DORIMANT, LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE.
DORIMANT.
Ainsi, loin de m'aider, tu traversois ma flamme! 1710
LYSANDRE.
Les efforts que Pleirante à ma prière a faits
T'auroient acquis déjà le but de tes souhaits;
Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte,
Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite.
HIPPOLYTE.
Qu'aurai-je cependant pour satisfaction 1715
D'avoir servi d'objet à votre fiction?
Dans votre différend je suis la plus blessée,
Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée.
CÉLIDÉE.
N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi[327],
Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi. 1720
Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne?
Le droit de l'amitié tout autrement ordonne.
Tous prêts d'être assemblés d'un lien conjugal,
Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal[328].
J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre; 1725
Et bien qu'amour jamais ne fut égal au nôtre,
Je m'étonne comment cette confusion.
Laisse finir sitôt notre division.
HIPPOLYTE.
De sorte qu'à présent le ciel y remédie?
CÉLIDÉE.
Tu vois; mais après tout, s'il faut que je le die[329], 1730
Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux.
HIPPOLYTE.
Excuse, chère amie, un esprit amoureux[330]:
Lysandre me plaisoit, et tout mon artifice
N'alloit qu'à détourner son coeur de ton service.
J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits; 1735
J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris;
Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée....
DORIMANT.
Votre rigueur vers moi doit être terminée.
Sans chercher de raisons pour vous persuader[331],
Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder; 1740
Vous savez trop à quoi la parole vous lie.
HIPPOLYTE.
A vous dire le vrai, j'ai fait une folie:
Je les croyois encor loin de se réunir,
Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir[332].
DORIMANT.
Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère? 1745
HIPPOLYTE.
Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère.
LYSANDRE.
Si tu juges Pleirante à cela suffisant,
Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent.
DORIMANT.
Après cette faveur qu'on me vient de promettre,
Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre: 1750
J'espère tout de lui; mais pour un bien si doux
Je ne saurois....
LYSANDRE.
Arrête: ils s'avancent vers nous.
SCÈNE VIII.
PLEIRANTE, CHRYSANTE, LYSANDRE, DORIMANT, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE[333],
FLORICE.
DORIMANT, à Chrysante.
Madame, un pauvre amant, captif de cette belle,
Implore le pouvoir que vous avez sur elle:
Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort; 1755
J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort.
CHRYSANTE, à Dorimant.
Un homme tel que vous, et de votre naissance,
Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance[334].
Si vous avez gagné ses inclinations,
Soyez sûr du succès de vos affections; 1760
Mais je ne suis pas femme à forcer son courage;
Je sais ce que la force est en un mariage.
Il me souvient encor de tous mes déplaisirs
Lorsqu'un premier hymen contraignit mes desirs;
Et sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte 1765
Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite.
Ainsi présumez tout de mon consentement,
Mais ne prétendez rien de mon commandement.
DORIMANT, à Hippolyte.
Après un tel aveu serez-vous inhumaine[335]?
HIPPOLYTE, à Chrysante.
Madame, un mot de vous me mettroit hors de peine.
Ce que vous remettez à mon choix d'accorder,
Vous feriez beaucoup mieux de me le commander.
PLEIRANTE, à Chrysante.
Elle vous montre assez où son desir se porte.
CHRYSANTE.
Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe[330].
DORIMANT.
Ce favorable mot me rend le plus heureux 1775
De tout ce que jamais on a vu d'amoureux.
LYSANDRE.
J'en sens croître la joie au milieu de mon âme[337],
Comme si de nouveau l'on acceptoit ma flamme[338].
HIPPOLYTE, à Lysandre.
Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi[339]?
LYSANDRE.
Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. 1780
HIPPOLYTE.
Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice,
Lorsque je vous aimois, m'ont fait quelque service[340].
LYSANDRE.
Je vous entends assez: soit, Aronte impuni
Pour ses mauvais conseils ne sera point banni;
Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie[341]. 1785
CÉLIDÉE.
Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie.
PLEIRANTE.
Attendant que demain ces deux couples d'amants
Soient mis au plus haut point de leurs contentements,
Allons chez moi, Madame, achever la journée.
CHRYSANTE.
Mon coeur est tout ravi de ce double hyménée. 1790
FLORICE.
Mais afin que la joie en soit égale à tous,
Faites encor celui de Monsieur et de vous.
CHRYSANTE.
Outre l'âge en tous deux un peu trop refroidie,
Cela sentiroit trop sa fin de comédie.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[299] _Var._ Que ses desirs, d'accord[299-a] avec mon espérance.
(1637-60)
[299-a] Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, très-probablement
par erreur, _d'abord_, pour _d'accord_.
[300] _Var._ Mon respect s'est accru vers un objet si cher. (1637,
44 et 52-57)
_Var._ Mon respect s'est accru vers mon objet si cher. (1648)
[301] _Var._ [Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein!]
Pensez-vous m'éblouir avec cette visite?
Ne feignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte[301-a]:
Vous ne m'apprendrez rien, je sais trop comme quoi
Un tel ami que vous traite l'amour pour moi. (1637)
[301-a] Ne laissez point pour moi d'entrer chez Hippolyte.
(1644-57)
[302] _Var._ Nous en aurons bientôt la querelle vidée. (1637-64)
[303] _Var._ Ah! perfide, sur moi décharge ton courroux. (1637)
[304] _Var._ Arrête, mon souci! (1637-57)
[305] _Var._ Et que m'étant moqué de son plus rude effort.
(1637-57)
[306] _Var._ La valeur d'un amant que vous aurez perdu. (1637-57)
[307] _Var._ Dedans son entretien recherchez vos plaisirs.
(1637-63)
[308] _Var._ C'est avecque raison que ma feinte passée. (1637-57)
[309] _Var._ Choisissez, l'un ou l'autre achèvera mes peines.
(1637)
[310] _Var._ Sans lui, je n'ai plus rien qui me retienne au jour.
(1637)
[311] Ce n'est pas seulement à la rime que Corneille écrit ce mot
ainsi, il est dans ses ouvrages orthographié partout de la sorte,
et c'est ainsi du reste qu'on le prononçait de son temps. Voyez
tome I, p. 190, note 5, et le _Lexique_.
[312] _Var._ Pardonnez à ma faute, et j'oublierai la vôtre.
(1637-60)
[313] _Var._ [Accepte un repentir accompagné de larmes.]
Ce baiser cependant punira ma rigueur,
Et me fermant la bouche, il t'ouvrira mon coeur.
LYS. Ma chère âme, mon heur, mon tout, est-il possible. (1637-57)
[314] _Var._ De les plus exercer au péril de ma vie. (1637-60)
[315] _Var._ [Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande?]
Bons Dieux! qu'il fut fâché, voyant ces jours passés
Mon âme refroidie, et tous mes sens glacés
A son autorité se rendre si rebelles!
Mais allons lui porter ces heureuses nouvelles,
Et le tirer d'ennui, puisque ce bon vieillard
Dans tes contentements prend une telle part.
[LYS. Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte]
N'ait de moi derechef un hommage hypocrite? (1637-57)
[316] _Var._ Pour rendre à vos beautés mon très-humble devoir.
(1637-57)
[317] _Var._ Je pense que ce jour eût encore passé. (1637-57)
[318] _Var._ Non pas, mais votre amour me devient ennuyeuse.
(1637-57)
[319] Les éditions de 1648 et de 1664 portent, par erreur, _une
autre_, pour _un autre_.
[320] _Var._ Et captivoit déjà mes inclinations. (1637-57)
[321] _Var._ Si faut-il pour ce nom que je vous importune;
Ne me refusez point de me le déclarer. (1637-57)
[322] _Var._ Souffrez, mon cavalier, que je vous fasse
amis[322-a]. (1637-64)
[322-a] Entre les vers 1696 et 1697: _A Dorimant_. (1648)
[323] _Quereller_, disputer.
[324] Entre les vers 1698 et 1699: _Montrant Hippolyte_. (1648)
[325] _Var._ Et l'unique sujet de nos dissensions. (1637-57)
[326] _Var._ Piqué de ses dédains, j'avois pris fantaisie[326-a]
De jeter en son âme un peu de jalousie. (1637-57)
[326-a] _Il regarde Célidée._ (1637, en marge.)--Entre les vers
1704 et 1705: _Montrant Célidée_. (1648)
[327] _Var._ N'y songe plus, ma soeur, et pour l'amour de moi.
(1637-57)
[328] _Var._ Tu ne le peux haïr sans me vouloir du mal. (1637-64)
[329] _Var._ Tu vois; mais après tout, veux-tu que je te die?
(1637-57)
[330] _Var._ Excuse, chère soeur, un esprit amoureux. (1637-57)
[331] _Var._ Sans chercher des raisons pour vous persuader.
(1637)
[332] _Var._ Et moi, par conséquent, bien loin de la tenir.
DOR. Après m'avoir promis, seriez-vous mensongère? (1637-57)
[333] Le nom d'HIPPOLYTE précède celui de CÉLIDÉE dans les
éditions de 1637-52 et de 1657.
[334] _Var._ N'a que faire, en ce cas, d'implorer ma puissance.
(1637-57)
[335] Ma belle, après cela, serez-vous inhumaine? (1637)
_Var._ Eh bien! après cela, serez-vous inhumaine? (1644-57)
[336] _Var._ Puisqu'elle s'y résout, du reste ne m'importe.
(1637-57)
[337] _Var._ Mon aise s'en redouble, et mon coeur qui se pâme. (1637-57)
_Var._ J'en sens croître ma joie, et mon coeur qui se pâme. (1660-64)
[338] _Var._ Croit qu'encore une fois on accepte sa flamme.
(1637-64)
[339] _Var._ Eh bien! ferez-vous donc quelque chose pour moi?
(1637)
[340] _Var._ Lorsque je vous aimois, me firent un service.
(1637-57)
[341] _Var._ Souffre-le, mon souci, puisqu'elle m'en supplie.
(1637-57)
LA SUIVANTE
COMÉDIE
1634
NOTICE.
Cette comédie, représentée suivant toute apparence en 1634, ne fut
publiée qu'en vertu du privilége commun _à la Galerie du Palais, à la
Place Royale_ et au _Cid_, dont nous avons rappelé les termes dans
notre notice sur le premier de ces ouvrages. L'achevé d'imprimer est
du 9 septembre 1637. L'édition originale in-4º, qui se compose de 1
feuillet blanc, de 5 feuillets liminaires et de 128 pages, a pour
titre:
LA SVIVANTE, COMEDIE. _A Paris, chez Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII.
_Auec priuilege du Roy._
L'_Épître_ n'est adressée à personne en particulier, et semble une
forme choisie par l'auteur pour présenter au public quelques
réflexions hardies sur la nécessité d'interpréter les règles de la
poétique dans leur sens le plus large.
Les éditeurs et les critiques, dont elle ne pouvait manquer d'attirer
l'attention, se sont étonnés de la trouver en tête d'une pièce aussi
peu importante que _la Suivante_: ils auraient dû remarquer que cette
épître, écrite seulement au moment de l'impression, c'est-à-dire vers
le mois d'août 1637, lorsque _le Cid_ était soumis à l'examen de
l'Académie, fournissait à Corneille une précieuse occasion de
manifester ses sentiments avec autant de modération que de fermeté.
A MONSIEUR ***[342].
MONSIEUR,
Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes
sortes d'esprits: beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand
état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes.
Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons
avis, de quelque part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet
le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on
m'y fait connoître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne
fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange, au
lieu de le censurer. Chacun a sa méthode; je ne blâme point celle des
autres, et me tiens à la mienne: jusques à présent je m'en suis trouvé
fort bien; j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en
trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes
ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent
se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de
l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces
matières, et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens
admirer des endroits sur qui j'aurois passé l'éponge, et j'en connois
dont les poëmes réussissent au théâtre avec éclat, et qui pour
principaux ornements y emploient des choses que j'évite dans les
miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi: qui d'eux ou de moi se
trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les philosophes,
tout ce qui n'est point de la foi ni des principes est disputable; et
souvent ils soutiendront, à votre choix, le pour et le contre d'une
même proposition: marques certaines de l'excellence de l'esprit
humain, qui trouve des raisons à défendre tout; ou plutôt de sa
foiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent
être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas
merveille si les critiques donnent de mauvaises interprétations à nos
vers, et de mauvaises faces à nos personnages. «Qu'on me donne (dit M.
de Montagne[343], au chapitre 36 du premier livre) l'action la plus
excellente et pure, ie m'en vois y fournir vray-semblablement
cinquante vicieuses intentions.» C'est au lecteur désintéressé à
prendre la médaille par le beau revers. Comme il nous a quelque
obligation d'avoir travaillé à le divertir, j'ose dire que pour
reconnoissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une
espèce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre
qu'à nous condamner, et s'il n'applique la subtilité de son esprit
plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts,
qu'à en trouver où il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de
choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que
nous ne souffririons pas dans les nôtres; nous faisons des mystères de
leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences
poétiques. Le docte Scaliger[344] a remarqué des taches dans tous les
Latins, et de moins savants que lui en remarqueroient bien dans les
Grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des autels sur le
mépris des autres. Je vous laisse donc à penser si notre présomption
ne seroit pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne pût
mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de
l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je
ne me suis jamais imaginé avoir mis rien au jour de parfait, je
n'espère pas même y pouvoir jamais arriver; je fais néanmoins mon
possible pour en approcher, et les plus beaux succès des autres ne
produisent en moi qu'une vertueuse émulation, qui me fait redoubler
mes efforts afin d'en avoir de pareils:
Je vois d'un oeil égal croître le nom d'autrui,
Et tâche à m'élever aussi haut comme lui,
Sans hasarder ma peine à le faire descendre.
La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser,
Et plus elle en prodigue à nous favoriser,
Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre.
Pour venir à cette _Suivante_ que je vous dédie, elle est d'un genre
qui demande plutôt un style naïf que pompeux. Les fourbes et les
intrigues sont principalement du jeu de la comédie; les passions n'y
entrent que par accident. Les règles des anciens sont assez
religieusement observées en celle-ci. Il n'y a qu'une action
principale à qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point
plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus
long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du
dîner, qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison
même des scènes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un
précepte[345], y est gardée; et si vous prenez la peine de compter les
vers, vous n'en trouverez en pas un acte plus qu'en l'autre[346]. Ce
n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mêmes rigueurs. J'aime à
suivre les règles; mais loin de me rendre esclave, je les élargis et
resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans
scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa sévérité me
semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je
décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser
adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien
différentes; et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce,
ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et
d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et
montrer[347] de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces
grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes et des
choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de
Térence: puisque nous faisons des poëmes pour être représentés, notre
premier but doit être de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer
un grand monde à leurs représentations[348]. Il faut, s'il se peut, y
ajouter les règles, afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir
un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique;
autrement, notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée
au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et
aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles, que de
nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement
général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir.
Je suis,
MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
CORNEILLE.
FOOTNOTES:
[342] Voyez la _Notice_, p. 115. L'_Épître dédicatoire_ n'est que
dans les éditions de 1637-1657.
[343] C'est ainsi que le mot est écrit dans toutes les éditions
qui ont paru du vivant de Corneille.
[344] Jules-César Scaliger, né en 1484, mort en 1558, auteur
d'une Poétique (_Poetices libri VII_, Lyon, 1561), où il passe en
revue les ouvrages des poëtes les plus célèbres et les juge avec
une grande sévérité.
[345] Voyez tome I, p. 3 et 4, l'avis _Au lecteur_ de l'édition
de 1648.
[346] Chaque acte est de trois cent quarante vers.
[347] L'édition de 1657 porte par erreur: «de montrer.»
[348] _Poeta, quum primum animum ad scribendum appulit,
Id sibi negoti credidit solum dari,
Populo ut placerent, quas fecisset fabulas._
(Térence, _Andria_, prologue, vers 1-3.)
Corneille revient ailleurs sur cette pensée: voyez les Dédicaces de
_Médée_ et de _la Suite du Menteur_. C'est aussi la maxime de
Molière et de la Fontaine. «Je voudrois bien savoir si la grande
règle de toutes les règles n'est pas de plaire,» dit le premier
dans _la Critique de l'École des Femmes_, scène VII. «Mon principal
but est toujours de plaire,» dit le second dans la Préface de
_Psyché_.
EXAMEN.
Je ne dirai pas grand mal de celle-ci[349], que je tiens assez
régulière, bien qu'elle ne soit pas sans taches. Le style en est plus
foible que celui des autres. L'amour de Géraste pour Florise n'est
point marqué dans le premier acte, et ainsi la protase comprend la
première scène du second, où il se présente avec sa confidente Célie,
sans qu'on les connoisse ni l'un ni l'autre. Cela ne seroit pas
vicieux s'il ne s'y présentoit que comme père de Daphnis, et qu'il ne
s'expliquât que sur les intérêts de sa fille; mais il en a de si
notables pour lui, qu'ils font le noeud et le dénouement. Ainsi c'est
un défaut, selon moi, qu'on ne le connoisse pas dès ce premier acte.
Il pourroit être encore souffert, comme Célidan dans _la Veuve_, si
Florame l'alloit voir pour le faire consentir à son mariage avec sa
fille, et que par occasion il lui proposât celui de sa soeur pour
lui-même; car alors ce seroit Florame qui l'introduiroit dans la
pièce, et il y seroit appelé par un acteur agissant dès le
commencement. Clarimond, qui ne paroît qu'au troisième, est insinué
dès le premier, où Daphnis parle de l'amour qu'il a pour elle, et
avoue qu'elle ne le dédaigneroit pas s'il ressembloit à Florame. Ce
même Clarimond fait venir son oncle Polémon au cinquième; et ces deux
acteurs ainsi sont exempts du défaut que je remarque en Géraste.
L'entretien de Daphnis, au troisième, avec cet amant dédaigné, a une
affectation assez dangereuse, de ne dire que chacun un vers à la fois:
cela sort tout à fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne
peut être si mesuré en ce qu'on s'entre-dit. Les exemples d'Euripide
et de Sénèque pourroient autoriser cette affectation, qu'ils
pratiquent si souvent, et même par discours généraux, qu'il semble que
leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre
à coups de sentences; mais c'est une beauté qu'il ne leur faut pas
envier. Elle est trop fardée pour donner un amour raisonnable à ceux
qui ont de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacher
l'artifice de ses parures, comme l'ordonne Aristote[350].
Géraste n'agit pas mal en vieillard amoureux, puisqu'il ne traite
l'amour que par tierce personne, qu'il ne prétend être considérable
que par son bien, et qu'il ne se produit point aux yeux de sa
maîtresse, de peur de lui donner du dégoût par sa présence. On peut
douter s'il ne sort point du caractère des vieillards, en ce qu'étant
naturellement avares, ils considèrent le bien plus que toute autre
chose dans les mariages de leurs enfants, et que celui-ci donne assez
libéralement sa fille à Florame, malgré son peu de fortune, pourvu
qu'il en obtienne sa soeur. En cela, j'ai suivi la peinture que fait
Quintilian d'un vieux mari qui a épousé une jeune femme, et n'ai point
fait de scrupule de l'appliquer à un vieillard qui se veut marier. Les
termes en sont si beaux, que je n'ose les gâter par ma traduction:
_Genus infirmissimæ servitutis est senex maritus, et flagrantius
uxoriæ charitatis ardorem frigidis concipimus affectibus_[351]. C'est
sur ces deux lignes que je me suis cru bien fondé à faire dire de ce
bonhomme:
Que s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise,
Il la tiendroit encore heureusement acquise[352].
Il peut naître encore une autre difficulté sur ce que Théante et
Amarante forment chacun un dessein pour traverser les amours de
Florame et Daphnis, et qu'ainsi ce sont deux intriques qui rompent
l'unité d'action. A quoi je réponds, premièrement, que ces deux
desseins formés en même temps, et continués tous deux jusqu'au bout,
font une concurrence qui n'empêche pas cette unité: ce qui ne seroit
pas si, après celui de Théante avorté, Amarante en formoit un nouveau
de sa part; en second lieu, que ces deux desseins ont une espèce
d'unité entre eux, en ce que tous deux sont fondés sur l'amour que
Clarimond a pour Daphnis, qui sert de prétexte à l'un et à l'autre;
et enfin, que de ces deux desseins il n'y en a qu'un qui fasse effet,
l'autre se détruisant de soi-même, et qu'ainsi la fourbe d'Amarante
est le seul véritable noeud de cette comédie, où le dessein de Théante
ne sert qu'à un agréable épisode de deux honnêtes gens qui jouent tour
à tour un poltron et le tournent en ridicule.
Il y avoit ici un aussi beau jeu pour les _a parte_ qu'en _la Veuve_;
mais j'y en fais voir la même aversion, avec cet avantage, qu'une
seule scène qui ouvre le théâtre donne ici l'intelligence du sens
caché de ce que disent mes acteurs, et qu'en l'autre j'en emploie
quatre ou cinq pour l'éclaircir.
L'unité de lieu est assez exactement gardée en cette comédie, avec ce
passe-droit toutefois dont j'ai déjà parlé[353], que tout ce que dit
Daphnis à sa porte ou en la rue seroit mieux dit dans sa chambre, où
les scènes qui se font sans elle et sans Amarante ne peuvent se
placer. C'est ce qui m'oblige à la faire sortir au dehors, afin qu'il
y puisse avoir et unité de lieu entière, et liaison de scène
perpétuelle dans la pièce; ce qui ne pourroit être, si elle parloit
dans sa chambre, et les autres dans la rue.