L’Exercice fatiguant que j’étois obligé de faire chaque jour, avoit

alteré ma santé en peu de semaines; & il sembloit que le profit que

j’aportois à mon Maitre, ne servoit qu’à accroitre le desir qu’il

avoit de gagner d’avantage encore. J’avois entiérement perdu

l’apetit, & étois devenu d’une horrible maigreur. Le Fermier s’en

aperçut & ayant conclu que je ne la ferois pas longue, il resolut de ne

rien épargner pour me conserver une vie si propre à augmenter encore

une Fortune qu’il avoit déjà si bien commencé à faire. Pendant

qu’il étoit occupé à ces raisonnemens, un _Slardral_, ou Ecuyer vint

de la Cour, avec ordre à mon Maitre de m’y mener incessamment pour

divertir la Reine & les Dames de la Cour. Quelques unes de celles-ci

étoient déjà venues me voir, & avoient raconté les choses du monde

les plus incroyables de ma Beauté & de mon Esprit. Sa Majesté & ceux

dont elle étoit acompagnée furent charmez de mes maniéres au dela de

toute expression. Je me jettai à genou, & demandai d’avoir l’Honneur

de baiser le pied de la Reine; mais cette gracieuse Princesse me tendit,

(après qu’on m’eut mis sur une Table) son petit doigt, que je serrai

entre mes deux bras, & sur le bout duquel j’apliquai mes levres avec le

plus profond respect. Elle me fit quelques Questions generales sur mon

Païs & sur mes Voïages, auxquelles je repondis aussi clairement & en

aussi peu de mots qu’il m’étoit possible. Elle me demanda si je

serois content de passer ma vie à sa Cour. Je fis une profonde

Reverence, & repondis d’un air soumis que j’apartenois à mon Maitre,

mais que si j’étois le maitre de disposer de moi, je serois charmé de

consacrer ma vie au service de Sa Majesté: Alors elle demanda à mon

Maitre s’il voudroit me vendre. Lui, qui croioit que je ne pourois pas

vivre un Mois, ne fit pas grande dificulté, & demanda mille piéces

d’or, qui lui furent payées sur le champ: & je remarquai que chaque

piece étoit d’une prodigieuse grosseur. La somme étant reçuë, je

dis à la Reine, que puisque j’étois à present le très humble

Esclave de Sa Majesté, je lui demandois en grace que _Glumdalclitch_,

qui m’avoit toujours soigné avec tant de tendresse, & qui s’y

entendoit si bien, fut admise à son service, & continuât à me servir

de Nourice & de Précepteur. La Reine m’acorda ma demande, & obtint

aisément le consentement du Fermier, qui fut bien aise que sa Fille fut

placée à la Cour: & la pauvre Fille elle même ne put dissimuler sa

joye. Son Pére s’en alla me souhaitant toute sorte de Bonheur, &

ajoutant qu’il m’avoit laissé dans une bonne Condition; je ne

répondis pas un mot, & me contentai de lui faire une assez petite

Reverence.

La Reine s’aperçut de mon air froid, & quand le Fermier fut sorti de

la Chambre, elle m’en demanda la raison. Je pris la liberté de dire à

Sa Majesté, que je n’avois d’autre obligation à cet Homme, que de

ne pas avoir écrasé une miserable petite créature comme moi, quand il

m’avoit trouvé dans son Champ; obligation dont je me croyois

sufisamment dégagé par le profit qu’il avoit tiré de moi en me

montrant à mille personnes, & par la somme qu’il venoit de recevoir de

Sa Majesté. Que la vie, que j’avois menée depuis qu’il m’avoit

trouvé, étoit assez penible pour tuer un Animal dix fois plus fort que

moi. Que ma santé étoit fort alterée par le Travail continuel de

divertir toutes sortes de personnes à toutes les heures du jour, & que

si mon Maitre n’avoit pas cru ma vie en danger, Sa Majesté ne

m’auroit pas eu à si bon marché. Mais que me trouvant à present sous

la Protection d’une si grande & si bonne Reine, l’Etonnement de la

Nature, la Merveille du monde, l’Amour de ses Sujets, & le Phenix de la

Creation; j’esperois que la crainte de mon Maitre se trouveroit fausse,

puisque je sentois déjà en moi comme une nouvelle vie, qui étoit

l’efet de son Auguste presence.

C’étoit là le precis de mon Discours, dans lequel je fis certainement

bien des fautes de langage, & hesitai plus d’une fois; la derniére

partie en étoit tout à fait dans le stile de ce peuple, dont j’avois

apris quelques phrases de _Glumdalclitch_, en aiant à la Cour.

La Reine ne fit pas seulement atention à mes fautes de langage, mais

parut surprise de trouver tant d’esprit & de bon sens dans un si petit

Animal. Elle me prit dans sa main, & m’aporta au Roy, qui étoit alors

dans son Cabinet. Lui, qui étoit un Prince grave & austère, ne voyant

pas bien ma Figure, demanda à la Reine d’un air froid & serieux depuis

quand elle étoit dans le gout des _Splacnuck_; car c’est pour cet

Animal qu’il me prenoit, pendant que j’étois couche sur ma poitrine

dans la main droite de Sa Majesté. Mais cette Princesse, qui avoit

infiniment d’esprit & de gayeté, me mit sur mes pieds au haut d’une

Etudiole, & m’ordonna d’instruire moi même Sa Majesté de ce qui me

regardoit, ce que je fis en peu de mots, & _Glumdalclitch_, qui

m’atendoit à la porte du Cabinet, & qui soufroit impatiemment que je

fusse hors de sa vuë, ayant été admise, confirma tout ce qui

s’étoit passé depuis mon arrivée dans la Maison de son Pére.

Le Roi, quoiqu’il eut fait son cours de Philosophie, & qu’il se fut

apliqué avec atention aux Mathematiques, ayant examiné avec soin ma

Figure, & me voyant me promener, crut avant que de m’avoir entendu

parler, que j’étois un Automate, fait par quelque Artisan fort

ingenieux. Mais, quand il eut ouï ma voix, & trouvé que je parlois avec

raison, il ne put cacher son étonnement. Il ne fut nullement content du

recit que je lui avois fait touchant la maniére dont j’étois venu

dans son Royaume, & crut que c’étoit une Fable concertée entre

_Glumdalclith_ & son Pére, qui m’avoient apris quelques mots &

quelques Phrases afin de me vendre à plus haut prix. Ce soupçon fit

qu’il me proposa plusieurs Questions, auxquelles je répondis toujours

d’une maniére sensée, & sans autre defaut que l’embaras de

m’exprimer, un mauvais accent, & quelques Phrases rustiques, que

j’avois aprises dans la maison du Fermier, & qui n’étoient guères

en usage à la Cour. Sa Majesté fit querir trois Professeurs, qui

étoient en semaine alors (suivant la coutume du pays.) Ces Messieurs,

après avoir examiné ma Figure pendant quelque tems avec exactitude,

furent de diferens avis. Ils convînrent seulement en ceci, que je ne

pouvois avoir été produit selon les loix reguliéres de la Nature,

parce que j’étois privé du Talens de pouvoir me conserver la vie,

soit en volant en l’Air, ou en grimpant sur des Arbres, ou en creusant

des Trous en terre. Ils conclurent de mes dents, qu’ils examinérent

avec grand soin, que j’étois un Animal carnacier; cependant ils ne

savoient point dequoi je pouvois m’être nourri, parce que la plupart

des Animaux à quatre pieds étoient trop forts pour moi, & les Mulots

aussi bien que quelques autres Bêtes, trop agiles: il ne restoit à

leurs avis que les Limaçons & quelques autres insectes; encore eurent

ils la cruauté de prouver par plusieurs doctes Argumens, que ce genre de

nourriture ne m’en pouvoit pas servir à moi. Un de ces habiles gens

inclinoit fort à croire que j’étois un Embryon, ou tout au plus un

Avorton. Mais cette opinion fut rejettée par les deux autres, qui

observérent que tous mes membres étoient finis & parfaits dans leur

Taille, & que j’avois déjà vécu quelques années, comme il

paroissoit par ma barbe, dont ils voioient distinctement les poils à

l’aide d’un Microscope. Ils ne voulurent pas me reconnoitre pour un

Nain, parce que ma petitesse étoit au dessous de toute comparaison; car

le Nain favori de la Reine, qui étoit le plus petit qu’on eut jamais

veu dans le Royaume, avoit près de trente pieds. Après plusieurs

Débats, ils décidérent unanimement, que j’étois seulement _Relplum

Scalcath_, ce que les Latins apellent _Lusus naturæ_; Definition

exactement conforme à nôtre Philosophie moderne, dont les Professeurs

dédaignant les _causes occultes_, par lesquelles les Disciples

d’_Aristote_ cherchent vainement à déguiser leur ignorance, ont

inventé cette merveilleuse solution de toutes les dificultez, au grand

avancement des connoissances Humaines.

Après une Décision si authentique, je demandai la permission de dire

seulement deux mots. Je me tournai vers le Roi, & assurai Sa Majesté que

je venois d’un Pays habité par plusieurs millions de personnes des

deux sexes, & tous de ma Taille; que les Animaux, les Arbres & les

Maisons y étoient dans la même proportion, & que par consequent

j’étois aussi capable de m’y defendre, & d’y trouver ma

subsistance, qu’aucun des sujets de Sa Majesté dans son pays: & il me

parut que cette reponse sufisoit pour refuter les Argumens de ces

Messieurs. Ils n’y repliquérent que par un souris méprisant, disant,

que j’avois bien retenu la leçon que le Fermier m’avoit dictée. Le

Roi qui avoit l’esprit bien plus pénétrant qu’eux, après avoir

renvoyé ses Savans, fit querir le Fermier, qui par bonheur n’étoit

pas encore sorti de la ville. Il l’examina d’abord en particulier, &

puis le confronta avec _Glumdalclitch_ & avec moi: & comme nous ne nous

coupames jamais dans nos reponses, il commença à croire qu’il se

pouroit bien que nous dissions vrai. Il pria la Reine de donner ordre

qu’on eut bien soin de moi, & fut d’avis que ma petite Nourice devoit

continuer à rester auprès de moi, parce qu’il avoit remarqué que

nous nous aimions beaucoup l’un l’autre. On lui donna un Apartement

fort commode à la Cour, une Gouvernante pour avoir soin de son

éducation, une servante pour l’habiller, & deux Valets pour la servir;

mais pour moi j’étois entiérement confié à ses soins. La Reine

commanda qu’on me fit, sur le modèle que _Glumdalclith_ & moi

trouveroient bon, une Boëte pour me servir de Chambre de lit.

L’Ouvrier qui y fut employé étant fort habile, me fit, en moins de

trois semaines, une Chambre qui avoit seize pieds en quarré, & douze en

hauteur, avec des Fenêtres a chassis, une porte, & deux Cabinets. Le

plafond pouvoit être haussé & baissé par le moien de deux gonds, pour

y mettre un lit que le Tapissier de Sa Majesté avoit déjà preparé, &

que _Glumdalclitch_ avoit la bonté de faire chaque jour de ses propres

mains. Un Artisan, qui s’étoit rendu fameux par son adresse à

travailler en petit, entreprit de me faire deux Chaises, avec leurs

Dossiers, & toutes les autres piéces, d’une matiére qui ne

ressembloit pas mal à de l’yvoire, & deux Tables avec un Cabinet pour

mettre ce que je voudrois. La Chambre étoit matelafsée de tous côtez,

aussi bien que le plancher & le plafond, pour prevenir tous les malheurs

qui auroient pu arriver par la negligence ou par l’étourderie de ceux

qui me portoient, & afin que je sentisse moins la force des secousses en

aiant en Carosse. Je demandai que ma Chambre fut fermée à clé afin que

les Rats & les Souris n’y pussent entrer. Après plusieurs essais, un

Ouvrier fut aliez adroit pour faire la plus petite serrure qu’on eut

jamais vue dans ce pays, car j’ay connu un Gentilhomme en _Angleterre_

qui en avoit une plus grande à la porte de sa Maison. Je fis de mon

mieux pour mettre la clé dans ma poche, de peur que _Glumdalclitch_ ne

la perdit. La Reine donna aussi ordre, qu’on prit la soye la plus mince

qui se pouroit trouver, pour me faire des Habits. Cette soye n’étoit

guéres plus epaisse que nos couvertures de lits en _Angleterre_, &

j’avoüe que j’eus quelque peine a m’y accoutumer. Mes Habits

étoient faits à la mode du pays, qui a quelque chose de fort décent, &

qui tient une espèce de milieu entre la maniére de s’habiller des

_Persans_ & celle des _Chinois_.

La Reine prit peu à peu tant de gout à ma conversation, qu’elle ne

pouvoit plus diner sans moi. J’avois une Table placée sur celle à

laquelle Sa Majesté dinoit, & une Chaise pour m’asseoir.

_Glumdalclith_ se tenoit debout près de la Table pour me servir & pour

avoir soin de moi. J’avois pour moi un service complet de Plats &

d’Assiettes d’Argent, qui en comparaison du service de la Reine,

n’étoit guères plus grand que ce que j’ay vu dans ce genre à

_Londres_ dans une Boutique de Tabletier, pour servir d’Ameublement à

la maison d’une Poupée. Ma petite Nourice avoit soin de le garder en

sa poche, dans une Boëte d’argent, me le donnant quand j’en avois

besoin, & le nétoyant elle même. Personne ne dinoit avec la Reine que

les deux Princesses Royales, dont l’ainée avoit alors seize ans, & la

cadette treize & un mois. Sa Majesté avoit coutume de mettre sur un de

mes plats un morceau de viande, dont je coupois ensuite ce que je

voulois; & un de ses grands plaisirs étoit de me voir manger en

mignature. Car la Reine (qui étoit une petite mangeuse) mettoit à la

fois dans sa bouche, autant que douze Paysans _Anglois_ pouroient manger

dans tout un Repas, ce qui étoit souvent un spectacle fort dégoutant

pour moi. Elle ne vous faisoit par exemple qu’une Bouchée d’une

Aîle d’Alouette avec les os, quoique cette Aîle fut neuf fois plus

grande que celle d’un grand Coq d’Inde parmi nous; & le Talent de

boire étoit exactement proportionné chez elle à celui de manger.

C’étoit un usage établi à cette Cour, que chaque _Mecredi_, (qui

comme je l’ai remarqué ci-devant étoit leur jour de Sabat) la Reine &

toute la Famille Royale de l’un & l’autre sexe, dinassent avec le Roi

dans son Apartement. J’étois déjà fort avant dans les bonnes graces

de ce Monarque, qui les jours de Sabat me faisoit placer à sa main

gauche près d’une des saliéres, au lieu que les autres jours ma place

étoit à la main gauche de la Reine. Ce Prince prenoit un singulier

plaisir à me faire des Questions sur les Mœurs, la Religion, les Loix &

les Sciences des Peuples de l’_Europe_, & je faisois de mon mieux pour

contenter sa curiosité sur tous ces points. Quelque obscures que de

certaines choses dussent naturellement lui paroitre, il les comprit

néanmoins avec une extreme facilité, & fit des Reflexions fort

judicieuses sur tout ce que je lui racontai. Mais il faut que j’avouë,

que m’étant un peu trop étendu sur le sujet de ma chére Patrie, sur

nôtre Commerce, nos Schismes en fait de Religion, & nos Factions dans

l’Etat; les préjugez de l’Education eurent tant de pouvoir sur lui,

qu’il ne put s’empêcher en me prenant sur sa main droite, & en me

caressant doucement de l’autre, de me demander avec un grand éclat de

rire si j’étois _Whig_ ou _Tory_. Se tournant ensuite vers son Premier

Ministre, qui se tenoit derriére lui avec son Baton blanc à la main; il

observa combien étoient méprisables les grandeurs humaines, puisque de

petits insectes comme moi se méloient d’y aspirer: & cependant,

disoit-il, j’oserois parier que ces Insectes ont leurs Titres

d’Honneur, qu’ils ont de petits nids & des terriers auxquels ils

donnent les noms de Maisons & de Villes; qu’ils tachent de briller par

leurs Habits & par leurs Equipages; qu’ils s’aiment, qu’ils se

batent, qu’ils disputent, qu’ils se trompent, qu’ils se trahissent.

Il continua quelque tems sur le même ton, & je ne sçaurois exprimer

l’indignation que je ressentis, à l’ouïe d’un Discours dans lequel

mon Auguste Patrie, la Maitresse des Arts & des Sciences, le Fleau de la

_France_, l’Arbitre de _l’Europe_, le Sejour de la Verité, de la

Vertu & de l’Honneur, & l’Objet de l’Admiration & de l’Envie de

tout l’Univers, étoit si cruellement ravalée.

Mais, comme d’un côté je n’étois guéres en état de venger ces

sortes d’injures, de l’autre, après y avoir bien pensé, je

commençai à douter si j’avois été injurié ou non. Car, après

m’être acoutumé pendant quelques mois à la vue & à la conversation

de ce Peuple, & remarqué que chaque objet sur lequel je jettois les

yeux, étoit dans une exacte proportion de grandeurs avec tous les

autres, l’Horreur dont j’avois été frapé d’abord, s’étoit

tellement évanouïe, que si j’avois vu alors une compagnie de

Seigneurs & de Dames _Angloises_ dans tous leurs Atours, & faisant toutes

ces simagrées que la politesse prescrit; pour dire le vrai, j’aurois

été violemment tenté de rire d’eux d’aussi bon cœur que le Roi &

les Seigneurs de sa Cour le faisoient de moi. Ce qu’il y a de sûr,

c’est que peu s’en faloit que je ne me trouvasse moi-même ridicule,

quand la Reine en me mettant sur sa main devant un Miroir, où je pouvois

nous voir l’un & l’autre entiérement, me faisoit sentir l’immense

disproportion qu’il y avoit entre nous.

Rien ne me piqua & ne me mortifia davantage que le Nain de la Reine, qui

étant d’une petitesse sans exemple dans le pays (car sans mentir il

n’avoit pas tout à fait trente pieds) devint insolent en voyant une

Créature si fort au dessous de lui, qu’il affectoit de me regarder de

haut en bas, quand il passoit près de moi dans l’Antichambre de la

Reine, pendant que j’étois sur une Table à causer avec les Seigneurs

& les Dames de la Cour, & ne manquoit aucune occasion de me donner

quelques lardons sur ma petitesse; dont je me vangeois en l’apelant

Frere, en lui faisant un Apel, & en lui disant tels autres quolibets qui

sont en usage parmi les _Pages de Cour_. Un jour pendant le diné ce

petit coquin fut si piqué de quelque chose que je lui avois dit, qu’il

me prit par le milieu du corps, ne songeant à rien moins qu’au malheur

qui me menaçoit, & me laissa tomber dans un grand plat d’argent plein

de créme, apres quoi il s’enfuit de toute sa force. J’enfonçai dans

la créme jusques par dessus les yeux, & si je n’avois pas été bon

Nageur, j’aurois couru grand risque de me noyer; car _Glumdalclitch_

étoit dans ce moment à l’autre bout de la Chambre, & la Reine fut si

efrayée de ma chute, qu’elle n’eut pas la presence d’esprit de me

secourir. Mais ma petite Nourice acourut aussi-tôt, & me tira du plat,

après que j’eus avalé plus d’une pinte de crême. Je fus mis au

lit; cependant mes Habits entiérement gatez furent tout le mal que

j’eus. Le Nain fut étrillé comme il faut, & pour plus grande

punition, forcé de boire la crême dans laquelle il m’avoit laissé

tomber; jamais depuis ce tems là il ne rentra en Faveur: car peu après

la Reine le donna à une Dame de la premiére qualité, tellement que je

ne le vis plus, ce qui me tic un très sensible plaisir; car il m’est

impossible d’exprimer jusqu’où j’aurois pu porter le ressentiment

contre ce malicieux fripon.

Il m’avoit déjà joüé auparavant un fort vilain tour, qui fit bien

rire la Reine, quoy qu’en même tems elle en fut si fachée, qu’elle

l’auroit chassé sur le champ, si je n’avois eu la generosité

d’interceder pour lui. Sa Majesté avoit pris sur son assiette un os

qui étoit plein de moëlle, & après avoir oté la moëlle, avoit remis

l’os debout dans le plat comme il étoit auparavant; le Nain, qui avoit

atendu à faire son coup que _Glumdalclitch_ fut allée au Bufet, monta

sur sa chaise, me prit dans ses deux mains, & joignant mes deux jambes

l’une contre l’autre, me mit jusqu’au milieu du corps dans l’os

où avoit été la moëlle, & où il faut avoüer que je faisois une

figure souverainement ridicule. Je croi qu’il se passa bien une minute

avant que personne sut ce que j’étois devenu, car il me paroissoit au

dessous de moi de crier. Mais comme les Princes mangent rarement chaud,

mes jambes ne soufrirent rien: il n’y eut que mes bas & mes culottes

qui payérent la façon de cette Avanture. Par mon intercession le Nain

n’eut d’autre châtiment que d’être bien fouëtté.

La Reine me railloit très souvent sur ma timidité, & elle avoit

coutûme de me demander si mes Compatriotes étoient d’aussi grands

poltrons que moi; voici à quelle ocasion.

Dans ce Royaume on est furieusement tourmenté des Mouches en Eté, & ces

odieux Insectes, dont chacun est de la taille de nos Alouettes, ne me

laissoient pendant que je dinois aucun moment de repos, avec leur

bourdonnement continuel autour de mes oreilles. Elles se mettoient

quelquefois sur mon manger, & avoient même l’insolence d’y faire

leurs ordures, ce qui étoit un spectacle fort peu ragoutant pour moi,

mais que les Naturels du pays ne pouvoient apercevoir, parce que leurs

yeux n’étoient pas taillez comme les miens pour voir de petits objets.

Quelquefois elles se mettoient sur mon nez ou sur mon front, où elles me

piquoient jusqu’au vif; & y laissoient toujours des traces de cette

matiére visqueuse, à laquelle elles doivent la faculté de marcher la

tête en bas contre un plafond, à ce que disent nos Naturalistes.

J’avois beaucoup de peine à me defendre contre ces vilains Animaux, &

ne pouvois m’empêcher de tressaillir quand ils venoient sur mon

visage. Une des malices ordinaires du Nain étoit d’atraper dans sa

main un bon nombre de ces insectes, comme les Ecoliers font parmi nous, &

puis de les laisser voler tout d’un coup sous mon nez, pour me faire

peur, & en même tems, pour divertir la Reine. Le seul remede que j’y

savois étoit de les couper en piéces avec mon couteau pendant qu’ils

voloient en l’air: Exercice dont je m’aquitois avec une adresse qui

m’atiroit les aplaudissemens de tous les spectateurs.

Je me souviens qu’un matin que _Glumdalclitch_ m’avoit mis sur le bord

d’une Fenêtre, ce qui étoit sa coutume quand il faisoit beau, afin

que je pusse prendre l’air, (car je n’osois pas hazarder de laisser

pendre ma boëte à un clou hors de la Fenêtre, comme nous atachons nos

cages en _Angleterre_) je me souviens, dis-je, qu’ayant levé un de mes

chassis, & m’étant assis à ma Table pour manger un morceau de

Massepain pour mon dejeuné, plus de vint guêpes, atirées par

l’odeur, entrérent dans la chambre, faisant plus de bruit par leur

Bourdonnement, que n’en auroient pû faire autant de Cornemuses.

Quelques unes se jettérent sur mon Massepain & l’emportérent piéces

par pieces: les autres se mirent à voler autour de ma Tête,

m’étourdissant par leur bourdonnement, & ne me causant pas une

mediocre frayeur par leurs aiguillons. J’eus néanmoins le courage de

me lever, de tirer l’Epée, & de les ataquer dans l’air. J’en tuai

quatre, le reste s’envola, & je fermai la Fenêtre après elles. Ces

bêtes étoient de la grandeur de nos Perdrix. Je pris leurs aiguillons,

& trouvai qu’ils avoient un pouce & demi de longueur, & qu’ils

étoient aussi pointus que des Eguilles. Je les ai tous soigneusement

gardez, & les ayant montrez depuis ayec quelques autres Curiositez dans

plusieurs endroits de l’_Europe_; à mon retour en _Angleterre_, j’en

ai donné trois au _Colège_ de _Gresham_, & gardé le quatriéme pour

moi.

CHAPITRE IV.

Description du pays. Projet pour la correction des Cartes Geographiques.

Ce que c’étoit que le Palais du Roy & la Capitale. Maniere dont

l’Auteur voyageoit. Description d’un des principaux Temples de la

Capitale.

MOn dessein est à present de donner à mes Lecteurs une courte

Description de ce pays, au moins de ce que j’en ai vû, n’ayant été

qu’à mille lieuës en circuit de _Lorbrulgrud_ la Capitale. Car, la

Reine que je ne quitois jamais, avoit coutume de n’acompagner pas plus

loin le Roi dans ses Voyages, & s’arrêtoit à cette distance de la

Capitale, jusqu’au retour de Sa Majesté des Frontieres. L’Empire de

ce Prince a environ trois mille lieuës en longueur, & deux mille en

largeur. Ce qui m’a fait conclure que nos Geographes _Européens_ se

sont furieusement trompez, en ne mettant qu’une vaste etendue de mers

entre le _Japon_ & la _Californie_; car j’ay toujours été dans

l’opinion, qu’il doit y avoir de grandes terres pour contrebalancer

le Continent de la _Tartarie_: Voila pourquoi ils doivent corriger leurs

Cartes Geographiques, en joignant cette vaste étenduë de pays

au Nord-West de l’_Amérique_, en quoi je suis prêt de les aider de mes

lumiéres.

Le Royaume est une Presque Isle, bornée au Nord-Est par une suite de

montagnes haute de quinze lieues, & qu’il est impossible de passer à

cause des Volcans qu’il y a aux sommets. Personne ne sçait quelles

sortes de creatures habitent au delà de ces Montagnes, ou même s’il

s’y trouve des Habitans. L’Ocean sert de bornes aux trois autres

cotez. Il n’y a aucun Port de mer dans tout le Royaume, & les endroits

de la côte où les Rivieres se jettent dans la mer sont si pleins de

rochers, qu’il n’y a pas moyen d’y naviger avec les plus petites

Chaloupes; ce qui fait que ce peuple n’a absolument aucun Commerce avec

le reste de l’Univers. Mais il y a force Vaisseaux dans les grandes

Riviéres, qui abondent en poisson d’un gout excellent. Car les

habitans en prennent rarement dans la Mer, parce que le poisson y est de

la même grandeur qu’en _Europe_, & par consequent ne leur vaut pas la

peine d’être pris; en quoi il paroit clairement, que dans la

production de ces Plantes & de ces Animaux d’une si extraordinaire

grandeur, la nature s’est uniquement bornée à ce Continent, dont je

laisse la raison à deméler aux Philosophes. Cependant, de tems en tems

ils prennent quelques Baleines qui viennent échouer contre les Rochers,

& dont les gens du commun se font un grand Regal. J’ay vû de ces

Baleines, qui étoient si grandes, qu’un Homme avoit peine à en porter

une sur ses Epaules, & quelquefois par curiosité on en porte dans des

paniers à _Lorbrulgrud_. On en servit un jour à la Table du Roi une,

qui passoit pour quelque chose de fort rare, mais je ne remarquai pas

qu’il en fit grand cas; car je crois que la grosseur de ce poisson le

degoutoit, quoique j’aye vu des Baleines encore plus grandes dans la

_Nouvelle Zemble_.

Ce pays est fort peuplé, puis qu’il contient cent cinquante Villes,

tant grandes que petites, & un nombre prodigieux de Villages. Pour donner

quelque idée de ces Villes à mes Lecteurs, je me contenterai de leur

faire la Description de la Capitale. Une riviére passe au milieu de

cette Ville, & la partage en deux parties égales. On y compte plus de

quatre vingt mille Maisons & environ six cent mille Habitans. Sa longueur

est de trois _Glonglungs_, (qui font environ cinquante quatre miles

_Angloises_) & sa largeur de deux & demi, comme je l’ai mesuré moi

même dans une Carte faite par l’ordre exprès du Roi, & qui fut mise

à terre pour cet éfet.

Le Palais du Roi n’est pas un Edifice regulier, mais plusieurs Batimens

joints ensemble & qui ont à peu près sept miles de tour. Les

principales Chambres ont généralement deux cent quarante pieds de

hauteur, & sont longues & larges à proportion. _Glumdalclitch_ & moi

avions un Carosse dans lequel sa Gouvernante la prenoit souvent pour voir

la Ville, ou les Boutiques; & j’étois toujours de la partie, placé

dans ma Boëte; quoique cette bonne Fille me prit dehors aussi souvent que

je le voulois, & me tint dans sa main, afin que je pusse mieux voir les

Maisons & le Peuple, quand nous passions par les ruës.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III · 第 8 / 12 段