[570] _Var._ Un seul Florame a droit de captiver mon âme,

Un seul Florame vaut à ma pudique flamme

Tout ce que l'on pourroit offrir à mes ardeurs

[De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.] (1637-57)

[571] _Var._ Parmi tant de malheurs vous me comblez d'une aise

Qui redouble mes maux aussi bien que ma braise. (1637)

[572] _Var._ Le coeur me serre; adieu: je sens faillir ma voix.

(1637)

[573] _Var._ Et même je la souffre abandonner ce lieu. (1637-57)

[574] _Var._ Un nom si glorieux, traître, ne t'est plus dû.

(1637-57)

[575] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1637. Celle de

1663 donne en marge: _Il lui dit ce mot en soupirant_.

[576] _Var._ CÉLIE, _seule_. (1637-68)

[577] Voyez dans l'_Examen_, p. 122, sur quoi Corneille fonde ce

trait de caractère.

[578] _Var._ Surpris auroit-il pu falsifier son teint,

Ajuster ses regards, son geste, son langage?

Aussi que ce vieillard me farde son courage,

Je ne le saurois croire, et veux dès aujourd'hui,

Sur ce point, si je puis, m'éclaircir avec lui. (1637-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉANTE, DAMON.

THÉANTE.

Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte

Que je passe à regret par devant cette porte?

DAMON.

Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé[579]?

Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé.

Tantôt quelque démon ennemi de ta flamme 1365

Te faisoit en ces lieux accompagner Florame:

Sans la crainte qu'alors il te prît pour second,

Je l'allois appeler au nom de Clarimond;

Et comme si depuis il étoit invisible,

Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580]. 1370

THÉANTE.

Ne le cherche donc plus. A bien considérer,

Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'espérer.

Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite[581],

Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite:

Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas, 1375

Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582].

Inégal en fortune à ce qu'est cette belle[583],

Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle,

Que pourrois-je après tout prétendre de ses pleurs[584]?

Et quel espoir pour moi naîtroit de ses douleurs? 1380

Deviendrois-je par là plus riche ou plus aimable?

Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585],

Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer,

A tout autre qu'à moi me le fait préférer;

Et j'aurois peine à voir un troisième en sa place. 1385

DAMON.

Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse?

J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel;

J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel:

Le puis-je supprimer?

THÉANTE.

Non, mais tu pourrois faire[586]....

DAMON.

Quoi?

THÉANTE.

Que Clarimond prît un sentiment contraire. 1390

DAMON.

Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté!

Mon courage est mal propre à cette lâcheté.

THÉANTE.

A de telles raisons je n'ai de repartie,

Sinon que c'est à moi de rompre la partie.

J'en vais semer le bruit.

DAMON.

Et sur ce bruit tu veux.... 1395

THÉANTE.

Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux,

Et qu'une main puissante arrête leur querelle.

Qu'en dis-tu, cher ami?

DAMON.

L'invention est belle,

Et le chemin bien court à les mettre d'accord;

Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort. 1400

Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse[587]

Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588].

Ne donnons point sujet de tant parler de nous,

Et sachons seulement à quoi tu te résous.

THÉANTE.

A les laisser en paix, et courir l'Italie 1405

Pour divertir le cours de ma mélancolie,

Et ne voir point Florame emporter à mes yeux

Le prix où prétendoit mon coeur ambitieux.

DAMON.

Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée?

THÉANTE.

Son image du tout n'en est pas effacée; 1410

Mais....

DAMON.

Tu crains que pour elle on te fasse un duel.

THÉANTE.

Railler un malheureux, c'est être trop cruel.

Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage[589],

Le bonheur de Florame à la quitter m'engage:

Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux, 1415

Pour avoir des succès tellement inégaux.

C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite,

D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite.

Je donne désormais des règles à mes feux:

De moindres que Daphnis sont incapables d'eux; 1420

Et rien dorénavant n'asservira mon âme

Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame.

Allons: je ne puis voir sans mille déplaisirs

Ce possesseur du bien où tendoient mes desirs.

DAMON.

Arrête: cette fuite est hors de bienséance, 1425

Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence.

(Théante le retire du théâtre comme par force[590].)

SCÈNE II.

FLORAME.

Jetterai-je toujours des menaces en l'air,

Sans que je sache enfin à qui je dois parler?

Auroit-on jamais cru qu'elle me fût ravie,

Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie? 1430

Le possesseur du prix de ma fidélité,

Bien que je sois vivant, demeure en sûreté;

Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère;

Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère[591].

Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir, 1435

Et cesse d'en avoir quand je le veux punir.

Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allégeance

Qu'un amant supplanté tire de la vengeance,

Et me cachez le bras dont je reçois les coups,

Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous? 1440

Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes,

Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes[592];

Qu'à mille impiétés osant me dispenser[593],

A votre foudre oisif je donne où se lancer?

Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable 1445

Je demeure innocent, encor que misérable;

Destinez à vos feux d'autres objets que moi:

Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi.

Employez le tonnerre à punir les parjures,

Et prenez intérêt vous-même à mes injures: 1450

Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux[594],

Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux,

Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue

Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue.

Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour 1455

Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour,

N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse:

Fais-toi, fais-toi connoître allant voir ta maîtresse.

SCÈNE III.

FLORAME, AMARANTE.

FLORAME.

Amarante (aussi bien te faut-il confesser

Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]), 1460

Dis-moi qui me l'enlève: apprends-moi quel mystère

Me cache le rival qui possède son père;

A quel heureux amant Géraste a destiné

Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donné[596].

AMARANTE.

Ce dût[597] vous être assez de m'avoir abusée, 1465

Sans faire encor de moi vos sujets de risée.

Je sais que le vieillard favorise vos feux,

Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos voeux.

FLORAME.

Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598]

Empêchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle? 1470

AMARANTE.

Pensez-vous me duper avec ce feint courroux?

Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous.

FLORAME.

Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie

A mis à ce vieillard ce change en fantaisie.

Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer, 1475

Et ton crime redouble à le désavouer[600];

Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte

Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte,

J'aurai trop de moyens à te faire sentir

Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir. 1480

SCÈNE IV.

AMARANTE.

Voilà de quoi tomber en[601] un nouveau dédale.

O ciel! qui vit jamais confusion égale?

Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant

La brûle pour Florame, et qu'un père y consent;

Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame, 1485

Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme;

Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui

Dispose de Daphnis pour un autre que lui.

Sous un tel embarras je me trouve accablée;

Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, 1490

Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés[602]

Pour me faire enrager par ces diversités.

Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre:

Pour en venir à bout, il me les faut surprendre,

Et quand ils se verront, écouter leurs discours, 1495

Pour apprendre par là le fond de ces détours.

Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence,

Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]:

De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis,

Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis. 1500

SCÈNE V.

GÉRASTE, POLÉMON.

POLÉMON.

J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie

Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie,

Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait,

Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet.

GÉRASTE.

C'est un rare trésor que mon malheur me vole[604]; 1505

Et si l'honneur souffroit un manque de parole,

L'avantageux parti que vous me présentez

Me verroit aussitôt prêt à ses volontés[605].

POLÉMON.

Mais si quelque hasard rompoit cette alliance?

GÉRASTE.

N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance: 1510

Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous répond

Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond.

POLÉMON.

Adieu: faites état de mon humble service.

GÉRASTE.

Et vous pareillement d'un coeur sans artifice.

SCÈNE VI.

CÉLIE, GÉRASTE.

CÉLIE.

De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond 1515

Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond?

GÉRASTE.

Cette vaine promesse en un cas impossible

Adoucit un refus et le rend moins sensible:

C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais.

CÉLIE.

Ajouter l'impudence à vos perfides traits! 1520

Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse,

Pour me persuader que qui promet refuse.

GÉRASTE.

J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protesté[606],

Si Florame rompoit le concert arrêté.

Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle; 1525

J'en viendrai trop à bout.

CÉLIE.

Impudence nouvelle[607]!

Florame, que Daphnis fait maître de son coeur,

De votre seul caprice accuse la rigueur[608];

Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme

Uniroit deux amants qui n'ont déjà qu'une âme. 1530

Vous m'osez cependant effrontément conter

Que Daphnis sur ce point aime à vous résister!

Vous m'en aviez promis une tout autre issue:

J'en ai porté parole après l'avoir reçue.

Qu'avois-je contre vous ou fait ou projeté, 1535

Pour me faire tremper en votre lâcheté?

Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise?

Avisez: il y va de plus que de Florise.

Ne vous estimez pas quitte pour la quitter,

Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609]. 1540

GÉRASTE.

Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole

En faveur d'un caprice où s'obstine une folle?

Va, fais venir Florame: à ses yeux tu verras

Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas,

Que je maltraiterai Daphnis en sa présence 1545

D'avoir pour son amour si peu de complaisance.

Qu'il vienne seulement voir un père irrité,

Et joindre sa prière à mon autorité;

Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente,

Crois que ma volonté sera la plus puissante[610]. 1550

CÉLIE.

Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux.

GÉRASTE.

Me foudroie en ce cas la colère des cieux!

SCÈNE VII.

GÉRASTE, DAPHNIS.

GÉRASTE, seul.

Géraste, sur-le-champ il te falloit contraindre

Celle que ta pitié ne pouvoit ouïr plaindre.

Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs, 1555

Ton coeur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs;

Et pour avoir usé trop peu de ta puissance,

On t'impute à forfait sa désobéissance.

(Daphnis vient[611].)

Un traitement trop doux te fait croire sans foi.

Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, 1560

Et que l'aveuglement d'une amour obstinée

Contre ma volonté règle votre hyménée?

Mon extrême indulgence a donné par malheur

A vos rébellions quelque foible couleur;

Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire,

Vous pensez avoir droit de braver ma colère[612];

Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours,

Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours.

DAPHNIS.

Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée,

C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée. 1570

Quoi que mette en avant votre injuste courroux,

Je ne veux opposer à vous-même que vous.

Votre permission doit être irrévocable:

Devenez seulement à vous-même semblable.

Il vous falloit, Monsieur, vous-même à mes amours[613]

Ou ne consentir point ou consentir toujours.

Je choisirai la mort plutôt que le parjure:

M'y voulant obliger, vous vous faites injure.

Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison

Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. 1580

Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame,

Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme?

GÉRASTE.

Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement

Vous vous rendiez rebelle à mon commandement?

Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre[614]? 1585

Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre.

Qui le doit emporter ou de vous ou de moi?

Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi?

Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse.

Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse: 1590

Il n'est point de raison valable entre nous deux,

Et pour toute raison il suffit que je veux.

DAPHNIS.

Un parjure jamais ne devient légitime;

Une excuse ne peut justifier un crime.

Malgré vos changements, mon esprit résolu 1595

Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu[615].

SCÈNE VIII.

GÉRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CÉLIE, AMARANTE.

DAPHNIS[616].

Voici ce cher amant qui me tient engagée,

A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée:

Changez de volonté pour un objet nouveau;

Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. 1600

GÉRASTE.

Que vois-je ici, bons Dieux?

DAPHNIS.

Mon amour, ma constance.

GÉRASTE.

Et sur quoi donc fonder ta désobéissance?

Quel envieux démon, et quel charme assez fort

Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord?

C'est lui que tu chéris[617] et que je te destine; 1605

Et ta rébellion dans un refus s'obstine!

FLORAME.

Appelez-vous refus de me donner sa foi

Quand votre volonté se déclara pour moi?

Et cette volonté, pour un autre tournée,

Vous peut-elle obéir après la foi donnée? 1610

GÉRASTE.

C'est pour vous que je change, et pour vous seulement

Je veux qu'elle renonce à son premier amant.

Lorsque je consentis à sa secrète flamme,

C'étoit pour Clarimond qui possédoit son âme:

Amarante du moins me l'avoit dit ainsi. 1615

DAPHNIS.

Amarante, approchez: que tout soit éclairci.

Une telle imposture est-elle pardonnable?

AMARANTE.

Mon amour pour Florame en est le seul coupable:

Mon esprit l'adoroit; et vous étonnez-vous

S'il devint inventif[618], puisqu'il étoit jaloux? 1620

GÉRASTE.

Et par là tu voulois....

AMARANTE.

Que votre âme déçue

Donnât à Clarimond une si bonne issue,

Que Florame, frustré de l'objet de ses voeux,

Fût réduit désormais à seconder mes feux.

FLORAME.

Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619],

Justifier son feu par votre propre flamme:

Si vous m'aimez encor, vous devez estimer

Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer.

DAPHNIS.

Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620].

D'Amarante avec toi je prendrai la défense. 1630

GÉRASTE.

Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir;

Votre hymen aussi bien saura trop la punir.

DAPHNIS.

Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine!

CÉLIE.

Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine,

Et donne un prompt succès à vos contentements! 1635

FLORAME, à Géraste.

Vous, de qui je les tiens....

GÉRASTE.

Trêve de compliments:

Ils nous empêcheroient de parler de Florise.

FLORAME.

Il n'en faut point parler: elle vous est acquise.

GÉRASTE.

Allons donc la trouver: que cet échange heureux[621]

Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux! 1640

DAPHNIS.

Quoi! je ne savois rien d'une telle partie!

FLORAME.

Je pense toutefois vous avoir avertie[622]

Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps,

Vous rendroit étonnée et nos desirs contents[623].

Mais différez, Monsieur, une telle visite: 1645

Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte;

Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir

Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir.

GÉRASTE, à Célie.

Va donc lui témoigner le desir qui me presse.

FLORAME.

Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse: 1650

Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits[624]

Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits.

GÉRASTE.

Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne.

CÉLIE.

Attendez-la, Monsieur, et qu'à cela ne tienne:

Je cours exécuter cette commission. 1655

GÉRASTE.

Le temps en sera long à mon affection.

FLORAME.

Toujours l'impatience à l'amour est mêlée.

GÉRASTE.

Allons dans le jardin faire deux tours d'allée,

Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625]

Parmi votre entretien trouve à se divertir. 1660

SCÈNE IX.

AMARANTE.

Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626]

Ait tiré de ses maux aucun soulagement,

Sans que pas un effet ait suivi ma malice,

Où ma confusion n'égalât son tourment.

Pour agréer ailleurs il tâchoit à me plaire, 1665

Un amour dans la bouche, un autre dans le sein:

J'ai servi de prétexte à son feu téméraire,

Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein.

Daphnis me le ravit, non par son beau visage,

Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, 1670

Non que sur moi sa race ait aucun avantage,

Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens.

Filles que la nature a si bien partagées,

Vous devez présumer fort peu de vos attraits:

Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous êtes négligées,

A moins que la fortune en rehausse les traits[628].

Mais encor que Daphnis eût captivé Florame,

Le moyen qu'inégal il en fût possesseur?

Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme[629],

Falloit-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur? 1680

Pour tromper mon attente et me faire un supplice,

Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour:

Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice,

Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour.

Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, 1685

Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux:

L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force;

J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux.

Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite[630]:

Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631];

Et dans le triste état où le ciel m'a réduite,

Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis.

Vieillard, qui de ta fille achètes une femme

Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent,

Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, 1695

Dénier le repos du tombeau qui t'attend!

Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632]

Me contraindre moi-même à déplorer ton sort,

Te faire un long trépas, et cette jeune épouse

User toute sa vie à souhaiter ta mort! 1700

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

[579] _Var._ Si ce change d'humeur un peu plus tôt t'eût pris,

Nous aurions vu l'effet du dessein entrepris. (1637-57)

[580] _Var._ Le rencontrer encor n'est plus en mon possible.

(1637-57)

[581] _Var._ Vu que Daphnis, au point où je la vois réduite,

N'est pas pour l'oublier, quand il seroit en fuite. (1637-57)

[582] _Var._ Le privant de ce bien, ne me le donne pas. (1637-57)

_Var._ Le privant d'un tel heur, ne me le donne pas. (1660-64)

[583] _Var._ Inégal en fortune aux biens de cette belle.

(1637-64)

[584] _Var._ Que pourrois-je en ce cas prétendre de ses pleurs?

Mon espoir se peut-il fonder sur ses douleurs? (1637-57)

[585] _Var._ Et si de l'obtenir je me sens incapable,

Florame est mon ami, d'où tu peux inférer

Qu'à tout autre qu'à moi je le dois préférer,

Et verrois à regret qu'un autre eût pris sa place. (1637-57)

[586] _Var._ Non pas, mais tu peux faire....

DAM. Quoi? TH. Que Clarimond prenne un mouvement contraire.

(1637-57)

[587] _Var._ Peut-être mon esprit treuvera quelque ruse.

(1637-52)

[588] _Var._ Par où, mon honneur sauf, du cartel je m'excuse.

(1637-57)

[589] _Var._ Bien que j'adore encor l'excès de son mérite,

Florame ayant Daphnis, de honte je la quitte. (1637-57)

[590] Ce jeu de scène n'est pas dans l'édition de 1637.

[591] _Var._ Et tout rival qu'il m'est, il rit de ma colère.

(1637-57)

[592] _Var._ Et qu'ainsi que mes maux mes forfaits soient

extrêmes. (1637-57)

[593] Voyez tome I, p. 208, note 2.

[594] _Var._ Montrez, en m'assistant, que vous êtes des dieux,

Et conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux. (1637-57)

[595] _Var._ Qu'au lieu de toi Daphnis occupoit mon penser.

(1637-57)

[596] _Var._ Un bien si précieux qu'Amour m'avoit donné.

AMAR. Ce vous dût être assez de m'avoir abusée. (1637)

_Var._ Ce trésor que l'amour m'avoit si bien donné. (1644-57)

[597] _Ce dût_, c'est-à-dire _ce devroit_. Le mot a, dans toutes

les éditions, ou une _s_, ou un accent circonflexe, ou un accent

et une _s_ à la fois: _deust_, _dûst_.

[598] _Var._ Tu t'abuses: lui seul et sa rigueur cruelle.

(1637-1657)

[599] Telle est la leçon des éditions de 1668 et de 1682. Elle

peut bien se comprendre; cependant, comme toutes les autres

éditions donnent _empêchent_, au lieu d'_empêchant_, ce participe

ne serait-il pas une faute d'impression?

[600] _Var._ Tu redoubles ton crime à le désavouer;

Et sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte. (1637-60)

[601] _Dans_, qui est la leçon généralement adoptée, ne se trouve

dans aucune des éditions imprimées du vivant de Corneille, mais

seulement dans celle de 1692.

[602] _Var._ Si ce n'est qu'à dessein ils veuillent tout mêler,

Et soient d'intelligence à me faire affoler. (1637-64)

[603] _Var._ Qu'il ne nous brouille encor de quelque confidence.

(1637-57)

[604] _Var._ C'est moi qui suis marri que pour cet hyménée

Je ne puis révoquer la parole donnée. (1637-57)

[605] _Var._ Me verroit sans cela prêt à ses volontés.

POL. Mais si quelque malheur rompoit cette alliance?

GÉR. Qu'il n'ait lors de ma part aucune défiance. (1637-57)

[606] _Var._ J'ai promis, il est vrai, mais au cas seulement

Que Florame ou sa soeur courût au changement. (1637-57)

[607] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «Impudente

nouvelle!»

[608] _Var._ Ne se plaint que de vous et de votre rigueur;

Et sans vous on verroit leur mutuelle flamme

Unir bientôt deux corps qui n'ont déjà qu'une âme.

Vous m'allez cependant effrontément conter

Que Daphnis sur ce point ose vous résister! (1637-57)

[609] _Var._ [Ni que de cette sorte on se laisse affronter.]

Florame a trop de coeur. GÉR. Et moi trop de courage

Pour manquer où l'amour, l'honneur, la foi m'engage.

Va donc, va le chercher: à ses yeux tu verras. (1637-57)

[610] _Var._ Enfin ma volonté sera la plus puissante. (1637-64)

[611] _Var._ _Daphnis sort._ (1637, en marge, 1644 et

52-60)--_Daphnis vient sur le théâtre._ (1663, en marge.)--Ce jeu

de scène manque dans l'édition de 1648, qui porte seule, après le

vers 1559: _A Daphnis._

[612] _Var._ Vous vous autorisez à m'être réfractaire. (1637)

[613] _Var._ Il vous falloit, Monsieur, vous-même en mes amours.

(1637)

[614] _Var._ Ma foi doit-elle pas prévaloir sur la vôtre?

(1637-57)

[615] C'est-à-dire: croit qu'il suffit à mes feux que vous ayez

voulu.

[616] _Var._ DAPHNIS, _montrant Florame_. (1648)

[617] L'édition de 1637 porte: _C'est lui que je chéris_, ce qui

est vraisemblablement une erreur.

[618] Suivant la Fontaine il n'est pas même nécessaire d'être

jaloux, l'amour suffit:

Soyez amant, vous serez inventif.

(_Contes, le Cuvier_, vers 1.)

--On lit dans l'édition de 1682: _S'il devient inventif_, ce qui

doit être une erreur.

[619] _Var._ Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, ma chère vie,

Voyez que votre exemple au pardon vous convie. (1637-64.)

[620] _Var._ Si je t'aime, mon heur? Ah! ce doute m'offense.

(1637-57)

[621] _Var._ Allons donc la trouver: que cet échange heureux.

(1637-52)

[622] _Var._ Mon coeur, s'il t'en souvient, je t'avois avertie.

(1637-57)

[623] _Var._ Te rendroit étonnée et nos desirs contents.

(1637-57)

[624] _Var._ Par cette invention vous et moi satisfaits.

Sans faillir au devoir, nous aurons nos souhaits.

GÉR. Mais le mien toutefois veut que je la prévienne. (1637-57)

[625] _Var._ Afin qu'ainsi l'ennui que j'en pourrai sentir

Dedans votre entretien se puisse divertir. (1637-57)

[626] _Var._ Je le perds sans avoir de tout mon artifice

Qu'autant de mal que lui, bien que diversement,

Vu que pas un effet n'a suivi ma malice. (1637-57)

[627] On a imprimé, par erreur sans doute, _charmes_, au lieu de

_charmants_, dans l'édition de 1682.--Sur l'orthographe de

_quelques_, voyez tome I, p. 205, note 3.

[628] _Var._ Sinon quand la fortune en fait les plus beaux

traits. (1637-57)

[629] _Var._ Ciel, pour faciliter le succès de sa flamme,

Falloit-il qu'un vieillard fût épris de sa soeur?

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 11 / 30 段