[765] Allusion à ces vers de _la Suivante_ (649-652, p. 160):

Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive,

De sa possession l'un et l'autre il nous prive,

Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit,

Tandis que de sa peine un troisième a le fruit.

--Voyez pour d'autres rapprochements du même genre, tome I, p.

446, note 2.

[766] _Var._ Il faut prendre un chemin et plus court et plus seur[766-a]:

Je veux sans coup férir t'en rendre possesseur. (1637)

_Var._ Je veux prendre un chemin et plus court et plus seur. (1644-60)

[766-a] Voyez tome I, p. 190, note 5.

[767] _Var._ Va-t'en donc, et me laisse auprès de cette belle

Employer le pouvoir qui me reste sur elle. (1637-57)

[768] _Var._ Je te vais donc laisser ma fortune à conduire.

(1637-57)

[769] _Var._ Mais reprendre un amour dont je me veux défaire.

(1637-57)

[770] _Var._ Toute peine est fort douce à qui sert ses

amis[770-a]. (1637-57)

[770-a] Voyez la fin de l'_Examen_, p. 223.

[771] _Var._ Du forfait d'Alidor que de son châtiment. (1637-57)

[772] _Var._ Et par quelques puissants efforts

Que de tous sens je tourne et retourne mon âme. (1637-57)

_Var._ Hélas! par quelques pleins efforts. (1660-68)

[773] _Var._ ANGÉLIQUE, _voyant Alidor entrer en son cabinet_.

(1637)

[774] _Var._ Ton plaisir dépend-il d'avoir vu mes douleurs?

Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs?

Est-il dit que tes yeux te mettront hors de doute,

Et t'apprendront combien ta trahison me coûte?

Après qu'effrontément ton aveu m'a fait voir

Qu'Angélique sur toi n'eut jamais de pouvoir,

[Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable.] (1637-57)

[775] _Var._ Va, va, n'espère rien de ces submissions. (1637-48)

_Var._ Va, va, n'espère rien de ses submissions. (1652-57)

[776] _Var._ Sur notre amour passé c'est à trop te fier. (1637)

_Var._ Sur notre amour passé c'est là trop te fier. (1644-57)

[777] _Var._ Comme vaincue il faut que je quitte la place.

(1637-57)

[778] _Var._ _Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la

retient._ (1637, en marge.)--ALIDOR, _la retenant_. (1644-60)

[779] _Var._ Ma chère âme, mon tout, quoi! vous m'abandonnez!

(1637--57)

[780] _Var._ Ne vous montroit-il pas un esprit préparé? (1652-57)

[781] _Var._ Aussi mon compliment flattoit mal ses appas:

Il vous offensoit bien, mais ne l'obligeoit pas. (1637-57)

[782] _Var._ Cesse de m'éclaircir dessus un tel secret. (1637-57)

[783] _Var._ Que me sert de savoir si tes voeux sont constants?

(1637-57)

[784] _Var._ Aussi ne viens-je pas pour regagner votre âme.

(1637-57)

[785] _Var._ Mais voici qui vous rend l'un et l'autre à la fois.

(1652-60)

[786] _Var._ Dans ma prompte vengeance à jamais misérable,

Que je déteste en vain ma faute irréparable! (1637-57)

[787] _Var._ C'est demain qu'on nous doit pour jamais séparer:

En ce piteux état que veux-tu que je fasse?

ALID. Ah! ce discours ne part que d'un coeur tout de glace.

Son, non, résolvez-vous: il vous faut à ce soir

Montrer votre courage, ou moi mon désespoir. (1637-57)

[788] _Var._ Non, mais que dira-t-on d'un tel enlèvement?

(1637-57)

[789] _Var._ Dessus mes volontés ta puissance absolue

Peut disposer de moi, peut tout me commander.

Mon honneur, en tes mains prêt à se hasarder,

Par un trait si hardi quelque tort qu'il se fasse,

Y consent toutefois, et ne veut qu'une grâce:

[Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main]

Justifient aux miens ma fuite et ton dessein;

Qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage,

Qui les rende assurés de notre mariage;

Que la sincérité de ton intention

Conserve, mise au jour, ma réputation. (1637-57)

[790] _Var._ Pour vaincre nos malheurs j'ose tout hasarder.

(1660)

[791] _Var._ Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence.

(1637-60)

[792] _Var._ Ma reine, enfin par là vous me ressuscitez.

(1637-57)

[793] _Var._ Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci,

Que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici. (1637-57)

[794] _Var._ Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit.

ALID. Adieu donc, ma chère âme. ANG. Adieu, jusqu'à minuit. (1637-57)

[795] _Var._ ANGÉLIQUE, _seule en son cabinet_. (1637, en marge.)

[796] _Var._ Sur la foi de celui qui n'en sauroit garder.

(1637-57)

[797] _Var._ D'où provient qu'Alidor sort de chez Angélique?

Auroit-il avec elle encor quelque pratique?

Son visage n'a rien que d'un homme content. (1637-57)

[798] _Var._ Que mon frère en tiendroit, s'ils étoient mis

d'accord! (1657)

[799] _Var._ Puisque vous le voulez, adieu, je me retire.

(1637-57)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS[800].

ALIDOR.

(L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers[801] à

Cléandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.)

Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse[802].

Enfin la nuit s'avance, et son voile propice 890

Me va faciliter le succès que j'attends

Pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents.

Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique,

Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique.

Je vais faire un ami possesseur de mon bien: 895

Aussi dans son bonheur je rencontre le mien.

C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire,

Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire.

Ce trait paroîtra lâche et plein de trahison[803];

Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. 900

Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse,

Et que ma liberté me coûte une maîtresse.

Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité,

Pour avoir malgré moi fait ma captivité?

Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude: 905

Ce n'est que me venger d'un an de servitude,

Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien,

Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien,

Et ne lui pas laisser un si grand avantage

De suivre son humeur, et forcer mon courage. 910

Le forcer! mais, hélas! que mon consentement

Par un si doux effort fut surpris aisément!

Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence

Avant que réfléchir sur cette violence[804]!

Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds? 915

Et qu'il m'est cher vendu de connoître mes fers!

Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice,

Et je doute s'il est ou raison ou caprice.

Je crains un pire mal après ma guérison,

Et d'aller au supplice en rompant ma prison. 920

Alidor, tu consens qu'un autre la possède!

Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède[805]!

Ne romps point les effets de son intention,

Et laisse un libre cours à ton affection:

Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse. 925

Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse[806]!

Je n'en veux obliger pas un à me haïr.

Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir.

Quoi! je balance encor, je m'arrête, je doute[807]!

Mes résolutions, qui vous met en déroute? 930

Revenez, mes desseins, et ne permettez pas

Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas.

En vain pour Angélique ils prennent la querelle[808];

Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle.

Ma liberté conspire avecque tes ardeurs; 935

Les miennes désormais vont tourner en froideurs;

Et lassé de souffrir un si rude servage,

J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage.

Ce coup n'est qu'un effet de générosité,

Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. 940

Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paroître!

Fuis, petit insolent, je veux être le maître:

Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi,

En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi.

Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée 945

Que d'une volonté franche et déterminée,

Et celle à qui ses noeuds m'uniront pour jamais[809]

M'en sera redevable, et non à ses attraits;

Et ma flamme....

SCÈNE II.

ALIDOR, CLÉANDRE.

CLÉANDRE.

Alidor!

ALIDOR.

Qui m'appelle?

CLÉANDRE.

Cléandre.

ALIDOR.

Tu t'avances trop tôt[810].

CLÉANDRE.

Je me lasse d'attendre. 950

ALIDOR.

Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir

En quel temps de ce coin il te faudra sortir.

CLÉANDRE.

Minuit vient de sonner, et par expérience

Tu sais comme l'amour est plein d'impatience.

ALIDOR.

Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup: 955

Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup.

Je livre entre tes mains cette belle maîtresse,

Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse:

Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi,

Rien ne l'empêchera de la croire de moi. 960

Après, achève seul; je ne puis sans supplice

Forcer ici mon bras à te faire service[811];

Et mon reste d'amour, en cet enlèvement,

Ne peut contribuer que mon consentement.

CLÉANDRE.

Ami, ce m'est assez.

ALIDOR.

Va donc là-bas attendre 965

Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre.

Cléandre, encore un mot: pour de pareils exploits[812]

Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix;

Angélique soudain pourra te reconnoître;

Regarde après ses cris si tu serois le maître. 970

CLÉANDRE.

Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir.

ALIDOR.

Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir.

CLÉANDRE.

Adieu. Fais promptement.

SCÈNE III.

ALIDOR, ANGÉLIQUE.

ANGÉLIQUE.

Que la nuit est obscure[813]!

Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure.

ALIDOR.

De peur d'être connu, je défends à mes gens 975

De paroître en ces lieux avant qu'il en soit temps.

Tenez.

(Il lui donne la promesse de Cléandre.)

ANGÉLIQUE.

Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire,

Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père;

Je la porte à ma chambre: épargnons les discours;

Fais avancer tes gens, et dépêche.

ALIDOR.

J'y cours. 980

Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance,

C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance;

Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami,

A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi.

SCÈNE IV.

PHYLIS.

Angélique! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. 985

La voyant échapper, je courois après elle;

Mais un maudit galant m'est venu brusquement

Servir à la traverse un mauvais compliment,

Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte

Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. 990

Sa perte est assurée, et le traître Alidor[814]

La posséda jadis, et la possède encor.

Mais jusques à ce point seroit-elle imprudente?

Il n'en faut point douter, sa perte est évidente[815];

Le coeur me le disoit, le voyant en sortir, 995

Et mon frère dès lors se devoit avertir.

Je te trahis, mon frère, et par ma négligence,

Étant sans y penser de leur intelligence....

(Alidor paroît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui

avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un

coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main

sur la bouche.)

SCÈNE V.

ALIDOR.

On l'enlève, et mon coeur, surpris d'un vain regret,

Fait à ma perfidie un reproche secret; 1000

Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle!

Parmi mes trahisons il veut être fidèle;

Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris[816],

Refuser de ma main sa franchise à ce prix,

Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, 1005

Me demander son bien, que je cède à Cléandre.

Hélas! qui me prescrit cette brutale loi

De payer tant d'amour avec si peu de foi?

Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine!

Si mon feu la trahit, que lui feroit ma haine? 1010

Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité

La va précipiter ton infidélité[817].

Écoute ses soupirs, considère ses larmes,

Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes[818],

Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui[819], 1015

Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui.

Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure,

Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture,

Et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour,

Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour? 1020

Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée!

J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée!

Suis-je encore Alidor après ces sentiments?

Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements?

Vaine compassion des douleurs d'Angélique, 1025

Qui penses triompher d'un coeur mélancolique[820],

Téméraire avorton d'un impuissant remords,

Va, va porter ailleurs tes débiles efforts.

Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire,

Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire? 1030

Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé,

Ne me présume pas tout à fait succombé[821]:

Je sais trop maintenir ce que je me propose,

Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose.

En vain un peu d'amour me déguise en forfait 1035

Du bien que je me veux le généreux effet:

De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre....

SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, ALIDOR.

ANGÉLIQUE.

Je demande pardon, de t'avoir fait attendre,

D'autant qu'en l'escalier on faisoit quelque bruit,

Et qu'un peu de lumière en effaçoit la nuit: 1040

Je n'osois avancer, de peur d'être aperçue[822].

Allons, tout est-il prêt? Personne ne m'a vue:

De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps,

Et les moments ici nous sont trop importants;

Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. 1045

Quoi! tu ne réponds point à la voix d'Angélique?

ALIDOR.

Angélique! mes gens vous viennent d'enlever;

Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver?

Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme,

Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme? 1050

Ne vous suffit-il point de me manquer de foi,

Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi?

ANGÉLIQUE.

Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie!

N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie.

ALIDOR.

Autant que l'ont permis les ombres de la nuit[823], 1055

Je l'ai vu de mes yeux.

ANGÉLIQUE.

Tes yeux t'ont donc séduit;

Et quelque autre sans doute, après moi descendue,

Se trouve entre les mains dont j'étois attendue.

Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux,

Et tu n'accompagnois ma fuite que des yeux! 1060

Pour marque d'un amour que je croyois extrême[824],

Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même!

Je suis donc un larcin indigne de tes mains[825]?

ALIDOR.

Quand vous aurez appris le fond de mes desseins,

Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, 1065

A peu d'affection l'effet de ma prudence.

ANGÉLIQUE.

Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival,

Tu diras qu'il falloit te montrer dans le bal.

Foible ruse!

ALIDOR.

Ajoutez et vaine, et sans adresse,

Puisque je ne pouvois démentir ma promesse. 1070

ANGÉLIQUE.

Quel étoit donc ton but?

ALIDOR.

D'attendre ici le bruit[826]

Que les premiers soupçons auront bientôt produit,

Et d'un autre côté me jetant à la fuite,

Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite.

ANGÉLIQUE, en pleurant[827].

Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris? 1075

ALIDOR.

Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris,

Je vois tous mes desseins succéder à ma honte;

Mais il me faut donner quelque ordre à ce méconte[828];

Permettez....

ANGÉLIQUE.

Cependant, à qui me laisses-tu?

Tu frustres donc mes voeux de l'espoir qu'ils ont eu, 1080

Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice,

M'abandonnant ici, me livre à mon supplice!

L'hymen (ah! ce mot seul me réduit aux abois[829]!)

D'un amant odieux me va soumettre aux lois;

Et tu peux m'exposer à cette tyrannie! 1085

De l'erreur de tes gens je me verrai punie!

ALIDOR.

Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir[830]!

Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir.

J'en ai manqué le coup; et, ce que je regrette,

Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. 1090

A Paris, et de nuit, une telle beauté,

Suivant un homme seul, est mal en sûreté:

Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire[831],

Me pourroit arracher le trésor où j'aspire:

Évitons ces périls en différant d'un jour. 1095

ANGÉLIQUE.

Tu manques de courage aussi bien que d'amour,

Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie[832]

Le chimérique effet de ta poltronnerie.

Alidor (quel amant!) n'ose me posséder.

ALIDOR.

Un bien si précieux se doit-il hasarder? 1100

Et ne pouvez-vous point d'une seule journée

Retarder le malheur de ce triste hyménée[833]?

Peut-être le désordre et la confusion

Qui naîtront dans le bal de cette occasion

Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure.... 1105

ANGÉLIQUE.

Que tu seras encore ou timide ou parjure.

Quand tu m'as résolue à tes intentions,

Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions[834]?

Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien paroître,

Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être. 1110

ALIDOR.

Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous,

Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous;

Et malgré ces périls.... Mais on ouvre la porte:

C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte.

(Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste

l'arrête.)

SCÈNE VII.

ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS.

DORASTE.

Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me dédaigner; 1115

Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner;

Car vous n'entreprenez si matin ce voyage

Que pour vous préparer à notre mariage.

Encor que vous partiez beaucoup devant le jour,

Vous ne serez jamais assez tôt de retour; 1120

Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse.

Infidèle! est-ce là me tenir ta promesse?

ANGÉLIQUE.

Eh bien! c'est te trahir. Penses-tu que mon feu

D'un généreux dessein te fasse un désaveu?

Je t'acquis par dépit et perdrois avec joie. 1125

Mon désespoir à tous m'abandonnoit en proie,

Et lorsque d'Alidor je me vis outrager,

Je fis armes de tout afin de me venger.

Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage;

Je te donnai son bien, et non pas mon courage. 1130

Ce change à mon courroux jetoit un faux appas[835];

Je le nommois sa peine, et c'étoit mon trépas:

Je prenois pour vengeance une telle injustice,

Et dessous ses couleurs j'adorois mon supplice.

Aveugle que j'étois! mon peu de jugement 1135

Ne se laissoit guider qu'à mon ressentiment.

Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme,

En feignant un mépris, n'avoit pas moins de flamme.

Il a repris mon coeur en me rendant les yeux;

Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. 1140

DORASTE.

Tu suivois Alidor!

ANGÉLIQUE.

Ta funeste arrivée,

En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée;

Mais si....

DORASTE.

Tu le suivois!

ANGÉLIQUE.

Oui: fais tous tes efforts;

Lui seul aura mon coeur, tu n'auras que le corps.

DORASTE.

Impudente, effrontée autant comme traîtresse, 1145

De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse?

Est-elle de sa main, parjure? De bon coeur

J'aurois cédé ma place à ce premier vainqueur;

Mais suivre un inconnu! me quitter pour Cléandre!

ANGÉLIQUE.

Pour Cléandre!

DORASTE.

J'ai tort: je tâche à te surprendre. 1150

Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard;

C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ:

C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table

De ta fidélité la preuve indubitable.

Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor 1155

Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.

BILLET DE CLÉANDRE A ANGÉLIQUE[836].

_Angélique, reçois ce gage

De la foi que je te promets,

Qu'un prompt et sacré mariage

Unira nos jours désormais. 1160

Quittons ces lieux, chère maîtresse;

Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur;

Mais laisse aux tiens cette promesse

Pour sûreté de ton honneur,

Afin qu'ils en puissent apprendre 1165

Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre._

CLÉANDRE.

ANGÉLIQUE.

Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre?

Alidor est perfide, ou Doraste imposteur.

Je vois la trahison, et doute de l'auteur.

Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire[837]; 1170

Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire;

Et puisqu'à m'enlever son bras se refusoit,

Il ne prétendoit rien au larcin qu'il faisoit.

Le traître! J'étois donc destinée à Cléandre!

Hélas! mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, 1175

Et ne consentant point à ses lâches desseins,

Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains[838]!

DORASTE.

Que parles-tu d'une autre en ta place ravie?

ANGÉLIQUE.

J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie[839],

Et ceux qui m'attendoient dans l'ombre de la nuit.... 1180

DORASTE.

C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit:

Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée;

Après toi de la salle elle s'est dérobée.

J'arrête une maîtresse, et je perds une soeur;

Mais allons promptement après le ravisseur. 1185

SCÈNE VIII.

ANGÉLIQUE.

Dure condition de mon malheur extrême!

Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime.

Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi?

Nous manquons l'un et l'autre également de foi.

Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, 1190

Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure;

Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits

Des miens en même temps exprimeront les traits.

Mais quel aveuglement nos deux crimes égale,

Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale? 1195

L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahiroit pas?),

Et la trahison seule a pour lui des appas.

Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable:

Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable[840];

Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir; 1200

Il me trahit lui-même, et me force à trahir.

Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde,

Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde[841],

Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté

N'ont pu te garantir d'une déloyauté? 1205

Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie

A jusqu'à te quitter son âme refroidie,

Suis, suis dorénavant de plus saines raisons,

Et sans plus t'exposer à tant de trahisons[842],

Puisque de ton amour on fait si peu de conte, 1210

Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte[843].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[800] Au participe ARMÉS, employé substantivement, Thomas

Corneille a substitué, dans l'édition de 1692: HOMMES ARMÉS.

[801] _Var._ _Il dit ce vers_, etc. (1637, en marge.)--Dans cette

édition, les mots: _L'acte est dans la nuit_, se trouvent placés

plus haut, en regard du titre: ACTE IV.

[802] _Var._ Attends là de pied coi que je t'en avertisse.

(1637-57)

[803] _Var._ Ce trait est un peu lâche, et sent sa trahison. (1637-57)

_Var._ Ce trait peut sembler lâche et plein de trahison. (1660)

[804] _Var._ Avant que s'aviser de cette violence! (1637-57)

[805] _Var._ Peux-tu bien t'exposer à des maux sans remède,

A de vains repentirs, d'inutiles regrets,

De stériles remords et des bourreaux secrets,

Cependant qu'un ami, par tes lâches menées,

Cueillira les faveurs qu'elle t'a destinées?

Ne frustre point l'effet de ton intention[805-a]. (1637-57)

[805-a] Ce dernier vers ne se trouve que dans l'édition de 1637

Dans les impressions de 1644-57, on lit, comme dans notre texte:

Ne romps point les effets de son intention.

De tous les deux côtés il y va de ta foi.

A qui la tiendras-tu? Mon esprit en déroute

Sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute.

[Je n'en veux obliger pas un à me haïr.] (1637-57)

[806] _Var._ [Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse!]

Jamais fut-il mortel si malheureux que toi?

[807] _Var._ Mais que mon jugement s'enveloppe de nues!

Mes résolutions, qu'êtes-vous devenues? (1637-57)

_Var._ Quoi! je hésite encor, je balance, je doute! (1660)

[808] _Var._ Cléandre, elle est à toi: dedans cette querelle,

Angélique le perd; nous sommes deux contre elle. (1637-57)

[809] _Var._ Et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux,

M'en sera redevable, et non pas à ses yeux. (1637-57)

[810] _Var._ Qui te fait avancer? (1637-57)

[811] _Var._ Forcer ici mes bras à te faire service. (1637-63)

[812] _Var._ Encore un mot, Cléandre, et qui t'importe fort:

Ta taille avec la mienne a si peu de rapport,

Qu'Angélique soudain te pourra reconnoître. (1637-57)

[813] _Var._ ANG. St. ALID. Je l'entends, c'est elle.

ANG. Alidor, es-tu là? ALID. Je suis à vous, ma belle.

[De peur d'être connu, je défends à mes gens.] (1637-57)

[814] _Var._ Sa perte est assurée, et ce traître Alidor.

(1637-57)

[815] _Var._ Il n'en faut point parler, sa perte est évidente.

(1654)

[816] _Var._ Je le sens refuser sa franchise à ce prix;

[Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris.] (1637-57)

[817] _Var._ Ne la va point jeter ton infidélité. (1637-57)

[818] _Var._ Et laisse-toi gagner à de si fortes armes. (1637)

_Var._ Et te laisse enfin vaincre à de si fortes armes. (1644-57)

[819] _Var._ Cours après elle, et vois si Cléandre aujourd'hui.

(1637-57)

[820] _Var._ Qui pensez triompher d'un coeur mélancolique. (1637,

44 et 52-60)

[821] _Var._ Ne me présume pas encore succombé. (1637-57)

[822] _Var._ Je n'osois m'avancer, de peur d'être aperçue.

(1637-57)

[823] _Var._ Autant que m'ont permis les ombres de la nuit.

(1637-57)

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 15 / 30 段