Le victorieux Armand ne put malheureusement employer que huit jours à
«aller loin» cette année-là. La date de son service militaire devait
mettre fin à une carrière si brillamment commencée. Et encore cette
malheureuse huitaine se trouva-t-elle gâtée par l'incroyable obstination
de son père, de sa mère et de ses soeurs, lesquels ne pouvaient
comprendre qu'Armand montrât tant de goût pour Paris, ni qu'il prétendît
passer toutes ses soirées dans cette ville où personne, en novembre, ne
devait être encore revenu. Les d'Oinèche habitaient Chantilly presque
toute l'année. M. d'Oinèche, sans doute, nourrissant dans la capitale de
tendres relations avec une chanteuse qui le trompait, s'y rendait
fréquemment; mais il n'admettait pas que son fils pût y aller pour la
même raison: «Il en aura bien le temps plus tard», concluait-t-il
fermement.
Quant à Mme d'Oinèche, elle ne concevait nullement le plaisir que cet
étrange Armand trouvait dans un lieu déserté par la bonne compagnie.
Quelle est la bonne compagnie? Celle qui chasse. Or, en novembre, elle
se trouve dans les châteaux autour desquels on chasse. Donc, il n'y a
personne à Paris. Alors, à quoi bon y aller?
Les Lorizon, qui habitaient également Chantilly, pensaient à peu près de
même. Ils éprouvaient pourtant quelque dépit à constater la fougue
toujours nouvelle d'Armand, sa jeunesse éveillée, son viril besoin
d'indépendance, alors que cet ingrat petit Gilbert demeurait sans cesse
inactif. Aussi ne se sentaient-ils pas loin de lui en vouloir, et s'ils
ne lui disaient point comme jadis: «Regarde ton cousin: il sait ce qu'il
veut; toi, tu restes là comme un nigaud...», c'était par découragement,
en vérité. C'était peut-être aussi par prudence, car le comte de
Lorizon, faisant deux fois par semaine une grosse partie à son cercle,
se ruinait là peu à peu, et ne se souciait guère dans ces conditions de
subvenir aux plaisirs de son garçon. La pension qu'il lui allouait était
dérisoire, et s'il consentait à certaines dépenses chez le tailleur ou
pour l'écurie, vous n'en eussiez pas tiré un sou pour autre chose. Et
encore regardait-il à tout: l'avoine était pesée devant lui, le foin
compté, les palefreniers surveillés. La comtesse de Lorizon s'habillait
à Senlis, par économie.
Voilà pourquoi Gilbert s'entendit répondre le plus indulgent des «Va,
mon ami, amuse-toi!» tandis qu'on accablait Armand de reproches, le soir
où tous deux annoncèrent leur désir formel de passer encore une fois la
nuit chez leur tante Bussat. Armand avait invité Adeline à souper avec
son cousin Gilbert. La jeune femme tenait beaucoup à son petit amoureux:
entre deux amants sérieux, il lui donnait la récréation. D'ailleurs,
elle n'avait point de malice. Que lui fallait-il ici-bas? Son poney, son
tonneau, son urbaine, ses fox, de l'argent de poche et des toilettes,
rien de plus. Qu'avec cela on l'écoutât calomnier tout à son aise,
traîner dans la boue ses meilleures amies, et raconter sur les gens
qu'elle ne connaissait pas des histoires idiotes--elle n'en demandait
pas davantage. Gilbert ne perdit pas un mot des propos d'Adeline et sut
s'en montrer si rempli d'admiration, bref, se conduisit avec tant de
complaisance et de flatterie qu'elle s'écria, dès qu'il fut parti: «Mais
tu ne m'avais pas prévenue: c'est un amour, ton cousin!
--Bien sûr. Seulement...
--Seulement quoi?
--Eh bien, voilà: ce garçon-là, vois-tu, n'a pas de volonté: il fait
tout ce qu'on lui commande.
--Tu ne lui ressembles pas, toi?
--Non, par exemple!»
Enfin, le jour néfaste arriva. Armand et Gilbert durent se rendre à
Fontainebleau, où ils allaient être instruits pendant dix mois, aux
frais de l'Etat, dans le but de pouvoir un jour défendre nos frontières,
et les franchir au besoin. On s'était proposé au ministère, ainsi qu'on
se le propose tous les ans, de transformer les conscrits de cette
classe-là en soldats dispos, alertes et zélés, un peu épris même de leur
uniforme--un rien de gloriole messied-il à de jeunes Français?
Pour atteindre ce but, on commença par les revêtir de ce pimpant
costume, de ce pantalon rouge surtout sans lequel l'artillerie
deviendrait inutile, puisqu'elle ne saurait quelle cible découvrir, ni
sur quoi tirer dans les champs immenses. On leur enseigna l'ankylose au
moyen d'exercices gradués, et ils furent punis pour ne pas avoir fait
sonner la main contre la cuisse avec une fureur suffisante dans le
maniement d'armes: «Vous devriez, leur disait un instructeur indigné,
vous devriez y prendre plaisir!»
On leur apprit à parler en fixant héroïquement leur interlocuteur dans
les yeux; on les initia au charme d'un paquetage bien dressé, d'un lit
coquettement carré, d'une toilette vivement faite; on leur démontra
l'obligation d'habiter la chambrée, de considérer comme des frères leurs
informes camarades, de ne point rire en écoutant les ordres, ni de
jamais discuter les inspirations divines inscrites au rapport. On les
claustra pour le moindre oubli, on les épouvanta, on les asservit.
Qui donc a prétendu qu'en France les fonctionnaires gagnaient mal leur
argent? Les officiers de ligne, par exemple, se montrent-ils au-dessous
de leur patriotique mission, et les jeunes soldats confiés à leurs soins
ne savent-ils pas suffisamment, après des mois de désespoir et de
prison, porter l'arme, la présenter et la reposer? Ne se trouvent-ils
pas en état de passer une petite revue, de recevoir même un général de
division, ce qui est, nul ne le niera, le fin du fin de l'art militaire?
Armand et Gilbert cependant appréciaient peu leur nouvelle science. Le
premier surtout avait beau répandre son argent, corrompre toute sa
compagnie, éviter la moindre corvée et ne jamais toucher à une brosse ni
à une pomme de terre, il ne pouvait oublier Adeline. Vainement
s'inondait-il de son parfum, de son «mélange», vainement montrait-il à
qui voulait une photographie obtenue naguère à grand'peine! Quand le
pauvre troupier, tout en plaisantant, soupirait: «Elle m'a chambré,
voyez-vous!» il disait vrai, et se rappelait bien tristement le corps
caressant d'Adeline, comme aussi son nom si célèbre entre le Tir aux
pigeons, la Madeleine et la place Vendôme.
«--Vraiment, je ne te comprends pas, lui dit à la fin Gilbert. Comment!
Adeline a passé huit jours avec toi, tu y penses, tu souffres--et tu ne
lui écris pas de venir te voir?
--Elle refusera. En outre, j'ai les cheveux ras, je sens le soldat: ça
la dégoûtera.
--Essaie toujours».
La composition d'une telle lettre exigeait les plus grandes réflexions.
Armand s'y appliqua longtemps. Après avoir tâché de se montrer
affectueux, voluptueux, câlin, spirituel même, il se résolut aux pires
excès de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hésiter
qu'il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se
servent, comme nous, d'un langage épuisé par plusieurs siècles
d'éloquence et de littérature: il faut que nous leur parlions comme des
fous à des folles pour qu'elles nous croient. Et telle qui a déclaré
dans l'après-midi à sa couturière que cette jupe allait «ignoblement
mal», et que ce corsage «hideux» faisait des plis «atroces», ne va pas
naturellement s'en remettre à la foi d'un amant qui lui murmure avec
simplicité: «Je vous aime, mon cher souci.» Non, c'est: «Je ne dors
plus, je ne mange plus, je brûle d'un désir torturant, et me meurs de
tendresse autant que de jalousie», qu'on doit dire. Alors seulement une
femme commence à réfléchir, et si vous avez le courage de continuer sur
ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c'en est fait
d'elle.
C'en fut ainsi fait d'Adeline. Elle lut la lettre d'Armand, et prit le
train pour Fontainebleau.