Ne parle point d'un noeud dont le seul nom m'alarme.

J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui,

Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui?

Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire

Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire[687]? 230

Du temps, qui change tout, les révolutions

Ne changent-elles pas nos résolutions?

Est-ce[688] une humeur égale et ferme que la nôtre?

N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre[689]?

Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, 235

Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché.

Cependant Angélique, à force de me plaire,

Me flatte doucement de l'espoir du contraire;

Et si d'autre façon je ne me sais garder,

Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690]. 240

Mais puisque son amour me donne tant de peine,

Je la veux offenser pour acquérir sa haine,

Et mériter enfin un doux commandement[691]

Qui prononce l'arrêt de mon bannissement.

Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire: 245

Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire[692].

Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès,

Mes desseins de guérir n'auront point de succès.

CLÉANDRE.

Étrange humeur d'amant!

ALIDOR.

Étrange, mais utile.

Je me procure un mal pour en éviter mille. 250

CLÉANDRE.

Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux,

Quand un rival aura le fruit de tes travaux?

Pour se venger de toi, cette belle offensée

Sous les lois d'un mari sera bientôt passée[693];

Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus 255

Ne te rendront aucun de tant de biens perdus!

ALIDOR.

Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence[694],

Je perdrai mon amour avec mon espérance,

Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion,

Ma liberté naîtra de ma punition. 260

CLÉANDRE.

Après cette assurance, ami, je me déclare.

Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare,

Toi seul de la servir me pouvois empêcher;

Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher.

Souffre donc maintenant que pour mon allégeance 265

Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance;

Que des ressentiments qu'elle aura contre toi

Je tire un avantage en lui portant ma foi,

Et que cette colère en son âme conçue[695]

Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696]. 270

ALIDOR.

Si ce joug inhumain, ce passage trompeur,

Ce supplice éternel, ne te fait point de peur,

A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime

Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même.

Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux; 275

Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux.

CLÉANDRE.

J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697],

Peut-être seulement le nom d'époux t'offense.

Et tu voudrois[698] qu'un autre....

ALIDOR.

Ami, que me dis-tu[699]?

Connois mieux Angélique et sa haute vertu; 280

Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme,

Je ne la connois plus dès l'heure qu'elle est femme.

De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser,

En pas une un mari pouvoit-il s'offenser?

J'évite l'apparence autant comme le crime; 285

Je fuis un compliment qui semble illégitime;

Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups

Causer un médisant et rêver un jaloux.

Encor que dans mon feu mon coeur ne s'intéresse,

Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, 290

Et garder, si je puis, parmi ces fictions,

Un renom aussi pur que mes intentions.

Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique[700],

Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique,

Allons tout de ce pas ensemble imaginer 295

Les moyens de la perdre et de te la donner,

Et quelle invention sera la plus aisée.

CLÉANDRE.

Allons. Ce que j'ai dit n'étoit que par risée.

FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

[645] Dans l'édition de 1637: Les acteurs.

[646] VAR. (édit. de 1637-57): La scène est à la place Royale.

[647] _Var._ Ton frère eût-il encor cent fois plus de mérite,

Tu reçois aujourd'hui ma dernière visite,

Si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.

PHYL. Vraiment tu me prescris une fâcheuse loi.

Je ne puis, sans forcer celles de la nature. (1637-57)

[648] _Var._ Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux guérir,

Et sans t'importuner je le lairrois périr!

Me défendras-tu point à la fin de le plaindre? (1637-57)

[649] _Var._ Le mal est bien léger d'un feu qu'on peut éteindre.

(1637)

[650] _Var._ Il le devroit du moins, mais avec tant d'appas.

(1637-57)

[651] _Var._ Aussi ne pourroit-on m'y résoudre en sa place.

(1637-57)

[652] _Var._ S'il vit dans une humeur tellement obstinée.

(1637-57)

[653] _Var._ Mais ce qui me déplaît et qui me désespère.

(1637-60)

[654] _Var._ Rompre notre commerce et fuir ton entretien.

(1637-57)

[655] _Var._ Que s'il me faut quitter cette douce pratique.

(1637-57)

[656] _Var._ Sûre que ses effets auront leur premier cours

Aussitôt que ton frère éteindra ses amours. (1637-57)

[657] _Var._ Que toi-même pourtant trouverois équitable.

(1637-57)

[658] _Var._ Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire.

(1637-57)

[659] _Var._ On a peu de plaisirs quand un seul les fait naître:

Au lieu d'un serviteur, c'est accepter un maître.

Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui,

Cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui. (1637)

[660] _Var._ Et de peur que le temps ne lâche ses ferveurs.

(1637)

[661] _Var._ Notre âme, s'il s'éloigne, est de deuil abattue.

(1637-57)

[662] _Var._ Mon coeur n'est à pas un en se donnant à tous;

Pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie,

Et mon humeur égale à mon gré les manie;

Je ne fais à pas un tenir lieu de mignon,

Et c'est à qui l'aura dessus son compagnon.

Ainsi tous à l'envie s'efforcent de me plaire[662-a]. (1637-57)

[662-a] Les éditions de 1637-48 donnent: _à me plaire_, comme

l'édition de 1682.

[663] Les éditions de 1644, de 1652 et de 1657 portent, par

erreur sans doute, _on m'en venge_.

[664] _Var._ Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie,

Ne crois pas que pourtant j'entre en mélancolie. (1637)

[665] _Var._ Et donner à ta langue une longue carrière. (1637-60)

[666] _Var._ Défais-toi, défais-toi de ces fausses maximes.

(1637-52 et 57)

[667] _Var._ Ou si pour leur défense, aveugle, tu t'animes.

(1637-57)

[668] _Var._ Trompe-le, je t'en prie, et sinon par pitié,

Pour le moins par vengeance ou par inimitié. (1637-57)

[669] _Var._ Je blâme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine.

(1637)

[670] _Var._ Après mille mépris reçus de ta maîtresse,

Tu n'es que trop chargé de ta seule tristesse. (1637)

[671] _Var._ [D'employer tous tes soins à mon affection.]

PHYL. Non pas tous: j'en retiens pour moi quelque partie.

DOR. Il étoit grand besoin de cette repartie;

Ne ris plus, et regarde après tant de discours

Par où tu me pourras donner quelque secours;

[Dis-moi par quelle ruse il faut....] (1637)

[672] _Var._ Un de mes amants vient, qui nous pourroit distraire.

(1637-57)

[673] _Var._ Et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle.

(1637-57)

[674] _Var._ Mes voeux pour sa beauté sont muets, et ma flamme,

Non plus que son objet, ne sort point de mon âme. (1637-57)

[675] Voyez tome I, p. 148, note 3.

[676] _Var._ Jusques à faire un même choix?

Viens quereller mon coeur, puisque en son peu d'espace

Ta maîtresse après toi peut trouver quelque place. (1637-57)

[677] _Var._ N'est pourtant rien auprès de son affection.

(1637-57)

[678] _Var._ Accablé de faveurs à mon aise fatales,

Partout où son honneur peut souffrir mes plaisirs. (1637-57)

[679] _Var._ Je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers.

(1637-57)

[680] _Var._ Que je puisse à mon gré l'augmenter et l'éteindre.

(1637-57)

[681] _Var._ Mes pensers n'oseroient m'entretenir que d'elle.

(1637-57)

[682] _Var._ Mes pas d'autre côté ne s'oseroient tourner.

(1637-57)

[683] _Var._ Fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie.

(1637-57)

[684] _Var._ Mais sans plus consentir à de si rudes gênes,

A tel prix que ce soit, je veux rompre mes chaînes. (1637-57)

[685] _Var._ A quel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes.

(1660)

[686] _Var._ Crains-tu de posséder ce que ton coeur adore?

ALID. Ah! ne me parle point d'un lien que j'abhorre.

Angélique me charme: elle est belle aujourd'hui. (1637-57)

[687]_Var._ Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle empire.

(1637-57)

[688] L'édition de 1637 porte, par erreur: _être_, pour _est-ce_.

[689] _Var._ Un âge hait-il pas souvent ce qu'aimoit l'autre?

(1637-57)

[690] _Var._ Ses appas sont bientôt pour me persuader. (1637-57)

[691] _Var._ Et pratiquer enfin un doux commandement. (1637)

_Var._ Pour en tirer par force un doux commandement. (1644-57)

[692] _Var._ Puisqu'elle me plaît trop, il me lui faut déplaire.

Tant que j'aurai chez elle encore quelque accès. (1637-57)

[693] _Var._ Sous le joug d'un mari sera bientôt passée;

Et lors, que de soupirs et de pleurs épandus. (1637-57)

[694] _Var._ Mais dis que pour rentrer dans mon indifférence.

(1637-57)

[695] _Var._ Et que dans la colère en son âme conçue. (1637-57)

[696] _Var._ Je puisse à mes amours faciliter l'issue. (1637)

_Var._ Je puisse à mon amour faciliter l'issue. (1644-57)

[697] _Var._ Poussons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1637)

_Var._ Faisons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1644-57)

[698] L'édition de 1682 porte: «Et tu voulois,» ce qui est

probablement une erreur. Toutes les autres impressions ont

_voudrois_.

[699] _Var._ Et tu voudrois qu'un autre eût cette qualité

Pour après.... ALID. Je t'entends: sois sûr de ce côté;

Outre que ma maîtresse, aussi chaste que belle,

De la vertu parfaite est l'unique modèle,

Et que le plus aimable et le plus effronté

Entreprendroit en vain sur sa pudicité,

Les beautés d'une fille ont beau toucher mon âme. (1637-57)

[700] _Var._ Ami, soupçon à part, avant que le jour passe,

D'Angélique pour toi gagnons la bonne grâce,

Et de ce pas allons ensemble consulter

Des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ôter. (1637-57)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANGÉLIQUE, POLYMAS.

ANGÉLIQUE, tenant une lettre ouverte[701].

De cette trahison ton maître est donc l'auteur?

POLYMAS.

Assez imprudemment il m'en fait le porteur[702]. 300

Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne,

Je veux bien en faire une en haine de la sienne;

Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups,

Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous[703].

ANGÉLIQUE.

Contre ce que je vois le mien encor s'obstine[704]. 305

Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine,

Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer!

POLYMAS.

Il n'aura pas le front de le désavouer.

Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes[705]:

Pour s'en pouvoir défendre il lui faudroit des charmes. 310

Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous[706],

Et ne m'exposez point aux traits de son courroux;

Que je vous puisse encor trahir son artifice,

Et pour mieux vous servir, rester à son service.

ANGÉLIQUE.

Rien ne m'échappera qui te puisse toucher[707]: 315

Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher.

POLYMAS.

Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine,

Et que....

ANGÉLIQUE.

Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine[708].

POLYMAS.

Mais....

ANGÉLIQUE.

Ne réplique plus, et va-t'en.

POLYMAS.

J'obéis.

ANGÉLIQUE, seule.

Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis? 320

Et ceux dont Alidor montroit son âme atteinte[709]

Ne sont plus que fumée, ou n'étoient qu'une feinte?

Que la foi des amants est un gage pipeur!

Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur!

Qu'on est peu dans leur coeur pour être dans leur bouche!

Et que malaisément on sait ce qui les touche!

Mais voici l'infidèle. Ah! qu'il se contraint bien!

SCÈNE II.

ALIDOR, ANGÉLIQUE.

ALIDOR.

Puis-je avoir un moment de ton cher entretien?

Mais j'appelle un moment, de même qu'une année

Passe entre deux amants pour moins qu'une journée. 330

ANGÉLIQUE.

Avec de tels discours oses-tu m'aborder[710],

Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder?

As-tu cru que le ciel consentît à ma perte,

Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte?

Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur: 335

Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur;

Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine

N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine.

ALIDOR.

Voilà me recevoir avec des compliments[711]

Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants.

Quel en est le sujet?

ANGÉLIQUE.

Le sujet? lis, parjure;

Et puis accuse-moi de te faire une injure!

ALIDOR lit la lettre entre les mains d'Angélique.

LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR A CLARINE.

_Clarine, je suis tout à vous;

Ma liberté vous rend les armes:

Angélique n'a point de charmes 345

Pour me défendre de vos coups;

Ce n'est qu'une idole mouvante;

Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas:

Alors que je l'aimai, je ne la connus pas[712];

Et de quelques attraits que ce monde vous vante[713], 350

Vous devez mes affections

Autant à ses défauts qu'à vos perfections._

ANGÉLIQUE.

Eh bien! ta perfidie est-elle en évidence[714]?

ALIDOR.

Est-ce là tant de quoi?

ANGÉLIQUE.

Tant de quoi! l'impudence!

Après mille serments il me manque de foi, 355

Et me demande encor si c'est là tant de quoi!

Change si tu le veux: je n'y perds qu'un volage;

Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage;

Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts;

N'établis point tes feux sur le peu que je vaux; 360

Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique,

Et ne le grossis point du mépris d'Angélique.

ALIDOR.

Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs!

ANGÉLIQUE.

Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants!

Ce traître vit encore, il me voit, il respire, 365

Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire.

ALIDOR.

Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner

Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner[715];

Il devroit avec vous être d'intelligence.

(Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor

continue[716].)

Le digne et grand objet d'une haute vengeance! 370

Vous traitez du papier avec trop de rigueur.

ANGÉLIQUE.

Que n'en puis-je autant faire à ton perfide coeur[717]!

ALIDOR.

Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite.

Pour dire franchement votre peu de mérite,

Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux[718] 375

Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux?

Si ce crime autrement ne sauroit se remettre,

(Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte à sa ceinture[719].)

Cassez: ceci vous dit encor pis que ma lettre.

ANGÉLIQUE.

S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi,

Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi: 380

C'est dedans son cristal que je les étudie;

Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie;

Il m'en donne un avis sans me les reprocher,

Et me les découvrant, il m'aide à les cacher.

ALIDOR.

Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. 385

Ne présumiez-vous point que j'irois, à mains jointes,

Les yeux enflés de pleurs, et le coeur de soupirs,

Vous faire offre à genoux de mille repentirs?

Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue!

ANGÉLIQUE.

Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue. 390

ALIDOR.

Me défendre vos yeux après mon changement,

Appelez-vous cela du nom de châtiment?

Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice;

Et ce commandement est si plein de justice,

Que bien que je renonce à vivre sous vos lois[720], 395

Je vais vous obéir pour la dernière fois.

SCÈNE III.

ANGÉLIQUE.

Commandement honteux, où ton obéissance

N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance,

Où ton banissement a pour toi des appas,

Et me devient cruel de ne te l'être pas! 400

A quoi se résoudra désormais ma colère,

Si ta punition te tient lieu de salaire?

Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu!

Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]:

Je devois prévenir ton outrageux caprice; 405

Mon bonheur dépendoit de te faire injustice.

Je chasse un fugitif avec trop de raison,

Et lui donne les champs quand il rompt sa prison.

Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage!

Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage! 410

Que j'eusse retranché de ses propos railleurs!

Le traître n'eût jamais porté son coeur ailleurs:

Puisqu'il m'étoit donné, je m'en fusse saisie;

Et sans prendre conseil que de ma jalousie,

Puisqu'un autre portrait en efface le mien, 415

Cent coups auroient chassé ce voleur de mon bien.

Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance!

Et mes bras et son coeur manquent à ma vengeance!

Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets,

Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. 420

Où me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine?

Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine?

De mille désespoirs mon coeur est assailli;

Je suis seule punie, et je n'ai point failli.

Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722]; 425

Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle,

De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi,

Et trouver du mérite en qui manquoit de foi.

Ciel, encore une fois, écoute mon envie:

Ote-m'en la mémoire ou le prive de vie; 430

Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723],

Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir.

Que je m'anime en vain contre un objet aimable!

Tout criminel qu'il est, il me semble adorable;

Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, 435

En demandant sa mort n'y sauroient consentir.

Restes impertinents d'une flamme insensée,

Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée,

Ou si vous m'en peignez encore quelques traits,

Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. 440

SCÈNE IV.

ANGÉLIQUE, PHYLIS.

ANGÉLIQUE.

Le croirois-tu, Phylis? Alidor m'abandonne.

PHYLIS.

Pourquoi non? je n'y vois rien du tout qui m'étonne,

Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun.

La constance est un bien qu'on ne voit en pas un:

Tout change sous les cieux, mais partout bon remède[724].

ANGÉLIQUE.

Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède.

PHYLIS.

Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort,

Et n'appréhende pas de me faire grand tort:

J'en pourrois, au besoin, fournir toute la ville,

Qu'il m'en demeureroit encor plus de deux mille[725]. 450

ANGÉLIQUE.

Tu me ferois mourir avec de tels propos;

Ah! laisse-moi plutôt soupirer en repos,

Ma soeur.

PHYLIS.

Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être!

ANGÉLIQUE.

Eh quoi, tu ris encor! c'est bien faire paroître....

PHYLIS.

Que je ne saurois voir d'un visage affligé 455

Ta cruauté punie, et mon frère vengé.

Après tout, je connois quelle est ta maladie:

Tu vois comme Alidor est plein de perfidie;

Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon,

Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. 460

ANGÉLIQUE.

Après que cet ingrat me quitte pour Clarine?

PHYLIS.

De le garder longtemps elle n'a pas la mine,

Et j'estime si peu ces nouvelles amours,

Que je te plége[726] encor son retour dans deux jours;

Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, 465

Que de tes volontés devant lui tu disposes.

Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur,

Une larme, un soupir te percera le coeur[727];

Et je serai ravie alors de voir vos flammes

Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. 470

Mais j'en crains un succès à ta confusion[728]:

Qui change une fois change à toute occasion;

Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre,

Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre.

Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, 475

Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet.

ANGÉLIQUE.

Sa faute a trop d'excès pour être rémissible,

Ma soeur; je ne suis pas de la sorte insensible;

Et si je présumois que mon trop de bonté

Pût jamais se résoudre à cette lâcheté, 480

Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense,

J'en préviendrois le coup, m'en ôtant la puissance.

Adieu: dans la colère où je suis aujourd'hui,

J'accepterois plutôt un barbare que lui.

SCÈNE V.

PHYLIS, DORASTE.

PHYLIS[729].

Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. 485

(Elle frappe du pied à la porte de son logis, et fait sortir son

frère.)

Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office[730]:

Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor[731];

On a fait qu'Angélique....

DORASTE.

Eh bien?

PHYLIS.

Hait Alidor.

DORASTE.

Elle hait Alidor! Angélique!

PHYLIS.

Angélique.

DORASTE.

D'où lui vient cette humeur? qui les a mis en pique? 490

PHYLIS.

Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi.

Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi;

Parle au père d'abord: tu sais qu'il te souhaite;

Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite.

DORASTE.

Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser, 495

Je crains....

PHYLIS.

Lysis m'aborde, et tu me veux causer!

Entre chez Angélique, et pousse ta fortune:

Quand je vois un amant, un frère m'importune.

SCÈNE VI.

LYSIS, PHYLIS.

LYSIS.

Comme vous le chassez!

PHYLIS.

Qu'eût-il fait avec nous?

Mon entretien sans lui te semblera plus doux: 500

Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte,

Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte,

Et ce que tu croiras propre à te soulager.

Regarde maintenant si je sais t'obliger.

LYSIS.

Cette obligation seroit bien plus extrême, 505

Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même;

Et vous feriez bien plus pour mon contentement,

De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant.

PHYLIS.

Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire:

J'y souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère[732]; 510

Et puisque nos esprits ont si peu de rapport,

Je m'étonne comment nous nous aimons si fort.

LYSIS.

Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes[733]

Doivent un tel respect aux lois que vous me faites,

Que pour leur obéir mes sentiments domptés 515

N'osent plus se régler que sur vos volontés.

PHYLIS.

J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse

Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse.

Si tu vois quelque jour tes feux récompensés,

Souviens-toi.... Qu'est-ce-ci? Cléandre, vous passez? 520

(Cléandre va pour entrer chez Angélique, et Phylis l'arrête[734].)

SCÈNE VII

CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS.

CLÉANDRE.

Il me faut bien passer, puisque la place est prise.

PHYLIS.

Venez: cette raison est de mauvaise mise.

D'un million d'amants je puis flatter les voeux[735],

Et n'aurois pas l'esprit d'en entretenir deux?

Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, 525

Ne faites pas ici l'entendu davantage.

CLÉANDRE.

Le moyen que je sois insensible à ce point?

PHYLIS.

Quoi! pour l'entretenir, ne vous aimé-je point?

CLÉANDRE.

Encor que votre ardeur à la mienne réponde,

Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. 530

PHYLIS.

Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous,

Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous:

Cela vous doit suffire.

CLÉANDRE.

Oui bien, à des volages

Qui peuvent en un jour adorer cent visages;

Mais ceux dont un objet possède tous les soins, 535

Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins.

PHYLIS.

De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres,

Je devrois dédaigner leurs voeux auprès des vôtres[736];

Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités,

Et ne murmurent point contre mes volontés. 540

Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode?

Votre amour, en ce cas, seroit fort incommode;

Loin de la recevoir, vous me feriez la loi:

Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi.

LYSIS, à Cléandre.

Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille 545

A tous nos concurrents d'en prendre une pareille.

CLÉANDRE.

Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter.

PHYLIS.

Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter?

Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique

Tu tournes tes regards du côté d'Angélique: 550

Est-elle donc l'objet de tes légèretés[737]?

Veux-tu faire d'un coup deux infidélités,

Et que dans mon offense Alidor s'intéresse?

Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse;

Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, 555

Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis.

CLÉANDRE.

De la part d'Alidor je vais voir cette belle:

Laisse-m'en avec lui démêler la querelle,

Et ne t'informe point de mes intentions.

PHYLIS.

Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, 560

Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite,

Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte;

Que ce que j'ai du tien je te le rende ici:

Tu m'as offert des voeux, que je t'en offre aussi[738];

Et faisons entre nous toutes choses égales. 565

LYSIS.

Et moi, durant, ce temps, je garderai les balles[739]?

PHYLIS.

Je te donne congé d'une heure, si tu veux.

LYSIS.

Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux.

PHYLIS.

Pour deux, pour quatre, soit: ne crains pas qu'il m'ennuie.

SCÈNE VIII.

CLÉANDRE, PHYLIS.

PHYLIS arrête Cléandre qui tâche de s'échapper pour entrer

chez Angélique[740].

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 13 / 30 段