II

Car c'était là un projet caressé depuis longtemps, en effet. Les jeunes

vicomtes n'avaient pas attendu leur majorité pour apprécier les biens de

la vie, qui sont, comme chacun sait, d'acheter de beaux chevaux, de

tutoyer les femmes à la mode et de s'entretenir dans l'oisiveté. Ce

dernier plaisir seul leur avait jusqu'alors manqué, car messieurs leurs

pères s'étaient appliqués à cultiver et à développer en eux l'honorable

goût des chevaux, tandis que l'abbé Marigot n'avait su les empêcher de

se faire une réputation dans les brasseries de la rive gauche. Mais de

tels succès répugnaient à l'héritier des d'Oinèche comme au dernier des

Lorizon, et c'était parmi le monde recherché des demoiselles de luxe

qu'Armand surtout, le plus hardi des deux, rêvait d'acquérir la

notoriété. Aussi avait-il dit à Gilbert, aussitôt leur examen passé:

«L'abbé va partir; nous pourrions le conduire à Paris: cela nous ferait

toujours une nuit.

--«C'est une idée.

--«Nous irions chez Maxim, où nous trouverions Constant Bussat.

--«Amusons-nous, que diable! Après, ce sera le régiment, nous aurons le

temps de ne plus rire.

--«Hélas!»

Armand et Gilbert étaient cousins germains, et le second ayant témoigné

pendant toute son enfance d'un caractère pensif, on s'était évertué à

lui répéter: «Regarde ton cousin: c'est un homme, il parle, lui, il sait

ce qu'il veut. Toi, tu restes toujours là comme un petit sot!» Et Madame

de Lorizon de déclarer à Madame d'Oinèche, sa soeur: «Tu as de la

chance: ton garçon fera quelque chose, et le mien ne sera bon à rien.»

Aussi bien se fût-elle fâchée si on ne l'eût aussitôt contredite. Mais

enfin, il avait résulté de tant d'affectueuses réprimandes que Gilbert

considérait à présent son cousin comme un chef naturel, propre à décider

sur tout, et bon à suivre partout.

On louait d'ailleurs cette parfaite entente chez les vicomtes. Il y

avait là un charme légèrement comique dont on leur savait gré. On

souriait d'abord, puis on était touché de les voir paraître toujours

ensemble, marchant du même pas un peu dolent, le pas obligatoire pour

quiconque est doué d'une aimable figure et d'un soupçon de titre. Et en

vérité, vous les connaissez bien, Armand et Gilbert: de taille égale,

d'allure identique, très bien mis, avec le chapeau, la cigarette et le

pardessus que vous savez, ils sont deux de ces petits jeunes gens qui

peuplent éternellement en été les champs de courses ou les avenues du

Bois, en hiver les Palais de glace, music-halls, restaurants, bars et

autres lieux où l'on boit, où l'on flâne, où l'on entend des tziganes,

et où l'on dit bonjour à de jolies femmes sans prendre la peine de

retirer son chapeau.

Dès qu'ils eurent donc pénétré chez Maxim, Armand et Gilbert aperçurent

aussitôt cet illustre Constant, viveur fameux, fils de leur tante Bussat

et l'objet de leur sincère admiration. C'était un des premiers bouffons

de Paris: il en usait familièrement avec tout le monde, en effet, puis

inventait de ces mots bizarres, répétait de ces phrases tronquées, et

surtout se grisait avec cette impudeur et cet éclat qui valent à

certains privilégiés un mystérieux renom d'esprit, de débauche

romantique et d'une drôlerie que tout le monde ne saurait entendre,

d'une drôlerie qui n'est pas pour les pauvres. Au demeurant, il se

montrait bon garçon pour ses amis: et qui donc eût voulu n'être pas son

ami?

--«Ah! s'écria-t-il en voyant les deux jouvenceaux, vous n'avez plus

votre abbé, je me charge de vous. Asseyez-vous là, mes enfants.»

Ajoutons que l'élégant ivrogne se trouvait attablé devant une bouteille

et des verres encore nets. Il n'était pas une heure du matin, la soirée

commençait à peine, et il n'y avait autour de sa table réservée que Bob

Milton le duelliste et Maurice de Salisbot, qui se fût cru déshonoré

d'être vu en autre compagnie que celle de Constant Bussat à partir de

minuit.

Quelques personnes graves nourrissent d'étranges préventions contre les

lieux où l'on soupe. Elles ont tort. Le bar, en somme, pour bien des

femmes et pour plus d'un homme, c'est presque un foyer. On y sent

bientôt les douces contraintes et la secrète dignité d'une habitude. On

y revient quotidiennement causer devant les mêmes cock-tails, veiller

devant les mêmes huîtres: qui ne goûterait ce voluptueux repos dans le

plaisir? C'est aussi pour les tout jeunes gens une école de galanterie,

en somme. Combien d'entre eux apprirent chez Maxim qu'il n'est pas sans

grâce de se montrer parfois désintéressé, de se ruiner même pour une

catin parfumée, et qu'on vous en apprécie mieux par la suite, qu'on

devient «celui, vous savez, qui a déjà mangé toute une fortune...»

Séduisant personnage, en vérité, favori particulier des autres femmes

qui le plaignent, des vieilles dames qui l'excusent, des jeunes filles

riches enfin qui l'épousent. Et si d'ailleurs toute cette fortune

gaspillée s'est changée en pierreries, en dentelles, en luxe, en

beauté,--qu'en pouvait-on mieux faire?

N'oublions pas non plus qu'un apprenti séducteur s'exerce là encore à

juger avec précision ses futures victimes. Vous entendez dire vers

minuit qu'une telle a deux chevaux à sa voiture depuis hier, qu'un

financier l'a prise à son caprice et qu'on travaille beaucoup pour elle

chez Callot. Voilà une femme qui embellit aussitôt, c'est une valeur en

hausse; envoyez-lui des fleurs, faites une visite, le moindre salut vous

rapportera beaucoup d'estime et d'honneur. Vous savez au contraire que

celle-ci a mis ses bijoux et ses fourrures au clou: mauvaise affaire,

vendez, vendez... Je veux dire, ne saluez même plus la pauvre fille, son

affection vous perdrait. Comment peut-on croire qu'un jeune homme se

mariera bien et saura trouver à propos la bonne situation, s'il n'a déjà

éprouvé ses talents sur le marché de Paris, parmi les courtisanes?

Cependant toutes les tables s'étaient peu à peu garnies. Une grande

profusion de seaux à glace et de verres gigantesques couvrait les

nappes, et l'on entendait le fracas des tziganes qui remplace

aujourd'hui partout, avec tant d'avantage, l'ancienne conversation, si

fatigante, et le vieil esprit, si prétentieux.

Armand et Gilbert écoutaient avec délice ce tumulte de fête, auquel

Constant Bussat devait à sa réputation d'ajouter de temps en temps,

négligemment, quelque plaisanterie souveraine dont toute la salle se

montrait réjouie. Les femmes, les dociles et gracieuses femmes venaient

toutes, l'une après l'autre, s'asseoir à la table de Constant: il

fallait qu'on les y vît un moment, cela était convenable, et aucun

provincial n'aurait seulement regardé la malheureuse que n'eût point

tutoyée Constant Bussat. L'une des plus souriantes demoiselles, nommée

Adeline Demain, s'étant approchée à son tour:

--«Qu'est-ce que tu fous donc en ce moment? lui demanda sévèrement

Constant. On ne te voit plus. Il y a justement mon petit ami Armand

d'Oinèche, tiens, celui-là, tu vois, qui en soupirait tout à l'heure et

nous disait: mais c'est vrai, on ne la rencontre plus nulle part, la

petite rosse...»

Or c'était la première fois qu'Armand apercevait Adeline. Mais l'abbé

Marigot l'avait si bien élevé qu'il répartit aussitôt avec une politesse

involontaire: «N'en doutez point, madame, je vous prie.» Puis il se tut,

ne sachant qu'ajouter; mais sa courtoisie avait frappé la jeune femme.

«Trop aimable, cher monsieur...», dit-elle en minaudant, cependant

qu'elle se plaçait, non sans quelque cérémonie, à côté de lui.

Adeline Demain était délicieusement blonde, à l'ordonnance, comme elles

sont toutes; son grand chapeau Louis XIII, crânement posé sur sa tête,

et les insolentes plaques de Lalique qui garnissaient son cou, sa

poitrine, sa taille, ses poignets, lui donnaient un certain air

guerrier. Mais elle savait se montrer plus douce qu'un ange, s'il le

fallait. Elle se tourna donc vers Armand, résolue à s'occuper très

attentivement de cet agréable freluquet qui lui avait parlé d'un ton si

correct.

--«Et alors vous ne venez pas souvent ici?

--«Mon Dieu, non, madame, je n'en ai guère le temps habituellement.

--«A quoi donc passez-vous vos soirées?

--«Je sors beaucoup... je vais dans le monde...

--«Ah... et je suis sûre que les femmes du monde vous font la cour?

--«Peuh, pas tant que ça, pas tant que ça... D'ailleurs, elles ne vous

valent pas.»

Il y a toujours, dans les orchestres tziganes, un damné violoncelle et

de perfides violons qui vous rendraient amoureux de n'importe qui. Le

moyen qu'Armand n'eût point cédé à ces valses qui l'entraînaient, au

champagne dont il avait trop bu, au parfum de cette Adeline, si

pénétrant--cette Adeline qui déjà lui racontait en confidence qu'elle

était de bonne famille, que sa mère avait été bien belle, qu'elle-même

avait eu, il y a trois ans, un amour immense et tragique!

La nuit s'avançant, ils avaient changé de place et murmuraient

maintenant dans un petit coin. Il ne restait plus chez Maxim que les

initiés, les habitués, ceux et celles qui ne se couchent jamais avant le

fin matin. On avait retiré plusieurs tables, et les tziganes arrachant à

leurs instruments des sons irrésistibles, on dansait. Armand se leva,

saisit voluptueusement la taille d'Adeline, et tourna comme dans un

rêve.

--«Ecoutez, dit-il tout bas en la ramenant à sa place, tenez-vous à

rester la nuit ici? Si nous partions...

--«Qu'est-ce qui vous prend!» fit Adeline indignée. Puis sur-le-champ

elle ajouta: «Filons, mon chéri.» Et ils disparurent sans plus attendre.

--«Ce petit d'Oinèche ira loin, observa Constant.

--«Mes parents me l'ont toujours dit», répliqua Gilbert de Lorizon.

Au pays de Sylvie · 第 6 / 40 题