Par dessus la grande Boëte, dans laquelle j’étois porté

d’ordinaire, la Reine en fit faire pour moi une plus petite,

d’environ douze pieds en quarré & dix en hauteur, pour voyager plus

commodément: & cela parce que l’autre ne pouvoit pas bien tenir dans

le giron de _Glumdalclitch_, & embarassoit trop dans le Carosse. Cette

maniére de Cabinet de voyage, étoit un quarré parfait, dont trois

cotez avoient une Fenêtre au milieu, & chaque Fenêtre étoit

treillissée avec des Fils de fer, pour prevenir tout accident dans de

longs voyages. Au quatriéme côté où il n’y avoit point de

Fenêtres, il y avoit deux fortes gâches, auxquelles celui qui menoit le

Carosse, attachoit ma petite Chambre avec un ceinturon de cuir qu’il

avoit au milieu du corps, lorsque j’avois envie d’être plus à

l’air. Cet Emploi étoit toujours confié à quelque Serviteur sage &

posé, soit que j’acompagnasse le Roi & la Reine dans leurs voyages, ou

soit que je rendisse visite à quelque Ministre d’Etat, ou à quelque

Dame de la Cour, quand il se trouvoit que _Glumdalclitch_ étoit

indisposée: car je ne tardai pas long tems à être connu & estimé dés

grands Officiers de la Couronne, moins, à mon avis, par mon merite, que

par l’amitié que Sa Majesté me temoignoit. En voyage, quand

j’étois fatigué du Carosse, un Valet à cheval atachoit ma Boëte avec

une Boucle, & la plaçoit devant lui sur un coussin; & alors je pouvois

voir le païs de trois côtez par mes trois fenêtres. J’avois dans ce

Cabinet un lit de camp & un Estrapontin pendu au plafond, deux chaises &

une table atachée avec des vis au plancher, de peur qu’elles ne

fussent renversées par le mouvement du Cheval ou du Carosse. Ces sortes

de mouvemens quoique souvent assez violens, m’incommodoient moins

qu’un autre qui n’auroit pas été acoutumé comme moi aux agitations

de la Mer.

Toutes les fois que j’avois envie de voir la Ville, c’étoit toujours

dans mon Cabinet de voyage, que _Glumdalclitch_ assise dans une chaise à

porteurs tenoit dans son giron. Cette chaise étoit portée par quatre

Hommes, & acompagnée de deux autres de la Livrée de la Reine. Le

peuple, qui avoit souvent entendu parler de moi, s’empressoit autour de

ma chaise; & ma petite Nourice avoit souvent la complaisance d’ordonner

aux Porteurs de s’arrêter, & me prenoit dans sa main pour me faire

voir plus distinctement.

Je mourois d’envie de voir un fameux Temple qu’il y avoit dans la

Capitale, & particulierement la Tour, qui passoit pour la plus haute du

Royaume. _Glumdalclitch_ m’y mena un jour, mais je puis dire en verité

que je fus trompé dans mon atente; car la hauteur n’aloit pas au delà

de trois milles pieds; ce qui, à considerer la difference qu’il y a

entre la Taille de ce peuple & celle des _Européens_, n’est pas un

grand sujet d’admiration, & même est encor (si je ne me trompe) au

dessous en fait de proportion avec le clocher de _Salisbury_: Mais, pour

ne faire aucun tort à une nation, à laquelle je reconnoitrai toute ma

vie avoir de grandes obligations, il faut avouër que ce qui manque en

hauteur à cette fameuse Tour, est sufisamment reparé par sa beauté &

par sa force. Car les murailles ont près de cent pieds d’épaisseur, &

sont faites de pierre de taille, dont chacune a quarante pieds en

quarré, & ornées de tous côtez de statues de Dieux & d’Empereurs. Je

mesurai un petit doigt qui étoit tombé d’une de ces statues, &

trouvai qu’il avoit exactement quatre pieds & un pouce de longueur.

_Glumdalclitch_ l’envelopa dans un mouchoir, & l’aporta au logis pour

le mettre avec d’autres Babioles, dont elle étoit fole, comme cela est

ordinaire aux Enfans de son âge.

La Cuisine du Roi est sans contredit un magnifique Batiment, fait en

forme de voute, & haut d’environ six cents pieds. Le grand four n’est

pas tout à fait si large que le Dôme de l’Eglise de St. _Paul_: car

j’ay mesuré celui-ci à dessein après mon retour. Que si j’entrois

dans un détail circonstancié touchant la taille de la Baterie de

cuisine, les pots, les chaudrons, les morceaux de viande qui tournoient

à la Broche, & d’autres choses du même genre, j’aurois peine à

être cru; au moins une critique un peu severe me taxeroit d’outrer,

comme la plupart des Voyageurs ont coutume de faire. Cependant bien loin

de meriter cette espèce de censure, je crains d’avoir donné dans

l’autre excès; & que si ce voyage est jamais traduit en langage de

_Brobdingnag_, (qui est le nom general de ce Royaume) & transporté dans

le pays, le Roi & le Peuple ne se plaignent que je les ai injuriez en les

appetissant pour l’amour du vraisemblable. Sa Majesté a rarement dans

ses Ecuries plus de six cent Chevaux, qui generalement parlant ont entre

cinquante quatre & soixante pieds de hauteur. Mais, quand il sort, à de

certains jours solemnels, il est acompagné d’une Garde de cinq cents

Chevaux, qui étoit certainement le plus magnifique spectacle dont

j’eus jamais été temoin, n’ayant pas encore vu une partie de son

Armée en Bataille, comme j’aurai ocasion de raconter dans la suite.

CHAPITRE V.

Diferentes Avantures qu’eut l’Auteur. Execution d’un Criminel.

L’Auteur montre son Habileté dans l’Art de la Navigation.

J’Aurois passé mon tems d’une maniere assez agréable dans ce pays,

si ma petitesse ne m’avoit pas exposé à plusieurs Avantures

très-dangereuses pour moi, quoi qu’en elles mêmes fort ridicules.

J’en raconterai quelques unes. _Glumdalclitch_ se promenoit souvent

dans les Jardins de la Cour en me portant dans ma petite Boëte, dont

elle me tiroit quelquefois pour me mettre à terre. Je me souviens que le

Nain de la Reine nous suivit un jour dans ces Jardins, & que ma Nourice

m’ayant mis à terre, comme j’étois seul avec lui, près de quelques

Arbres nains (c’étoient des Pommiers) je ne pus m’empêcher de faire

quelque mauvaise plaisanterie sur le raport qu’il y avoit entre lui &

ces Arbres, qui par hazard s’apellent dans leur langue de la même

maniére que dans la nôtre. Pour toute reponse, le petit coquin atendit

que je fusse sous un de ces Arbres, & puis se mit à le secouer si fort

qu’une douzaine de pommes tombérent tout autour de moi: mais il y en

eut une qui me tomba sur le dos pendant que je me baissois, & qui me fit

tomber sur le nez: ce qui n’est pas étonnant, puis que ces pommes ont

la même proportion avec les nôtres, que les habitans du pays ont avec

nous. Voila tout le mal que j’eus, & j’intercedai pour le Nain afin

qu’il ne fut point châtié pour cette espece de plaisanterie, à

laquelle j’avois moi même donné lieu.

Un autre jour _Glumdalclitch_ me laissa sur un gazon fort uni, pendant

qu’elle se promenoit avec sa Gouvernante à quelque distance de là.

Dans le même tems il commença à grêler avec tant de force, que dans

un instant je fus abatu à terre. Pendant que j’étois dans cette

situation, la grêle me faisoit par tout le corps les contusions les plus

douloureuses; cependant pour tâcher de me mettre à couvert, je me

trainai à quatre pates sous une rangée de Citroniers, mais si meurtri

depuis les pieds jusqu’à la tête, qu’il se passa plus de dix jours

avant que je pusse me remuer sans douleur. Que si quelqu’un trouve ce

fait incroyable, j’espère qu’il y ajoutera foy, quand je lui aurai

dit queles grains de grêle sont dans ce pays dix-huit cent fois plus

grands que ceux qui tombent en _Europe_: ce qui est bien sûr, puisque je

les ai pesez & mesurez moi même.

Mais il m’arriva un Accident bien plus dangereux dans le même Jardin,

un jour que ma petite Nourrice, croyant m’avoir mis dans un endroit où

je n’avois rien à craindre, ce que je la priois fort souvent de faire,

afin de pouvoir réver en liberté, & ayant posé ma Boëte à terre pour

n’avoir pas la peine de la porter, s’étoit rendue dans un autre

endroit du Jardin avec sa Gouvernante, & quelques autres Dames de sa

connoissance. Pendant son absence, un petit Epagneul qui apartenoit à un

des principaux Jardiniers, étant entré par hazard dans le Jardin, vint

dans l’endroit où j’étois. A peine m’eut-il vu que courant tout

droit à moi, il me prit dans sa gueule, m’aporta à son Maitre, & me

mit doucement à terre. Par le plus grand bonheur du monde il avoit été

si bien dressé, qu’en me portant entre ses dents, il ne me fit aucun

mal, & n’endommagea aucunement mes habits. Mais le pauvre Jardinier,

qui me connoissoit bien & qui m’aimoit très-fort, eut furieusement

peur. Il me prit entre ses deux mains, & me demanda comment je me

portois; mais j’étois si effrayé, & tellement hors d’haleine, que

je ne pus prononcer un seul mot. Peu de minutes après je revins à moi,

& il m’aporta sain & sauf à ma petite Nourice, qui pendant ce tems là

s’étoit rendue à l’endroit où elle m’avoit laissé, & étoit

dans de terribles angoisses de ne me pas voir paroitre, & de ce que je ne

repondois pas quoi qu’elle m’apellât. Elle gronda le Jardinier

d’avoir laissé courir son Chien. Mais la chose fut suprimée, & jamais

on n’en a rien su à la Cour; car _Glumdalclitch_ craignoit que la

Reine ne se mit en colère contr’elle; & pour ce qui me regarde, je fus

discret, parce qu’il me sembloit que l’Avanture ne me faisoit pas

autrement Honneur.

Cet Accident fit prendre à ma Nourice la resolution de ne me jamais

perdre de vuë. Il y avoit déjà long-tems que je craignois qu’elle ne

formât ce dessein, c’est ce qui m’avoit porté à lui cacher

quelques petites Avantures desastreuses, qui m’étoient arrivées

pendant que j’étois seul. Un Milan, qui voloit au dessus du Jardin,

fondit un jour sur moi, & si, après avoir courageusement tiré

l’Epée, je ne m’étois pas fouré dans un Espalier fort épais, il

m’auroit indubitablement emporté entre ses grifes.

Une autre fois je tombai jusqu’au cou dans une Taupiniére, & je fus

obligé d’avoir recours à un mensonge, pour déguiser la veritable

cause pourquoi mes habits étoient gâtez. Une autre fois enfin, je me

cassai la jambe droite contre la coquille d’un Limaçon sur laquelle

j’eus le malheur de tomber pendant que je me promenois tout seul, & que

je songeois à ma pauvre Patrie.

Je ne sçai ce qui l’emportoit chez moi, le plaisir ou la

mortification, quand j’observois dans mes promenades solitaires, que

les plus petits Oiseaux n’avoient aucune peur de moi, mais cherchoient

à la distance d’une verge des Vers & d’autres Alimens avec autant de

sécurité que s’il n’y avoit eu aucune créature tout près d’eux.

Je me souviens qu’une Grive eut la hardiesse d’emporter hors de mes

mains avec son bec un morceau de Gateau, que _Glumdalclitch_ m’avoit

donné pour mon dejeuné. Quand je voulois prendre quelqu’un de ces

oiseaux, ils me résistoient courageusement, tachoient de me piquer dans

les doigts que j’avois grand soin de retirer, & un instant après ils

cherchoient autour de moi des vers ou des limaçons, avec la même

indiference & la même tranquilité qu’auparavant. Mais un jour je pris

un gros bâton, & j’en donnai un coup si fort & si adroitement dirigé

à une Linote, que je la renversai à terre, & après l’avoir prise

avec mes deux mains par le cou, je l’aportai d’un air triomphant à

ma nourice. Cependant comme l’oiseau n’avoit été qu’étourdi du

coup, il revint à lui, & se débatit avec tant de violence, que je fus

plus d’une fois tenté de lacher prise; mars un Valet vint à mon

secours, & tordit le cou à l’oiseau, qui par ordre de la Reine me fut

le lendemain servi à diner. Cette Linote, autant qu’il m’en

souvient, étoit tant soit peu plus grande que ne sont nos cygnes en

_Angleterre_.

Les filles d’honneur prioient souvent _Glumdalclitch_ de venir dans

leurs Apartemens, & de m’y mener avec elle, afin d’avoir le plaisir

de me voir & de me toucher. Elles me mettoient quelquefois nud comme la

main, & me plaçoient tout de mon long dans leur sein; ce qui me causoit

un afreux dégout, parce que pour dire le vrai, elles ne sentoient pas

fort bon; ce que je ne dis pas dans le dessein de decrier ces aimables

Filles, pour qui j’ai toute la consideration possible; mais je croi que

ma petitesse étoit cause de la finesse de mon odorat, & que ces

illustres personnes paroissoient aussi ragoutantes à leurs Amans, que

nos filles _Angloises_ aux leurs. Et après tout, je trouvai que leur

odeur naturelle étoit beaucoup plus suportable que celle qu’elles se

donnoient par des parfums. Je ne saurois oublier qu’un de mes intimes

amis de _Lilliput_, un jour qu’il faisoit sort chaud & que j’avois

fait beaucoup d’exercice, se plaignoit d’une odeur excessivement

forte qui s’exhaloit de mon corps, quoique je sois aussi peu sujet

qu’un autre à cette sorte d’incommodité. Mais je conjecture que son

odorat étoit aussi fin à mon égard, que le mien l’étoit à

l’égard des habitans de _Brobdingnag_. Et sur ce point je suis obligé

de rendre justice à la Reine ma Maitresse, & à ma petite Nourice

_Glumdalclitch_, & de declarer qu’il n’y a pas de Dames

en _Angleterre_ plus exemptes qu’elles du defaut dont je viens de parler.

Ce qui me déplaisoit le plus parmi ces Filles d’honneur, quand ma

Nourice me menoit dans leur Apartement, c’est qu’elles me traitoient

sans aucune ombre de céremonie, & comme une Créature absolument sans

consequence. Il n’y a sorte de liberté qu’elles ne prissent en ma

presence: & il me seroit impossible d’exprimer le dégout que la

plûpart de ces libertez me causoient. Une d’elles entr’autres, qui

étoit d’une humeur extrêmement folâtre, faisoit de moi tout ce qui

lui venoit dans l’esprit, & il y venoit les plus plaisantes folies du

monde; auxquelles pourtant je prenois si peu de plaisir, que je priai

_Glumdalclitch_ de ne m’y plus exposer.

Un jour un Gentilhomme, qui étoit Neveu de la Gouvernante de ma Nourice,

vint & pria l’une & l’autre de venir voir une Execution. Le Criminel

avoit tué un Ami intime de ce Gentilhomme. _Glumdalclitch_ topa enfin à

la proposition, quoique ce fut contre son gré, car elle étoit fort

compatissante de son naturel: Et pour ce qui me regarde, quoique j’aye

toujours eu de l’horreur pour ces sortes de spectacles, ma curiosité

néanmoins devoir quelque chose de fort extraordinaire, l’emporta sur

mon inclination. Celui qui devoit être exécuté, étoit ataché à une

chaise sur l’Echafaut, & sa Tête fut emportée d’un seul coup de

sabre, long de quarante pieds. Le sang qui sortit des Veines & des

Artères, étoit en si grande quantité, & s’élevoit à une telle

hauteur, que pour le tems que cela dura, le _Jet d’eau_ de

_Versailles_, n’y faisoit œuvre; & la Tête en tombant sur

l’Echafaut, donna un si grand coup, que j’en tressaillis, quoique je

fusse à la distance d’une demi Mile _Angloise_.

La Reine qui aimoit fort à m’entendre raconter mes Voyages par mer, &

qui ne perdoit aucune ocasion de me divertir quand j’étois

melancolique; me demanda un jour si je m’entendois à gouverner une

Voile ou un Aviron, & s’il ne seroit pas bon pour ma santé que je

m’exerçasse quelquefois à ramer. Je lui répondis que je m’y

entendois fort bien, que quoique mon Emploi eut été celui de Chirurgien

de Vaisseau, j’avois souvent néanmoins quand la nécessité le

requeroit, travaillé comme un simple Matelot. Mais, que je ne concevois

pas comment cela se pouvoit faire dans son pays, où les plus petits

Batimens étoient de la taille de nos plus grands Vaisseaux de guerre.

Elle me repliqua que je n’eusse qu’à imaginer, comment je voulois

que mon petit Batiment fut fait; que son Menuisier exécuteroit les

ordres que je lui donnerois à cet égard, & qu’elle même auroit soin

de me faire preparer une place où je pourois naviger. Le Menuisier, qui

étoit habile dans son metier, acheva dans l’espace de dix jours une

Chaloupe, telle que je l’avois ordonnée, & dans laquelle dix

_Européens_ pouvoient aisément tenir.

Quand elle fut faite, la Reine la trouva si jolie, qu’après l’avoir

mise dans son giron, elle courut la montrer au Roi, qui donna ordre

qu’on la mit dans une cîterne pleine d’eau, & moi dedans pour en

faire l’essai. Mais la Reine avoit déjà auparavant fait un autre

projet. Elle avoit ordonné au Menuisier de faire une espéce d’Auge,

qui eut trois cent pieds de longueur, cinquante de largeur, & huit de

profondeur. Cette Auge, après avoir été bien poissée de peur que

l’eau ne penetrât à travers, fut mise à terre dans un Apartement

exterieur du Palais. Deux Valets pouvoient aisément remplir cette

machine d’eau en moins d’une demie heure. C’étoit là dedans que

je me divertissois à faire aller ma Chaloupe à la rame, & l’on ne

sçauroit croire le plaisir que la Reine & ses Dames prenoient à admirer

mon adresse & mon agileté. Quelquefois je haussois la voile, & alors mon

unique ocupation étoit de me tenir au Gouvernail, pendant que les Dames

faisoient avec leurs evantails le vent dont j’avois besoin, & quand

elles étoient lasses, les Pages faisoient aler ma Chaloupe en souflant

dans la Voile, pendant que je faisois paroitre ma Dexterité en

gouvernant à Bas bord & à Stribord, suivant que l’envie m’en

prenoit. Lorsque j’avois fait, _Glumdalclitch_ portoit toujours ma

Chaloupe dans son Cabinet, & la pendoit à un clou pour sécher. Un jour,

un des valets qui étoient chargez de remplir deux fois par semaine

d’eau fraiche l’Auge dont j’ai parlé, y mit (sans s’en

apercevoir) une grosse Grenouille, qui, selon toutes les aparences,

s’étoit fourée dans son seau, quand il avoit puisé de l’eau. La

Grenouille ne parut pas avant que je fusse mis dans l’Auge avec ma

Chaloupe, mais voyant alors un endroit où elle pouvoit se reposer, elle

grimpa dessus, & la fit tellement pancher d’un côté, qu’afin que ma

Barque ne tournât pas sans dessus dessous, je fus obligé de me jetter

de l’autre côté, pour servir de contrepoid. Quand la Grenouille fut

entrée, elle sauta d’un seul coup d’un bout de la Chaloupe

jusqu’au milieu, & puis par dessus ma tête en avant & en arriére, en

arosant mon visage & mes habits de cette matiére visqueuse dont ces

Animaux sont toujours pleins. La grandeur de ses Membres me le fit

trouver l’animal du monde le plus horrible; cependant, je supliai

_Glumdalclitch_ de me laisser vuider seul la querelle que j’avois avec

lui: Pendant un tems je l’étrillai avec une de mes Rames, & à la fin

je le forçai à sauter hors de la Chaloupe.

Mais le plus grand danger que j’aye jamais couru dans ce Royaume, me

vint d’un Singe, qui apartenoit à un des Clercs d’office.

_Glumdalclitch_ ayant quelque chose à faire ou quelque visite à rendre,

m’avoit enfermé dans son Cabinet. Comme il faisoit fort chaud, elle

avoit laissé la Fenêtre du Cabinet ouverte, aussi bien que les

Fenêtres & la Porte de ma grande Boëte, dans laquelle j’étois

ordinairement, parce qu’elle étoit spacieuse, & d’ailleurs fort

commode. J’étois dans une profonde réverie, quand tout d’un coup

j’entendis quelque chose qui faisoit du bruit à la porte du Cabinet, &

qui sautoit de côté & d’autre. Quelque efrayé que je fusse, je

tachai, sans me lever de ma chaise, de voir ce que c’étoit, & je vis

alors cette vilaine Bête, qui, après avoir fait quelques sauts &

quelques gambades, s’aprocha de ma Boëte, qu’elle me parut regarder

avec plaisir. Je me retirai au bout le plus éloigné de ma Boëte, mais

le Singe qui ne quitoit une Fenêtre que pour se mettre un instant après

devant une autre, me fit si peur, que je n’eus pas la presence

d’esprit de me cacher sous le lit, commé je l'aurois facilement pu

faire. Après que ses contemplations entremêlées de grimaces eurent

duré quelque tems, il m’aperçut enfin, & avançant une de ses pates

par la porte, comme font les Chats quand ils jouent avec une souris,

quoique je changeasse souvent de place pour n’être point atrapé, il

me saisit à la fin par le pan de mon habit (qui étant fait d’une

Etofe du pays, étoit très épais & très fort) & me tira hors de ma

Boëte. Il me prit dans sa patte droite de devant, & me tint comme une

Nourice fait un Enfant à qui elle va donner le sein, precisément comme

j’ay vu la même sorte d’animal faire avec de petits Chats en

_Europe_: & quand je voulois me débatre, il me serroit si fort, que je

jugeai que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de ne faire

aucun mouvement. Il y a grande aparence qu’il me prit pour quelque

jeune de son espèce; car pendant qu’il me tenoit dans une de ses

pates, il me caressoit doucement avec l’autre. Ce Divertissement fut

interrompu par un bruit qu’il entendit à la porte du Cabinet, comme

si quelcun aloit y entrer; sur quoi il sauta vite sur la Fenêtre par

laquelle il étoit venu, & de là sur les tuiles & sur les goutiéres,

marchant sur trois pates, & me tenant dans la quatriéme, jusqu’à ce

qu’il fut parvenu au haut du Palais. _Glumdalclitch_ l’avoit vu

sautant hors de la Fenêtre, & avoit jetté un cri que j’avois entendu.

La pauvre Fille étoit dans une furieuse émotion. Tout le Palais fut

dabord en Alarme: les Valets s’empressoient à chercher des Echelles.

Plusieurs centaines de personnes voyoient distinctement le Singe au haut

du Palais qui me tenoit entre ses pates, & qui me caressoit comme un de

ses petits. Ce spectacle faisoit rire la plupart de ceux qui y

assistoient; & je ne sçaurois guéres les blâmer, car il est certain,

qu’excepté moi, tout le Monde devoit trouver la chose parfaitement

ridicule. Quelques uns s’aviserent de vouloir jetter des pierres au

Singe pour le forcer à décendre; mais cela fut expressément défendu:

& ce fut un grand bonheur pour moi, car sans cela, par un excès

d’afection on auroit fort bien pu me casser la Tête.

Les Echelles étant dressées, plusieurs Hommes y montérent pour venir

à mon secours; ce que le Singe n’eut pas plutôt vu, aussi bien que

l’impossibilité d’échaper avec sa proye en ne marchant que sur

trois pates, qu’il me mit sur une tuile creuse, & s’enfuit. Je fus

là quelque tems à la distance de trois cent verges de Terre, attendant

à tout moment que le Vent me jetteroit en bas, ou que quelque vertige me

seroit rouler des tuiles dans une goutiére. Mais un des Valets de ma

Nourice, qui étoit un Garçon fort officieux, grimpa jusqu’à moi, &

après m’avoir mis dans une poche de ses culotes, me porta sain & sauf

à terre.

La peur & la douleur que ce vilain Animal m’avoit faites, me causérent

une Maladie, qui me força à garder le Lit pendant quinze jours. Le Roi,

la Reine, & tous les principaux Seigneurs de la Cour envoyoient chaque

jour demander des nouvelles de ma santé, & la Reine même eut la bonté

de me rendre plusieurs visites pendant ma Maladie.

Quand j’allai rendre mes Devoirs au Roi après mon retablissement, pour

le remercier de tous ses Bienfaits, il me fit quelques railleries sur

l’Avanture qui avoit été cause de mon incommodité. Il me demanda ce

que je pensois, & de quelles speculations j’étois ocupé pendant que

le Singe me tenoit entre ses pates, & comment j’avois trouvé l’air

qu’on respire au haut du Palais. Qu’auriez-vous fait, ajouta-t-il, si

pareille chose vous fut arrivée dans vôtre païs? Je dis à sa Majesté

que nous n’avions point de singes en _Europe_, excepté ceux qu’on y

aportoit d’autres pays par curiosité; & qu’ils étoient si petits,

que j’aurois aisément pu tenir téte à une douzaine s’ils avoient

osé m’ataquer. Que pour ce qui regardoit l’Animal monstrueux (car

sans hyperbole il étoit de la taille d’un Elephant) qui venoit de me

jouër un si vilain tour, si ma Frayeur m’avoit permis de faire usage

de mon Epée (en prononçant ces mots je mis la main sur la garde d’un

air fier) quand il avançoit sa patte dans ma chambre, je lui aurois

peut-être fait une telle blessure, qu’il n’auroit pas manqué de la

retirer, tout au moins aussi vîte qu’il l’avoit avancée. Cette

réponse fut faite d’un ton qui marquoit combien j’étois indigné de

la demande injurieuse qui venoit de m’être proposée: Cependant elle

ne servit qu’à exciter un éclat de rire bien plus mortifiant encore.

Je voulus d’abord me facher, mais cette envie ne me dura guères, parce

que je considerai, que c’est la plus grande de toutes les Folies, que

de pretendre se faire valoir parmi ceux qui sont hors de toute

comparaison avec nous.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III · 第 9 / 12 段