CE FAMEUX PRINCE NANI

I

Oui, mes enfants, je l'ai connu, ce fameux prince Nani! C'était un

filou, mais aussi un homme extraordinaire, et je puis vous conter

comment j'appris jadis l'une et l'autre chose, puisque mes révélations

ne sauraient plus, hélas! chagriner personne: tous ceux qu'il a trompés

étant morts aujourd'hui, toutes celles qu'il a séduites ayant acquis des

rides, et le dernier de sa famille, un cardinal papable, s'il vous

plaît, ne se souciant guère, j'imagine, de mes commérages.

Ce fut en 1856, au Derby de Chantilly, que je passai dans la compagnie

du prince Nani des minutes inoubliables. Rappelez-vous qu'en ce temps-là

le Derby ne consistait pas en un simple après-midi, comme à présent. Au

lieu de prendre vers onze heures un train rapide, ainsi que vous le

faites, et d'être rentrés sagement à Paris pour dîner, nous partions le

plus souvent quelques jours avant cette grande épreuve, et parfois de

nuit après l'Opéra, de façon à nous trouver pour l'aube à Chantilly. Et

c'était une galante équipée, croyez-moi, que ce trajet nocturne en

poste, dans nos équipages luisants et doux, au son monotone des grelots,

entre la double haie des arbres que la lueur des lanternes allait

frapper traîtreusement l'un après l'autre.

Puis, dès le lendemain, et pour toute la semaine, la fête commençait

parmi le tohu-bohu des voitures, des arrivées et des rencontres, dans la

fièvre des paris et du luxe, au milieu d'une sorte de campement en un

village, dont quelques auberges et cent maisons devaient suffire à loger

des multitudes de chevaux avec leurs grooms et leurs cochers, des

véhicules de toutes les formes, hauts et encombrants comme des araignées

à roues, ou vastes et pesants au contraire, sans compter la «gentry»,

les «fashionables», les «quarts d'agent de change», ou les jeunes héros

retour de Crimée, pour ne rien dire même des dames qui les

accompagnaient et des folles crinolines au milieu desquelles se

pavanaient ces effrontées. On se casait pêle-mêle, comme on pouvait, et

soupers, parties fines, feux d'artifice, griseries de champagne et de

jeu, tout cela ne cessait point. Mais quel gouffre aux écus que ce

Chantilly! On s'y ruinait sans y penser.

Comment s'y prenait le prince Asdrubale Nani pour soutenir le train

qu'on lui voyait, qui l'eût dit? Cadet d'une famille piémontaise sans

sou ni terres, il éblouissait et charmait Paris. Tantôt opulent, tantôt

gêné, il vivait cependant toujours comme un nabab et jouait à nous faire

perdre la tête. J'avais, moi, dix-huit ans à cette époque, et je n'eusse

jamais consenti à adopter une mode que Nani n'en eût d'abord donné

l'exemple, à baiser une main d'une façon qui n'était point la sienne, à

saluer même une femme qu'il n'eût pas connue. Ce fut lui qui m'emmena

dans sa daumont à quatre chevaux pour le Derby de 1856.

Or, il avait déjà réalisé dans la journée quelques bons bénéfices après

la double course de Lion, appartenant à l'écurie de Beauvau, quand le

comte d'H... nous demanda d'aller passer la nuit dans sa maison, qui

donnait sur la pelouse même. On s'y rendit aux lanternes. Asdrubale se

sentait dispos.

--Eh! cria-t-il gaiement à lord Councill comme nous entrions dans le

jardin de notre hôte, faites attention, Dio santo! Vous marchez sur une

carte: retournez-la, au moins, voyez si elle est bonne.

Une vieille carte à jouer, en effet, gisait là, toute humide et maculée.

C'était un roi de pique. «Du pique! fit Asdrubale, mauvais présage,

pauvre Councill!»

Ensuite il s'attabla paisiblement au whist et s'absorba dans les

combinaisons. Moi, je risquais au piquet des sommes ridicules, je

perdais, je me grisais. Un étourdissement me prit à la fin, je demandai

la permission de me retirer et descendis dans l'obscurité du jardin.

Ah! qu'on me raille!--mais que l'on songe plutôt à la douceur soudaine

de cette nuit de printemps, aux parfums de la terre assoupie, aux

étoiles qui vivaient au ciel, à tout ce champagne qu'on m'avait versé...

Je me laissai choir devant le perron du comte d'H... et me perdis en des

rêveries si sublimes et si profondes qu'un irrésistible sommeil, il faut

l'avouer, s'ensuivit.

Un pas furtif, un craquement de gravier, je tressaillis et m'éveillai...

Une silhouette obscure, un homme de la taille du prince Nani, se

dirigeait avec d'extrêmes précautions vers le lieu où la carte maléfique

avait été retournée par lord Councill, et rejetée à terre. Puis, la

silhouette se penchait, tâtait le sol avec ses mains, trouvait enfin

ladite carte, s'en emparait, et en tirant de sa poche une autre, la

déchirait un peu, la frottait contre les cailloux, la piétinait, la

déposait ensuite à la place exacte de la première, et rentrait alors

seulement dans la maison.

Ma foi! très intrigué, je feignis de m'être ravisé, m'en allai pousser

bruyamment la grille et me présentai au salon de jeu. Quelle fumée,

quelle chaleur il y faisait! L'opulent lord Councill, écarlate, vous

avait toute la mine d'un homme plus que troublé par le punch et

l'eau-de-vie.

--Ne jouez donc plus, Councill, lui dit Nani. Vous perdrez tout. L'as de

trèfle que vous avez retourné dans le jardin vous porte malechance.

--Dieu vous damne! répliqua Councill, c'était un roi de pique!

--Retirez-lui toute boisson, messieurs. Il n'en peut plus supporter, il

est gris.

--Je vous parie vingt guinées que c'était un roi de pique!

A ces mots, Nani se leva, sublime. Un silence effrayant venait de

tomber:

--Monsieur, déclara solennellement Asdrubale, si l'on me conteste, je ne

saurais, par honneur pour le nom que je porte, parier moins de cinquante

mille livres.

Orgueilleux comme un lord, et d'ailleurs complètement hors de lui, cet

absurde Councill tint l'enjeu. On alluma des lanternes, on courut au

jardin. On y trouva l'as de trèfle. Le prince Nani gagnait cinquante

mille francs nets.

Oh! parbleu, je le sens bien, que j'aurais dû dire quelque chose,

prévenir au moins Councill, le mettre en défense! Mais là, franchement,

le pouvais-je? Quel rôle m'eût-on prêté, s'il vous plaît? On aurait dit

que j'avais sournoisement épié mon camarade dans l'ombre. L'affaire eût

couru par les gazettes. Les pamphlétaires m'eussent accusé de lier

partie avec la police de l'Empire. Et quel admirable sujet pour les

énergumènes de l'opposition! Une «aventure dans la haute société», les

«dessous du turf», l'«envers du Jockey-Club», les «chevaliers

d'industrie à Chantilly», vous entendez d'ici les harangues!

Je savais Councill immensément riche. En quoi le pouvait tant gêner

cette perte? Et puis, n'était-il point joueur effréné, tout ainsi

qu'Asdrubale d'ailleurs, encore que moins habile? L'argent de ces

gens-là va, vient, passe et repasse; on aurait bien tort d'y prendre

garde.

Et puis, quoi! le prince Nani volait comme un artiste... La grâce,

voyez-vous, mes enfants, où qu'elle soit, sauvera toujours son homme.

Au pays de Sylvie · 第 34 / 40 题