... Le lendemain matin cependant, le prince Nani recevait cette lettre
de lord Councill: «Monsieur, vous m'avez, hier, gagné cinquante mille
francs. C'était un pari stupide. Je l'ai perdu. Je m'acquitte. Vous
trouverez ci-joint un papier qui vous permettra de toucher la somme à
Paris, chez mon banquier. Mais, ceci conclu, laissez-moi vous dire que
je vous tiens pour un chevalier d'industrie et un gentilhomme des plus
douteux. Ce sera toujours, d'ailleurs, le grand tort des insoucieux
Français que d'accepter si vite parmi leur meilleure société des
aventuriers, monsieur, comme vous.»
J'étais là dans l'instant qu'on remit ce billet au prince Asdrubale
Nani. Coiffé d'une toque écossaise qui faisait mon admiration, celui-ci
se disposait à enfourcher un poney pour s'en aller visiter l'élevage
d'un maquignon, à une demi-lieue de Chantilly. Car il s'intéressait, en
vrai dandy, aux galops d'essai, aux croisements, aux étalons et aux
poulains.
Eh bien, contre mon attente, Asdrubale, loin de se fâcher, se mit à
rire, et, pliant le billet dans son portefeuille: «Very well!» fit-il
gaiement. Puis il porta le pied à l'étrier, en me tendant la main: «Mio
caro, ajouta-t-il, vous serez mon témoin.» Et, s'éloignant enfin au
petit galop: «Very well, répétait-il avec entrain, very well!»
Asdrubale Nani jargonnait en anglais par genre, et non sans un accent
italien bien plus prononcé alors et bien plus drôle que celui dont il ne
pouvait déjà se défaire en parlant français. Pour moi, je vous l'ai dit,
mes enfants, sa désinvolture et sa bonne grâce me désarmaient,
m'étourdissaient. Et puis, quoique je fusse en ce temps-là bien jeune
pour tenir un pareil rôle, la pensée d'assister sur le terrain l'un des
personnages les plus en vue de Paris venait de me remplir d'orgueil.
J'avais donc accepté d'enthousiasme, sur-le-champ, sans même songer, il
faut l'avouer, au singulier danger qu'il y avait à me porter garant de
l'honneur d'Asdrubale.
Une seule question, du reste, me préoccupait. Pourquoi donc Nani, au
reçu de ces insultes, s'était-il spontanément épanoui, au lieu de
froncer les sourcils? Ah! tenez, je l'ai bien compris plus tard: car
Councill, en somme, eût pu contester le pari, à la rigueur, alléguer son
état d'ivresse manifeste, par exemple, au moment qu'il l'avait engagé,
en faire matière à procès, à scandale... Au lieu que non seulement ce
lord payait comptant, mais qu'il offrait en outre à son adversaire
l'honorable éclat d'un duel, une réhabilitation d'avance, une arme
contre tout soupçon. Nani allait recevoir ses 50,000 francs: voilà
l'important. Puis il jouerait sa vie, mais quoi! Vous verrez s'il était
brave.
En 1856, mes enfants, les duels, moins fréquents qu'aujourd'hui,
finissaient trop souvent beaucoup plus mal.
Quoiqu'il en fût, nous avions, quelques sportsmen déterminés, plusieurs
demoiselles, Nani et moi, projeté de déjeuner joyeusement sur l'herbe ce
jour-là... Je me rendis un peu tard au lieu choisi. Or, il faisait un
temps radieux, je m'en souviens, et vous devinez le séduisant tableau,
la nappe couvrant la pelouse, et, çà et là, des bouteilles de champagne,
des pâtés et autres victuailles, des grooms occupés à déballer les
fruits; puis ces allées ombreuses de la forêt, le petit castel et les
grosses tours rases du château qui, devant nous, baignaient en l'eau
dormante; et ces dames vêtues de clair, charmantes sous leurs chapeaux
de paille et dans le tourbillon continuel de leurs crinolines, et nos
convives qui déjà levaient les flûtes emplies de mousse en l'honneur de
celle-ci ou de celle-là... Mais moi, j'étais grave comme un évêque, et,
à peine arrivé:
--Vous savez la nouvelle? m'écriai-je. Nani se bat avec lord Councill.
Je serai l'un des deux témoins. Mais il en faut un autre.
A ces mots, l'un de ceux qui se trouvaient là, dressa l'oreille et fit
la grimace:
--Comment, comment, grommela-t-il, Nani se bat... Et l'insulte a été
cinglante, dites-vous? Eh mais, c'est que Councill... Fichtre! L'autre
témoin ce sera moi.
Asdrubale survenant là-dessus, tout fanfaron et pimpant, l'affaire se
trouva conclue, et l'on se remit au champagne. Mon co-témoin s'appelait
le capitaine Fradin-Varèze, et je ne m'étonnai plus, par la suite, de
son zèle, en apprenant qu'il venait de prêter à Nani onze mille francs,
somme modeste si l'on veut, mais à laquelle il tenait obstinément. «Mort
le débiteur, s'était-il dit, morte la dette. Halte-là! Il faut que je
m'en mêle.»
Mais, hélas! que pûmes-nous obtenir, quelques heures ensuite, des deux
témoins de Councill, qui, solennels et presque méprisants, nous
répondaient:
--Messieurs, que désirez-vous? Vous êtes insultés complètement et
irréparablement, nous le reconnaissons. Que faut-il donc au prince Nani?
Ma foi! le capitaine perdit la tête et, devenant tout rouge:
--Il faut au prince Nani, finit-il par s'écrier, deux balles à trente
pas, tirées à volonté, avec le droit de s'avancer sur l'adversaire, et
dans une allée couverte de la forêt, demain matin. Voilà!
--Messieurs, c'est entendu.
Le capitaine, d'ailleurs, n'eut pas plus tôt décrété ces conditions
effroyables qu'il me regarda, comme frappé de stupeur et atterré. Je ne
l'étais pas moins. Quant à Nani, rien ne peut décrire la jolie manière
dont il accepta la partie.
--Mon cher, lui balbutia Fradin-Varèze, ils nous narguaient...
--Very well! fit le prince.
Après quoi, se rhabillant pour la troisième fois, il s'en fut
mystérieusement s'agenouiller à l'église, où je suis pourtant bien sûr
qu'il ne se confessa point.
Vous l'avouerai-je, mes chers amis, je ne fermai l'oeil de la nuit.
Le lendemain, même soleil éclatant que la veille, même ciel heureux,
même lumineuse et fraîche matinée. Nous nous rencontrâmes tous dans une
longue allée en charmille qui s'étendait à l'infini, et ressemblait à un
tube d'émeraude. Je vois encore Nani: il était vêtu d'une redingote
prune qui lui pinçait la taille, et portait un grand haut de forme gris
qui coiffait galamment ses cheveux bouclés. Il se montrait fort gai, et
même assez bravache.
--Retirez votre chapeau, lui dit le capitaine; il fait cible.
--Non, certes. J'aurais l'air, per Dio! de me découvrir devant ce
rustre.
Enfin, on lui met en main le pistolet. On les place tous deux, Councill
et lui face à face, à trente pas l'un de l'autre.
--Etes-vous prêts? demanda Fradin-Varèze. Tirez, messieurs.
Ah! le fou!... Une détonation a éclaté: c'est Nani qui vient de
décharger son arme comme un écervelé!
Quelle horreur! Councill marche lentement, selon son droit. Il tient
Asdrubale à sa merci, il ne peut pas ne pas le tuer, il vise avec
attention, il avance, il avance, il va tirer...
--Boum!!! s'écrie brusquement Nani.
Mes enfants, ce fut la plus forte émotion de ma vie. Lord Councill,
saisi par ce cri, lord Councill ressentit une commotion de recul ou
d'émoi, fit un brusque geste, pressa involontairement la gâchette... et
manqua son adversaire à bout portant. Ses témoins durent l'emporter,
suffoquant et à demi-mort d'une congestion.
Nani, lui, Nani crânait, riait et s'épongeait avec son fin mouchoir...
Ah! le damné dandy!
--Very well, fit-il. J'ai gagné. Ma voiture est là?
Sa calèche, attelée en poste, et qui attendait au carrefour, s'avança.
Nous y montâmes.
Pardieu, que la route de Paris nous sembla belle! Nous fûmes au
boulevard vers midi. Asdrubale y souriait à tout le monde. On le lui
rendait bien. Le pauvre garçon, malheureusement, mourut en Milanais
quelques années plus tard, pendant la guerre d'Italie...
--A Magenta?
--Non, en prison.