Oui, ciel, il le falloit: ce n'est pas sans justice

Que cet esprit usé se renverse à son tour:

Puisqu'un jeune amant suit les lois de l'avarice,

Il faut bien qu'un vieillard suive celles d'amour. (1637-57)

[630] _Var._ Mon coeur n'a point d'espoir d'où je ne sois

séduite[630-a]. (1637)

[630-a] C'est-à-dire dans lequel je ne sois déçue.

[631] _Var._ Si je prends quelque peine, un autre en a les fruits.

Qu'au misérable état où je me vois réduite,

J'aurai bien à passer encor de tristes nuits! (1637-57)

[632] _Var._ Puisse enfin ta foiblesse et ton humeur jalouse

Te frustrer désormais de tout contentement[632-a],

Te remplir de soupçons, et cette jeune épouse

Joindre à mille mépris le secours d'un amant!(1637-57)

[632-a] Te priver désormais de tout contentement.(1644-57)

LA PLACE ROYALE

COMÉDIE

1635

NOTICE.

Le succès de _la Galerie du Palais_, dû en grande partie, comme notre

poëte l'a remarqué lui-même, au plaisir qu'éprouvaient les spectateurs

en se voyant transportés dans un endroit qu'ils fréquentaient

d'ordinaire, l'engagea à choisir pour théâtre d'une autre comédie la

place Royale, qui, à cette époque, était la promenade à la mode, le

lieu de réunion de la société la plus brillante, le centre des

rendez-vous et des intrigues amoureuses.

Adieu, belle place où n'habite

Que mainte personne d'élite,

dit Scarron dans son _Adieu au Marais et à la place Royale_, composé

en 1643[633]; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie

pleinement.

La prédilection de Corneille pour les titres empruntés à divers

endroits fameux de la ville de Paris a été critiquée en ces termes par

un de ses censeurs: «Il a fait voir une _Mélite, la Galerie du Palais_

et _la Place Royale_, ce qui nous faisoit espérer que Mondory

annonceroit bientôt _le Cimetière Saint-Jean_, _la Samaritaine_ et _la

Place aux Veaux_[634].»

Quant à Claveret, il ne blâme point ce procédé, mais il accuse

Corneille de le lui avoir dérobé: «Ce que ma plume a produit autrefois

ne m'a point fait rougir de honte, et si du temps que j'écrivois, vous

ne m'eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas

tâché malicieusement d'éteindre ce peu de lumière, avec laquelle

j'essayois de me faire connoître, établissant le titre d'une de vos

pièces sur le fondement d'une seule rime[635]. J'entends parler de

votre _Place Royale_, que vous eussiez aussi bien appelée _la Place

Dauphine_, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me

choquer; pièce que vous vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes

que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour

contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché

que je n'en aye reçu tout le contentement que j'en pouvois

légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en

foule à ses représentations n'ayent honoré de quelques louanges

l'invention de mon esprit. J'ajouterois bien qu'elle eut la gloire et

le bonheur de plaire au Roi étant à Forges[636], plus qu'aucune autre

des pièces qui parut lors sur son théâtre[637]....»

La comédie de Corneille, jouée en 1635, ne fut imprimée qu'en vertu du

privilége dont nous avons donné un extrait dans notre notice sur _la

Galerie du Palais_; l'achevé d'imprimer est du 20 février 1637. Le

volume, de format in-4º, se compose de 4 feuillets liminaires et de

112 pages; son titre exact est:

LA PLACE ROYALLE, OU L'AMOVREVX EXTRAVAGANT. COMEDIE. _A Paris, chez

Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy._

Le sous-titre: _ou l'Amoureux Extrauagant_, a disparu dès l'édition de

1644.

FOOTNOTES:

[633] Cette date est facile à établir, car Scarron parle dans

cette pièce de la fille de la duchesse de Rohan,

A qui depuis deux ans en ça

On offrit l'illustre Bassa.

Or _Ibrahim ou l'illustre Bassa_, de Mlle de Scudéry, a paru en

1641.

[634] _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_, p. 7.

[635] Ainsi je veux punir ma flamme déloyale.

Ainsi....

ALIDOR.

Te rencontrer dans la Place Royale.

(Acte I, scènes III et IV, vers 177 et 178.)

[636] Claveret avait composé pour cette visite du Roi aux eaux de

Forges une pièce que, de l'aveu d'un de ses apologistes, il ne

put faire accepter. Nous lisons dans _l'Ami du Cid à Claveret_

(p. 5): «Votre _Place Royale_ suit assez bien, et je vous

confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que Mondory et

ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la

plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le

monde n'entendra pas ceci peut-être, c'est que vous avez fait une

pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où

il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite et

les vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez

belle chose.» Dans la _Réponse à l'Ami du Cid_ (p. 45 de

l'_Épître familière du Sr Mayret_), Claveret est ainsi défendu:

«Pour sa pièce intitulée _les Eaux de Forges_, vous avez bien

raison de dire pour faire une mauvaise pointe que Mondory et ses

compagnons n'en voulurent jamais goûter dans la saison du monde

la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclure

par là qu'elle ne vaut rien, puisqu'il est vrai qu'ils ne firent

difficulté de la prendre que par la discrète crainte qu'ils

eurent de fâcher quelques personnes de condition qui pouvoient

reconnoître leurs aventures dans la représentation de cette

pièce.»

[637] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soy disant

Autheur du Cid_, p. 10.

A MONSIEUR ***[638]

MONSIEUR,

J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous

rends mes devoirs avec le même secret que je traiterois un amour, si

j'étois homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je

m'acquitte, sans le faire connoître à tout le monde, et sans que par

cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe

dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de

cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des

maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son

protecteur: elles s'imagineroient que vous ne pourriez l'approuver

sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale seroit

plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination;

et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous

conservez si parfaite parmi tant d'intrigues[639] où vous semblez

embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que

l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire; qu'on ne

doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on

en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug;

et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de

notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de

son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée

par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister.

Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un

bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne sauroit

nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître: il sembleroit

que j'entreprendrois la justification de mon Alidor; et ce n'est pas

mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle

moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de

l'autre. Un poëte n'est jamais garant des fantaisies[640] qu'il donne

à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les

blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant

celui dont ils partent[641], et que par d'autres poëmes j'ai assez

relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises

idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez

bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur

fais que la protestation d'être éternellement,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur[642],

CORNEILLE.

FOOTNOTES:

[638] Cette épître ne se trouve que dans les impressions

antérieures à 1660. Nous donnons le texte de l'édition originale

(1637).

[639] VAR. (édit. de 1644-57): intriques.

[640] Les éditions de 1652 et de 1657 ont _fantasies_, au lieu de

_fantaisies_.

[641] VAR. (édit. de 1644-57): de se souvenir que je les mets en

la bouche d'un extravagant, et que par d'autres poëmes....

[642] VAR. (édit. de 1644-57): Votre très-humble et très-fidèle

serviteur.

EXAMEN.

Je ne puis dire tant de bien de celle-ci[643] que de la précédente.

Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicité

d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un

amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa

maîtresse se donne à son ami Cléandre; et c'est pour cela qu'il lui

fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu'il

joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger

dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein

avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à

en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins,

formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux

âmes au poëme, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux

personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la

pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les

regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paroissent plus, à

le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a

pas la grâce de celui de _la Suivante_, qui ayant été très-intéressée

dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose

expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son

père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester

en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se

plaint en elle-même, et fait par là connoître au spectateur l'assiette

de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits.

Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque

sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa maîtresse

pour s'en défaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui

la fait obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour

l'intérêt d'un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui

est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au

cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse,

malgré la résolution qu'il avoit prise de s'en défaire, et les

trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer à

l'aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela

fait une inégalité de moeurs qui est vicieuse.

Le caractère d'Angélique sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop

amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui

lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal; et il a été bon

de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les

grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture

imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est

pas de même des fautes de cette nature, et elles pourroient engager

un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyoit que ceux qui

les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils

desirent.

Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l'usage,

de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que

vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n'ai osé y

placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu'elle fait sur la

promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font

consentir à épouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aimé rompre la

liaison des scènes, et l'unité de lieu, qui se trouve assez exacte en

ce poëme à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec

plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l'entretien

d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu

si elle les avoit aperçus tous deux sur le théâtre; et au lieu du

soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à

l'observer durant le bal, elle auroit eu sujet d'en prendre une

entière certitude, et d'y donner un ordre qui eût rompu tout le

nouveau dessein d'Alidor et l'intrique de la pièce.

En voilà assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce

volume[644].

FOOTNOTES:

[643] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a remplacé

_celle-ci_ par _cette pièce_. Voyez, au tome I, la note 1 de la

p. 137.

[644] A savoir _Médée et l'Illusion comique_.--Cette dernière

phrase se trouve dans toutes les éditions qui renferment

l'_Examen_ (1660-1682). Elle est exacte pour les impressions

in-8º, qui toutes contiennent huit pièces dans leur premier

volume (voyez notre tome I, p. 4 et 5); mais elle ne l'est pas

pour l'édition in-folio de 1663, qui en a douze au lieu de huit.

ACTEURS[645].

ALIDOR, amant d'Angélique.

CLÉANDRE, ami d'Alidor.

DORASTE, amoureux d'Angélique.

LYSIS, amoureux de Phylis.

ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Doraste.

PHYLIS, soeur de Doraste.

POLYMAS, domestique d'Alidor.

LYCANTE, domestique de Doraste.

La scène est à Paris dans la place Royale[646].

LA PLACE ROYALE.

COMÉDIE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

ANGÉLIQUE, PHYLIS.

ANGÉLIQUE.

Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite[647];

Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte,

Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.

PHYLIS.

C'est me vouloir prescrire une trop dure loi.

Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, 5

Dénier mon secours aux tourments qu'il endure?

Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir[648],

Et sans t'importuner je le verrois périr!

Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre?

ANGÉLIQUE.

C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre[649]. 10

PHYLIS.

Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650],

Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas?

Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace;

On ne pourroit aussi m'y résoudre en sa place[651];

Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, 15

Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris.

ANGÉLIQUE.

S'il veut garder encor cette humeur obstinée[652],

Je puis bien m'empêcher d'en être importunée,

Feindre un peu de migraine, ou me faire celer:

C'est un moyen bien court de ne lui plus parler; 20

Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère[653],

C'est de perdre la soeur pour éviter le frère,

Et me violenter à fuir ton entretien[654],

Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien.

Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655], 25

Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique,

Et crois que ses effets auront leur premier cours[656]

Aussitôt que ton frère aura d'autres amours.

PHYLIS.

Tu vis d'un air étrange et presque insupportable.

ANGÉLIQUE.

Que toi-même pourtant dois trouver équitable[657]; 30

Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter:

Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.

PHYLIS.

Et par quelle raison négliger son martyre?

ANGÉLIQUE.

Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658].

Le reste des mortels pourroit m'offrir des voeux, 35

Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux;

La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme

Que par des sentiments dérobés à ma flamme.

On ne doit point avoir des amants par quartier;

Alidor a mon coeur et l'aura tout entier; 40

En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle.

PHYLIS.

Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle,

C'est avoir pour le reste un coeur trop endurci.

ANGÉLIQUE.

Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

PHYLIS.

Dans l'obstination où je te vois réduite, 45

J'admire ton amour et ris de ta conduite.

Fasse état qui voudra de ta fidélité,

Je ne me pique point de cette vanité,

Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnoître[659]

Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. 50

Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui,

Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui;

Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie,

Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,

Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660], 55

Le combler chaque jour de nouvelles faveurs;

Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue[661];

Sa mort nous désespère et son change nous tue,

Et de quelque douceur que nos feux soient suivis,

On dispose de nous sans prendre notre avis; 60

C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode,

Et lors juge quels fruits on a de ta méthode.

Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger,

Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager:

Ainsi tout contribue à ma bonne fortune; 65

Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune.

De mille que je rends l'un de l'autre jaloux,

Mon coeur n'est à pas un, et se promet à tous[662]:

Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire;

Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire; 70

L'éloignement d'aucun ne sauroit m'affliger,

Mille encore présents m'empêchent d'y songer.

Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change;

Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge[663].

Le moyen que de tant et de si différents 75

Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents?

Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse[664],

Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse:

Il aura quelques traits de tant que je chéris,

Et je puis avec joie accepter tous maris. 80

ANGÉLIQUE.

Voilà fort plaisamment tailler cette matière,

Et donner à ta langue une libre carrière[665].

Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer

Est bon à faire rire, et non à pratiquer.

Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, 85

Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes;

Tu n'éprouvas jamais de quels contentements

Se nourrissent les feux des fidèles amants.

Qui peut en avoir mille en est plus estimée,

Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée; 90

Elle voit leur amour soudain se dissiper:

Qui veut tout retenir laisse tout échapper.

PHYLIS.

Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes[666];

Ou si ces vieux abus te semblent légitimes[667],

Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, 95

Conserve-lui ton coeur, mais partage tes yeux:

De mon frère par là soulage un peu les plaies;

Accorde un faux remède à des douleurs si vraies;

Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié[668],

Ou du moins par vengeance et par inimitié. 100

ANGÉLIQUE.

Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chérie,

Si je ne le payois que d'une tromperie!

Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant,

Il aura qu'avec lui je vivrai franchement.

PHYLIS.

Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses, 105

Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses

Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi!

Et sans me dire adieu! le sujet?

SCÈNE II.

DORASTE, PHYLIS.

DORASTE.

Le voici.

Ma soeur, ne cherche plus une chose trouvée:

Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée; 110

Ma présence la chasse, et son muet départ

A presque devancé son dédaigneux regard.

PHYLIS.

Juge par là quels fruits produit mon entremise.

Je m'acquitte des mieux de la charge commise;

Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es: 115

Ton feu ne peut aller au point où je le mets;

J'invente des raisons à combattre sa haine;

Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine[669],

En grand péril d'y perdre encor son amitié,

Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. 120

DORASTE.

Ah! tu ris de mes maux.

PHYLIS.

Que veux-tu que je fasse?

Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place.

Que serviroient mes pleurs? Veux-tu qu'à tes tourments

J'ajoute la pitié de mes ressentiments?

Après mille mépris qu'a reçus ta folie[670], 125

Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie;

Si j'y joignois la mienne, elle t'accableroit,

Et de mon déplaisir le tien redoubleroit;

Contraindre mon humeur me seroit un supplice

Qui me rendroit moins propre à te faire service. 130

Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager;

Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger.

Il n'est point de douleur si forte en un courage

Qui ne perde sa force auprès de mon visage;

C'est toujours de tes maux autant de rabattu: 135

Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu?

Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie?

DORASTE.

Tu me forces à rire en dépit que j'en aie;

Je souffre tout de toi, mais à condition

D'employer tous tes soins à mon affection[671]. 140

Dis-moi par quelle ruse il faut....

PHYLIS.

Rentrons, mon frère:

Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire[672].

SCÈNE III.

CLÉANDRE.

Que je dois bien faire pitié

De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique!

J'aime Alidor, j'aime Angélique; 145

Mais l'amour cède à l'amitié,

Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle[673]

D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle.

Ma bouche ignore mes desirs,

Et de peur de se voir trahi par imprudence, 150

Mon coeur n'a point de confidence

Avec mes yeux ni mes soupirs:

Tous mes voeux sont muets, et l'ardeur de ma flamme[674]

S'enferme toute entière au dedans de mon âme.

Je feins d'aimer en d'autres lieux, 155

Et pour en quelque sorte alléger mon supplice,

Je porte du moins mon service

A celle qu'elle aime le mieux.

Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine;

Son plus charmant appas[675], c'est d'être sa voisine. 160

Esclave d'un oeil si puissant,

Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne,

Trop récompensé, dans ma peine,

D'un de ses regards en passant.

Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, 165

Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique.

Ami, mieux aimé mille fois,

Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies,

Que nos volontés soient unies

Jusqu'à faire le même choix[676]? 170

Viens quereller mon coeur d'avoir tant de foiblesse

Que de se laisser prendre au même oeil qui te blesse.

Mais plutôt vois te préférer

A celle que le tien préfère à tout le monde,

Et ton amitié sans seconde 175

N'aura plus de quoi murmurer.

Ainsi je veux punir ma flamme déloyale;

Ainsi....

SCÈNE IV.

ALIDOR, CLÉANDRE.

ALIDOR.

Te rencontrer dans la place Royale,

Solitaire, et si près de ta douce prison,

Montre bien que Phylis n'est pas à la maison. 180

CLÉANDRE.

Mais voir de ce côté ta démarche avancée

Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée.

ALIDOR.

Hélas! c'est mon malheur: son objet trop charmant,

Quoi que je puisse faire, y règne absolument.

CLÉANDRE.

De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine? 185

ALIDOR.

Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine:

Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir,

Un moment de froideur, et je pourrois guérir;

Une mauvaise oeillade, un peu de jalousie,

Et j'en aurois soudain passé ma fantaisie; 190

Mais las! elle est parfaite, et sa perfection

N'approche point encor de son affection[677];

Point de refus pour moi, point d'heures inégales;

Accablé de faveurs à mon repos fatales[678],

Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs, 195

Je vois qu'elle devine et prévient mes desirs;

Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue

Les désespère autant que son ardeur me tue.

CLÉANDRE.

Vit-on jamais amant de la sorte enflammé,

Qui se tînt malheureux pour être trop aimé? 200

ALIDOR.

Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires?

Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires?

Les règles que je suis ont un air tout divers:

Je veux la liberté dans le milieu des fers[679].

Il ne faut point servir d'objet qui nous possède; 205

Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède:

Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux

Que de ma volonté dépendent tous mes voeux,

Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre,

Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre[680], 210

Et toujours en état de disposer de moi,

Donner quand il me plaît et retirer ma foi.

Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle:

Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681];

Je sens de ses regards mes plaisirs se borner; 215

Mes pas d'autre côté n'oseroient se tourner[682];

Et de tous mes soucis la liberté bannie

Me soumet en esclave à trop de tyrannie[683].

J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains,

Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. 220

Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes[684]:

A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes[685],

De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir,

Fît d'un amour par force un amour par devoir.

CLÉANDRE.

Crains-tu de posséder un objet qui te charme[686]? 225

ALIDOR.

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 12 / 30 段