Ce fut en 1832 que le chevalier Durouchoux de la Prouttière commit sa
dernière folie. Il avait alors cinquante-cinq ans, et sa vie mouvementée
se trouvait déjà singulièrement fertile en traits déraisonnables.
Fils d'un marchand de boeufs auquel Mme la Dauphine Marie-Antoinette
avait fait accorder jadis, par bonne amitié, des lettres de noblesse, le
chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière s'était vu subitement, vers
sa quatorzième année, jeter à la hâte au fond d'une berline de poste qui
l'avait mené ainsi que son père, sa vénérable mère, ses deux soeurs et
quelques portemanteaux, droit aux rives de la mer normande, où une
barque de pêche voulut bien prendre et conduire le tout en Angleterre, à
travers mille périls. Le jeune Léonce avait donc débuté dans le monde
comme émigré.
Pénible situation! Car, au bout de deux mois à peine, le chef de cette
malheureuse famille, redevenu bien malgré lui le citoyen Durouchoux,
était appréhendé à Paris (où il s'en était allé faire argent de quelques
bijoux) et proprement guillotiné par le peuple souverain, dont il
sortait pourtant. Cette mort affreuse achevait de plonger dans la
détresse l'infortuné jouvenceau, qui, ne possédant plus un écu sur le
pavé de Londres, et ayant successivement perdu ses deux soeurs, parties
l'une et l'autre à la suite de jolis garçons, finit par entrer comme
palefrenier dans les écuries d'un mylord puissamment riche, cependant
que sa vénérable mère s'unissait de nouveau par les liens du mariage
avec un planteur mexicain presque nègre.
Le métier était dur, l'équitation toute nouvelle, le brouillard lugubre
et l'anglais difficile à parler. Le petit «jockei» Léonce se figura que
de telles tribulations lui allaient valoir sans doute l'estime et les
secours de quelques grands seigneurs établis à Londres comme lui, et
qu'on disait amis particuliers de M. le comte d'Artois. Mais ces
gentilshommes lui firent répondre par leurs secrétaires qu'il était de
trop humble et surtout trop récente noblesse, pour oser prétendre à la
faveur de leurs aumônes; qu'ils avaient à soutenir toute la fleur de
France; que des comtesses logeaient dans la boue, tandis que des marquis
se faisaient conducteurs de cabriolets ou maîtres à danser; et qu'ainsi
devait-il se tenir encore pour bienheureux, lui infime nobliau si
nouvellement décrassé par la savonnette à vilain, d'avoir trouvé une
bonne place chez un homme d'une naissance élevée, dont la fortune était
prodigieuse et les chevaux d'un prix considérable.
Une si altière réponse enflamma le coeur de notre chevalier palefrenier.
Il en conçut un dévouement sans mesure envers des hommes capables de
parler avec tant de fierté jusque dans l'exil, et, n'imaginant point de
sort plus illustre que de mourir pour eux, il s'engageait bientôt en
qualité de volontaire au _Royal-Emigrant_. Comment ensuite il débarqua
dans la presqu'île de Quiberon, s'y fit bloquer, culbuter et mettre en
déroute avec tous les siens par le général Hoche, puis sauta dans la
mer, pensa se noyer vingt fois, et n'atteignit qu'à grand'peine les
chaloupes anglaises qui louvoyaient en vue du désastre--l'histoire
devrait nous le dire, si elle avait souci de tous les héros.
Rentré à Londres, son zèle royaliste s'accrut encore devant les
magnanimes affronts dont ces indomptables grands seigneurs émigrés
abreuvèrent le retour de cette racaille, qui s'était laissé battre à ce
point par les bleus. Aussi, trouva-t-il moyen de se faire choisir entre
tous pour porter en 1796 d'importantes dépêches au général Pichegru, et
n'échappa-t-il que par miracle à des gendarmes républicains qui le
laissèrent pour mort dans un champ.
Mais, hélas! voici maintenant Buonaparte! A quoi s'employer désormais?
La police de cet usurpateur était active, les côtes fort surveillées, et
ce fut à peine si, «chouannant» çà et là, notre chevalier put revenir
deux ou trois fois en France, prendre part au complot de la machine
infernale, se sauver en Belgique, reparaître derrière les émigrés,
manquer d'être arrêté avec Georges Cadoudal, acclamer enfin Louis XVIII,
combattre aux Cent Jours, et se retrouver en 1815 à la tête d'une
fortune ronde qu'il s'en fut incontinent jouer au tripot.
M. de la Prouttière l'y tripla quatre fois, devint fashionable, prit des
manières «insidieuses», jura aux jeunes femmes de la Chaussée d'Antin
qu'elles avaient «des amours de nez», aux marquises du faubourg
Saint-Germain que leurs mains n'emplissaient point la «guenille barbare»
dont leurs gantiers les avaient affligées; il ne mangeait que chez Véry,
goûtait chez Girod, flânait à Tortoni, courait les montagnes russes et
les théâtres du boulevard dans sa dormeuse de rue, son tilbury rapide ou
son léger traîneau attelé d'un trotteur anglais, qu'il s'en était allé
acheter en grand mystère au Bourget, le dernier relai sur la route de
Londres... Il parut deux années de suite à Longchamp, dans une calèche à
la daumont devant quoi l'on pâma, et engagea des pur-sang qui firent
fureur, aux courses du Champ de Mars, parmi les deux ou trois douzaines
de fous titrés qui se passionnaient pour ces distractions brutales.
Bref, le chevalier Léonce s'était galamment et complètement ruiné quand
la révolution de 1830 éclata. Ajouterons-nous que, tout grison qu'il fût
devenu, rien n'avait pu l'empêcher d'aller se faire casser un bras, en
cet illustre mois de juillet, à la prise d'Alger, et que deux ans plus
tard, lorsque Madame la duchesse de Berry tenta en France sa romanesque
équipée, il se faisait encore prendre en Vendée bien entendu, comme
agent légitimiste et presque les armes à la main? Mais, ainsi qu'il
était dit au début, ce fut là sa dernière folie. Le rebelle Durouchoux
de la Prouttière, gracié par la faveur du roi Louis-Philippe, revint en
1835, à jamais assagi, et tout à fait gueux, du reste, dans Paris.
Il y arriva par la barrière de l'Etoile, au mois d'octobre, en pleine
nuit. Malgré l'obscurité profonde et le mauvais renom du lieu, il
n'hésita point à se lancer en pleins Champs-Elysées. Dédaignant par
économie l'Orléanaise, vulgairement appelée «omnibus», il marchait d'un
pas résolu. Parvenu à la hauteur de l'allée des Veuves, il s'arrêta et,
sortant de sa poche une perruque rousse, en coiffa son crâne chauve.
Puis, tirant à gauche vers le Roule, il fit halte pour la seconde fois
devant la masure assez malpropre d'un fripier, y échangea quelques bons
habits qui lui restaient contre un carrik à quatre pélerines, un petit
chapeau jaune au poil rebroussé, et de confortables bottes à revers.
Après quoi il s'en fut ainsi déguisé souper non loin et coucher dans une
guinguette.
Le lendemain matin, un quidam à cheveu rouge, à favoris gris, et vêtu
comme un maquignon, prenait chez Maucomble fils, rue du faubourg
Saint-Denis, la diligence pour Chantilly. Il s'y trouvait rendu dans
l'après-midi et y louait aussitôt une étable donnant sur la pelouse.
Cette étable était nettoyée sur le champ, garnie de paille, et ornée
d'un grand écriteau portant en hautes lettres: Lionel Prutt, entraîneur
public.
En même temps, une lettre arrivait rue du Helder, au Jockey Club, fondé
depuis deux ans à peine et déjà célèbre. Tous les jeunes fats qui
daignaient y jouer au billard ou au whist sous prétexte de «sport»,
étaient informés par ce billet pompeux qu'un naturel de Newmarket, nommé
Lionel Prutt, venait de s'établir à Chantilly, et proposait d'entraîner
selon les méthodes anglaises, moyennant un prix modique, les chevaux que
messieurs les propriétaires se disposaient à faire figurer dans le derby
français projeté pour cette année 1835.
Quinze jours après, Lionel Prutt voyait son étable, convenablement
divisée en boxes, garnis de six bons chevaux de pur sang. Et c'est ainsi
que le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière, qui fut le premier
entraîneur anglais installé en France, finit par mourir dans l'aisance,
vers le temps où fleurit la deuxième République.
Il avait tout simplement lu dans une gazette, un peu avant son dernier
retour à Paris, en 1834, la nouvelle suivante: «Le prince Lobanoff,
maître d'équipage en forêt de Chantilly, organise entre les principaux
dandies de son entourage des courses de chevaux sur la pelouse qui
s'étend devant le château. La nouvelle «Société pour l'amélioration de
la race chevaline», autrement dit «Jockey-Club», ne parle de rien moins
que d'organiser en ce lieu un «derby» à l'instar ce celui d'Epsom.»
Le vieux la Prouttière connaissait le monde et les ressources infinies
de l'anglomanie, voilà.
Et s'il n'avait point réussi? Eh bien, il eût tenté autre chose. C'était
un sage, ne l'oubliez pas. Il n'eût jamais désespéré de la sottise
humaine.