pour le lieu de la scène que cet inconvénient n'arrive; j'en parlerai
encore plus au long, quand je m'expliquerai sur l'unité de lieu[354].
J'ai dit que la liaison de scènes est ici perpétuelle, et j'y en ai
mis de deux sortes, de présence et de vue. Quelques-uns ne veulent pas
que quand un acteur sort du théâtre pour n'être point vu de celui qui
y vient, cela fasse une liaison: mais je ne puis être de leur avis sur
ce point, et tiens que c'en est une suffisante quand l'acteur qui
entre sur le théâtre voit celui qui en sort, ou que celui qui
sort[355] voit celui qui entre; soit qu'il le cherche, soit qu'il le
fuie, soit qu'il le voie simplement sans avoir intérêt à le chercher
ni à le fuir. Aussi j'appelle en général une liaison de vue ce qu'ils
nomment une liaison de recherche. J'avoue que cette liaison est
beaucoup plus imparfaite que celle de présence et de discours, qui se
fait lorsqu'un acteur ne sort point du théâtre sans y laisser un autre
à qui il aye parlé; et dans mes derniers ouvrages je me suis arrêté à
celle-ci sans me servir de l'autre; mais enfin je crois qu'on s'en
peut contenter, et je la préférerois de beaucoup à celle qu'on appelle
liaison de bruit, qui ne me semble pas supportable, s'il n'y a de
très-justes et de très-importantes occasions qui obligent un acteur à
sortir du théâtre quand il en entend; car d'y venir simplement par
curiosité, pour savoir ce que veut dire ce bruit, c'est une si foible
liaison, que je ne conseillerois jamais personne de s'en servir[356].
La durée de l'action ne passeroit point en cette comédie celle de la
représentation, si l'heure du dîner n'y séparoit point les deux
premiers actes. Le reste n'emporte que ce temps-là; et je n'aurois pu
lui en donner davantage, que mes acteurs n'eussent le[357] loisir de
s'éclaircir; ce qui les brouille n'étant qu'un malentendu qui ne peut
subsister qu'autant que Géraste, Florame et Daphnis ne se trouvent
point tous trois ensemble. Je n'ose dire que je m'y suis asservi à
faire les actes si égaux, qu'aucun n'a pas un vers plus que
l'autre[358]: c'est une affectation qui ne fait aucune beauté. Il faut
à la vérité les rendre les plus égaux qu'il se peut; mais il n'est pas
besoin de cette exactitude: il suffit qu'il n'y aye point d'inégalité
notable qui fatigue l'attention de l'auditeur en quelques-uns, et ne
la remplisse pas dans les autres.
FOOTNOTES:
[349] Pour se rendre bien compte de ce pronom (_celle-ci_), il
faut relire la dernière phrase de l'Examen de _la Galerie du
Palais_ (p. 15), et se reporter à la note 1 de la p. 137 du tome
I.
[350] Nous trouvons dans la _Poétique_ d'Aristote (chap. VI) un
passage relatif à l'abus des sentences, mais rien qui ressemble à
ce précepte dont parle ici Corneille, «de cacher l'artifice de
ses parures.»
[351] IIe Déclamation (_Cæcus pro limine_), chap. XIV. Corneille
cite sans doute de mémoire, car dans le texte le mot
_flagrantius_ précède immédiatement _frigidis_. Voici comment ce
passage a été rendu par un contemporain de Corneille, le sieur du
Teil, avocat en parlement, dont la traduction, dédiée à Foucquet,
a paru en 1659: «Le mariage est une espèce de servitude aux
vieilles gens; leur foiblesse augmente leur passion, et il semble
que leur desir s'échauffe par la froideur même de leur
tempérament.»
[352] Dans la pièce, ce passage (vers 1353 et 1354) commence
ainsi:
Et s'il pouvoit donner....
[353] Voyez l'Examen de _la Galerie du Palais_, p. 13.
[354] Tome I, p. 117, dans le _Discours des trois unités_, qui se
trouve en tête du troisième volume de l'édition de 1682.
[355] VAR. (édit. de 1660): celui qui en sort.
[356] VAR. (édit. de 1660-1664): que je ne conseillerois jamais
de s'en servir.--Corneille a complété dans son _Discours des
trois unités_ ce qu'il dit ici des diverses sortes de liaisons.
Voyez tome I, p. 103.
[357] Les éditions de 1668 et de 1682 portent _de_, pour _le_;
mais c'est sans doute une erreur.
[358] Voyez ci-dessus, p. 119, note 1.
ACTEURS.
GÉRASTE, père de Daphnis.
POLÉMON, oncle de Clarimond.
CLARIMOND, amoureux de Daphnis.
FLORAME, amant de Daphnis.
THÉANTE, aussi amoureux de Daphnis.
DAMON, ami de Florame et de Théante.
DAPHNIS, maîtresse de Florame, aimée[359] de Clarimond et de
Théante.
AMARANTE, suivante de Daphnis.
CÉLIE, voisine de Géraste et sa confidente.
CLÉON, domestique de Damon[360].
La scène est à Paris[361]
LA SUIVANTE.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
DAMON, THÉANTE.
DAMON.
Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie
Ne me fait rien comprendre en ta galanterie.
Auprès de ta maîtresse engager un ami,
C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi.
Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite; 5
Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte.
THÉANTE.
Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien
Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien.
Quelques puissants appas que possède Amarante,
Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362]; 10
Et je ne puis songer à sa condition
Que mon amour ne cède à mon ambition.
Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse,
A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363],
Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, 15
Se promet des succès beaucoup plus glorieux.
Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme,
Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme,
Et que malicieuse elle prît du plaisir
A rompre les effets de mon nouveau desir, 20
Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle
A tenir des propos d'une suite éternelle.
L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis
Me fournissoit en vain des détours infinis;
Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse, 25
D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse:
«Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir,
Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir;
Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.»
DAMON.
Maintenant je devine à peu près une ruse[364] 30
Que tout autre en ta place à peine entreprendroit.
THÉANTE.
Écoute, et tu verras si je suis maladroit.
Tu sais comme Florame à tous les beaux visages
Fait par civilité toujours de feints hommages,
Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux, 35
Traite de peu d'esprit les véritables feux[365].
Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange,
A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range,
Et reprochoit à tous que leur peu de beauté
Lui laissoit si longtemps garder sa liberté: 40
«Florame, dis-je alors, ton âme indifférente
Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.»
«Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver;
Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver:
Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366], 45
La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»
Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord
Qu'au hasard du succès il y feroit effort.
Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse,
Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, 50
Engageant Amarante et Florame au discours,
J'entretiens à loisir mes nouvelles amours.
DAMON.
Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]?
THÉANTE.
Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368].
Soit que je lui donnasse une fort douce loi, 55
Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi;
Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369]
Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370],
Elle perdit pour moi son importunité,
Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371]. 60
La douceur d'être seule à gouverner Florame[372]
Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme,
Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs
Lui fit abandonner mon âme à mes desirs.
DAMON.
On t'abuse, Théante; il faut que je te die 65
Que Florame est atteint de même maladie,
Qu'il roule en son esprit mêmes desseins que toi[373],
Et que c'est à Daphnis qu'il veut donner sa foi.
A servir Amarante il met beaucoup d'étude;
Mais ce n'est qu'un prétexte à faire une habitude: 70
Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir,
Et ménage un accès qu'il ne pouvoit avoir.
Sa richesse l'attire, et sa beauté le blesse;
Elle le passe en biens, il l'égale en noblesse,
Et cherche ambitieux, par sa possession, 75
A relever l'éclat de son extraction.
Il a peu de fortune, et beaucoup de courage;
Et hors cette espérance, il hait le mariage.
C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit;
Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit. 80
THÉANTE.
Parmi ses hauts projets il manque de prudence[374],
Puisqu'il traite avec toi de telle confidence.
DAMON.
Crois qu'il m'éprouvera fidèle au dernier point,
Lorsque ton intérêt ne s'y mêlera point.
THÉANTE.
Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie, 85
De peur qu'il n'ait soupçon de ta supercherie[375].
DAMON.
Adieu. Je suis à toi.
SCÈNE II.
THÉANTE.
Par quel malheur fatal,
Ai-je donné moi-même entrée à mon rival?
De quelque trait rusé que mon esprit se vante,
Je me trompe moi-même en trompant Amarante, 90
Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter
Ce que par lui je tâche à me faciliter.
Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire[376]?
Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire[377].
Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis: 95
Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis;
Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite,
Qu'au langage des yeux son amour est réduite.
Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer?
Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer? 100
Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent:
L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent,
Et d'un commun aveu ces muets truchements
Ne se disent que trop leurs amoureux tourments.
Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie! 105
Que l'amour aisément penche à la jalousie!
Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités
Où les moindres soupçons passent pour vérités!
Daphnis est toute aimable; et si Florame l'aime[378],
Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même[379]? 110
Florame avec raison adore tant d'appas,
Et Daphnis sans raison s'abaisseroit trop bas.
Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable,
Rendroit l'un glorieux, et l'autre méprisable.
Simple! l'amour peut-il écouter la raison? 115
Et même ces raisons sont-elles de saison?
Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame,
Qui l'en affranchiroit en secondant ma flamme?
Étant tous deux égaux, il faut bien que nos feux
Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux[380]:
Ou tous deux nous formons un dessein téméraire,
Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire.
Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer;
Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer.
Mais le voici venir.
SCÈNE III.
THÉANTE, FLORAME.
THÉANTE.
Tu me fais bien attendre. 125
FLORAME.
Encore est-ce à regret qu'ici je viens me rendre[381],
Et comme un criminel qu'on traîne à sa prison.
THÉANTE.
Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison.
FLORAME.
Elle n'est que trop vraie.
THÉANTE.
Et ton indifférence?
FLORAME.
La conserver encor! le moyen? l'apparence? 130
Je m'étois plu toujours d'aimer en mille lieux:
Voyant une beauté, mon coeur suivoit mes yeux;
Mais de quelques attraits que le ciel l'eût pourvue,
J'en perdois la mémoire aussitôt que la vue;
Et bien que mes discours lui donnassent ma foi, 135
De retour au logis, je me trouvois à moi[382].
Cette façon d'aimer me sembloit fort commode,
Et maintenant encor je vivrois à ma mode;
Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant:
Ce n'est point un visage à ne voir qu'en passant; 140
Un je ne sais quel charme auprès d'elle m'attache;
Je ne la puis quitter que le jour ne se cache;
Même alors, malgré moi, son image me suit[383],
Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.
Le sommeil n'oseroit me peindre une autre idée; 145
J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée.
Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher,
Ou songe que mon coeur n'est pas fait d'un rocher;
Tant de charmes enfin me rendroient infidèle[384].
THÉANTE.
Deviens-le si tu veux, je suis assuré d'elle; 150
Et quand il te faudra tout de bon l'adorer,
Je prendrai du plaisir à te voir soupirer,
Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine[385]
D'avoir tant persisté dans une humeur si vaine.
Quand tu ne pourras plus te priver de la voir[386], 155
C'est alors que je veux t'en ôter le pouvoir;
Et j'attends de pied ferme à reprendre ma place[387],
Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace.
Tu te défends encore, et n'en tiens qu'à demi[388].
FLORAME.
Cruel, est-ce là donc me traiter en ami? 160
Garde, pour châtiment de cet injuste outrage,
Qu'Amarante pour toi ne change de courage[389],
Et se rendant sensible à l'ardeur de mes voeux....
THÉANTE.
A cela près, poursuis; gagne-la, si tu peux:
Je ne m'en prendrai lors qu'à ma seule imprudence; 165
Et demeurant ensemble en bonne intelligence,
En dépit du malheur que j'aurai mérité,
J'aimerai le rival qui m'aura supplanté.
FLORAME.
Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine
De faire à tes dépens cette épreuve incertaine[390]! 170
Je me confesse pris, je quitte[391], j'ai perdu:
Que veux-tu plus de moi? reprends ce qui t'est dû[392].
Séparer plus longtemps une amour si parfaite[393]!
Continuer encor la faute que j'ai faite!
Elle n'est que trop grande, et pour la réparer, 175
J'empêcherai Daphnis de vous plus séparer[394].
Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible,
Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible;
Je saurai l'amuser, et vos feux redoublés
Par son fâcheux abord ne seront plus troublés. 180
THÉANTE.
Ce seroit prendre un soin qui n'est pas nécessaire:
Daphnis sait d'elle-même assez bien se distraire,
Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs,
Tant elle est complaisante à nos chastes desirs.
SCÈNE IV.
FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices[395] 185
(Sans mettre toutefois en oubli mes services):
Je t'amène un captif qui te veut échapper.
AMARANTE.
J'en ai vu d'échappés que j'ai su rattraper[396].
THÉANTE.
Vois qu'en sa liberté ta gloire se hasarde.
AMARANTE.
Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde[397]. 190
Daphnis est au jardin.
FLORAME.
Sans plus vous désunir,
Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir.
SCÈNE V.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante:
Il porte assez au coeur le portrait d'Amarante;
Je n'appréhende point qu'on l'en puisse effacer. 195
C'est au vôtre à présent que je le veux tracer;
Et la difficulté d'une telle victoire
M'en augmente l'ardeur comme elle en croît la gloire[398].
FLORAME.
Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir?
AMARANTE.
Plus que de tous les voeux qu'on me pourroit offrir[399]. 200
FLORAME.
Vous plaisez-vous à ceux d'une âme si contrainte,
Qu'une vieille amitié retient toujours en crainte?
AMARANTE.
Vous n'êtes pas encore au point où je vous veux;
Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux[400].
FLORAME.
De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle; 205
Mais feriez-vous état d'un amant infidèle?
AMARANTE.
Je ne prendrai jamais pour un manque de foi
D'oublier un ami pour se donner à moi.
FLORAME.
Encor si je pouvois former quelque espérance[401]
De vous voir favorable à ma persévérance, 210
Que vous pussiez m'aimer après tant de tourment[402],
Et d'un mauvais ami faire un heureux amant!
Mais hélas! je vous sers, je vis sous votre empire,
Et je ne puis prétendre où mon desir aspire.
Théante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!) 215
Vous demandez mon coeur, et le vôtre est à lui!
Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services[403],
Que du manque d'espoir j'évite les supplices:
Qui ne peut rien prétendre a droit d'abandonner.
AMARANTE.
S'il ne tient qu'à l'espoir, je vous en veux donner. 220
Apprenez que chez moi c'est un foible avantage
De m'avoir de ses voeux le premier fait hommage:
Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux,
Que je négligerois près de qui vaudroit mieux[404].
Lui seul de mes amants règle la différence, 225
Sans que le temps leur donne aucune préférence.
FLORAME.
Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser.
AMARANTE.
Peut-être; mais enfin il faut le confesser[405],
Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse.
FLORAME.
Ne pensez pas....
AMARANTE.
Non, non, c'est là ce qui vous presse.
Allons dans le jardin ensemble la chercher.
Que j'ai su dextrement à ses yeux la cacher!
SCÈNE VI.
DAPHNIS, THÉANTE.
DAPHNIS.
Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]!
Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre:
Vous perdez Amarante, et cet ami fardé 235
Se saisit finement d'un bien si mal gardé;
Vous devez vous lasser de tant de patience,
Et votre sûreté n'est qu'en la défiance.
THÉANTE.
Je connois Amarante, et ma facilité
Établit mon repos sur sa fidélité: 240
Elle rit de Florame et de ses flatteries,
Qui ne sont après tout que des galanteries[407].
DAPHNIS.
Amarante, de vrai, n'aime pas à changer;
Mais votre peu de soin l'y pourroit engager.
On néglige aisément un homme qui néglige. 245
Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige:
D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas.
Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas.
J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme[408],
Où j'ai peu remarqué de sa première flamme; 250
Et s'il tournoit la feinte en véritable amour[409],
Elle seroit bien fille à vous jouer d'un tour;
Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure,
Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure:
J'ai tant de passion pour tous vos intérêts, 255
Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets[410].
THÉANTE.
C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites;
Et quand elle aimeroit à souffrir ses visites,
Quand elle auroit pour lui quelque inclination,
Vous m'en verriez toujours sans appréhension. 260
Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage:
Un moment de ma vue en efface l'image.
Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement,
Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411].
DAPHNIS.
Vous le méprisez trop: je trouve en lui des charmes[412]
Qui vous devroient du moins donner quelques alarmes.
Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur[413];
Mais s'il lui ressembloit, il gagneroit mon coeur.
THÉANTE.
Vous en parlez ainsi, faute de le connoître.
DAPHNIS.
J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit paroître[409]. 270
THÉANTE.
Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir....
DAPHNIS.
Brisons là ce discours: je l'aperçois venir[415].
Amarante, ce semble, en est fort satisfaite.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Je t'attendois, ami, pour faire la retraite:
L'heure du dîner presse, et nous incommodons[416] 275
Celles qu'en nos discours ici nous retardons[417].
DAPHNIS.
Il n'est pas encor tard.
THÉANTE.
Nous ferions conscience
D'abuser plus longtemps de votre patience.
FLORAME.
Madame, excusez donc cette incivilité,
Dont l'heure nous impose une nécessité. 280
DAPHNIS.
Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme
Qu'à regret vous quittez l'objet de votre flamme.
SCÈNE VIII.
DAPHNIS, AMARANTE.
DAPHNIS.
Cette assiduité de Florame avec vous
A la fin a rendu Théante un peu jaloux.
Aussi de vous y voir tous les jours attachée, 285
Quelle puissante amour n'en seroit point touchée[418]?
Je viens d'examiner son esprit en passant;
Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent.
Vous y devez pourvoir; et si vous êtes sage,
Il faut à cet ami faire mauvais visage, 290
Lui fausser compagnie, éviter ses discours.
Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts:
Sinon, faites état qu'il va courir au change.
AMARANTE.
Il seroit en ce cas d'une humeur bien étrange.
A sa prière seule, et pour le contenter, 295
J'écoute cet ami quand il m'en vient conter;
Et pour vous dire tout, cet amant infidèle
Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle[419].
Il forme des desseins beaucoup plus relevés,
Et de plus beaux portraits en son coeur sont gravés. 300
Mes yeux pour l'asservir ont de trop foibles armes;
Il voudroit pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes,
Que l'éclat de mon sang, mieux soutenu de biens,
Ne fût point ravalé par le rang que je tiens;
Enfin (que serviroit aussi bien de le taire?) 305
Sa vanité le porte au souci de vous plaire.
DAPHNIS.
En ce cas, il verra que je sais comme il faut
Punir des insolents qui prétendent trop haut.
AMARANTE.
Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme,
Vous voyez par pitié qu'il me laisse Florame, 310
Qui n'étant pas si vain, a plus de fermeté.
DAPHNIS.
Amarante, après tout disons la vérité:
Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie,
Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie[420];
Mais soit qu'il change ou non, il ne m'importe en rien[421];
Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien.
SCÈNE IX.
AMARANTE.
Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme,
On devine aisément qu'elle en veut à Florame.
Sa fermeté pour moi, que je vantois à faux,
Lui portoit dans l'esprit de terribles assauts. 320
Sa surprise à ce mot a paru manifeste;
Son teint en a changé, sa parole, son geste.
L'entretien que j'en ai lui sembleroit bien doux,
Et je crois que Théante en est le moins jaloux.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée. 325
Être toujours des yeux sur un homme arrêtée,
Dans son manque de biens déplorer son malheur,
Juger à sa façon qu'il a de la valeur,
Demander si l'esprit en répond à la mine[422],
Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine. 330
Florame en est de même, il meurt de lui parler;
Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler,
C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte!
Que m'importe de perdre une amitié si feinte[423]?
Et que me peut servir un ridicule feu, 335
Où jamais de son coeur sa bouche n'a l'aveu?
Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force
Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce,
Et fera son possible à toujours conserver
Ce doux extérieur dont on me veut priver. 340
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[359] Dans les éditions de 1637-1664: _et aimée_.
[360] Dans l'édition de 1637, ce personnage se nomme Cléonte et
ne figure pas au tableau des acteurs. Du reste il ne prend la
parole que dans la scène v de l'acte IV, et dans aucune édition
son nom ne paraît, en tête de cette scène, parmi ceux des
personnages.
[361] L'indication du lieu de la scène manque dans l'édition de
1637.
[362] _Var._ Je treuve qu'après tout ce n'est qu'une suivante.
(1637)
[363] _Var._ A la fin j'ai levé mes yeux sur sa maîtresse.
(1637-57)
[364] _Var._ Maintenant je me doute à peu près d'une ruse.
(1637-60)
[365] _Var._ Tient pour manque d'esprit de véritables feux.
(1637-57)
[366] _Var._ Mon feu, qui ne seroit que simple courtoisie,
[La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»]
Moi de jurer que non, et lui de persister,
Tant que pour cette épreuve il me fit protester
Que je lui céderois quelque temps ma maîtresse.
Ainsi donc je l'y mène, et par cette souplesse,
[Engageant Amarante et Florame au discours.] (1637-57)
[367] _Var._ Amarante à ce point fut-elle fort docile? (1637-57)
[368] _Var._ Plus que je n'espérois je la trouvai facile. (1637)
_Var._ Plus que je n'espérois je l'y trouvai facile. (1644-57)
[369] _Var._ Soit qu'elle fît dessein d'asservir la franchise
D'un qui la cajoloit ainsi par entreprise. (1637)
_Var._ Soit qu'elle fît dessein sur cet esprit rebelle
Qui par galanterie osoit feindre auprès d'elle. (1644-57)
[370] _Var._ Qui par simple gageure osoit se jouer d'elle.
(1660-64)
[371] _Var._ Et ne demanda plus tant d'assiduité. (1637)
[372] _Var._ L'aise de se voir seule à gouverner Florame.
(1637-68)
[373] _Var._ Qu'il a dedans l'esprit mêmes desseins que toi.
(1637-57)
[374] _Var._ Parmi ces hauts projets il manque de prudence.
(1637)
[375] _Var._ Qu'il ne se doute point de ta supercherie. (1637-57)
[376] _Var._ N'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire;
Je sais trop dextrement l'empêcher d'en rien dire. (1637)
[377] _Var._ Si je sais dextrement l'empêcher d'en rien dire.
(1644-57)
[378] _Var._ Daphnis est fort aimable, et si Florame l'aime,
Est-ce à dire pourtant qu'il soit aimé de même? (1637-57)
[379] _Var._ En dois-je présumer qu'il soit aimé de même? (1660)
[380] _Var._ Lui soient à même honte ou même honneur tous deux:
Ou tous deux nous faisons un dessein téméraire. (1637-57)
[381] _Var._ Encore est-ce à regret qu'ici je me viens rendre.
(1637-57)
[382] _Var._ De retour au logis je me treuvois à moi. (1637)
[383] _Var._ Encor n'est-ce pas tout, son image me suit,
[Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.]
Elle entre effrontément jusque dedans ma couche,
Me redit ses propos, me présente sa bouche.
[Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher.] (1637-57)
[384] _Var._ Ses beautés à la fin me rendroient infidèle.
(1637-57)
[385] _Var._ Et toi sans aucun fruit tu porteras la peine.
(1637-57)
[386] _Var._ Quand tu ne pourras plus te passer de la voir.
(1637-57)
[387] _Var._ J'attends pour te punir à reprendre ma place.
(1637-57)
[388] _Var._ A présent tu n'en tiens encore qu'à demi. (1637-57)
[389] _Var._ Qu'en ma faveur le ciel ne tourne son courage,
Et dispose Amarante à seconder mes voeux. (1637-57)
[390] _Var._ De faire à tes dépens cette preuve incertaine.
(1657)
[391] Terme de jeu: _je quitte la partie_.
[392] _Var._ Que veux-tu plus de moi? reprends ce qu'il t'est dû.
(1657)
[393] _Var._ Séparer davantage une amour si parfaite! (1637-60)
[394] _Var._ J'empêcherai Daphnis de plus vous séparer.
Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible. (1637)
[395] _Var._ Mon coeur, déploie ici tes meilleurs artifices
(Mais toutefois sans mettre en oubli mes services). (1637-57)