Il ne se passoit point de jour que je ne regalasse la Cour de quelque

scene ridicule; & quoique _Glumdalclitch_ m’aimât fort, elle ne

laissoit pas de raconter à la Reine tout ce qui pouvoit la faire rire à

mes dépens Sa Gouvernante l’avoit amenée un jour qu’elle étoit

indisposée à une lieüe de la Ville pour prendre l’Air.

J’acompagnai dans ce Voyage ma petite Nourice, qui après être sortie

de Carosse, mit ma Boëte à terre dans un petit sentier. Je voulois me

promener, mais par malheur je rencontrai en mon chemin une Bouse de Vache

par dessus laquelle je devois sauter pour pouvoir passer outre.

J’essayai de le faire, mais je réussis si mal, que je sautai

précisément au milieu, ou j’enfonçai jusqu’aux genoux. Je m’en

tirai le mieux que je pûs, & un Valet de pié m’essuya tellement

quellement avec son mouchoir; car j’étois effroyablement croté, &

_Glumdalclitch_ me tint dans ma Boëte jusqu’à ce que nous fussions de

retour au Logis; où la Reine fut bien tôt informée de mon Avanture, ce

qui fit rire toute la Cour à mes dépens durant quelques jours.

CHAPITRE VI.

L’Auteur tache par toutes sortes de moyens de s’aquerir la

Bienveillance du Roi & de la Reine. Il fait paroitre son habileté dans

la Musique. Le Roi s’informe de l’Etat de l’Europe, & l’Auteur

satisfait amplement sa curiosité. Reflexions du Roi sur ce que

l’Auteur vient de lui raconter.

J’Avois coutume de me trouver une ou deux fois par semaine au lever du

Roi, & j’ai été souvent present quand son Barbier le rasoit, ce qui,

avant que j’y fusse acoutumé, me paroissoit un terrible spectacle: Car

le rasoir étoit deux fois plus long qu’une faux ordinaire. Sa Majesté

se faisoit raser deux fois par semaine, suivant la coutume du pays. Un

jour j’obtins du Barbier un peu de cette Eau de Savon, dont il venoit

de se servir, j’en tirai quarante ou cinquante poils, que j’acomodai

dans un morceau de bois fait en forme de dos de peigne, où j’avois

fait plusieurs trous à distance égale l’un de l’autre avec une

Aiguille. J’agençai si adroitement les poils dans les trous, que je

vins à bout de faire un peigne, dont je pouvois me servir au defaut du

mien, dont presque toutes les dents étoient cassées: Car il n’y avoit

aucun Ouvrier dans le pays, qui fut assez adroit pour m’en faire un

autre. Cet Essai m’en fit venir dans l’esprit un autre, qui m’amusa

pendant plusieurs jours. Je demandai aux Femmes de la Reine, de me garder

quelques peignures des cheveux de Sa Majesté, dont j’eus en peu de

tems une assez raisonnable quantité: Après cela, je fis venir mon Ami

le Menuisier, qui avoit reçu ordre une fois pour toutes, de me faire

tous les petits ouvrages que je voudrois. Je le priai de me faire deux

chaises, de la grandeur de celles qui étoient dans ma Boëte, mais sans

fond & sans dossier. Mon dessein étoit, de tresser les cheveux de

maniére qu’ils puisent servir de Dossiers & de fonds, à peu près

comme ces Chaises à fond de cannes qu’on à en _Angleterre_. Quand

tout fut fait, j’en fis present à la Reine, qui les mit dans son

Cabinet, où elle les montroit comme des Raretez, & à dire le vrai,

personne ne les vit sans être frapé d’Admiration. La Reine me dit de

m’asseoir sur une de ces chaises, mais je ne voulus absolument point

lui obéïr, protestant que je soufrirois plutôt mille morts, que de

placer une si indecente partie de mon corps sur ces Cheveux precieux, qui

avoient servi d’Ornement à la tête de sa Majesté. De ces mêmes

cheveux, je fis aussi une jolie petite Bourse, qui avoit cinq pieds de

longueur, avec le Nom de la Reine en lettres d’or, & dont je fis

present à _Glumdalclitch_, par permission de sa Majesté. A la verité,

cette Bourse étoit plus pour la montre que pour l’usage; n’ayant pas

assez de force pour soutenir le poids des plus grandes piéces de monoye;

aussi n’y mettoit elle que quelques petits jouets fort legers.

Le Roi qui aimoit passionnément la Musique, ordonnoit souvent qu’on

fit des Concerts à la Cour, auxquels j’assistois quelquefois placé

sur une Table, dans ma Boëte. Mais la Musique étoit si bruyante,

qu’il m’étoit impossibile d’en distinguer les tons. J’ose dire

même que toutes les Trompetes & tous les Tambours d’une Armée, quand

on en sonneroit & qu’on les batroit à la fois dans un même

Apartement, feroient un bruit moins grand que celui de ces Concerts. Ma

Methode étoit de faire mettre ma Boëte le plus loin des Musiciens

qu’il étoit possible, & puis d’en fermer les portes & les fenêtres;

après quoi je trouvois leur Musique assez suportable.

Etant jeune, j’avois un peu apris à jouër de l’Epinette:

_Glumdalclitch_ en avoit une dans sa Chambre, & un Maitre venoit deux

fois par semaine pour lui enseigner à en joüer. Je l’apele une

Epinette, parce que l’instrument de Musique qu’elle avoit, y

ressembloit assez, & pour la Figure & pour la manière de s’en servir.

Il me vint dans l’Esprit de divertir le Roi & la Reine en jouant un air

_Anglois_ sur cet instrument. Mais j’eus beaucoup de peine à en venir

à bout: car l’Epinette avoit près de soixante pieds de longueur, &

chaque clef étoit large d’un pied, tellement que je n’en pouvois

parcourir que cinq en étendant les Bras: d’ailleurs j’aurois été

obligé de donner de furieux coups avec mes poings pour les abaisser, &

encore n’en serois-je pas venu à bout. Voici donc ce que j’inventai.

Je preparai deux Bâtons ronds plus gros d’un côté que de l’autre,

& je couvris les plus gros bouts d’une piéce de peau de souris, afin

qu’en en frapant je n’endommageasse pas le dessus des clefs, & que le

bruit des coups que j’aurois donnez ne se mélât désagreablement à

ceux que devoit rendre l’Epinette. Un Banc fut placé devant cet

Instrument, environ quatre pieds plus bas que les Clefs, & je fus mis sur

ce Banc. Je courus dessus, tantôt d’un côté & tantôt de l’autre,

frapant les Clefs qu’il faloit avec mes deux Bâtons, & tachant de

joüer une Gigue, que Leurs Majestez parurent écouter avec grand

plaisir: Mais je puis dire n’avoir jamais fait un Exercice aussi

violent; encore me fut-il impossible de parcourir plus de seize Clefs, &

par consequent, de jouer la Basse & le Dessus ensemble, comme font

d’autres Musiciens; ce qui auroit ajouté un nouvel Agrément à la

gigue que je jouois.

Le Roi, qui comme je l’ai dit, étoit un Prince très habile & très

spirituel, me faisoit souvent aporter dans ma Boëte, & mettre sur une

Table dans son Cabinet; après cela il m’ordonnoit de prendre une de mes

chaises, qu’il faisoit placer avec moi au dessus de ma Boëte à la

distance de trois Verges du bord, ce qui me mertoit à peu près de

niveau avec son visage. De cette maniére j’eus avec lui plusieurs

Conversations. Un jour je pris la liberté de lui dire, que le Mépris

qu’il temoignoit pour _l’Europe_ & pour le reste de la Terre, ne me

paroissoit pas s’acorder avec ce Discernement admirable que j’avois

toujours remarqué en lui. Que les Degrez d’intelligence n’étoient

pas reglez suivant la grandeur des corps: Qu’au contraire, on

remarquoit en mon Pays, que les personnes les plus grandes en étoient

ordinairement le moins pourvuës. Que parmi les Animaux, les Mouches à

miel & les Fourmis, passoient pour avoir plus d’industrie & plus

d’adresse que d’autres Animaux infiniment plus grands. Et que, tel

que je lui paroissois, j’esperois de lui rendre quelque service

signalé. Le Roi m’écouta avec atention, & commença à concevoir de

moi une toute autre opinion qu’auparavant. Il me pria de lui donner du

Gouvernement de _l’Angleterre_ l’idée la plus exacte qu’il me

seroit possible; parce que, disoit-il, quelque entêtez que les Princes

soyent d’ordinaire de leurs propres Coûtumes, ce lui seroit un grand

plaisir d’aprendre quelque chose qu’il pût imiter.

Combien de fois & avec quelle ardeur ne souhaitai-je pas dans ce moment

l’Eloquence d’un _Ciceron_ ou d’un _Démosthene_, pour celebrer

dignement toutes les louanges que ma chère Patrie merite à si juste

titre!

Je commençai mon Discours par informer sa Majesté, que nos Etats

consistoient en deux Isles, qui formoient trois Puissans Royaumes sous un

seul Souverain, exceptez nos Plantations en _Amerique_. J’insistai

longtems sur la Fertilité de nôtre Terroir & sur la Temperature de

nôtre Climat. Je l’entretins ensuite de la Constitution d’un

Parlement _Anglois_, formé en partie par un Corps illustre, apellé la

Maison des Pairs, qui étoit des Hommes du Sang le plus Noble & des plus

Anciennes Familles du Royaume. Je lui parlai du soin extraordinaire

qu’on prenoit toujours de leur Education, afin de les rendre capables

d’être Conseillers nez du Roi & du Royaume, d’avoir part au pouvoir

Legislatif, d’être Membres de la plus haute Cour de Justice, dont les

Decisions sont sans apel, & de defendre par leur Sagesse & par leur

Valeur leur Patrie & leur Roi contre toutes les Entreprises de leurs

Ennemis. Qu’ils étoient l’Ornement & le Rempart de leur pays, dignes

successeurs de leurs Illustres Ayeux, dont ils n’avoient jamais

démenti la vertu. Qu’à eux étoient joints comme Membres du même

Corps, des personnages d’une éminente Pieté, sous le titre

d’Evêques, dont la fonction particuliére étoit de veiller au

maintien de la Religion, & à l’instruction du Peuple: Qu’ils

étoient toujours choisis par le Roi & ses plus sages Ministres, parmi

ceux qui se distinguoient dans la Prêtrise, par la pureté de leurs

Mœurs, & par la profondeur de leur Erudition.

Que l’autre partie du Parlement consistoit dans une Assemblée nommée

la Maison des Communes, & composée de Gentilshommes & de bons Bourgeois,

_librement_ choisis par le Peuple même, à cause de leur habileté & de

leur zèle pour le bien de la Patrie. Que ces deux Corps formoient

ensemble la plus Auguste Assemblée de l’_Europe_, & que c’étoit en

eux, conjointement avec le Prince, que residoit l’Autorité Souveraine.

Je lui expliquai alors ce que c’est que nos Cours de Justice: Que ceux

qui y président sont de venerables Interprêtes de nos Loix, apellez à

nous maintenir dans nos Droits & dans nos Possessions, à punir le crime

& à proteger l’innocence. Je lui parlai de la prudence avec laquelle

nos Trésors étoient menagez, & de la grandeur de nos Forces tant par

Mer que par Terre. Je lui fis le denombrement de notre Peuple, en

calculant combien de millions il y en avoit de diferentes Sectes en

matiére de Religion, ou de diferens Partis en fait de Politique. Je

n’oubliai pas nos Divertissemens; en un mot, je n’omis rien de tout

ce que je croiois pouvoir faire honneur à ma Patrie. Et je finis par un

Abregé Historique de tout ce qui étoit arrivé de plus considerable en

_Angleterre_ depuis un siecle ou environ.

Le sujet étoit vaste, comme on voit: aussi me fallut-il plusieurs

Audiences, dont chacune dura quelques heures avant que de pouvoir

l’épuiser. Le Roi m’écouta toujours fort attentivement, & quoi

qu’il ne m’interrompit pas, il ne laissa rien passer sans remarque,

comme il parut par les Questions qu’il me proposa dans la suite.

Quand j’eus tout dit, Sa Majesté me fit un grand nombre de Demandes &

d’Objections sur chaque Article. Il m’interrogea sur la maniére dont

on s’y prenoit pour cultiver les talens de l’esprit & du corps de

nôtre jeune Noblesse, & dans quel genre d’occupations elle passoit la

premiére & la plus disciplinable partie de sa vie. Ce qu’on faisoit,

quand quelque Noble Famille venoit à s’éteindre, pour remplir sa

place dans la Maison des Pairs. Quelles qualitez étoient requises dans

ceux à qui le titre de Lord étoit conferé: Si le caprice du Prince,

une somme d’argent donnée à quelque Dame de la Cour, ou le dessein de

fortifier un parti oposé à l’interêt public, n’étoient pas

souvent les causes auxquelles on étoit redevable de ces sortes de

distinctions. Jusqu’à quel point ces Seigneurs étoient versez dans la

connoissance des Loix de leur Païs: Qu’il faloit qu’ils fussent bien

habiles, pour pouvoir décider en dernier ressort des questions qui

regardoient la vie & les biens de leurs Concitoyens. S’ils étoient

toujours assez exempts d’avarice, & assez au dessus du besoin, pour que

les présens ou quelques autres motifs criminels fussent incapables de

les corrompre. Si les Seigneurs appellez à maintenir la Religion,

étoient toujours élevez au rang qu’ils occupoient, à cause de leur

habileté dans les matiéres qui concernent leur Profession, ou de la

sainteté de leur vie: Si pendant le tems qu’ils n’étoient que de

simples Chapelains, ils ne se deshonoroient jamais par une lâche

complaisance pour leurs Seigneurs, dont ils continuoient peut-être à

suivre servilement les opinions, après avoir été admis dans cette

Auguste Assemblée.

Il souhaita alors de savoir de quels moyens on se servoit pour être élu

Membre de la Maison des Communes. Si un Etranger à force d’argent ne

pouvoit pas se faire choisir préférablement à un Seigneur du Païs, ou

à quelque Gentilhomme distingué du voisinage. Comment il se pouvoit

faire, que tout le monde marquât tant d’empressement d’entrer dans

cette Assemblée, (dont je lui avois dit qu’on ne pouvoit être Membre

sans qu’il en coutât beaucoup) & cela, sans aucun salaire ni aucune

pension: Car, disoit-il, ce degré de vertu est trop éminent, pour

qu’il puisse toujours être bien sincère. Il me pria ensuite de lui

aprendre, si ces Gentilhommes si zelez ne pouvoient pas avoir en vuë de

se dédommager des soins & des dépenses qu’ils avoient été obligez

de faire en sacrifiant le Bien public aux desseins d’un Prince foible

ou vicieux, ou d’un Ministère corrompu. A ces Questions il en ajouta

un grand nombre d’autres, que je juge n’être ni prudent ni

convenable de repeter.

Sur ce que je lui avois dit touchant nos Cours de Justice, Sa Majesté me

pria de lui donner des éclaircissemens sur quelques articles: Ce que je

fus d’autant plus en état de faire, que j’avois autrefois presque

été ruïné par un long Procès que j’avois eu à la Chancelerie, &

que j’avois perdu avec les dépens. Il demanda quel tems on employoit

ordinairement à decider si une chose étoit juste ou injuste, & ce

qu’il en coutoit pour obtenir une pareille décision: Si les Avocats

avoient la liberté de soutenir des causes notoirement injustes: Si la

Secte de Religion ou le parti de Politique, dont on étoit, n’entroit

jamais dans la balance de la Justice pour la faire pancher d’un ou

d’autre côté: Si tous les Avocats étoient des Hommes versez dans la

connoissance generale des Loix de l’Equité, ou bien seulement dans la

connoissance de quelques Coûtumes particuliéres à leur Ville, à leur

Province, ou à leur Nation: Si dans de diférens tems ils avoient

quelquefois soutenu le pour & le contre: S’ils formoient une

Communauté pauvre ou riche: S’ils recevoient quelque recompense

pecuniaire pour avoir plaidé ou donné des avis: Et particuliérement,

s’ils étoient jamais admis comme Membres dans le Senat inferieur.

De ces Questions il passa à d’autres sur l’Administration du Tresor

public. Il faut certainement, me disoit-il, que vôtre memoire vous ait

abusé, puis que vous n’avez fait monter vos Taxes qu’à cinq ou six

millions par an, & vos dépenses quelquefois au double; car il avoit

particuliérement fait atention à cet article, parce que, disoit-il, il

esperoit que la connoissance de nôtre conduite pouroit lui être

d’usage, & l’empêcher de se tromper dans ses calculs. Il me demanda,

qui étoient nos Crediteurs? Et, où nous prendrions de l’argent pour

les payer? Il s’étonnoit de ce que nous avions souvent porté la

guerre, toujours onereuse, si loin de nôtre pays. Il faut, ajoutoit-il,

que vous soiez un peuple bien querelleur, ou que vous ayez de bien

mechants voisins, & que vos Generaux deviennent necessairement plus

riches que vos Rois. Il me demanda quelles afaires nous avions hors de

nos Isles, si nous en exceptions le Commerce, & la Defense de nos Côtes.

Sur tout, il étoit dans un étonnement inexprimable de m’entendre

parler d’une Armée mercenaire, entretenuë au milieu de la Paix & dans

le sein d’un peuple libre. Il m’objecta, que si nous étions

gouvernez de notre consentement par les personnes qui ne servoient

qu’à nous representer, il ne pouvoit concevoir de qui nous avions

peur, ou contre qui nous voulions nous batre; & me demanda par qui la

maison d’un particulier étoit mieux defenduë, par lui, ses Enfans, &

le reste de sa Famille, ou bien par une demie douzaine de Vagabonds

choisis au hazard dans les ruës, & petitement payez, dans le tems

qu’ils peuvent gagner mille fois davantage en coupant la gorge à ceux

qui ont l’imprudence de les choisir pour leurs gardes.

Rien ne lui paroissoit plus plaisant, que mon Arithmetique, en faisant

entrer dans le Denombrement de nôtre peuple, les diferentes Sectes de

Religion, & les diferentes Factions dans l’Etat. Il protestoit ne voir

aucune raison, pourquoi ceux qui ont des Opinions prejudiciables au public

seroient obligez de changer, ou ne seroient pas obligez de les cacher; Et

que comme c’étoit une Tyrannie dans un Gouvernement d’exiger la

premiere de ces choses, c’étoit une foiblesse de ne pas faire observer

la seconde: Car il est permis à un homme de garder des poisons dans son

Cabinet, mais non pas de les debiter pour des Cordiaux.

Il remarqua, que parmi les amusemens de nôtre Noblesse, & d’autres

personnes de distinction, j’avois parlé du Jeu. Il desira de sçavoir

à quel âge on prenoit d’ordinaire ce divertissement, & quand on y

renonçoit. Quelle portion de tems y étoit employée, & si jamais on le

poussoit jusqu’à se ruiner: Si des gens de la lie du peuple par leur

dexterité ne pouvoient pas quelquefois aquerir de grandes Richesses, &

mettre les Nobles mêmes dans leur dependance, aussi bien que leur

inspirer par leur Commerce des sentimens bas & lâches, & les forcer par

les pertes qu’ils ont faites, à aprendre & à essayer sur d’autres

l’infame adresse qui les avoit ruinez.

Il étoit frapé d’horreur, disoit-il, de l’Histoire que je lui avois

faite de mon pays pendant le dernier siecle, ajoutant que ce n’étoit

qu’un enchainement de Conspirations, de Meurtres, de Rebellions, de

Massacres, de Revolutions, de Bannissemens; Fruits les plus execrables

que l’Avarice, la Faction, l’Hypocrisie, la Cruauté, la Perfidie, la

Rage, la Lâcheté, la Haine, l’Envie & l’Ambition puissent produire.

Dans une autre Audience, sa Majesté recapitula tout ce que je lui avois

dit, & compara les reponses que je lui avois faites avec les demandes

qu’il m’avoit proposées. Puis me prenant entre ses mains & me

caressant doucement, il me dit ces mots, que je n’oublierai jamais, ni

la maniére dont il les prononça. Mon petit ami _Grildrig_, vous avez

fait un excellent panegyrique de vôtre pays. Vous avez prouvé

démonstrativement, que l’ignorance, la paresse & le crime, peuvent

être quelquefois les seuls ingrediens necessaires pour le Gouvernement

d’un Etat. Que les loix sont le mieux interprétées par ceux qui ont

le plus d’interêt & le plus d’habileté à les obscurcir & à les

éluder: Je démêle au milieu de vous quelques traits d’un

Gouvernement suportable dans sa premiére institution, mais que le vice &

la corruption ont presqu’entierement effacez: Dans tout vôtre recit il

ne paroit pas qu’une seule vertu soit necessaire pour être élevé à

quelque Charge parmi vous; bien moins encore, que les hommes soient

ennoblis à cause de leurs vertus; que des Prêtres soient avancez en

consideration de leur piété ou de leur savoir; des Soldats pour leur

conduite ou leur valeur; des Juges pour leur integrité; des Senateurs

pour l’amour qu’ils portent à leur Patrie, ou des Conseillers pour

leur sagesse. Pour vous, (poursuivit le Roi) qui avez passé la plus

grande partie de votre vie à voyager, je suis porté à croire que

jusques à present vous avez échapé à plusieurs vices de vôtre pays.

Mais, par ce que j’ay pu rassembler de vôtre Relation, & par les

Reponses que j’ai eu mille peines à vous extorquer, je suis obligé de

conclure que le gros de vôtre Nation, est la plus méchante & la plus

odieuse petite vermine à qui la Nature aye jamais permis de ramper sur

la face de la Terre.

CHAPITRE VII.

Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Il fait au Roi une ofre fort

avantageuse, qui est néanmoins rejettée. Ignorance du Roi en Politique.

Bornes étroites dans lesquelles les sciences de ce Pays sont

renfermées. Loix & Afaires Militaires de cet Etat. Quels troubles

l’ont agité.

IL n’y avoit qu’un extrême Amour pour la Verité, qui put me porter

à repondre aux Questions du Roi avec autant de sincerité que je venois

de faire. En vain aurois je fait paroitre un Ressentiment, qui étoit

toujours tourné en ridicule; Ainsi je fus obligé de renfermer ma

douleur & mon indignation dans mon ame, pendant que mon Auguste & chere

Patrie étoit traitée d’une maniére si injurieuse. Je fus aussi

afligé qu’aucun de mes Lecteurs peut l’être, de ce qui venoit de se

passer. Mais ce Prince étoit si curieux, & m’interrogeoit avec tant de

précision sur chaque Article, que j’aurois peché contre les Loix de

la politesse, & sur tout contre celles de la reconnoissance, si je ne lui

avois pas donné toute la satisfaction dont j’étois capable.

Cependant, je dois dire pour ma défense, que j’éludai adroitement

plusieurs de ses demandes, & qu’à chaque point je donnois un tour

beaucoup plus favorable que l’exacte verité ne pouvoit le permettre.

Car j’ay toujours eu pour mon pays cette loüable partialité que

_Denis d’Halycarnasse_ recommande avec tant de justice à un Historien.

J’aurois souhaité de tout mon cœur de cacher les defauts de ma

patrie, & d’en placer les vertus dans leur plus beau jour. C’étoit

là le dessein que je me proposois dans les nombreux entretiens que

j’eus avec ce Monarque, mais par malheur le succès ne repondit ni à

mon atente ni à mes efforts.

Mais ce qui doit faire l’Apologie de ce Roi jusques à un certain

point, c’est qu’il vivoit entiérement separé du reste du Monde, ce

qui faisoit qu’il n’avoit aucune notion des maniéres & des coutumes

des autres Nations: Cette sorte d’ignorance est toujours une feconde

source de _Prejugez_, & produit necessairement je ne sçay quelle

_Limitations d’idées & de conceptions_, dont nous aussi bien que les

peuples les plus civilisez de l’_Europe_ sommes entiérement exempts.

Et, pour dire le vrai, ce seroit quelque chose de bien dur, si les

notions qu’un Prince si éloigné a de la vertu & du vice,

devoient servir de règle pour tout le Genre-humain.

Pour confirmer ce que je viens de dire, & pour montrer plus clairement

encore les miserables Effets d’une Education resserrée dans de trop

étroites bornes, je vai faire part à mes Lecteurs d’un fait qu’ils

auront peut-être peine à croire.

Pour m’insinuer de plus en plus dans les bonnes graces de sa Majesté,

je lui parlai d’une invention trouvée depuis environ trois ou quatre

siècles, & qui consistoit à faire une certaine poudre, dont un monceau

entier, fut-il grand comme une Montagne, sautoit en l’air & étoit

consumé en un instant, avec un bruit plus terrible que celui du

Tonnerre, & cela dès qu’une seule étincelle voloit dessus. Qu’une

certaine quantité de cette poudre, bourée dans un tuyau de fer, étoit

capable de pousser une Bale de fer ou de plomb avec une violence & une

vitesse si prodigieuse, qu’il n’y avoit rien qui fut capable d’en

soutenir l’effort. Qu’il y avoit même de ces Boulets, qui étant

dechargez, renversoient non seulement des rangs tout entiers d’un seul

coup, mais batoient aussi en ruine les plus fortes murailles, & couloient

à fond des Vaisseaux montez de plusieurs miliers d’hommes; Que quand

ces Boulets étoient atachez l’un à l’autre avec une chaîne, ils

mettoient en piéces les Mats, les Agrets, en un mot, tout ce qu’ils

rencontroient. Que nous mettions souvent cette poudre dans de grands

boulets creux de Fer, que nous avions l’Art à l’aide d’une

certaine machine, de jetter dans une Ville assiegée, & que par ce moyen

un grand nombre d’assiegez étoient tuez, & presque routes leurs

Maisons reduites en Cendres. Que je connoissois fort bien les ingrediens

qui entrent dans la composition de cette poudre; qu’ils n’étoient ni

chers ni rares; Que d’ailleurs je me faisois fort d’enseigner à ses

Ouvriers l’art de faire ces Tuyaux d’une grandeur proportionnée à

tous les autres objets qui étoient dans l’Empire de sa Majesté; & que

les plus grands ne devoient pas avoir au dela de cent pieds de longueur:

Que vingt ou trente de ces tuyaux chargez d’une quantité convenable de

poudre & de boulets, pouvoient renverser en peu d’heures les murailles

de la plus forte Ville qu’il y eut dans son Royaume, ou détruire de

fond en comble la Capitale, si elle s’écartoit jamais de la soumission

duë à ses ordres souverains. Je fis cette ofre à sa Majesté, en la

priant de l’accepter comme une foible marque de cette Reconnoissance

que ses bienfaits avoient excitée en moi.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III · 第 10 / 12 段