(_Extrait des Mémoires de M. du Palois, Premier Veneur de M. le Duc,
août 1724._)
... Je veux rapporter ce qui arriva hier à la chasse du Roi, non certes
qu'il s'agisse de quelque remarquable fait de vénerie, ni de rien qui
fît grand honneur à M. le Duc, non plus qu'à moi; mais parce qu'on y
verra combien les jeunes gens perdent à présent le respect, aussi bien
qu'ils oublient ou dédaignent étrangement tout ce qui nous mettait
naguère à la tête et bien au-dessus des autres cours polies de l'Europe.
Voici trente-deux ans que j'ai l'honneur d'appartenir à la maison de
Condé. J'ai servi sous feu le prince Henry-Jules, puis sous Monseigneur
son fils, dont Dieu ait l'âme, et depuis que M. le Duc enfin est venu
par l'héritage naturel en lieu et place de celui-ci, j'ai glorieusement
conduit, j'ose y prétendre, et sans la moindre faute, vingt-quatre
laisser-courre solennels, y compris la chasse que daigna faire céans Sa
Majesté en l'an de grâce 1722. Je sais mener à ses fins le plus rebelle
animal selon toutes les règles; je n'ai de ma vie trébuché dans les
contenances qu'on doit observer pour traiter quiconque et lui parler,
que c'eût été le dernier hobereau ou le plus impatient des pairs; je
connais enfin la révérence profonde qu'il faut garder en forêt quand le
Roi consent d'y chasser. Et je crois pardieu bien que je serai d'ici peu
le dernier en France qui ait l'entente de ces grandes et dignes
coutumes, au train dont malheureusement se répand aujourd'hui
l'impertinence et se gâte la jeunesse.
Morbleu! je le dirai tout cru: la journée d'hier est une honte, vu que
la chasse faillit manquer! M. le Duc, mon maître, ne m'eût point
pardonné d'avoir ainsi prêté à rire à l'hôte auguste qu'il recevait. «Du
Palois, m'avait-il dit, il faut prendre un beau cerf demain, car je
prétends que chez moi Sa Majesté s'amuse, tu m'as compris?»
Bien avant le petit jour, j'avais donc expédié déjà les limiers au bois,
et je me rendais aux chenils pour voir si tous les chevaux étaient bien
ferrés, si on leur donnerait assez tôt leur pitance, si les chiens se
trouvaient dispos, si les fouets avaient des mèches neuves, et s'il ne
manquait aux livrées de mes piqueurs, devenus pour un jour ceux du Roi,
ni un bouton, ni un galon, ni un ruban. Il faisait encore nuit, ma foi,
quand je descendis du château dans la cour, et le diable m'emporte si
j'aperçus seulement dans l'obscurité ce damné M. de Melun qui rentrait,
lui, enfoncé sous un grand manteau sombre et marchant à pas de loup! Je
ne compris qu'il y avait quelqu'un devant moi qu'après l'avoir heurté de
la plus raide façon et m'en être allé rouler bien loin par terre, à
cause de quatre ou cinq degrés d'un marbre extraordinairement dur,
contre quoi je pensai m'être cassé les reins. Miséricorde! si je me
fusse rompu la jambe, au matin d'une chasse royale!
«--Monsieur, fis-je à l'inconnu, prenez donc garde: le roi chasse
aujourd'hui! On a besoin de moi. Et qui êtes-vous, aussi bien, pour
errer à cette heure au château, et d'où venez-vous?
--Que vous importe, maître Du Palois... Je suis M. de Melun. Il suffit!»
Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c'était certain, et la raison
qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien,
en vérité! On le savait secrètement marié à Mlle de Clermont, soeur de
M. le duc, et cela malgré la défense de celui-ci, et sans le
consentement du Roi: un prêtre les avait en grand mystère unis dimanche
dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idolâtrait sa
nouvelle épouse, oui, c'était entendu; et certains mélancoliques
s'attendrissaient fort à ce roman-là, soit... Mais moi, j'avais ma
chasse à mener, mon cerf à prendre, et je donnais à tout l'enfer M. de
Melun, ses équipées nocturnes et son aventure. Je le quittai très
brusquement.
D'ailleurs, ce gentilhomme était un rêveur, de la race des lunatiques et
des écoute-s'il-pleut, taillé pour suivre une meute et pousser à la voie
comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d'un air
ténébreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous
n'en eussiez pas vu ses éperons bouger davantage que ceux de l'Henry de
bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutôt eût-il coupé la route
aux chiens pour offrir un brin de muguet à quelque péronnelle. Ne
vint-il pas au cours de la journée me demander si je savais où se
trouvait Mlle de Clermont!
«--Eh! monsieur, lui criai-je indigné, croyez-vous que je sois là pour
garder les dames, quand le Roi chasse!»
Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans
une allée, à l'ombre de laquelle il paradait et disait des riens près
d'un carrosse, celui qu'il avait tant cherché j'imagine.
Vers la troisième heure enfin, après qu'avec mille peines, à travers une
forêt encombrée de peuple, de courtisans, de chevaux, d'équipages et de
laquais, j'eus conduit pourtant un splendide cerf quatrième tête aux
abois, mon Melun mit le comble à sa folie:
«--Messieurs, ne cessais-je de répéter, prenez garde. L'animal peut
foncer... Abritez-vous derrière les arbres...»
Sa Majesté, ainsi que M. le Duc, égarés je ne sais où, n'étaient point
encore arrivés. Je mourais d'impatience. Mais ce béjaune de M. de Melun,
ayant mis pied à terre et tournant de tous côtés des regards
languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui était si cher,
s'en allait cependant de çà, de là, traînant comme un amoureux transi
son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient:
«Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous!» voulus-je crier, voyant que
le cerf baissait le front...
Je n'en eus pas le loisir. Sautant d'un bond hors du cercle des chiens,
la bête furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le
flanc fut ouvert et les intestins répandus comme par magie. Pour moi,
bien entendu, je n'allais pas demeurer à contempler cet écervelé en
agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui
reprennent à grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous
emmène d'une traite à plus d'une demi-lieue de là, pour s'arrêter de
nouveau et faire tête à la meute.
Et ce fut alors qu'un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin
irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas,
désignait déjà ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu
devant lui, bien droit et beau sur sa selle: le Roi.
Mais il était temps, mon Dieu! Quelques minutes de moins, et l'hallali
de Sa Majesté se trouvait gâté par la faute d'un fâcheux qui prenait
indécemment les forêts, je pense, pour des salons à rêver, et la chasse
du Roi pour une flânerie d'écoliers.
Et j'eus bien du mal encore à empêcher que le bruit de sa mort ne vînt
troubler la curée, qu'on donna aux chiens devant Sa Majesté, en grande
pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu'il renvoyât
d'urgence au château le carrosse où Mademoiselle sa soeur, en apprenant
la nouvelle, faillit elle-même trépasser, m'a-t-on dit.
Le cinquième d'août, nous courûmes un daguet portant son refait...