Il y avait peu d'êtres humains qui fussent plus sensibles et plus justes
à la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande
de fleurs champêtres dont il orna pieusement le portrait de
Jean-Jacques, le jour que l'on détruisit la Bastille; mais quand d'autre
part son Altesse Sérénissime le prince de Condé, donnant trop vite le
signal de l'émigration, quitta ses terres en compagnie de tous les
siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Après quoi il ne manqua point,
il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de
La Fayette venait d'inventer, à tous les marmitons et gâte-sauces de
Chantilly, car il lui appartenait d'instruire dans la liberté ce menu
peuple en sa qualité de Chef des Cuisines de Son Altesse Sérénissime.
C'était, après la Vénerie, le service le plus considéré dans la maison
de Condé que la Bouche, avec tous les officiers qui en dépendaient:
Maîtres d'hôtel, Ecuyers tranchants, Panneterie, Echansonnerie,
Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l'Ecurie
elle-même, tenant peut-être ce privilège du malheureux Vatel, dont le
trépas sublime illustre à jamais les fastes chantillois. Quoi qu'il en
fût, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rôle fort important au Château,
rôle dont sa dignité naturelle augmentait encore le prestige, et qui se
vit d'ailleurs confirmé par cette circonstance que, presque tous les
officiers et serviteurs de qualité ayant suivi les Condé dans l'exil, il
fallait bien qu'en Chantilly quelqu'un commandât à leur place. Or, le
Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit généreusement à cette
tâche.
Il ne tarda guère à faire régner dans le domaine un esprit très touchant
de mansuétude et d'humanité. Ce furent un jour tous les galvaudeux et
pastouraux du pays qui se virent autorisés à s'en venir librement, avec
leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs,
pêcher les truites des bassins, et danser au son du «Ça ira» sous les
ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient
dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets,
et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des
Bohémiens envahissaient quelque partie des communs, qu'ils ne quittaient
jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et
couvées. Les Ecuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu,
servaient de lieu d'assemblée aux orateurs chantillois, et les mères
d'un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Château
lui-même, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps
était proche, évidemment, où ces ménagères y feraient aussi porter leurs
lits et leurs marmites.
Properce-Mathieu Cathelin, tantôt coiffé d'un bonnet phrygien, tantôt
couronné de feuilles de chêne et d'épis de blé, passait en souriant au
milieu de ces groupes vertueux, pinçant le menton des commères,
échangeant le salut de fraternité avec les hommes, et bénissant d'un
geste auguste les galopins qui l'acclamaient.
Lorsqu'il revint de Paris le 16 juillet 1790, après avoir assisté à
l'inoubliable fête de la Fédération, notre Cathelin ne se tenait plus
d'amour envers son prochain, et bientôt il organisait chaque semaine des
banquets agrestes, frugaux et purs dans la Galerie des Batailles, au
château. Ne fallait-il donc point faire participer, en ce monde
renouvelé, les humbles laboureurs au luxe périmé des grands? N'était-il
pas bon de flétrir en commun la corruption des riches, les trahisons des
tyrans et la prévoyance de la nature, qui nourrit l'enfant et
l'oiseau?... N'importait-il pas encore au bonheur des campagnes que les
anciens esclaves affranchis pussent boire librement à l'Egalité, à la
Fraternité, et à bien d'autres choses encore? Les princes, en émigrant,
n'avaient point emporté leur cave.
Que voulez-vous... il arriva qu'un beau matin Properce-Mathieu Cathelin
s'est éveillé d'un lourd sommeil, étendu de son long sur le plancher, au
milieu de débris de victuailles, de cristaux brisés, de meubles
éventrés, de tableaux déchirés et de plusieurs patriotes qui, épars çà
et là, ronflaient de leur mieux. Les braves gens s'étaient grisés comme
des suisses, avaient tout cassé, et cuvaient leur vin sans remords.
A ce spectacle, avouons que Properce-Mathieu ressentit certaines
craintes. Il se leva péniblement, et d'un pas encore alourdi par
l'ivresse, fit une ronde dans les salles voisines: miséricorde! les plus
avisés des convives avaient pillé comme des larrons...
Allons! pas de faiblesse... C'est aux promptes résolutions que se
reconnaissent les vrais héros. La situation était grave. Il ne fallait
rien moins, n'est-ce pas, que sauver l'honneur du peuple?
Properce-Mathieu réveilla les dormeurs à coups de pied et les poussa
dehors, encore tout engourdis qu'ils étaient. Puis, il gagna sa chambre,
et sévèrement, fiévreusement, se mit à rédiger un mémoire.
Dans la journée, le plus étrange bruit se répandait en Chantilly: on y
apprenait avec stupeur, sur le rapport écrit du citoyen Cathelin, que
des brigands, suscités par les aristocrates, profitant d'une fête
paysanne et familiale donnée au château, s'étaient introduits pendant la
nuit dans le palais des ex-tyrans, afin de s'y livrer à toutes sortes de
déprédations, dégâts et vols. Ces brigands étaient conduits par des
chefs dissimulés au fond d'une voiture close.
«... Quand le désordre a été à son comble et qu'il n'a plus été possible
de rien détruire, déclarait en terminant son rapport l'héroïque
Cathelin, les brigands se sont retirés en ordre, on ignore la route
qu'ils ont prise; mais on ne peut être que fort alarmé sur les désordres
qu'il vont commettre. Ils ont à leur tête plusieurs chefs qui se font
conduire en cabriolet. C'est avec raison qu'on soupçonne que ces chefs
sont des ci-devant seigneurs travestis, qui marchent à la tête de cette
troupe de Mandrins qu'ils ont soudoyés, et avec lesquels ils ont déjà
dévasté de même plusieurs châteaux dans les autres départements.»
Ce mémoire, qui forme un petit in-8º de quelques pages, fut imprimé à
Paris en cette même année 1790. Son titre exact est: _Grand détail du
pillage et dévastation du château de Chantilly par une troupe de
brigands conduits par plusieurs particuliers en cabriolet_.
Il terrifia toute la contrée, fut répandu par milliers dans la capitale,
et servit à tel point la gloire de son auteur que le terrible citoyen
Perdrix eut beaucoup de peine à faire guillotiner Properce-Mathieu
Cathelin, comme suspect, en 1792.