IV

A deux mois de là, le capitaine Blondel s'entretenait fort vivement avec

le lieutenant Torigny-Vincent au sujet des soldats d'Oinèche et de

Lorizon, dont les excès scandalisaient la ville. M. Blondel, tout

récemment promu capitaine, était dans le feu d'un nouveau zèle. Quant à

Torigny-Vincent, il tolérait mal qu'Adeline Demain troublât l'ordre

établi en visitant deux blanc-becs, plutôt qu'un lieutenant, par

exemple.

«--Et d'abord, faisait le capitaine, qui vient-elle voir, cette femme,

Lorizon ou d'Oinèche? On n'en sait rien. C'est ridicule. Si je refuse à

ces godelureaux des permissions pour Paris, c'est nous exposer à les

rencontrer avec leur demoiselle toute la journée du dimanche, en forêt

ou dans la ville! Si je leur en accorde et si je les fais conduire à la

gare, ils descendent à Melun et reviennent par le plus court chemin. Il

faut faire cesser cela, Torigny, il le faut!

--Je suis bien de votre avis, mon capitaine, mais je n'en vois pas le

moyen. Ce d'Oinèche a trois brosseurs à son service, et une chambrée

entière à sa dévotion. A moins de perturber toute la compagnie, on ne

saurait les prendre en faute: ils sont impeccablement tenus, toujours

exacts, manoeuvrent convenablement, marchent comme les autres, tirent

bien...

--Ils ont des chambres en ville.

--Si on leur cherche querelle là-dessus, il faudra étendre cette mesure

à tous nos hommes. Et puis, à l'hôtel, ces chambres sont-elles à eux, ou

à cette femme?

--Voilà du propre! Savez-vous, Torigny? J'ai sous mes ordres Lepol, qui

est anarchiste, Henriaut, qui est une crapule, et Trouvet, qui fait des

romans: eh bien, je les préfère encore à ces deux gommeux-là! A

d'Oinèche surtout, car l'autre du moins semble plus réservé, produit

moins de fracas en ville: on le voit passer quelquefois seul...»

Ainsi grondaient les chefs courroucés, tandis qu'Armand d'Oinèche,

redoutant affreusement la moindre consigne, se conduisait en troupier

modèle et faisait travailler toute sa chambrée à tenir en état ses armes

et ses effets, ainsi que ceux de son cousin Gilbert. Il importait en

effet que celui-ci non plus ne fût jamais puni, Armand ayant absolument

besoin de lui tous les dimanches, pour amuser Adeline et causer avec

elle pendant les promenades et les repas. Car il est bien difficile de

soutenir la conversation quand on se trouve seul avec une personne à qui

l'on a dit une fois très sérieusement qu'on l'aimait, et qu'on

l'adorait, et qu'on en mourrait: les autres sujets d'entretien étant

devenus dès lors, et d'un consentement mutuel, indignes d'être traités,

le seul qu'on se permette ne va pas très loin. Or si dans une chambre

bien close on finit toujours par se taire avec plaisir, il n'en est plus

de même aussitôt qu'on en sort. Gilbert, inlassablement amical et

patient, tenait donc chaque semaine auprès des deux amants le rôle du

compagnon qui fait rire et parler. Puis il lisait ou s'allait promener

pendant qu'Armand revoyait une par une les fossettes d'Adeline. Aussi

celle-ci embrassait-elle au dîner «son petit Gilbert», pour le

récompenser, et lui donnait-elle du «Mon chéri» tant qu'il en voulait...

Mais Gilbert souffrait. Pourquoi était-il sans ressources, lui, tandis

qu'Armand en regorgeait? Pourquoi ne trouvait-il pas les lèvres d'une

amie, au crépuscule, pour le consoler d'avoir tant manié son malheureux

fusil durant une interminable journée? Il déplorait sa destinée et se

prenait à mépriser furieusement son cousin. Quoi! il n'était pas laid,

Armand, sans doute, mais naïf, mais fat, mais hautain, mais simple

enfin. Et qu'eût-il valu sans fortune? Il descendait de ces d'Oinèche,

tous des parvenus: il n'y avait pas cinquante ans qu'ils s'appelaient

encore Doinèche, et comment eussent-ils montré, eux, quelque portrait

d'ancêtre charmant, quelque Anselme de Lorizon, peint tout souriant dans

un beau parc, le col ouvert, le calame aux doigts et la fine épée au

côté? Ah, il avait bien su, celui-là, faire succéder les marquises aux

filles d'opéra, et vivre en roué sans un sou vaillant...

Un dimanche que Gilbert songeait plus tristement que jamais, en errant

dans le parc, à l'injustice du sort, un camarade rencontré par hasard le

présenta à M. Feuilleuse, bibliothécaire du château de Fontainebleau. Le

petit vieillard se promenait le long de l'étang, en attendant l'heure de

son repas. Il eût fallu fouiller bien des archives et plus d'une

bibliothèque pour trouver un érudit plus bavard que M. Feuilleuse, mais

aussi plus sincèrement épris de vers et de poésie. Il n'eut pas plutôt

connu que le jeune soldat s'appelait Lorizon qu'il lui demanda s'il

descendait du poète Anselme.

«--Un distingué polygraphe que votre ancêtre, monsieur, dit-il à

Gilbert, et non moins plaisant par le ton de ses oeuvres que par ses

diverses fortunes, et les amours qu'il inspira. Combien de femmes

sensibles s'appliquèrent à le caresser, à le choyer, à lui rendre la vie

douce et commode... En cet aimable temps, un galant bien tourné ne

risquait pas tant qu'aujourd'hui de mourir de faim.»

Puis, Gilbert lui ayant appris qu'il habitait naguère Chantilly: «Ah!

monsieur, s'écria le père Feuilleuse, les nobles jardins qu'il y a là,

les fraîches eaux, les profondes allées! Et quel souvenir j'ai gardé de

la maison de Sylvie! Ce pavillon caché parmi les arbres, avec sa

terrasse élevée sur l'herbe, ses fenêtres derrière lesquelles on cherche

encore quelle amante attend son tendre ami, m'est apparu comme tout

parfumé, après trois siècles, du souvenir de Théophile. La duchesse de

Montmorency, l'illustre Sylvie qu'il chanta, adorait son époux, sans

doute, et fut vertueuse, j'en conviens. Mais si elle recueillit notre

Théophile de Viau dans cet asile, si elle l'hébergea, le pensionna, ne

peut-on croire du moins que ce ne fut pas seulement par charité toute

nue? Le pavillon de Sylvie, refuge de Théophile, demeure un lieu sacré

pour moi, monsieur, et je ne me défends pas de regretter ces grandes

dames amies des lettres, voire ces courtisanes, qui eurent à leurs gages

des poètes, des musiciens, des amants,--des charmeurs enfin. Ce n'était

pas alors de mauvais ton, et ceux-ci acceptaient sans vergogne. La grâce

sauvait tout.»

A regret, M. Feuilleuse dut quitter Gilbert, qui l'écoutait si bien. On

allait clore le parc et il fallait rentrer. Le jeune soldat s'en revint

seul et troublé vers son hôtel qui brillait là-bas, sur la place,

au-delà de la Cour des Adieux déjà toute noire, majestueuse et

silencieuse. Gilbert apercevait la chambre éclairée d'Armand et

d'Adeline, et cette petite fenêtre lumineuse lui semblait de la dernière

insolence. Comme il s'avançait dans la nuit, l'angelus tinta, et voilà

que le dernier des Lorizon se rappela soudain l'abbé Marigot et les

suprêmes conseils de l'excellent homme: «Suivez la tradition... Imitez

vos ancêtres...» Eh bien, qu'eût donc fait ici l'ingénieux Anselme?

Cette question qu'il se posa, jointe au souvenir de Sylvie, du pavillon

parmi les arbres, du poète Théophile de Viau, surtout, languissant et

choyé, furent cause que Gilbert, ce soir-là, tandis qu'Armand tournait

un instant la tête, demanda tout bas à la folle Adeline, avec un regard

effronté: «Tu n'as donc pas honte, à la fin, de me laisser toujours

seul? La charité, s'il te plaît...

--Tu ne manques pas d'aplomb!» murmura-t-elle, mais déjà séduite et

souriant, la fourbe! à la seule pensée que ce serait assez drôle.

Puis, au jardin de l'hôtel, un peu plus tard, Gilbert gagnait

définitivement sa cause par certaines caresses données avec un à-propos

exquis, c'est-à-dire dans l'instant même qu'Armand, de l'autre côté,

s'en permettait de toutes semblables. Voilà en effet de ces riens

auxquels une femme résiste difficilement--et d'ailleurs, comme le disait

M. Feuilleuse, la grâce sauve tout. Gilbert, même soldat, avait de la

grâce.

V

Cependant la mauvaise renommée des vicomtes n'avait pas franchi le pays

de Fontainebleau, et MM. d'Oinèche et de Lorizon se félicitaient encore

des qualités nouvelles que leurs fils venaient d'acquérir sous les

armes, de ce mâle esprit d'initiative surtout que la rude et saine vie

des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqué. Ils s'étonnaient

pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et

vinssent si rarement les voir. Ceux-ci écrivaient régulièrement, il est

vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq à Chantilly, et

encore n'arrivaient-ils jamais alors que dans la matinée du saint jour,

ayant été retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le

premier à s'inquiéter de ces rigueurs extrêmes, et il s'en ouvrit même à

son beau-frère. C'était au retour de la dernière chasse de l'année; ces

messieurs s'en revenaient au pas de leurs montures le long d'une

charmille toute abritée déjà par les feuilles légères:

«--Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garçons se moquent un

peu de nous? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des

femmes dans leur cas. Peut-être serait-il bon d'aller faire un tour à

Fontainebleau, un de ces dimanches?»

Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d'Oinèche passait le

plus volontiers l'après-midi et la soirée avec sa chanteuse, ce projet

ne put lui convenir, et il répondit avec bonhomie:

«--Hé, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles! Quand ils auraient de

temps en temps là-bas une petite amie, le grand mal que ce serait!

--Le mal viendra s'ils font des dettes et des bêtises.

--Bah, cela n'ira pas toujours bien loin...»

Holà! ici M. de Lorizon cessait de rire. Que les enfants s'amusassent,

après tout, soit. Mais qu'il fallût payer, non pas.

«--Mon cher, reprit-il sévèrement, chacun a son opinion là-dessus,

n'est-ce pas. Moi, j'estime néfaste qu'un jeune homme soit gavé

d'argent, comme l'est Armand. Et je ne m'étonnerais nullement si quelque

jour vous vous en repentiez.

--Attendons la fin de l'année, répondit d'Oinèche du ton le plus

indulgent; qui vivra verra...»

M. d'Oinèche ayant vécu jusqu'à l'autre semaine, en effet, vit arriver

chez lui une note considérable de l'hôtel où Armand avait ses habitudes.

Une lettre anonyme suivit, dans laquelle on l'avertissait que le séjour

de Fontainebleau était devenu impossible aux femmes honnêtes, depuis que

Monsieur son fils y vivait publiquement entouré de créatures; que ce

galopin parcourait la forêt avec des femmes demi-nues, et faisait à

l'hôtel, dans sa chambre, des repas dégoûtants.

M. d'Oinèche survint à Fontainebleau le dimanche suivant à une heure et

demie de l'après-midi. Une porte de communication se ferma brusquement

comme il entrait chez son fils, suivant de près le garçon chargé de

l'annoncer.

«--Ah, ah, tu ne m'attendais pas, mon gaillard! Et à qui sont ces gants,

cette voilette? Je vois que tu t'amuses, ici, alors que tu es puni,

comme tu nous l'écris chaque semaine. Eh bien, tout ceci va changer, tu

m'entends...»

Et il chapitra pendant une heure d'horloge son infortuné descendant, lui

annonçant qu'il lui coupait complètement les vivres, et le menaçant même

d'une visite chez le colonel, visite que d'ailleurs il ne songeait point

à faire, à cause de l'obligation où il était de rentrer à Paris pour

dîner avec l'éternelle Raymonde, sa chanteuse. Armand demeura

bouleversé, atterré, jusqu'à ce qu'Adeline, au crépuscule, revînt enfin

de la forêt où, ne voulant pas compromettre son pauvre chéri, elle

s'était sauvée avec ce bon, ce dévoué Gilbert:

«--Va, mon gros, tu as un ami en ton cousin, et un vrai, je peux te

l'assurer!»

Armand, tout attendri, dit à Gilbert: «As-tu pris la voiture que j'avais

commandée, au moins?

--Mais oui, mon vieux, puisqu'elle attendait devant la porte. Il était

inutile que ton père la vît.

--Et j'espère que tu n'as rien donné au cocher?

--Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dînons, tiens, il est

l'heure...»

Et voilà comment cette journée tragique ne laissa pas que de s'achever

gaîment. Mais où Armand commença de ne plus trouver la farce drôle, ce

fut lorsque, n'étant plus payés, ses trois brosseurs se relâchèrent de

leur zèle; lorsque les sergents, pour des raisons de ce goût-là, se

mirent à le consigner sans pitié; et lorsque, trouvant alors plus d'un

prétexte, les officiers n'eurent plus qu'à changer la consigne en salle

de police, et cette dernière mesure en tout ce qui leur plairait... Ne

sachant où recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire,

Armand ne lui écrivait plus de venir. Il tomba dans le désespoir, et

sans Gilbert qui allait voir la petite à Paris, et lui en donnait des

nouvelles... Car Gilbert avait été de tout temps mieux vu de ses chefs,

et même on le traitait avec une faveur particulière aujourd'hui, afin de

vexer davantage ce poseur, ce casse-coeur, cette dangereuse tête de

vicomte d'Oinèche.

«--Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en

revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de

l'argent et installe-la carrément ici. Il y a des usuriers à Paris.

--Eh, oui, parbleu! Mais emprunter quand on est au régiment, c'est

compliqué, incommode... et désastreux.

--Oui, sans doute... Que veux-tu? Quant à moi, tu le sais bien, ma

bourse est toujours vide, et je ne puis t'aider en rien. Les autres

amis, il n'y faut pas compter. Mais, voyons... Adeline? Oui, pourquoi

pas Adeline? Elle t'aime, en somme, elle voudrait bien t'embrasser

aussi, et c'est par délicatesse pure qu'elle n'ose pas venir. Eh bien,

mets-toi franchement au-dessus des préjugés: elle en vaut la peine. Tu

as besoin d'argent? Avoue-le lui. Elle t'en prêtera de bien bon coeur,

et ainsi du moins, tu pourras la revoir.

--Diable! si on l'apprend...

--Et comment veux-tu qu'on l'apprenne, grand idiot? Il n'y aura jamais

qu'Adeline et moi qui le saurons.»

Adeline, sincèrement touchée, répondit par le courrier suivant: «Mon

pauvre loup, ta lettre me va au coeur et me fait pitié. Il y a longtemps

que tu aurais dû me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les

cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis écris-moi

chaque semaine ce qu'il te faudra, et je te l'enverrai, moi, puisque ta

famille te laisse dans la misère...»

Au pays de Sylvie · 第 8 / 40 题