Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue?

Les avez-vous reçus, ces points coupés nouveaux? 1415

LA LINGÈRE.

Ils viennent d'arriver.

FLORICE.

Voyons donc les plus beaux.

LE MERCIER, à Cléante qui passe.

Ne vous vendrai-je rien, Monsieur? des bas de soie,

Des gants en broderie, ou quelque petite oie[289]?

CLÉANTE, au Libraire.

Ces livres que mon maître avoit fait mettre à part,

Les avez-vous encore?

LE LIBRAIRE, empaquetant ses livres[290].

Ah! que vous venez tard! 1420

Encore un peu, ma foi, je m'en allois les vendre.

Trois jours sans revenir! je m'ennuyois d'attendre.

CLÉANTE.

Je l'avois oublié. Le prix?

LE LIBRAIRE[291].

Chacun le sait:

Autant de quarts d'écus, c'est un marché tout fait.

LA LINGÈRE, à Florice,

Eh bien, qu'en dites-vous?

FLORICE.

J'en suis toute ravie, 1425

Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie.

Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport.

Que celui-ci me semble et délicat et fort[292]

Que cet autre me plaît! que j'en aime l'ouvrage!

Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage. 1430

LA LINGÈRE.

Voici de quoi vous faire un assez beau collet.

FLORICE.

Je pense, en vérité, qu'il ne seroit pas laid;

Que me coûtera-t-il?

LA LINGÈRE.

Allez, faites-moi vendre,

Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre.

Mais avisez alors à me récompenser. 1435

FLORICE.

L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser:

Vous me verrez demain avecque ma maîtresse.

SCÈNE XIV.

FLORICE, ARONTE, LE MERCIER, LA LINGÈRE[293].

FLORICE.

Aronte, eh bien, quels fruits produira notre adresse?

ARONTE.

De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir,

Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir[294]. 1440

FLORICE.

Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte?

ARONTE.

Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte.

FLORICE.

Ne te débauche point, je veux faire ta paix.

ARONTE.

Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais.

FLORICE.

S'il vient encor chez nous ou chez sa Célidée, 1445

Je te rends aussitôt l'affaire accommodée.

ARONTE.

Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand! Viens, je te veux

donner tout à l'heure un galand.

LE MERCIER.

Voyez, Monsieur; j'en ai des plus beaux de la terre: En voilà de

Paris, d'Avignon, d'Angleterre. 1450

ARONTE, après avoir regardé une boîte de galands[295].

Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. Allons, Florice,

allons, il en faut voir ailleurs.

LA LINGÈRE[296].

Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise[297], Des hommes comme vous

perdent leur chalandise.

LE MERCIER.

Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment. Du moins, si je

vends peu, je vends loyalement, Et je n'attire point avec une promesse

De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse.

LA LINGÈRE.

Quand il faut dire tout, on s'entre-connoît bien; Chacun sait son

métier, et.... Mais je ne dis rien. 1460

LE MERCIER.

Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire.

LA LINGÈRE.

Je ne réplique point à des gens en colère[298].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[233] _Var._ Vu l'excessif amour qu'il me faisoit paroître.

(1637-57)

[234] _Var._ O Dieux! qu'il est adroit quand il veut déguiser!

(1637-57)

[235] _Var._ Enfin tu vas tâcher d'amollir son courage? (1637-57)

[236] _Var._ Et ne permet qu'à moi de gouverner son âme.

Si donc il ne les faut qu'empêcher de se voir,

Je te laisse à juger si j'y saurai pourvoir. (1637-57)

[237] _Var._ Jusque-là qu'entre eux deux leur âme étoit égale.

(1637-57)

[238] «La _Croix-du-Tiroir_, dit Piganiol de la Force

(_Description de Paris_, 1742, tome II, p. 174), est le nom d'une

_croix_ (_placée sur une fontaine_) et d'un _carrefour_ de la rue

de l'Arbre-Sec, à l'endroit où elle aboutit à la rue

Saint-Honoré. Elle est nommée dans les anciens titres la _Croix

de.... Traihoir...._.... du _Triouer_, etc.» On peut voir dans

l'ouvrage cité les diverses étymologies qu'on a données de ce

nom.

[239] _Var._ C'en est fort le chemin de passer par ici! (1637)

[240] _Var._ Son objet, tout aimable et tout parfait qu'il est.

(1637-64)

[241] _Var._ Qu'il veut moins l'acquérir que vous la dérober.

(1637-64)

[242] _Var._ Voulez-vous, offensé, pour en avoir raison,

Qu'un perfide avec vous entre en comparaison? (1637-57)

[243] _Var._ Me conseilleriez-vous que, pris à l'avantage,

J'immolasse le traître à mon peu de courage? (1637-57)

[244] _Var._ [Si pour avoir sa vie il m'en coûtoit l'honneur.]

CÉL. Je ne veux pas de vous une action si lâche;

Non; mais à quelque point que la sienne vous fâche,

Écoutez un peu moins votre juste courroux:

Vous pouvez vous venger par des moyens plus doux.

Hélas! si vous étiez de mon intelligence,

Que vous auriez bientôt achevé la vengeance!

Que vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant.... (1637-57)

[245] _Var._ Vous auriez bientôt pris une digne vengeance.

(1660-68)

[246] _Var._ Mais vous suivre au chemin que vous voulez tenir.

(1637-57)

[247] _Lysandre et Aronte sortent, et les voient ensemble._

(1637, en marge.)--_Lysandre et Aronte sortent, et Aronte fait

voir à son maître Dorimant et Célidée ensemble._

(1644-57)--_Lysandre sort avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant

et Célidée ensemble._ (1660)

[248] _Var._ Mon meilleur en ce cas est de tout ignorer.

(1637-57)

[249] _Var._ Et parmi ses douleurs n'oublioit point sa foi.

(1637-48)

_Var._ Et parmi les douleurs n'oublioit point sa foi.

(1652-57)

[250] _Var._ Qui t'a dit qu'Hippolyte en cette amour nouvelle,

Quand bien je lui plairois, me seroit plus fidèle? (1637-57)

[251] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[252] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans l'édition de

1637; on y lit seulement en marge en regard du vers précédent:

_Aronte rentre_.

[253] _Var._ Je veux qu'un même coup me venge de deux crimes.

(1637-57)

[254] _Var._ [Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir.]

Mais la mort d'un amant seroit-elle bastante[252-a]

De toucher tant soit peu l'esprit de l'inconstante[252-b]?

Peut-être que, déjà résolue à changer,

La défaire de lui ce seroit l'obliger;

Et dans l'aise qu'alors elle en feroit paroître,

Serois-je assez vengé par la perte d'un traître?

Qu'ici le jugement me manquoit au besoin!

Il faut que ma fureur s'épande bien plus loin;

Il faut que, sans égard, ma rage impitoyable

Confonde l'innocent avecque le coupable;

Que, dans mon désespoir, je traite également

Célidée, Hippolyte, Aronte, Dorimant,

Le sujet de ma flamme et tous ceux qui l'ont sue:

L'affront qu'elle a reçu de sa honteuse issue

Fait un éclat trop grand pour s'effacer à moins;

Je ne puis l'étouffer qu'en perdant les témoins.

[Frénétiques transports, avec quelle insolence.] (1637-57)

[252-a] _Bastante de_, suffisante pour.

[252-b] Mais la mort d'un amant seroit-elle capable

De toucher à ce point une âme si coupable? (1644-57)

[255] _Var._ Mais vous pourrois-je aimer, vous voyant me trahir?

(1637-57)

[256] _Var._ Ma jalousie augmente, et renforçant ma rage,

Quelques sanglants desseins qu'elle jette en mon coeur. (1637-57)

[257] Voyez tome I, p. 205, note 3.

[258] _Var._ [Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant.]

Au simple souvenir du bel oeil qui me blesse,

Tous mes ressentiments n'ont que de la foiblesse,

Et je sens malgré moi mon courroux languissant

Céder aux moindres traits d'un objet si puissant.

[Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide.] (1637-57)

[259] _Var._ Me sont de votre peine une marque assez claire.

Encor qui la sauroit, on pourroit aviser

A prendre des moyens propres à l'apaiser.

LYS. Ne vous informez point de mon cruel martyre,

Vous le redoubleriez, m'obligeant à le dire.

HIPP. Vous faites le secret, mais je le veux savoir,

Et par là sur votre âme essayer mon pouvoir.

Hier vous m'en donniez tant que j'estime impossible

Que pour me contenter rien vous soit trop sensible.

[LYS. Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point.]

HIPP. Je veux l'avoir partout, ou bien n'en avoir point. (1637-57)

_Var._ En font voir au dehors une marque assez claire. (1660)

[260] _Var._ Être de belle humeur, ou bien rompre avec moi. (1637)

_Var._ Être de belle humeur, ou rompre avecque moi. (1644-57)

[261] _Var._ Ne vous obstinez point à vaincre mon silence.

(1637-57)

[262] _Var._ Souffrez que je vous laisse, et que seul aujourd'hui

Je puisse en liberté soupirer mon ennui. (1637-57)

[263] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. Pas de distinction de scène.

(1637)

[264] _Var._ Est-ce là donc l'état que tu fais d'Hippolyte?

Après des voeux offerts, est-ce ainsi qu'on me quitte? (1637-57)

[265] _Var._ N'ai-je pas tantôt vu Lysandre avecque vous?

(1637-57)

[266] _Var._ Hélas! qu'y feroit-il? Ma soeur, ton Hippolyte.

(1637)

[267] _Var._ Traite cet inconstant de même qu'il mérite.

(1637-57)

[268] _Var._ L'infidèle à présent est fort sur ta louange? (1637)

_Var._ Le perfide à présent est fort sur ta louange? (1644-57)

[269] _Var._ Et quand il vient après à parler de ses feux. (1637-57)

[270] _Var._ Mon Dieu! qu'il est chargeant[270-a] avec ses

flatteries! (1637 et 1644)

[270-a] Dans les éditions de 1648-57, il y a _changeant_, au lieu

de _chargeant_.

[271] _Var._ Je pense avant deux jours que je mourrois d'ennui.

(1637-60)

[272] L'édition de 1660 porte: _Craigniez-vous qu'un ami

sache...._ ce qui ne peut être qu'une faute d'impression.

[273] Cols, collerettes. Voyez le _Lexique_.

[274] _Var._ Vous venez m'attaquer toujours par quelque fable.

(1637)

[275] _Var._ Vous revoilà déjà! (1637)

[276] _Var._ J'en fis hier ouverture à votre bonne femme,

Qui se rapporte à vous de recevoir sa flamme. (1637)

_Var._ Votre mère de moi sut hier comme il vous aime.

(1644-57)

[277] Voyez plus haut le vers 290.

[278] _Var._ Peut-être innocemment, faute de rien comprendre.

(1637-57)

[279] _Var._ Il le faut épouser, vite, qu'on s'y dispose. (1637)

[280] _Var._ Quelle bigearre humeur! quelle inégalité. (1637-57)

[281] _Var._ Que la rigueur d'un père augmente mon supplice.

(1637-57)

[282] _Var._ _Ils s'entre-poussent quelque temps une boîte qui

est entre leurs deux boutiques._ (1637 et 63, en marge; dans

l'édition de 1663, les mots: _quelque temps_ et _deux_ sont

omis.)

[283] Regardez. Voyez le _Lexique_.

[284] Sorte d'exclamation dont l'origine est difficile à

découvrir et sur laquelle nous n'avons que des conjectures. Voyez

le _Lexique_.

[285] «_Battant_ est le volet d'un comptoir de marchand ou de

banquier, qui se lève et se baisse.» (_Dictionnaire de

Furetière._)

[286] Voyez ci-dessus la note 5 de la p. 7, et le _Lexique_.

[287] _Var._ Pour conserver la paix, quoique cela me touche,

J'ai toujours tout souffert sans en ouvrir la bouche;

Et vous, vous m'attaquez et sans cause et sans fin. (1637-57)

[288] _Var._ LA LINGÈRE, à Florice. (1648)

[289] Ce mot se disait des rubans, plumes et garnitures qui

ornaient l'habit, le chapeau et l'épée. Voyez le _Lexique_.

[290] _Var. Il fait un paquet de ses livres._ (1637 et 63, en

marge.)

[291] On lit ici en plus, mais par erreur, dans l'édition de

1637: _à Florice_.

[292] _Var._ Que ce point est ensemble et délicat et fort!

Si ma maîtresse veut s'en croire à mon rapport,

Vous aurez son argent: mon Dieu! le bel ouvrage! (1637-57)

[293] Cette scène en forme deux dans l'édition de 1637. La

première a pour personnages FLORICE, ARONTE; la seconde, qui

commence après le vers 1448, LE MERCIER, ARONTE, FLORICE, LA

LINGÈRE.

[294] _Var._ Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne me veut plus voir.

(1637-57)

[295] _Var._ _Il regarde une boîte de rubans._ (1637 et 63, en

marge.)

[296] _Var._ LA LINGÈRE, _au Mercier._ (1648)

[297] _Var._ Ainsi, faute d'avoir de belle marchandise. (1637-68)

[298] Les quatre derniers vers de cet acte ne se trouvent pas

dans les éditions de 1637-57.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSANDRE.

Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs,

Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs,

Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. 1465

J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire:

Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux,

Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux.

L'amour, en la perdant, me retient en balance;

Il produit ma fureur et rompt sa violence, 1470

Et me laissant trahi, confus et méprisé,

Ne veut que triompher de mon coeur divisé.

Amour, cruel, auteur de ma longue misère,

Ou permets à la fin d'agir à ma colère,

Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports, 1475

Auprès de ce bel oeil fais tes derniers efforts.

Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine,

Et comme de mon coeur triomphe de sa haine.

Contre toi ma vengeance a mis les armes bas,

Contre ses cruautés rends les mêmes combats; 1480

Exerce ta puissance à fléchir la farouche;

Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche:

Si tu te sens trop foible, appelle à ton secours

Le souvenir de mille et de mille heureux jours,

Où ses desirs, d'accord avec mon espérance[299], 1485

Ne laissoient à nos voeux aucune différence.

Je pense avoir encor ce qui la sut charmer,

Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer.

Peut-être mes douleurs ont changé mon visage;

Mais en revanche aussi je l'aime davantage; 1490

Mon respect s'est accru pour un objet si cher[300];

Je ne me venge point, de peur de la fâcher.

Un infidèle ami tient son âme captive,

Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive.

Je tarde trop: allons, ou vaincre ses refus, 1495

Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus,

Et tirons de son coeur, malgré sa flamme éteinte,

La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte:

Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein.

SCÈNE II.

DORIMANT, LYSANDRE.

DORIMANT.

Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein[301]!

Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte;

Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite:

Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert

Comme un ami si rare auprès d'elle me sert.

LYSANDRE.

Parlez plus franchement: ma rencontre importune 1505

Auprès d'un autre objet trouble votre fortune;

Et vous montrez assez, par ces foibles détours,

Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours.

Vous voulez seul à seul cajoler Célidée;

La querelle entre nous sera bientôt vidée[302]: 1510

Ma mort vous donnera chez elle un libre accès,

Ou ma juste vengeance un funeste succès.

DORIMANT.

Qu'est-ce-ci, déloyal? quelle fourbe est la vôtre?

Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre!

Après ce que chacun a vu de votre feu, 1515

C'est une lâcheté d'en faire un désaveu.

LYSANDRE.

Je ne me connois point à combattre d'injures.

DORIMANT.

Aussi veux-je punir autrement tes parjures:

Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats,

Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, 1520

T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée.

LYSANDRE.

Garde ton Hippolyte.

DORIMANT.

Et toi, ta Célidée.

LYSANDRE.

Voilà faire le fin, de crainte d'un combat.

DORIMANT.

Tu m'imputes la crainte, et ton coeur s'en abat.

LYSANDRE.

Laissons à part les noms; disputons la maîtresse, 1525

Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse.

DORIMANT.

C'est comme je l'entends.

SCÈNE III.

CÉLIDÉE, LYSANDRE, DORIMANT.

CÉLIDÉE.

O Dieux! ils sont aux coups!

Ah! perfide, sur moi détourne ton courroux[303]:

La mort de Dorimant me seroit trop funeste.

DORIMANT.

Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. 1530

CÉLIDÉE, à Dorimant.

Arrête, cher ingrat[304]!

LYSANDRE.

Tu recules, voleur!

DORIMANT.

Je fuis cette importune, et non pas ta valeur.

SCÈNE IV.

LYSANDRE, CÉLIDÉE.

LYSANDRE.

Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue:

Avez-vous résolu que sa fuite me tue,

Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort[305], 1535

Par sa retraite infâme il me donne la mort?

Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre.

CÉLIDÉE.

Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre,

Qu'on ne verra jamais que je recule un pas

De crainte de causer un si juste trépas. 1540

LYSANDRE.

Eh bien, voyez-le donc: ma lame toute prête

N'attendoit que vos yeux pour immoler ma tête.

Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu,

Ce que valoit l'amant que vous aurez perdu[306];

Et sans vous reprocher un si cruel outrage, 1545

Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage:

Trop heureux mille fois si je plais en mourant

A celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant,

Et si ma prompte mort, secondant son envie,

L'assure du pouvoir qu'elle avoit sur ma vie! 1550

CÉLIDÉE.

Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mépris;

Et quelque illusion qui trouble vos esprits

Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte.

Allez, volage, allez où l'amour vous invite:

Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs[307], 1555

Et ne m'empêchez plus de suivre mes desirs.

LYSANDRE.

Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée[308]

A jeté cette erreur dedans votre pensée.

Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments,

J'ai présenté des voeux, j'ai fait des compliments; 1560

Mais c'étoient compliments qui partoient d'une souche:

Mon coeur, que vous teniez, désavouoit ma bouche.

Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours,

Sait bien que mon amour n'en changea point de cours:

Contre votre froideur une modeste plainte 1565

Fut tout notre entretien au sortir de la feinte;

Et je le priai lors....

CÉLIDÉE.

D'user de son pouvoir?

Ce n'étoit pas par là qu'il me falloit avoir.

Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes.

LYSANDRE.

Confus, désespéré du mépris de mes flammes, 1570

Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots

Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots,

Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre.

Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre;

J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux, 1575

Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux;

J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père;

J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère;

Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain,

J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. 1580

Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines[309];

Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines:

Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour;

Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310].

CÉLIDÉE.

Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse, 1585

Vous porter si soudain à changer de maîtresse?

Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]!

Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur?

Ne pouviez-vous juger que c'étoit une feinte

A dessein d'éprouver quelle étoit votre atteinte? 1590

Les Dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet

Que vos feux inconstants ont choisi pour objet,

Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable,

Avant que votre amour parût si peu durable!

Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments 1595

Je lui fus raconter vos premiers mouvements,

Avec quelles douceurs je m'étois préparée

A redonner la joie à votre âme éplorée!

Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus,

Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus! 1600

Votre légèreté fut soudain imitée:

Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée;

Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas

Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas;

Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface; 1605

Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place;

L'aveu de votre erreur désarme mon courroux:

Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous.

Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre,

Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre[312]. 1610

Moi-même je l'avoue à ma confusion,

Mon imprudence a fait notre division.

Tu ne méritois pas de si rudes alarmes:

Accepte un repentir accompagné de larmes[313];

Et souffre que le tien nous fasse tour à tour 1615

Par ce petit divorce augmenter notre amour.

LYSANDRE.

Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible

Que je vous trouve encor à mes desirs sensible?

Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi!

CÉLIDÉE.

Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi! 1620

LYSANDRE.

Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie

De les plus essayer au péril de ma vie[314].

CÉLIDÉE.

J'aime trop désormais ton repos et le mien:

Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien.

Voudrois-je, après ma faute, une plus douce amende

Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande[315]?

Je t'accusois en vain d'une infidélité:

Il agissoit pour toi de pleine autorité,

Me traitoit de parjure et de fille rebelle.

Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle; 1630

Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur

Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur.

LYSANDRE.

Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte

N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite?

CÉLIDÉE.

Non: je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi; 1635

Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi.

SCÈNE V.

DORIMANT, HIPPOLYTE.

DORIMANT.

Autant que mon esprit adore vos mérites,

Autant veux-je de mal à vos longues visites.

HIPPOLYTE.

Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux?

DORIMANT.

Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous. 1640

J'y fais à tous moments une course inutile;

J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville.

En voici presque trois que je n'ai pu vous voir,

Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir[316];

Et n'étoit qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre, 1645

Sur le point de rentrer, par hasard me les montre,

Je crois que ce jour même auroit encor passé[317]

Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé.

HIPPOLYTE.

Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte;

Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte: 1650

Si vous prenez plaisir dedans mon entretien,

Pour le faire durer ne vous plaignez de rien.

DORIMANT.

Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre.

HIPPOLYTE.

Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre.

DORIMANT.

Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs? 1655

HIPPOLYTE.

Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs.

DORIMANT.

Verrois-je sans languir ma flamme qu'on néglige?

HIPPOLYTE.

Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige.

DORIMANT.

Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux.

HIPPOLYTE.

Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux. 1660

DORIMANT.

Ma présence vous fâche et vous est odieuse.

HIPPOLYTE.

Non, mais tout ce discours là peut rendre ennuyeuse[318].

DORIMANT.

Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre coeur:

Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur;

Un autre, regardé d'un oeil plus favorable, 1665

A mes submissions vous fait inexorable:

C'est pour lui seulement que vous voulez brûler.

HIPPOLYTE.

Il est vrai: je ne puis vous le dissimuler;

Il faut que je vous traite avec toute franchise.

Alors que je vous pris, un autre[319] m'avoit prise, 1670

Un autre captivoit mes inclinations[320].

Vous devez présumer de vos perfections

Que si vous attaquiez un coeur qui fût à prendre,

Il seroit malaisé qu'il s'en pût bien défendre.

Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné; 1675

Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné,

Tant que ma passion aura quelque espérance,

N'attendez rien de moi que de l'indifférence.

DORIMANT.

Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant:

Sans doute que Lysandre est cet objet charmant 1680

Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée.

HIPPOLYTE.

Cela ne se dit point à des hommes d'épée:

Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux,

Ce seroit le moyen de vous perdre tous deux.

Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre; 1685

Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre,

Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux,

Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous;

Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune.

DORIMANT.

Permettez pour ce nom que je vous importune[321]; 1690

Ne me refusez plus de me le déclarer:

Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer.

Un mot me suffira pour me tirer de peine;

Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine,

Que vous me trouverez vous-même trop remis. 1695

SCÈNE VI.

PLEIRANTE, LYSANDRE, CÉLIDÉE, DORIMANT, HIPPOLYTE.

PLEIRANTE.

Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis[322].

Vous ne lui voulez pas quereller[323] Célidée?

DORIMANT.

L'affaire à cela près peut être décidée[324].

Voici le seul objet de nos affections,

Et l'unique motif de nos dissensions[325]. 1700

LYSANDRE.

Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte:

C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte.

Mon coeur fut toujours ferme, et moi je me dédis

Des voeux que de ma bouche elle reçut jadis.

Piqué d'un faux dédain, j'avois pris fantaisie[326] 1705

De mettre Célidée en quelque jalousie;

Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux.

PLEIRANTE.

Vous pouvez désormais achever entre vous:

Je vais dans ce logis dire un mot à Madame.

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 5 / 30 段