LA TRADITION

_A Fernand Hayem._

I

Ce pauvre abbé! Bien qu'il y fût préparé depuis fort longtemps, cette

nécessité, où il se trouva soudain, de partir, le surprit cruellement.

Quoi! quitter ce gracieux pays de Chantilly, ne plus entrer

familièrement au Château, ne plus trouver son couvert mis ce soir chez

les d'Oinèche et demain chez les Lorizon, ne plus enseigner aux deux

petits vicomtes les bonnes lettres latines, ne plus passer pour un

savant homme infiniment spirituel... quelle tristesse!

Enfin, puisque la Providence ne lui avait pas épargné cette épreuve,

l'abbé Marigot devait se résigner à prendre congé. Aussi bien, en

vertueux professeur et en honnête chrétien, avait-il assidûment

travaillé à son malheur depuis quatre ans, et préparé à grand'peine la

catastrophe qui l'éloignait: c'est-à-dire que l'abbé Marigot venait de

faire admettre au grade de licencié ès-lettres les jeunes vicomtes

Armand d'Oinèche et Gilbert de Lorizon, ses élèves. Et la douleur que

lui causait cet événement l'emportait de beaucoup en lui sur l'orgueil,

car les chers enfants n'avaient été reçus qu'à la faveur de cette

indulgence dont la Faculté réserve parfois la surprise aux descendants

des nobles familles; et tandis que l'abbé eût souhaité qu'Armand

d'Oinèche et Gilbert de Lorizon se fussent illustrés par de pures études

classiques, n'avaient-ils pas été choisir précisément la licence

d'anglais, sous prétexte qu'ils parlaient ce patois avec facilité?

L'abbé Marigot ne conservait d'ailleurs aucune illusion, il faut bien

l'avouer. Il n'ignorait pas que ces adolescents cultivés et suivis avec

tant de sollicitude depuis quatre ans, n'avaient nullement appris à lire

dans le texte Horace ou Rudyard Kipling pour en mieux apprécier les

beautés, mais bien pour éviter tout simplement de faire trois ans de

service militaire. Messieurs les comtes d'Oinèche et de Lorizon, leurs

pères, estimaient sans doute que se former à marquer le pas fût une

obligation sacrée, en général, et qu'il fallût au moins trois ans pour

faire un bon soldat, mais qu'en particulier Armand et Gilbert ne

devaient passer que dix mois parmi de crapuleuses promiscuités.

Et c'était certes bien dommage de les exposer ainsi, eux si réservés, si

simples, si modestes, à ces basses et brutales fréquentations

militaires. Car ce dont l'abbé pouvait se féliciter avant tout, c'était

de l'éducation parfaite, sinon de l'instruction profonde qu'il avait su

donner à ses élèves. On admirait en effet dans toute l'Ile-de-France et

dans tout le Valois la bonne tenue et la politesse des petits vicomtes.

Ils montaient bien à cheval, s'entendaient en vénerie, savaient parler

sans nécessité, rire à propos, rapporter proprement un commérage, et

déplorer non sans grâce un scandale mondain: bref, ils faisaient figure

de chérubins dans la meilleure société, et il n'y avait pas de bonne

mère qui ne les eût souhaités comme gendres rien qu'à les voir si

sagement chevaucher côte à côte, deux ou trois fois la semaine, aux

chasses de la contrée.

--«Demeurez chrétiens et honnêtes, ce n'est pas si difficile, mes chers

enfants, leur disait l'abbé Marigot au moment de les quitter

définitivement. Rappelez-vous que la dévotion, comme la vertu, est aisée

en somme. Il y suffit d'un peu de tact et de bonne volonté. Suivez

d'ailleurs en tout la tradition, voilà le plus sûr: vous avez eu la

chance de naître, l'un comme l'autre, d'une famille ancienne, fertile en

croyants fidèles, fertile en excellents esprits. Souvenez-vous d'eux,

suivez leur exemple autant que possible, ne vous en détachez jamais...»

L'abbé tenait innocemment ce discours sous le portrait du célèbre

Anselme de Lorizon, jadis protégé par Marie-Antoinette, soldat et

petit-maître, agent d'affaires et philosophe, auteur d'un traité sur la

foudre, de vingt-et-un poèmes champêtres, de quinze tragédies et de

plusieurs dialogues licencieux. Le galant capitaine se trouvait

représenté dans un beau jardin, en manchettes de dentelles et en habit

militaire, le col ouvert, tenant prétentieusement une plume dans sa main

et souriant à l'Eros grassouillet qui là-bas, sur la pelouse, décochait

vers son coeur un trait inévitable.

Or Gilbert de Lorizon portait en vérité le plus pieux respect au

souvenir de cet arrière-grand-oncle qu'on lui avait appris dès l'enfance

à révérer. Et l'abbé ne voulait voir dans l'illustre Anselme que le

gentilhomme aimable et lettré, non l'effronté ni le roué, que le poète

fécond, et non le cadet qui n'eut jamais de patrimoine et vécut bien,

jamais de domicile et dormit au chaud, jamais de cave ni de cuisinier,

et qui cependant tint table ouverte, et traita les plus fins soupeurs

avec les meilleurs gazetiers du temps.

C'était d'ailleurs le profond émoi que lui causait son départ qui

poussait l'abbé Marigot à sermonner ainsi ses élèves, d'une manière un

peu profane peut-être, mais avec plus de chaleur et de persuasion que de

coutume. «Quand vous serez au régiment, ajouta-t-il d'une voix

étranglée, gardez-vous des relations imprudentes... Tenez-vous en

rapports perpétuels avec vos parents... Enfin, n'oubliez pas trop vos

études, et rappelez vous quelquefois votre vieux maître, ou mieux, votre

vieux camarade...

--Monsieur l'abbé! s'écria tout d'un coup Armand. Je sais un moyen pour

ne pas nous quitter si vite.

--Et lequel donc?

--Voilà ce que nous allons faire: nous vous accompagnerons à Paris,

n'est-ce pas, Gilbert?

--Oh certes, répondit affectueusement celui-ci, et nous dînerons avec

vous, monsieur l'abbé.

--Puis nous vous conduirons à la gare de Lyon, nous vous mettrons en

wagon...

--Et nous reviendrons coucher ensuite chez notre tante Bussat...

--C'est cela!»

L'abbé, dans le plus grand trouble, balbutia: «Mes enfants, mes chers

enfants, que vous êtes bons!... Mais votre projet me paraît bien

soudain: madame Bussat ne saura peut-être où vous loger. En outre, elle

n'est point prévenue.

--Notre tante Bussat nous donne toujours l'hospitalité quand nous allons

à Paris, soit au bal, soit dîner en ville. Cela ne la dérange en rien,

et Gilbert va lui téléphoner.

--Mais avez-vous consulté vos parents?»

Interrogés sur la démarche de leurs enfants, MM. d'Oinèche et de Lorizon

ne purent que louer le sentiment délicat qui la dictait. Et voici

comment les jeunes Armand et Gilbert, n'ayant pu se séparer brusquement

de leur excellent maître, le conduisirent jusqu'à la gare de Lyon, et

n'eurent pas plus tôt vu son train s'éloigner qu'ils sautèrent en

fiacre, rentrèrent se mettre en habit chez leur tante Bussat, allèrent

au théâtre et finalement firent leur entrée vers minuit et demi chez

Maxim, où ils avaient décidé irrévocablement d'attendre le petit jour.

Au pays de Sylvie · 第 5 / 40 题