[144] _Var._ Plût à Dieu que son change autorisât le mien!

(1637-57)

[145] _Var._ Tant qu'il verra d'amour sur un si beau visage? (1637)

_Var._ Lui qui voit tant d'amour sur un si beau visage? (1644-60)

[146] _Var._ A ce compte, tu crois que cette ardeur extrême

Ne le brûle pour moi qu'à cause que je l'aime? (1637-57)

[147] _Var._ Il ne vit rien à craindre, et n'eut rien à souffrir.

(1637-64)

[148] _Var._ Me quitta cependant dès le moindre mépris. (1637-57)

[149] _Var._ Qu'on en voit se lâcher pour un peu de longueur,

Et qu'on en voit mourir pour un peu de rigueur! (1637-57)

[150] _Var._ Ainsi de tous côtés j'aurai ce que je veux. (1637)

[151] _Var._ CÉLIDÉE, _seule_. Pas de distinction de scène.

(1637)

[152] _Var._ [Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter.]

De quelque doux espoir que le change me flatte,

Je redoute les noms de perfide et d'ingrate;

En adorant l'effet j'en hais les qualités,

Tant mon esprit confus a d'inégalités.

[Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie.] (1637-57)

[153] _Var._ Vient s'offrir à la foule à mes affections.

(1637-60)

[154] _Var._ Quelque forte que soit l'ardeur qui nous consomme,

On s'ennuie aisément de voir toujours un homme. (1637-57)

[155] _Var._ D'un entretien fâcheux qui ne me pouvoit plaire.

(1637-57)

[156] _Var._ C'est depuis que mon coeur n'est plus dans vos

liens. (1637-57)

[157] _Var._ Quel sujet avez-vous de m'être ainsi de glace?

(1637-57)

[158] _Var._ Ai-je trop peu cherché votre chère présence?

(1637-57)

[159] _Var._ Si l'un fut excessif, je rendrai l'autre extrême.

LYS. Par ces extrémités vous avancez ma mort. (1637-57)

[160] _Var._ Ma chère âme, mon tout, avec quelle injustice

Pouvez-vous rejeter mon fidèle service?

Votre serment jadis me reçut pour époux. (1637-57)

[161] _Var._ Un reproche éternel suit ce trait inconstant.

(1637-57)

[162] _Var._ Mon souci, d'un seul point obligez mon envie:

Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie.

CÉL. Eh bien! soit: d'un adieu je m'en vais les finir;

Je suis lasse aussi bien de vous entretenir. (1637-57)

[163] _Var._ Et mes derniers soupirs ne parler que de toi.

(1637-57)

[164] _Var._ Pour dire ta louange étouffera ma plainte. (1637)

[165] _Var._ [N'y rejette un rayon de ta première flamme.]

Le courage te manque, et ton aversion

Redoute les assauts de la compassion.

Rien ne t'en défend plus qu'une soudaine absence;

Mon aspect te dit trop quelle est mon innocence

Et contre ton dessein te donne un souvenir

Contre qui ta froideur ne sauroit plus tenir.

Dans la confusion qui déjà te surmonte,

Augmentant mon amour, je redouble ta honte;

Un mouvement forcé t'arrache un repentir

Où ton cruel orgueil ne sauroit consentir. (1637-57)

[166] _Var._ Reviens, mon cher souci, puisqu'après ta défense

Mes feux sont criminels et tiennent lieu d'offense. (1637-57)

[167] _Var._ Et je mettrai la mienne à dire sans cesser

Que sans me refroidir tu m'auras pu chasser. (1637-57)

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSANDRE, ARONTE.

LYSANDRE.

Tu me donnes, Aronte, un étrange remède.

ARONTE.

Souverain toutefois au mal qui vous possède.

Croyez-moi, j'en ai vu des succès merveilleux

A remettre au devoir ces esprits orgueilleux:

Quand on leur sait donner un peu de jalousie[168], 685

Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie;

Car enfin tout l'éclat de ces emportements[169]

Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants.

LYSANDRE.

Que voudroit donc par là mon ingrate maîtresse?

ARONTE.

Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. 690

Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris?

Tant qu'elle vous a cru légèrement épris,

Que votre chaîne encor n'étoit pas assez forte,

Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte?

Vous ignoriez alors l'usage des soupirs; 695

Ce n'étoient que douceurs, ce n'étoient que plaisirs[170]:

Son esprit avisé vouloit par cette ruse

Établir un pouvoir dont maintenant elle use.

Remarquez-en l'adresse: elle fait vanité[171]

De voir dans ses dédains votre fidélité. 700

Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite[172].

On voit par là vos feux, par vos feux son mérite;

Et cette fermeté de vos affections

Montre un effet puissant de ses perfections.

Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine, 705

Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine?

Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner

Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner[173].

La crainte d'en voir naître une si juste suite

A vivre comme il faut l'aura bientôt réduite; 710

Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas

Que ce change s'impute à son manque d'appas.

Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume

Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume.

Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors 715

Combien à vous reprendre elle fera d'efforts[174].

LYSANDRE.

Mais peux-tu me juger capable d'une feinte[175]?

ARONTE.

Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte?

LYSANDRE.

Je trouve ses mépris plus doux à supporter.

ARONTE.

Pour les faire finir, il faut les imiter. 720

LYSANDRE.

Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle?

ARONTE.

Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle[176].

LYSANDRE.

Que de raisons, Aronte, à combattre mon coeur,

Qui ne peut adorer que son premier vainqueur!

Du moins auparavant que l'effet en éclate[177], 725

Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate:

Mets-lui devant les yeux mes services passés,

Mes feux si bien reçus, si mal récompensés,

L'excès de mes tourments et de ses injustices;

Emploie à la gagner tes meilleurs artifices: 730

Que n'obtiendras-tu point par ta dextérité,

Puisque tu viens à bout de ma fidélité?

ARONTE.

Mais, mon possible fait, si cela ne succède?

LYSANDRE.

Je feindrai dès demain qu'Aminte me possède.

ARONTE.

Aminte? Ah! commencez la feinte dès demain; 735

Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain.

Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle

Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle?

Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien,

Sans que votre arrogante en apprît jamais rien[178]. 740

Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue;

Qu'aussitôt votre feinte en puisse être aperçue[179],

Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux,

Et porte jusqu'au coeur d'inévitables coups.

Ce sera faire au vôtre un peu de violence; 745

Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence.

LYSANDRE.

Hippolyte en ce cas seroit fort à propos;

Mais je crains qu'un ami n'en perdît le repos.

Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage,

Autant que Célidée en auroit de l'ombrage. 750

ARONTE.

Vous verrez si soudain rallumer son amour,

Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour;

Et vous aurez après un sujet de risée

Des soupçons mal fondés de son âme abusée.

LYSANDRE.

Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons[180] 755

En ces extrémités quel avis nous prendrons.

SCÈNE II[181].

ARONTE, FLORICE.

ARONTE, seul.

Sans que pour l'apaiser je me rompe la tête,

Mon message est tout fait, et sa réponse prête.

Bien loin que mon discours pût la persuader,

Elle n'aura jamais voulu me regarder. 760

Une prompte retraite au seul nom de Lysandre,

C'est par où ses dédains se seront fait entendre.

Mes amours du passé ne m'ont que trop appris

Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris.

A peine faisoit-on semblant de me connoître, 765

De sorte....

FLORICE.

Aronte, eh bien! qu'as-tu fait vers ton maître?

Le verrons-nous bientôt?

ARONTE.

N'en sois plus en souci[182];

Dans une heure au plus tard je te le rends ici.

FLORICE.

Prêt à lui témoigner[183]....

ARONTE.

Tout prêt. Adieu: je tremble

Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. 770

SCÈNE III.

HIPPOLYTE, FLORICE.

HIPPOLYTE.

D'où vient que mon abord l'oblige à te quitter?

FLORICE.

Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter....

Toutefois je ne sais si je vous le dois dire.

HIPPOLYTE.

Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre!

FLORICE.

Il faut vous préparer à des ravissements[184].... 775

HIPPOLYTE.

Ta longueur m'y prépare avec bien des tourments.

Dépêche, ces discours font mourir Hippolyte.

FLORICE.

Mourez donc promptement, que je vous ressuscite.

HIPPOLYTE.

L'insupportable femme! Enfin diras-tu rien?

FLORICE.

L'impatiente fille! Enfin tout ira bien. 780

HIPPOLYTE.

Enfin tout ira bien? Ne saurai-je autre chose?

FLORICE.

Il faut que votre esprit là-dessus se repose.

Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos,

Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots;

Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre,

Vous l'apprendrez bientôt plus au long de Lysandre.

HIPPOLYTE.

Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir confus.

FLORICE.

Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus[185].

SCÈNE IV.

CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.

CÉLIDÉE.

Mon abord importun rompt votre conférence:

Tu m'en voudras du mal.

HIPPOLYTE.

Du mal? et l'apparence? 790

Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi[186];

Et tout à l'heure encor je lui parlois de toi[187].

CÉLIDÉE.

Je me retire donc, afin que sans contrainte....

HIPPOLYTE.

Quitte cette grimace, et mets à part la feinte.

Tu fais la réservée en ces occasions, 795

Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions.

CÉLIDÉE.

Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre[188],

Et tu prendrois pour crime un refus de l'entendre.

Puis donc que tu le veux, ma curiosité....

HIPPOLYTE.

Vraiment, tu me confonds de ta civilité. 800

CÉLIDÉE.

Voilà de tes détours, et comme tu diffères

A me dire en quel point vous teniez mes affaires.

HIPPOLYTE.

Nous parlions du dessein d'éprouver ton amant[189]:

Tu l'as vu réussir à ton contentement?

CÉLIDÉE.

Je viens te voir exprès pour t'en dire l'issue: 805

Que je m'en suis trouvée heureusement déçue!

Je présumois beaucoup de ses affections,

Mais je n'attendois pas tant de submissions.

Jamais le désespoir qui saisit son courage

N'en put tirer un mot à mon désavantage; 810

Il tenoit mes dédains encor trop précieux,

Et ses reproches même étoient officieux.

Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme:

Le change n'a plus rien qui chatouille mon âme;

Il n'a plus de douceurs pour mon esprit flottant, 815

Aussi ferme à présent qu'il le croit inconstant.

FLORICE.

Quoi que vous ayez vu de sa persévérance,

N'en prenez pas encore une entière assurance.

L'espoir de vous fléchir a pu le premier jour

Jeter sur son dépit ces beaux dehors d'amour[190]; 820

Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise

Toute légèreté lui semblera permise.

J'ai vu des amoureux de toutes les façons.

HIPPOLYTE.

Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupçons[191]:

L'avantage qu'elle a d'un peu d'expérience 825

Tient éternellement son âme en défiance;

Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'écouter[192].

CÉLIDÉE.

Et je ne suis pas fille à m'en épouvanter.

Je veux que ma rigueur à tes yeux continue,

Et lors sa fermeté te sera mieux connue; 830

Tu ne verras des traits que d'un amour si fort,

Que Florice elle-même avouera qu'elle a tort[193].

HIPPOLYTE.

Ce sera trop longtemps lui paroître cruelle.

CÉLIDÉE.

Tu connoîtras par là combien il m'est fidèle,

Le ciel à ce dessein nous l'envoie à propos. 835

HIPPOLYTE.

Et quand te résous-tu de le mettre en repos?

CÉLIDÉE.

Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte,

Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte;

Et pour le rappeler des portes du trépas,

Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas[194]. 840

SCÈNE V.

LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.

LYSANDRE.

Merveille des beautés, seul objet qui m'engage....

CÉLIDÉE.

N'oublierez-vous jamais cet importun langage?

Vous obstiner encore à me persécuter,

C'est prendre du plaisir à vous voir maltraiter.

Perdez mon souvenir avec votre espérance, 845

Et ne m'accablez plus de cette déférence[195].

Il faut, pour m'arrêter, des entretiens meilleurs[196].

LYSANDRE.

Quoi? vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs?

Adore qui voudra votre rare mérite,

Un change heureux me donne à la belle Hippolyte: 850

Mon sort en cela seul a voulu me trahir,

Qu'en ce change mon coeur semble vous obéir,

Et que mon feu passé vous va rendre si vaine

Que vous imputerez ma flamme à votre haine,

A votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments[197], 855

L'effet de ma raison à vos commandements.

CÉLIDÉE.

Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire,

Je chasse mes dédains même de ma mémoire,

Et dans leur souvenir rien ne me semble doux,

Puisqu'en le conservant je penserois à vous[198]. 860

LYSANDRE, à Hippolyte.

Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme,

Me font être léger sans en craindre le blâme....

HIPPOLYTE.

Ne vous emportez point à ces propos perdus,

Et cessez de m'offrir des voeux qui lui sont dus;

Je pense mieux valoir que le refus d'une autre[199]. 865

Si vous voulez venger son mépris par le vôtre,

Ne venez point du moins m'enrichir de son bien.

Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien.

Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite

Aux importunités dont elle s'est défaite. 870

LYSANDRE.

Que son exemple encore réglât mes actions!

Cela fut bon du temps de mes affections:

A présent que mon coeur adore une autre reine,

A présent qu'Hippolyte en est la souveraine....

HIPPOLYTE.

C'est elle seulement que vous voulez flatter. 875

LYSANDRE.

C'est elle seulement que je dois imiter.

HIPPOLYTE.

Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige?

C'est à me négliger, comme je vous néglige.

LYSANDRE.

Je ne puis imiter ce mépris de mes feux,

A moins qu'à votre tour vous m'offriez des voeux[200]; 880

Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue.

HIPPOLYTE.

J'appréhenderois fort d'être trop bien reçue[201],

Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter,

Je n'eusse que l'honneur de me faire écouter[202],

Pour n'avoir que la honte après de me dédire. 885

LYSANDRE.

Souffrez donc que mon coeur sans exemple soupire,

Qu'il aime sans exemple, et que mes passions

S'égalent seulement à vos perfections.

Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service,

Et ma fidélité....

CÉLIDÉE.

Viens avec moi, Florice: 890

J'ai des nippes en haut que je veux te montrer[203].

SCÈNE VI.

HIPPOLYTE, LYSANDRE[204].

HIPPOLYTE.

Quoi? sans la retenir, vous la laissez rentrer?

Allez, Lysandre, allez: c'est assez de contraintes;

J'ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes.

Suivez ce bel objet dont les charmes puissants 895

Sont et seront toujours absolus sur vos sens.

Quoi qu'après ses dédains un peu d'orgueil publie[205],

Son mérite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie:

Elle a des qualités et de corps et d'esprit

Dont pas un coeur donné jamais ne se reprit. 900

LYSANDRE.

Mon change fera voir l'avantage des vôtres,

Qu'en la comparaison des unes et des autres

Les siennes désormais n'ont qu'un éclat terni,

Que son mérite est grand, et le vôtre infini.

HIPPOLYTE.

Que j'emporte sur elle aucune préférence! 905

Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence;

Elle me passe en tout, et dans ce changement

Chacun vous blâmeroit de peu de jugement.

LYSANDRE.

M'en blâmer en ce cas, c'est en manquer soi-même,

Et choquer la raison, qui veut que je vous aime[206]. 910

Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur

Qui faisoit de l'amour une aveugle fureur,

Et l'ayant aveuglé, lui donnoit pour conduite

Le mouvement d'une âme et surprise et séduite.

Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissoient pas[207];

C'est par les yeux qu'il entre[208] et nous dit vos appas:

Lors notre esprit en juge; et suivant le mérite,

Il fait croître une ardeur que cette vue excite[209].

Si la mienne pour vous se relâche un moment,

C'est lors que je croirai manquer de jugement; 920

Et la même raison qui vous rend admirable[210]

Doit rendre comme vous ma flamme incomparable.

HIPPOLYTE.

Épargnez avec moi ces propos affétés.

Encore hier Célidée avoit ces qualités;

Encore hier en mérite elle étoit sans pareille. 925

Si je suis aujourd'hui cette unique merveille,

Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi,

Gagnera votre coeur et ce titre sur moi.

Un esprit inconstant a toujours cette adresse[209].

SCÈNE VII.

CHRYSANTE, PLEIRANTE, HIPPOLYTE, LYSANDRE.

CHRYSANTE[212].

Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse 930

Pour la vouloir contraindre en ses affections.

PLEIRANTE[213].

Madame, vous saurez ses inclinations;

Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire[214].

Allons, mon cavalier, j'ai deux mots à vous dire[215].

CHRYSANTE.

Vous en aurez réponse avant qu'il soit trois jours. 935

SCÈNE VIII.

CHRYSANTE, HIPPOLYTE.

CHRYSANTE.

Devinerois-tu bien quels étoient nos discours?

HIPPOLYTE.

Il vous parloit d'amour peut-être?

CHRYSANTE.

Oui: que t'en semble?

HIPPOLYTE.

D'âge presque pareils, vous seriez bien ensemble.

CHRYSANTE.

Tu me donnes vraiment un gracieux détour;

C'étoit pour ton sujet qu'il me parloit d'amour. 940

HIPPOLYTE.

Pour moi? Ces jours passés, un poëte qui m'adore

(Du moins à ce qu'il dit) m'égaloit à l'Aurore[216];

Je me raillois alors de sa comparaison[217]:

Mais si cela se fait, il avoit bien raison.

CHRYSANTE.

Avec tout ce babil, tu n'es qu'une étourdie. 945

Le bonhomme est bien loin de cette maladie;

Il veut te marier, mais c'est à Dorimant:

Vois si tu te résous d'accepter cet amant.

HIPPOLYTE.

Dessus tous mes desirs vous êtes absolue,

Et si vous le voulez, m'y voilà résolue. 950

Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard;

Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard:

Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille,

Qu'il en faisoit déjà l'appui de sa famille;

A présent que ses feux ne sont plus que pour moi, 955

Il voudroit bien qu'un autre eût engagé ma foi,

Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle,

Un nouveau changement le ramenât vers elle[218].

N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu,

Qu'il a presque arraché Lysandre de ce lieu? 960

CHRYSANTE.

Simple, ce qu'il en fait, ce n'est qu'à sa prière[219];

Et Lysandre tient même à faveur singulière....

HIPPOLYTE.

Je sais que Dorimant est un de ses amis;

Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis

Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice,

Lysandre me faisoit ses offres de service.

CHRYSANTE.

Aucun des deux n'est homme à se jouer de nous:

Quelque secret mystère est caché là-dessous.

Allons, pour en tirer la vérité plus claire,

Seules dedans ma chambre examiner l'affaire; 970

Ici quelque importun pourroit nous aborder[220].

SCÈNE IX.

HIPPOLYTE, FLORICE.

HIPPOLYTE[221].

J'aurai bien de la peine à la persuader[222]:

Ah! Florice, en quel point laisses-tu Célidée?

FLORICE.

De honte et de dépit tout à fait possédée.

HIPPOLYTE.

Que t'a-t-elle montré?

FLORICE.

Cent choses à la fois, 975

Selon que le hasard les mettoit sous ses doigts:

Ce n'étoit qu'un prétexte à faire sa retraite.

HIPPOLYTE.

Elle t'a témoigné d'être fort satisfaite?

FLORICE.

Sans que je vous amuse en discours superflus,

Son visage suffit pour juger du surplus[223]. 980

HIPPOLYTE regarde Célidée[224].

Ses pleurs ne se sauroient empêcher de descendre;

Et j'en aurois pitié si je n'aimois Lysandre.

SCÈNE X.

CÉLIDÉE.

Infidèles témoins d'un feu mal allumé,

Soyez-les de ma honte, et vous fondant en larmes[225],

Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop présumé 985

Du pouvoir de vos charmes.

De quoi vous a servi d'avoir su me flatter[226],

D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe,

S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter

Avecque plus de pompe? 990

Quand je m'en veux défaire, il est parfait amant[227];

Quand je veux le garder, il n'en fait plus de conte;

Et n'ayant pu le perdre avec contentement,

Je le perds avec honte.

Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret; 995

Par là mon désespoir davantage se pique.

Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret,

Et ma honte est publique.

Le traître avoit senti qu'alors me négliger[228],

C'étoit à Dorimant livrer toute mon âme; 1000

Et la constance plût à cet esprit léger

Pour amortir ma flamme.

Autant que j'eus de peine à l'éteindre en naissant,

Autant m'en faudra-t-il à la faire renaître:

De peur qu'à cet amour d'être encore impuissant, 1005

Il n'ose plus paroître;

Outre que de mon coeur pleinement exilé,

Et n'y conservant plus aucune intelligence,

Il est trop glorieux pour n'être rappelé

Qu'à servir ma vengeance. 1010

Mais j'aperçois celui qui le porte en ses yeux.

Courage donc, mon coeur; espérons un peu mieux.

Je sens bien que déjà devers lui tu t'envoles;

Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles:

Ma honte et ma douleur, surmontant mes desirs, 1015

N'en laissent le passage ouvert qu'à mes soupirs.

SCÈNE XI.

DORIMANT, CÉLIDÉE, CLÉANTE.

DORIMANT.

Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue,

Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue,

Ou bientôt vos douleurs l'accableront d'ennuis[229].

CÉLIDÉE.

Il est cause en effet de l'état où je suis, 1020

Non pas en la façon qu'un ami s'imagine,

Mais....

DORIMANT.

Vous n'achevez point, faut-il que je devine?

CÉLIDÉE.

Permettez que je cède à la confusion[230]

Qui m'étouffe la voix en cette occasion.

J'ai d'incroyables traits de Lysandre à vous dire; 1025

Mais ce reste du jour souffrez que je respire,

Et m'obligez demain que je vous puisse voir.

DORIMANT.

De sorte qu'à présent on n'en peut rien savoir?

Dieux! elle se dérobe, et me laisse en un doute....

Poursuivons toutefois notre première route; 1030

Peut-être ces beaux yeux, dont l'éclat me surprit,

De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit.

Frappe[231].

SCÈNE XII.

DORIMANT, FLORICE, CLÉANTE.

FLORICE.

Que vous plaît-il?

DORIMANT.

Peut-on voir Hippolyte?

FLORICE.

Elle vient de sortir pour faire une visite.

DORIMANT.

Ainsi tout aujourd'hui mes pas ont été vains. 1035

Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains.

FLORICE, seule.

Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire[232].

Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire,

Elle ne veut plus être au logis que pour lui,

Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui. 1040

FIN DU TROISIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[168] _Var._ Depuis qu'on leur fait prendre un peu de jalousie.

(1637-57)

[169] _Var._ Car encore, après tout, ces rudes traitements

Ne sont pas à dessein de perdre leurs amants. (1637-57)

[170] _Var._ Ce n'étoit rien qu'appas, que douceurs, que

plaisirs. (1637-57)

[171] _Var._ Connoissez son humeur: elle fait vanité. (1637-57)

[172] _Var._ Votre extrême souffrance à ces rigueurs l'invite.

(1637-57)

[173] _Var._ Que vous seriez enfin homme à l'abandonner.

La crainte de vous perdre et de se voir changée

A vivre comme il faut l'aura bientôt rangée:

Elle en craindra la honte, et ne souffrira pas. (1637-57)

[174] _Var._ Combien à vous ravoir elle fera d'efforts.

LYS. Mais me jugerois-tu capable d'une feinte?

AR. Mais reculeriez-vous pour un peu de contrainte? (1637-57)

[175] _Var._ Pourrois-tu me juger capable d'une feinte?

AR. Pourriez-vous trouver rude un moment de contrainte? (1660 et 63)

[176] _Var._ Il le faut, ou souffrir une peine éternelle.

(1637-57)

[177] _Var._ Je m'y rends, mais avant que l'effet en éclate.

(1637-57)

[178] _Var._ Sans que votre maîtresse en apprît jamais rien.

(1637-57)

[179] _Var._ Afin que votre feinte, aussitôt aperçue,

Produise un prompt effet dans son esprit jaloux;

Et pour en adresser plus sûrement les coups,

Quand vous verrez quelque autre en discours avec elle,

Feignez en sa présence une flamme nouvelle. (1637-57)

[180] _Var._ Va trouver ma maîtresse, et puis nous résoudrons.

(1637-57)

[181] Dans l'édition de 1637, la division de scène, au lieu

d'être ici, se trouve l'entrée de Florice, au vers 766.

[182] _Var._ S'y résout-il enfin? [AR. N'en sois plus en souci.]

(1637-57)

[183] _Var._ Prêt à la caresser? (1637-57)

[184] _Var._ Il faut vous préparer à des contentements. (1637-57)

[185] _Var._ Parlez à Célidée, et ne m'informez plus. (1637-57)

[186] _Var._ Tu peux bien avec nous[186-a], je t'en jure ma foi. (1637)

_Var._ Tu peux bien avec nous, je t'en donne ma foi. (1644-57)

[186-a] Pour: «Tu peux bien rester avec nous.» Voyez le _Lexique_.

[187] _Var._ Nos entretiens étoient de Lysandre et de toi.

CÉL. Et pour cette raison, adieu, je me retire,

Afin qu'en liberté vous en puissiez tout dire.

HIPP. Tu fais bien la discrète en ces occasions. (1637-57)

[188] _Var._ Toi-même bien plutôt tu meurs de me l'apprendre.

Suivant donc tes desirs, résolue à l'entendre,

J'éveille en ta faveur ma curiosité. (1637-57)

Œuvres de P. Corneille, Tome 02 · 第 3 / 30 段