Le Roi fut frapé d’Horreur à l’ouïe de la description de ces

terribles Machines, & de l’usage que je lui proposois d’en faire. Il

ne pouvoit concevoir comment un insecte si foible & si petit que moi (ce

furent ses expressions) pouvoit se repaitre d’idées si inhumaines, &

être si peu ému en parlant de la desolation & du carnage, que je lui

avois dit être les efets ordinaires de ces machines exterminatrices,

dont certainement, disoit-il, quelque Genie malfaisant, & Ennemi du genre

humain, devoit avoir été le premier Inventeur. Que pour ce qui le

regardoit, il protestoit que quoique de nouvelles découvertes, soit dans

l’Art soit dans la Nature, lui fissent un singulier plaisir, il

aimeroit mieux perdre la moitié de son Royaume, que d’aprendre un si

abominable secret, dont il me commandoit fi ma vie m’étoit chére, de

ne lui plus jamais parler.

Etrange éfet de cette _limitation d’idées_, & de cette _petitesse de

vuës_ dont j’ai parlé! Qui pourra jamais croire qu’un Prince qui

possedoit d’ailleurs toutes les qualitez qui produisent la veneration,

l’amour, & l’esstime, & dont le savoir, la sagesse & la bonté le

rendoient l’admiration & les delices de ses sujets; pour un _vain petit

scrupule_, dont nous n’avons pas même de notions en _Europe_, laisse

échaper l’inestimable ocasion de se rendre Maitre absolu de la vie, de

la liberté & du bien de son peuple. Ce que j’en dis pourtant n’est

pas dans l’intention de decrier les autres talens de ce Roi, à qui le

Trait, que je viens de raconter, fera certainement grand tort dans

l’esprit d’un Lecteur Anglois. Mais mon but est seulement de marquer

combien sont lourdes les fautes qu’on commet, quand on ne reduit pas la

_politique_ en _science_, comme ont fait les plus grands genies de

_l’Europe_. Car je me souviens fort bien, qu’un jour en causant avec

le Roi, je lui dis que parmi nous on avoit composé une infinité de

volumes sur _l’Art du Gouvernement_, mais que contre mon intention, je

lui donnai une fort petite idée de nôtre Habileté. Il me protesta

qu’il avoit un souverain mépris pour tout ce qu’on apeloit

_Mystere_, _Rafinement_, & _Intrigue_, soit dans un Prince, soit dans un

Ministre. Il ne pouvoit comprendre ce que j’entendois par _secrets

d’Etat_, à moins qu’il ne s’agit de quelque Nation rivale ou

ennemie. Il renfermoit la science du Gouvernement dans des _Bornes fort

étroites_, en la restreignant au bon sens, à la justice, à la

clemence, & à la prompte expedition des Causes tant civiles que

criminelles, avec quelques autres lieux communs qui ne meritent pas

qu’on s’y arrête, & il étoit dans l’étrange opinion, que

quiconque pouvoit faire que deux tuyaux de bled ou deux brins d’herbe

vinssent sur un monceau de terre, où il n’en croissoit qu’un

auparavant, rendoit un service plus essentiel à son pays, que toute la

race des Politiques ensemble.

Les connoissances de ce peuple sont fort defectueuses, puis qu’elles

consistent seulement en Morale, Histoire, Poësie, & Mathematiques, en

quoi il faut avoüer qu’ils excellent. Mais la derniére de ces

sciences n’est employée qu’aux usages de la vie, & qu’à

l’amelioration de l’Agriculture, & de tout les Arts Mechaniques. Ce

qui regarde les Idées, les Entitez, & les Abstractions, jamais je ne pus

lui faire concevoir ce que c’étoit.

Aucune Loi dans ce pays ne doit exceder en mots, le nombre des lettres de

leur Alphabet, qui monte seulement à vingt & deux. Mais pour dire le

vrai, il y en a peu qui aye tout à fait cette longueur. Elles sont

exprimées dans les termes les plus simples & les plus clairs, & ce

peuple est assez stupide pour n’y trouver qu’une seule

interpretation. C’est même un Crime capital que de vouloir expliquer

une Loi par un Commentaire. Pour ce qui est de la décision des Causes

civiles ou criminelles, les procedures sont chez eux en si petit nombre,

qu’ils auroient tort de se vanter d’être fort habiles dans l’une

ou l’autre de ces choses.

Ils ont eu l’Art de l’imprimerie, aussi bien que les _Chinois_,

depuis un tems immémorial; mais leurs Bibliotheques ne sont pas fort

nombreuses, puisque celle du Roi, qui passe pour une des plus grandes, ne

contient qu’autour de mille voulumes, placez dans une galerie de douze

cent pieds de longueur, dont j’avois permission de prendre les Livres

que je voulois. Le Menuisier de la Reine avoit fait dans une des chambres

de _Glumdalclitch_ une maniere d’Echelle, haute de vingt & cinq pieds,

& dont chaque Echelon avoit cinquante pieds de longueur. Je faisois

apuyer le Livre que je voulois lire contre la muraille, puis montant au

haut de l’Echelle, je commençois par lire la premiere ligne de la

page, en marchant de côté, jusqu’à ce que je fusse au bout de la

ligne; après quoi, quand il le faloit, je descendois un Echelon, faisant

toujours le même manége jusqu’à ce que je fusse au bas de la page.

Le stile de ce peuple est clair, mâle, & coulant, mais pas fleuri, parce

qu’ils évitent de se servir d’expressions superflues. J’ai lu

plusieurs de leurs Livres, particulierement ceux qui rouloient sur

l’Histoire ou sur la Morale. Entr’autres je parcourus avec un plaisir

inexprimable un vieux petit Traité qui étoit toujours dans la chambre

de lit de _Glumdalclitch_, & qui apartenoit à sa Gouvernante, Dame

grave, qui ne lisoit que des livres de Morale & de Devotion. Ce livre

traitoit de la Foiblesse du Genre humain, & n’étoit en estime que

parmi les Femmes & le Vulgaire. Je fus curieux de voir ce qu’un Auteur

de ce pays pouvoit dire sur ce sujet. Cet Ecrivain parcourut les mêmes

lieux communs que nos Docteurs en Morale connoissent si bien, montrant

combien l’homme est un Animal petit, meprisable, & incapable de

s’aider lui même & de se defendre contre les injures de l’air &

contre la fureur des Bêtes feroces: Combien il étoit inferieur à une

créature en force, à une autre en vitesse, à une troisiéme en

prudence, & à une quatriéme en industrie. Il ajoutoit, que dans ces

derniers tems, la Nature avoit dégeneré de sa premiére vigueur, &

qu’elle ne produisoit plus que de petits Avortons en comparaison

d’autrefois. Il dit qu’il étoit fort aparent, non seulement que

l’espece des Hommes étoit primitivement plus grande, mais qu’aussi

dans les premiers tems il doit y avoir eu des Geants, comme l’Histoire

& la Tradition l’atestent d’un côté, & comme des os prodigieux

qu’on a trouvez, le demontrent de l’autre. Il pretendoit que les

loix de la Nature demandoient que nous eussions été faits au

commencement d’une constitution beaucoup plus robuste, & bien moins

sujets à être detruits par de petits accidens, par une tuile tombant

d’une maison, ou par une pierre jettée par un Enfant. De ces

raisonnemens, l’Auteur tiroit plusieurs consequences morales, de grand

usage pour la conduite de la vie, mais qu’il seroit inutile de placer

ici. Pour ce qui me regarde, je ne pus m’empêcher d’admirer combien

étoit general le talent de tourner les lectures en Moralitez, & le

penchant des Hommes à se plaindre de la Nature. Et je crois qu’après

une exacte recherche, ces sortes de plaintes se trouveroient aussi peu

fondées parmi nous, qu’elles l’étoient chez les Habitans de

_Brobdingnag_.

A l’égard de leurs Afaires Militaires, ils m’ont assuré que

l’Armée de leur Roi consistoit en cent soixante & seize mille

Fantassins, & en trente deux mille Cavaliers: si le nom d’Armée peut

convenir à un Corps formé par des Marchands rassemblez de disserentes

Villes, & par des Fermiers de la Campagne, dont les Commandants sont

simplement des gens de distinction sans paye ni recompense. Il faut

avouër qu’ils entendent fort bien l’Exercice, & qu’ils sont

excellemment disciplinez, en quoi il n’y a pas grand merite. Car,

comment cela pouroit-il être autrement, dans un pays où chaque Fermier

est soumis au Seigneur de sa Terre, & chaque Citoyen aux Magistrats de sa

Ville, choisis par _Scrutin_ à la maniére de _Venise_?

J’ay souvent vu la Milice de _Lorbrulgrud_ faisant l’Exercice dans un

grand champ près de la Ville. Il pouvoit y avoir vint cinq mille

Fantassins, & environ six mille Chevaux; car il m’étoit impossible de

compter exactement leur nombre, veu le terrein qu’ils ocupoient. Un

Cavalier monté sur un cheval de raisonnable taille, avoit plus de cent

pieds en hauteur. J’ay vu un jour tous les Cavaliers de ce Corps, dans

l’instant que leur Commandant en donnoit l’ordre, tirer leurs épées

tous à la fois, & les brandir dans l’air. Ce spectacle avoit quelque

chose de surprenant au delà de toute expression. C’étoit comme si dix

mille éclairs étoient partis de diférens côtez du Ciel en même tems.

J’étois curieux de savoir comment ce Prince, dans le païs duquel il

étoit impossible de penetrer, pouvoit s’être avisé de songer à des

Armées, ou de faire instruire son Peuple dans la Discipline Militaire.

Mais je fus bientôt mis au fait par le secours de la Conversation, & par

la lecture de leurs Histoires. Car depuis plusieurs siecles, les habitans

de ce pays ont été travaillez de la même maladie à laquelle tant

d’autres Nations sont sujettes; je veux dire, que la Noblesse avoit

travaillé à y aquerir trop de pouvoir, le Peuple trop de liberté, & le

Roi trop de Despotisme. A la verité, il avoit été pourvu à tous ces

inconveniens par de sages Loix: mais ces Loix avoient souvent été

enfreintes par quelqu’un des trois Partis, ce qui avoit plus d’une

fois fait naître des guerres civiles, dont la derniere avoit heureusement

été terminée par le Grand-pere du Prince régnant, par une composition

generale; & la Milice, dont le nombre avoit été fixé alors du

consentement des trois Partis, avoit été tenue depuis ce tems là

exactement dans le devoir.

CHAPITRE VIII.

Le Roi & la Reine font un tour vers les Frontiéres; l’Auteur a

l’honneur de les acompagner. De quelle maniere il quita ce pays. Il

revient en Angleterre.

J’Avois toujours eu un fort pressentiment que je recouvrerois quelque

jour ma liberté, quoi qu’il me fut impossible de concevoir par quels

moyens, ou de former quelque projet qui eut la moindre ombre d’aparence

de pouvoir réussir. Le Vaisseau sur lequel j’avois été étoit le

premier qu’on eût jamais vu sur les Côtes de ce pays, & le Roi avoit

donné les ordres les plus precis, que si quelqu’autre y venoit, on

s’en rendit Maitre, & qu’on l’amenât avec l’équipage & les

passagers dans une Charette à _Lorbrulgrud_. Sa Majesté souhaitoit avec

ardeur d’avoir quelque femme de ma taille, par le moyen de laquelle mon

espèce put se conserver: Mais je crois que j’aurois plutôt soufert

mille morts, que de m’exposer au risque de laisser après moi une

posterité, qui auroit été ou mise en cage comme des Serins de Canarie,

ou peut être vendue à des personnes de qualité, moins à la verité

pour en faire des Esclaves, que comme des curiositez. J’avouë que

j’étois traité avec beaucoup de douceur; j’étois le Favori d’un

grand Roi, & les Delices de toute sa Cour: Mais cependant le rôle que

j’y jouois ne me paroissoit gueres convenir avec la dignité de ma

Nature. Il m’étoit impossible d’oublier ces autres moi-même que

j’avois laissez dans ma Patrie. Je mourois d’envie d’être au

milieu d’un Peuple avec qui j’eusse une espèce d’égalité, & dans

le païs de qui je pusse me promener sans craindre d’être écrasé

comme une Grenouille ou un jeune Chien. Mais le moment de ma Delivrance

vint plus tôt que je n’avois cru, d’une maniére tout à fait

extraordinaire. J’en vai raporter l’Histoire & toutes les

circonstances avec la plus exacte verité.

J’avois déjà passé deux années dans le Pays; au commencement de la

troisiéme, _Glumdalclitch_ & moi acompagnâmes le Roi & la Reine dans un

tour que leurs Majestez firent vers la côte meridionale du Royaume.

J’étois porté comme à l’ordinaire, dans ma Boëte de Voyage,

laquelle comme je l’ai déjà dit, étoit un très joli Cabinet de

douze pieds de largeur. Et j’avois ordonné qu’on m’atachât un

Estrapontin avec des cordages de soye d’égale longueur au haut des

quatre coins de ce Cabinet, afin de ne pas sentir la force des secousses,

quand un Valet me porteroit devant lui en allant à cheval; & aussi, pour

y dormir à mon aise quand je serois en voyage. Au plancher superieur de

ma Boëte, vers l’endroit de l’Estrapontin où je mettois la tête,

j’avois fait faire à l’Ouvrier, un trou d’un pied en quarré pour

me donner de l’air en dormant quand il faisoit chaud; & je pouvois

fermer ce trou avec une petite planche, que je haussois & que je baissois

par le moyen d’une Rainure.

Quand nous eumes fait nôtre tournée, le Roy jugea à propos d’aler

passer quelques jours dans un Palais qu’il avoit près de

_Flanflasnic_, Ville située à dixhuit miles _Angloises_ de la Mer:

_Glumdalclitch_ & moi étions extrêmement fatiguez, j’avois gagné un

Froid, mais la pauvre Enfant étoit si indisposée qu’elle ne quitoit

point sa chambre. J’avois grande impatience de voir l’Ocean, qui

étoit la seule route par laquelle je pouvois jamais m’échaper. Je fis

semblant d’être plus incommodé que je n’étois, & demandai

permission d’aller prendre l’Air au bord de la Mer, avec un Page que

j’aimois beaucoup, & à qui on m’avoit quelquefois confié. Je

n’oublierai jamais la repugnance qu’eut _Glumdalclitch_ à consentir

à ce Voyage, ni la maniére dont elle recommanda au Page d’avoir soin

de moi, fondant en même tems en larmes, comme si elle avoit eu quelque

pressentiment de ce qui alloit ariver. Le Page me porta dans ma Boëte

jusqu’à ce que nous fussions au bord de la Mer. Je lui dis alors de me

mettre à terre, & après avoir levé un de mes chassis, mes tristes

regards errérent quelque tems sur la Mer. Je me trouvai mal, & dis à

mon Conducteur que j’avois envie de me reposer un peu dans mon

Estrapontin, & que j‘esperois qu’un petit sommeil me feroit du bien.

Je me couchai, & le Page ferma la Fenêtre de peur que le froid qui

auroit pu y entrer ne m’incommodât. Je ne tardai guères à

m’endormir, & tout ce que je puis conjecturer est, que pendant que je

dormois, le Page ne croiant pas que je pusse courir aucun risque,

s’étoit amusé à chercher des œufs d’Oiseaux dans les crevasses

des Rochers; amusement auquel j’avois; déjà vu qu’il se

civertissoit, dans le tems que j’étois encore à ma Fenêtre:

Quoiqu’il en soit à cet égard, je fus soudain éveillé par un coup

violent qui fut donné sur l’Anneau qui étoit ataché au dessus de ma

Boëte, pour qu’on put me porter plus facilement. Je sentis que ma

Boëte s’élevoit fort haut en l’air, & qu’ensuite elle décendoit

avec une prodigieuse vitesse. La premiére secousse avoit pensé me

jetter hors de mon Estrapontin, mais après le mouvement fut plus doux.

Je jettai plusieurs cris également inutiles, & en regardant par mes

Fenêtres, je ne vis que le Ciel & les nuées. J’entendis précisément

au dessus de ma tête un bruit qui ressembloit à un bâtement

d’Aîles, & commençai alors à entrevoir l’horreur de ma situation.

Je devinai qu’une Aigle avoit pris l’Anneau de ma Boëte dans son

bec, dans le dessein de la laisser tomber sur un Rocher comme une Tortue

dans son écaille, & puis d’en tirer mon corps pour le devorer: Car

l’odorat de cet Animal est si admirable qu’il sent sa proye à une

très-grande distance, quand même elle seroit encore mieux cachée que

je ne l’étois entre des planches qui n’avoient pas deux pouces

d’épaisseur.

Quelques momens après j’entendis que le batement d’aîles devenoit

plus fort, & je m’aperçus que ma Boëte haussoit & baissoit

continuellement. Il me sembla que l’Aigle (car je n’ay jamais pu

m’ôter de l’esprit que ce n’en fut une qui tenoit l’anneau de ma

Boëte dans son bec) étoit ataquée par quelque autre Oiseau, & un

instant après je remarquai que je tombois perpendiculairement, mais avec

une si prodigieuse rapidité que j’en fus presque hors d’haleine. Ma

chute avoit environ duré une Minute, quand ma Boëte parvint à la

surface de la Mer, & fit en y tombant un bruit aussi grand que celui de

la cataracte de _Niagara_; après quoi je fus dans l’obscurité pendant

une autre minute, & puis ma Boëte commença à remonter assez pour que

je pusse voir de la lumiére vers le haut de mes fenêtres. Je

m’aperçus alors que j’étois tombé dans la Mer. Ma Boëte, par la

pesanteur de mon Corps, aussi bien que par celle des Meubles qu’elle

renfermoit, & des plaques de fer atachées aux quatre coins en haut & en

bas pour rendre le batiment plus fort, flotoit enfoncée de cinq pieds

dans l’Eau. Je m’imaginai alors, comme à present, que l’Aigle en

s’envolant avec ma Boëte, avoit été poursuivie par deux ou trois

autres Oiseaux de la même ou d’une diferente espèce, & que pendant

qu’elle se defendoit contr’eux, qui aparemment vouloient avoir leur

part de la proye, elle avoit été forcée de me laisser tomber. Les

plaques de fer atachées au plancher inferieur de la Boëte (car

celles-ci étoient les plus fortes) avoient conservé la Balance pendant

qu’elle tomboit, & empêché que le choc de l’eau ne la mit en

pièces. D’ailleurs elle étoit si bien fermée de tous côtez qu’il

n’y entra que très-peu d’eau. Ce ne fut pas sans peine que je sortis

de mon Estrapontin, après avoir eu auparavant la précaution de faire

entrer un peu d’Air frais, dont j’avois grand besoin, par

l’ouverture qui avoit été faite au haut de mon Cabinet dans ce

dessein.

Combien de fois ne souhaitai-je pas alors d’être avec ma chére

_Glumdalclitch_, dont une seule heure m’avoit si fort éloigné! Et je

puis dire avec verité, qu’au milieu de mes propres malheurs, je ne pus

m’empêcher de plaindre ma pauvre Nourice, & d’être sensible aux

maux que ma perte alloit probablement lui atirer. Il y a peut-être peu

de Voyageurs qui se soient trouvez dans des conjonctures aussi tristes

que celle où j’étois, atendant à tout moment à voir ma Boëte mise

en pieces, ou engloutie par les ondes. Il n’y avoit plus de ressource

pour moi, si un seul carreau de vitre étoit venu à se casser. Je vis

l’eau qui entroit par plusieurs petites crevasses que je tachai de

boucher le mieux qu’il m’étoit possible, & j’eus le bonheur d’en

venir à bout. Cependant mon état étoit bien déplorable: ma Boëte ne

pouvoit manquer d’aler tôt ou tard à fond; & quand même elle

n’auroit pas couru ce risque, le froid & la faim m’auroient

infailliblement causé la mort. Je fus quatre heures dans ces tristes

circonstances, atendant & à la lettre souhaitant que chaque moment fut

le dernier de ma vie.

J’ai déja informé mes Lecteurs, qu’il y avoit deux fortes gaches

atachées au côté de ma Boëte où il n’y avoit pas de Fenêtre, dans

lesquelles celui qui me portoit en allant à cheval, avoit soin de passer

un ceinturon de cuir qu’il se boucloit ensuite autour du milieu.

Pendant que j’étois dans ce deplorable état, j’entendis, ou du

moins je crus entendre quelque bruit vers le côté de ma Boëte auquel

les gaches étoient atachées, & un instant apres je m’imaginai que ma

Boëte étoit tirée sur la superficie de la Mer; car de tems en tems je

sentois que les Flots batoient mes fenêtres de la même maniére que

quand un Vaisseau fend les ondes. Je fus frapé alors d’un rayon

d’Espoir, quoique je ne conçusse pas encore la possibilité

d’échaper. Je defis les vis qui atachoient une de mes chaises à

terre, & fis ensuite de mon mieux pour faire tenir cette chaise justement

au dessous de la petite planche que je venois d’ouvrir; après quoi je

montai dessus, & après avoir aproché ma bouche du trou le plus près

qu’il me fut possible, je me mis à crier à l’aide à haute voix,

& dans toutes les Langues que je savois. J’atachai ensuite mon mouchoir

à un Bâton que je portois d’ordinaire, & après avoir fouré le

mouchoir par le trou, je le tournai & le fis voltiger plusieurs fois en

l’air, afin qu’en cas que quelque Vaisseau ou quelque Chaloupe

fussent près de là, les Matelots passent deviner que quelque infortuné

Mortel étoit enfermé dans cette Boëte.

Tous mes cris & tous mes signaux ne furent à ce qu’il me paroissoit ni

vus ni entendus, mais je m’aperçus clairement que ma Boëte continuoit

à être tirée. Une heure après, ce côté de ma Boëte où les gaches

étoient atachées, & où il n’y avoit point de Fenêtre, donna contre

quelque chose de dur. Je craignis que ce ne fut un Rocher, & je me

trouvai plus secoüé qu’auparavant. J’entendis distinctement au

dessus de ma Boëte un bruit assez semblable à celui que fait un Cable

qu’on tire à travers un Anneau. Je vis alors que ma Boëte montoit

insensiblement, & qu’elle étoit de trois pieds plus haute

qu’auparavant avant que de s’arrêter. Sur quoi je recommençai sur

nouveaux fraix à crier au secours, & à faire voltiger mon Mouchoir; un

cri, que plusieurs voix mêlées ensemble rendoit confus, me servit de

reponse, & me causa un Transport de joye qui ne peut être conçu que par

ceux qui l’ont éprouvé. Un moment après j’entendis marcher sur ma

tête, & quelqu’un criant par le trou à haute voix en Anglois, s’il

y a quelques uns en bas, qu’ils parlent. Je repondis que j’étois un

Anglois, que sa mauvaise fortune avoit mis dans la situation la plus

afreuse où jamais homme eut été, & que je priois, par tout ce qui est

capable d’émouvoir, de me tirer de la prison où j’étois. La voix

repliqua que je n’avois rien à craindre, puisque ma Boëte étoit

atachée à leur Vaisseau; & que le Charpentier viendroit incontinent

pour faire au dessus de ma Boëte un trou qui fut assez grand pour me

tirer dehors. Je repondis, que cela étoit inutile & demanderoit beaucoup

de tems: qu’il valoit bien mieux que quelcun de l’Equipage mit un

doigt dans l’anneau, & tirât ainsi ma Boëte de la Mer, pour la mettre

ensuite dans la Cabane du Capitaine. Quelques uns de ceux qui

m’entendirent tenir ce langage, crurent que j’avois perdu l’esprit;

d’autres n’en firent que rire; car j’avoüe à ma honte que je ne

faisois pas atention que j’étois à present parmi des hommes de ma

force & de ma taille. Le Charpentier vint, & fit en peu de minutes une

Ouverture de quatre pieds en quarré, puis y fit passer une petite

Echelle, sur laquelle je montai pour me rendre dans le Vaisseau.

Tout l’Equipage étoit dans le dernier Etonnement, & me faisoit mille

questions, auxquelles je n’avois aucune envie de repondre. Je ne fus

pas moins étonné de mon côté de voir tant de pigmées: car ils me

paroissoient tels, pour avoir été si long tems acoutumé à ne voir que

des objets monstrueux. Mais le Capitaine, nommé _Thomas Wilcolks_, qui

étoit un Homme genereux & obligeant, remarquant que j’alois tomber en

foiblesse, me prit dans sa Cabane, me donna un cordial pour m’empêcher

de m’évanouir, & me fit coucher sur son propre lit, afin que je prisse

un peu de repos, dont certes j’avois grand besoin. Avant que de me

mettre au Lit, je lui donnai à connoître que j’avois quelques nipes

dans ma Boëte que je serois faché de perdre; entr’autres un bon

Estrapontin, un assez joli lit de camp, deux chaises, une table, & un

Cabinet. Que ma Boëte étoit matelassée de tous côtez de soye & de

coton, & que s’il vouloit la faire aporter par quelqu’un de

l’Equipage dans sa Cabane, je lui montrerois ce que je lui venois de

nommer, & quelques autres choses encore. Le Capitaine m’entendant

proferer ces absurditez crut que je revois. Cependant (à ce que je

m’imagine pour me tranquiliser) il me promit d’y donner ordre, &

s’étant rendu sur le Tillac, il fit décendre quelques uns de ses gens

dans ma Boëte, dont, (comme je le trouvai depuis) ils tirérent tout ce

qu’il y avoit de bon; mais les chaises & le Cabinet étant atachez avec

des vis au plancher, furent beaucoup endommagées par l’ignorance des

Matelots, qui voulurent les enlever à force de bras. Quand ils ne virent

plus rien qui leur valut la peine d’être pris, ils jettérent à la

Mer ma Boëte, qui étant ouverte en plusieurs endroits, ne tarda guères

à aller à fond. Et, pour dire le vrai, je fus bien aise dans la suite

de n’avoir pas été temoin de ce spectacle, qui m’auroit rapellé le

souvenir le plus triste & le plus acablant.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III · 第 11 / 12 段