Quelle est sa qualité, son nom et sa demeure. (1637-57)
[88] _Var._ A la première vue un sujet qui nous plaît. (1637 et
44)
[89] _Var._ Ne forme qu'un desir de savoir quel il est. (1637-68)
[90] _Var._ Le sachant, on en veut apprendre davantage. (1637-57)
[91] _Var._ [On sent je ne sais quoi qui trouble le repos;]
On souffre doucement l'illusion des songes;
Notre esprit qui s'en flatte, adore leurs mensonges,
Sans y trouver encor que des biens imparfaits
Qui le font aspirer aux solides effets:
Là consiste à son gré le bonheur de la vie;
Et le moindre larcin permis à son envie
[Arrête le larron et le met dans les fers.] (1637-57)
[92] _Var._ Qu'il faut apprivoiser comme insensiblement.
(1637-57)
[93] _Ne m'informez de rien_, c'est-à-dire ne me demandez rien.
Voyez tome I, p. 472, note 2.
[94] _Var._ Trois poltrons rencontrés vers le milieu du pont.
(1637)
[95] _Var._ Quels impudents vers moi s'osent ainsi méprendre?
(1637-60)
[96] _Var._ De cent coups de bâton qu'il reçut l'autre jour.
(1637-57)
[97] L'hôtel d'Artois ou de Bourgogne s'étendait de la rue Pavée
à la rue Mauconseil; en 1523 il fut vendu en treize lots. Jean
Rouvet, marchand, les acheta presque tous, et le 30 août 1548 il
en revendit un, contenant dix-sept toises de long sur seize de
large, aux confrères de la Passion, pour y établir un théâtre qui
fut longtemps le plus fréquenté de Paris. «Ce bâtiment subsiste
encore rue Françoise, dit de Leris, en 1754 (_Dictionnaire
portatif des théâtres_, p. XIII), et l'on y voit toujours sur la
porte les instruments de la Passion.»
[98] _Var._ Et que sous l'étrivière il puisse enfin connoître.
(1637-57)
[99] _Var._ Car moins on le connoît, et plus on en présume.
(1637-57)
[100] _Var._ Ce n'est pas encor tout, je te veux secourir.
(1637-57)
[101] _Var._ D'oublier un sujet que tu ne connois point.
(1637-57)
[102] _Var._ Il cherche à lui jeter quelque amorce du change.
(1663 et 64)
[103] _Var._ Faute d'être possible assez bien entendues!
(1637-60)
[104] _Var._ Eh! de grâce, dis vite. (1637)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
HIPPOLYTE, DORIMANT.
HIPPOLYTE.
Ne me contez point tant que mon visage est beau:
Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau;
Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage,
Quelques perfections qui soient sur mon visage,
Que je suis la première à m'en apercevoir: 335
Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir[105];
J'y vois en un moment tout ce que vous me dites.
DORIMANT.
Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites[106]:
Cet esprit tout divin et ce doux entretien
Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. 340
HIPPOLYTE.
Vous les montrez assez par cette après-dînée
Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée;
Si mon discours n'avoit quelque charme caché,
Il ne vous tiendroit pas si longtemps attaché.
Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, 345
Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise;
Et si je présumois qu'il vous plût sans raison[107],
Je me ferois moi-même un peu de trahison;
Et par ce trait badin qui sentiroit l'enfance,
Votre beau jugement recevroit trop d'offense. 350
Je suis un peu timide, et dût-on me jouer[108],
Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer.
DORIMANT.
Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre
Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre:
On voit un tel éclat en vos brillants appas[109], 355
Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas.
HIPPOLYTE.
Ni ne l'adorer pas! Par là vous voulez dire....
DORIMANT.
Que mon coeur désormais vit dessous votre empire,
Et que tous mes desseins de vivre en liberté
N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté. 360
HIPPOLYTE.
Quoi! mes perfections vous donnent dans la vue?
DORIMANT.
Les rares qualités dont vous êtes pourvue
Vous ôtent tout sujet de vous en étonner.
HIPPOLYTE.
Cessez aussi, Monsieur, de vous l'imaginer.
Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles[110]: 365
J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles,
Et tous les gens d'esprit en font autant que vous.
DORIMANT.
En amour toutefois je les surpasse tous.
Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme;
Votre premier aspect sut allumer ma flamme, 370
Et je sentis mon coeur, par un secret pouvoir,
Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir.
HIPPOLYTE.
Avoir connu d'abord combien je suis aimable[111],
Encor qu'à votre avis il soit inexprimable,
Ce grand et prompt effet m'assure puissamment 375
De la vivacité de votre jugement.
Pour moi, que la nature a faite un peu grossière,
Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière,
Conduit trop pesamment toutes ses fonctions
Pour m'avertir sitôt de vos perfections. 380
Je vois bien que vos feux méritent récompense;
Mais de les seconder ce défaut me dispense.
DORIMANT.
Railleuse!
HIPPOLYTE.
Excusez-moi, je parle tout de bon.
DORIMANT.
Le temps de cet orgueil me fera la raison;
Et nous verrons un jour, à force de services, 385
Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices.
SCÈNE II.
DORIMANT, LYSANDRE, HIPPOLYTE, FLORICE.
Lysandre sort de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, leur
donnant seulement un coup de chapeau[112].
HIPPOLYTE.
Peut-être l'avenir.... Tout beau, coureur, tout beau!
On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau:
Vous aimez l'entretien de votre fantaisie;
Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie, 390
Et cela messied fort à des hommes de cour,
De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour.
LYSANDRE.
Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire
La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire,
De peur qu'il en reçût quelque importunité[113], 395
J'ai mieux aimé manquer à la civilité.
HIPPOLYTE.
Voilà parer mon coup d'un galant artifice[114],
Comme si je pouvois.... Que me veux-tu, Florice?
(Florice sort, et parle à Hippolyte à l'oreille[115].)
Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi:
On me vient d'apporter une fâcheuse loi; 400
Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte.
Une mère m'appelle.
DORIMANT.
Adieu, belle Hippolyte,
Adieu, souvenez-vous....
HIPPOLYTE.
Mais vous, n'y songez plus.
SCÈNE III.
LYSANDRE, DORIMANT.
LYSANDRE.
Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus!
DORIMANT.
Ce mot à mes desirs laisse peu d'espérance. 405
LYSANDRE.
Tu ne la vois encor qu'avec indifférence?
DORIMANT.
Comme toi Célidée.
LYSANDRE.
Elle eut donc chez Daphnis
Hier dans son entretien des charmes infinis?
Je te l'avois bien dit que ton âme à sa vue
Demeureroit ou prise ou puissamment émue[116]; 410
Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté
Qui fit naître au Palais ta curiosité?
Du moins ces deux objets balancent ton courage[117]?
DORIMANT.
Sais-tu bien que c'est là justement mon visage,
Celui que j'avois vu le matin au Palais? 415
LYSANDRE.
A ce compte....
DORIMANT.
J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais.
LYSANDRE.
C'est consentir bientôt à perdre ta franchise[118].
DORIMANT.
C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise.
LYSANDRE.
Puisque tu les connois, je ne plains plus ton mal[119].
DORIMANT.
Leur coup, pour les connoître, en est-il moins fatal? 420
LYSANDRE.
Non, mais du moins ton coeur n'est plus à la torture[120]
De voir tes voeux forcés d'aller à l'aventure;
Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris....
DORIMANT.
Sous un accueil riant cache un subtil mépris.
Ah! que tu ne sais pas de quel air on me traite! 425
LYSANDRE.
Je t'en avois jugé l'âme fort satisfaite;
Et cette gaie humeur, qui brilloit dans ses yeux[121],
M'en promettoit pour toi quelque chose de mieux.
DORIMANT.
Cette belle, de vrai, quoique toute de glace,
Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, 430
Par où tout de nouveau je me laisse gagner[122],
Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner[123].
Loin de s'en affoiblir, mon amour s'en augmente;
Je demeure charmé de ce qui me tourmente.
Je pourrois de toute autre être le possesseur[124], 435
Que sa possession auroit moins de douceur.
Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte
Rejeter ma louange et vanter son mérite[125],
Négliger mon amour ensemble et l'approuver,
Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver, 440
Me refuser son coeur en acceptant mon âme,
Faire état de mon choix en méprisant ma flamme.
Hélas! en voilà trop: le moindre de ces traits
A pour me retenir de trop puissants attraits:
Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée[126] 445
Ne se point offenser d'une ardeur avouée[127]!
LYSANDRE.
Son adieu toutefois te défend d'y songer,
Et ce commandement t'en devroit dégager.
DORIMANT.
Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense;
Il me donne un conseil plutôt qu'une défense, 450
Et par ce mot d'avis, son coeur sans amitié
Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié.
LYSANDRE.
Soit défense ou conseil, de rien ne désespère;
Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère[128].
Pleirante son voisin lui parlera pour toi|129]; 455
Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi.
Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse.
Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse,
Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup[130]:
Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup. 460
Elle ne se contraint à cette indifférence[131]
Que pour rendre une entière et pleine déférence[132],
Et cherche, en déguisant son propre sentiment,
La gloire de n'aimer que par commandement.
DORIMANT.
Tu me flattes, ami, d'une attente frivole. 465
LYSANDRE.
L'effet suivra de près.
DORIMANT.
Mon coeur, sur ta parole[133],
Ne se résout qu'à peine à vivre plus content.
LYSANDRE.
Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend:
J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse,
Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse[134]; 470
Quelques commissions dont elle m'a chargé
M'obligent maintenant à prendre ce congé.
SCÈNE IV[134].
DORIMANT, FLORICE.
DORIMANT, seul.
Dieux! qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte
Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte[136]!
Je dois toute croyance à la foi d'un ami, 475
Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi.
Hippolyte, d'un mot, chasseroit ce caprice.
Est-elle encore en haut?
FLORICE.
Encore.
DORIMANT.
Adieu, Florice.
Nous la verrons demain.
SCÈNE V.
HIPPOLYTE, FLORICE.
FLORICE.
Il vient de s'en aller.
Sortez.
HIPPOLYTE.
Mais falloit-il ainsi me rappeler, 480
Me supposer ainsi des ordres d'une mère[137]?
Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère:
A peine ai-je attiré Lysandre en nos discours[138],
Que tu viens par plaisir en arrêter le cours.
FLORICE.
Eh bien! prenez-vous-en à mon impatience 485
De vous communiquer un trait de ma science:
Cet avis important, tombé dans mon esprit,
Méritoit qu'aussitôt Hippolyte l'apprît;
Je vais sans perdre temps y disposer Aronte[139].
HIPPOLYTE.
J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte[140]. 490
FLORICE.
Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas;
Mais de votre côté ne vous épargnez pas;
Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse.
HIPPOLYTE.
Il ne faut point par là te préparez d'excuse.
Va, suivant le succès, je veux à l'avenir 495
Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir[141].
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, CÉLIDÉE.
HIPPOLYTE, frappant à la porte de Célidée[142].
Célidée, es-tu là?
CÉLIDÉE.
Que me veut Hippolyte?
HIPPOLYTE.
Délasser mon esprit une heure en ta visite.
Que j'ai depuis un jour un importun amant,
Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant! 500
CÉLIDÉE.
Ma soeur, que me dis-tu? Dorimant t'importune!
Quoi! j'enviois déjà ton heureuse fortune,
Et déjà dans l'esprit je sentois quelque ennui[143]
D'avoir connu Lysandre auparavant que lui.
HIPPOLYTE.
Ah! ne me raille point: Lysandre, qui t'engage, 505
Est le plus accompli des hommes de son âge.
CÉLIDÉE.
Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant.
Mon coeur a de la peine à demeurer constant;
Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme,
Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme: 510
Lysandre me déplaît de me vouloir du bien.
Plût aux Dieux que son change autorisât le mien[144],
Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence,
Que ma légèreté se pût nommer vengeance!
Si j'avois un prétexte à me mécontenter, 515
Tu me verrois bientôt résoudre à le quitter.
HIPPOLYTE.
Simple, présumes-tu qu'il devienne volage
Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage[145]?
Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs,
Et ses feux dureront autant que tes faveurs. 520
CÉLIDÉE.
Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne[146]
Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne.
HIPPOLYTE.
Que sais-je? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs;
L'amour en même temps sut embraser vos coeurs;
Et même j'ose dire, après beaucoup de monde, 525
Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde.
Il se vit accepter avant que de s'offrir;
Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir[147];
Il vit sa récompense acquise avant la peine,
Et devant le combat sa victoire certaine. 530
Un homme est bien cruel quand il ne donne pas
Un coeur qu'on lui demande avecque tant d'appas.
Qu'à ce prix la constance est une chose aisée,
Et qu'autrefois par là je me vis abusée!
Alcidor, que mes yeux avoient si fort épris, 535
Courut au changement dès le premier mépris[148].
La force de l'amour paroît dans la souffrance.
Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance.
Qu'on en voit s'affoiblir pour un peu de longueur[149],
Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur! 540
CÉLIDÉE.
Je connois mon Lysandre, et sa flamme est trop forte
Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte.
Toutefois un dédain éprouvera ses feux:
Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux[150];
Il me rendra constante, ou me fera volage: 545
S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dégage.
Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur,
Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur.
HIPPOLYTE.
En vain tu t'y résous: ton âme un peu contrainte
Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. 550
L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris
Lui fera voir assez combien tu le chéris.
CÉLIDÉE.
Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade;
J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre oeillade,
Et réglerai si bien toutes mes actions, 555
Qu'il ne pourra juger de mes intentions.
HIPPOLYTE.
Pour le moins, aussitôt que par cette conduite
Tu seras de son coeur suffisamment instruite,
S'il demeure constant, l'amour et la pitié,
Avant que dire adieu, renoueront l'amitié. 560
CÉLIDÉE.
Il va bientôt venir: va-t'en, et sois certaine
De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine.
HIPPOLYTE.
Et demain?
CÉLIDÉE.
Je t'irai conter ses mouvements,
Et touchant l'avenir prendre tes sentiments.
O Dieux! si je pouvois changer sans infamie! 565
HIPPOLYTE.
Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie.
SCÈNE VII.
CÉLIDÉE[150].
Quel étrange combat! Je meurs de le quitter,
Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter[149].
Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie,
N'aura trait de mépris si je ne l'étudie. 570
Tout ce que mon Lysandre a de perfections
Se vient offrir en foule à mes affections[152].
Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne,
Et déjà la grandeur de ma perte m'étonne.
Pour régler sur ce point mon esprit balancé, 575
J'attends ses mouvements sur mon dédain forcé;
Ma feinte éprouvera si son amour est vraie.
Hélas! ses yeux me font une nouvelle plaie.
Prépare-toi, mon coeur, et laisse à mes discours
Assez de liberté pour trahir mes amours. 580
SCÈNE VIII
LYSANDRE, CÉLIDÉE.
CÉLIDÉE.
Quoi? j'aurai donc de vous encore une visite?
Vraiment, pour aujourd'hui je m'en estimois quitte.
LYSANDRE.
Une par jour suffit, si tu veux endurer
Qu'autant comme le jour je la fasse durer.
CÉLIDÉE.
Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume[153], 585
Tant d'importunité n'est point sans amertume.
LYSANDRE.
Au lieu de me donner ces appréhensions,
Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions.
CÉLIDÉE.
Je ne vous en chargeai qu'afin de me défaire
D'un entretien chargeant et qui m'alloit déplaire[154]. 590
LYSANDRE.
Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens?
CÉLIDÉE.
Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens[155].
LYSANDRE.
Est-ce donc par gageure ou par galanterie?
CÉLIDÉE.
Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie.
Ce que j'ai dans l'esprit, je ne le puis celer, 595
Et ne suis pas d'humeur à rien dissimuler.
LYSANDRE.
Quoi? que vous ai-je fait? d'où provient ma disgrâce?
Quel sujet avez-vous d'être pour moi de glace[156]?
Ai-je manqué de soins? ai-je manqué de feux?
Vous ai-je dérobé le moindre de mes voeux? 600
Ai-je trop peu cherché l'heur de votre présence[157]?
Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance?
CÉLIDÉE.
Tout cela n'est qu'autant de propos superflus.
Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus;
Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de même; 605
Si l'un eut quelque excès, je rendrai l'autre extrême[159].
LYSANDRE.
Par cette extrémité vous avancez ma mort.
CÉLIDÉE.
Il m'importe fort peu quel sera votre sort.
LYSANDRE.
Quelle nouvelle amour ou plutôt quel caprice[160]
Vous porte à me traiter avec cette injustice, 610
Vous de qui le serment m'a reçu pour époux?
CÉLIDÉE.
J'en perds le souvenir aussi bien que de vous.
LYSANDRE.
Évitez-en la honte et fuyez-en le blâme.
CÉLIDÉE.
Je les veux accepter pour peines de ma flamme.
LYSANDRE.
Un reproche éternel suit ce tour inconstant[161]. 615
CÉLIDÉE.
Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant.
LYSANDRE.
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie[162]?
Ah! cessez vos mépris, ou me privez de vie.
CÉLIDÉE.
Eh bien! soit, un adieu les va faire cesser;
Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. 620
LYSANDRE.
Ah! redouble plutôt ce dédain qui me tue,
Et laisse-moi le bien d'expirer à ta vue;
Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont;
Qu'ils reçoivent mes voeux pour le mal qu'ils me font.
Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle: 625
Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle,
Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger,
Impute à mes amours la honte de changer,
Dedans mon désespoir fais éclater ta joie:
Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. 630
Tu verras tes mépris n'ébranler point ma foi,
Et mes derniers soupirs ne voler qu'après toi[163].
Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure:
Je ne t'appellerai ni lâche, ni parjure;
Mon feu supprimera ces titres odieux; 635
Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux;
Et mon fidèle amour, malgré leur vive atteinte,
Pour t'adorer encore étouffera ma plainte[164].
CÉLIDÉE.
Adieu: quelques encens que tu veuilles m'offrir,
Je ne me saurois plus résoudre à les souffrir. 640
SCÈNE IX.
LYSANDRE.
Célidée, ah tu fuis! tu fuis donc, et tu n'oses
Faire tes yeux témoins d'un trépas que tu causes!
Ton esprit, insensible à mes feux innocents,
Craint de ne l'être pas aux douleurs que je sens:
Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme 645
N'y rejette un rayon de ta première flamme[165],
Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir,
Malgré tout cet orgueil qui n'y peut consentir.
Tu vois qu'un désespoir dessus mon front exprime
En mille traits de feu mon ardeur et ton crime; 650
Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux
Un portrait que mon coeur conserve beaucoup mieux.
Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée;
La nuit ne m'a jamais retracé d'autre idée,
Et tout ce que Paris a d'objets ravissants 655
N'a jamais ébranlé le moindre de mes sens.
Ton exemple à changer en vain me sollicite:
Dans ta volage humeur j'adore ton mérite,
Et mon amour, plus fort que mes ressentiments,
Conserve sa vigueur au milieu des tourments. 660
Reviens, mon cher souci, puisqu'après tes défenses[166]
Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses.
Vois comme je persiste à te désobéir,
Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr.
Fol, je présume ainsi rappeler l'inhumaine, 665
Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine.
Puisqu'elle a sur mon coeur un pouvoir absolu,
Il lui suffit de dire: «Ainsi je l'ai voulu.»
Cruelle, tu le veux! C'est donc ainsi qu'on traite
Les sincères ardeurs d'une amour si parfaite? 670
Tu me veux donc trahir? tu le veux, et ta foi
N'est qu'un gage frivole à qui vit sous ta loi?
Mais je veux l'endurer, sans bruit, sans résistance;
Tu verras ma langueur, et non mon inconstance;
Et de peur de t'ôter un captif par ma mort, 675
J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort.
Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire,
Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire,
Et sauront en tous lieux hautement témoigner[167]
Que sans me refroidir tu m'as pu dédaigner. 680
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[105] _Var._ Pour me galantiser, il ne faut qu'un miroir.
(1637-57)
[106] _Var._ Mais bien la moindre part de vos rares mérites.
(1637-57)
[107] _Var._ Et présumer d'ailleurs qu'il vous plût sans raison!
(1637-57)
[108] _Var._ Je suis un peu timide, et qui me veut louer,
Je ne l'ose jamais en rien désavouer.
DOR. Aussi certes, aussi n'avez-vous pas à craindre. (1637-57)
[109] _Var._ On voit un tel éclat en vos divins appas. (1637-60)
[110] Vu que, si vous m'aimez, ce ne sont pas merveilles.
(1637-57)
[111]_Var._ Connoître ainsi d'abord combien je suis aimable.
(1637-57)
[112] _Var._ _Lysandre entre sur le théâtre, sortant de chez
Célidée, et passe sans s'arrêter, en donnant seulement un coup de
chapeau à Dorimant et Hippolyte._ (1637, en marge.)
[113] _Var._ De peur qu'il n'en reçût quelque importunité.
(1637-57)
[114] _Var._ Voilà parer mon coup d'un gentil artifice. (1637-57)
[115] _Var._ _Florice sort, et parle à l'oreille d'Hippolyte._
(1637, en marge.)
[116] _Var._ Demeureroit éprise ou puissamment émue. (1654 et
60-64)
[117] _Var._ Du moins ces deux sujets balancent ton courage?
(1637-57)
[118] _Var._ C'est parler franchement pour être sans franchise.
(1637)
[119] _Var._ Puisque tu les connois, ce n'est que demi-mal.
(1637)
[120] _Var._ Non pas, mais tu n'as plus l'esprit à la torture.
(1637-57)
[121] _Var._ Et vous voyant tous deux si gais à mon abord,
Je vous croyois du moins prêts à tomber d'accord. (1637-57)
[122] La forme de ce mot est _gaigner_ dans l'édition de 1637.
[123] _Var._ Et consens, peu s'en faut, à me voir dédaigner.
(1637-57)
[124] _Var._ Je pourrois de tout[124-a] autre être le possesseur.
(1637)
[124-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[125] _Var._ Rejetant ma louange, avouer son mérite,
Négliger mon ardeur ensemble et l'approuver. (1637-57)
[126] _Var._ Encore trop heureux que sa froideur extrême.
(1637-57)
[127] _Var._ Veut bien que je la serve, et souffre que je l'aime.
(1637)
_Var._ Consent que je la serve, et souffre que je l'aime.
(1644-57)
[128] _Var._ Je te réponds déjà de l'esprit de la mère. (1644-60)
[129] _Var._ Un qui peut tout sur elle et fera tout pour moi,
L'aura bientôt gagnée en faveur de ta foi:
C'est son proche voisin, père de ma maîtresse.
Tu n'as plus que la fille à vaincre par adresse;
Encor ne crois-je pas qu'il en faille beaucoup. (1637)
[130] _Var._ Je ne présume pas qu'il en faille beaucoup.
(1644-57)
[131] _Var._ Son humeur se maintient dedans l'indifférence.
(1637)
_Var._ Son humeur se maintient dans cette indifférence.
(1644-57)
[132] _Var._ Tant qu'une mère donne une entière assurance;
Et cachant par respect son propre mouvement,
Elle ne veut aimer que par commandement. (1637-57)
[133] _Var._ Doncques sur ta parole
Mon esprit se résout à vivre plus content.
LYS. Qu'il s'assure, autant vaut, du bonheur qu'il prétend. 1637
[134] _Var._ Et je viens de sortir d'avecque ma maîtresse.
(1637-57)
[135] Dans l'édition de 1637 il n'y a pas ici de distinction de
scène.
[136] _Var._ Conçoive de l'espoir qu'avecque de la crainte!
(1637)
[137] _Var._ Par des commandements supposés d'une mère? (1637-57)
[138] _Var._ A peine ai-je attiré mon Lysandre au discours.
(1637-57)
[139] _Var._
Je m'en vais de ce pas y disposer Aronte.
HIPP. Et que m'en promets-tu? FLOR. Qu'enfin au bout du conte
Cette heure d'entretien dérobée à vos feux
Vous mettra pour jamais au comble de vos voeux;
Mais de votre côté conduisez bien la ruse. (1637-57)
[140] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[141] _Var._ [Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir.]
Célidée, il est vrai, je te suis déloyale;
Tu me crois ton amie, et je suis ta rivale:
Si je te puis résoudre à suivre mon conseil,
Je t'enlève et me donne un bonheur sans pareil[141-a]. (1637-57)
[141-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.
[142] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1637.
[143] _Var._ Et déjà dans l'esprit je sentois de l'ennui.
(1637-57)