seul plat, mais bon dans sa sorte, & tel qu’il faloit à un laboureur.
Ce plat avoit plus de vint-quatre pieds de diamétre. La Compagnie
consistoit dans le Fermier, sa Femme, trois enfans & une vieille
Grand-mère. Quand tout le monde fut assis, le Fermier me plaça à
quelque distance de lui sur la Table, qui étoit haute de trente pieds.
J’étois dans de terribles transes, & de peur de tomber en bas, je
m’ésoignai du bord le plus qu’il me fut possible. La Femme coupa en
petites piéces un morceau de viande, & puis se mit à émier un peu de
pain sur une assiette, qu’elle plaça ensuite devant moi. Je lui fis
une profonde reverence, tirai mon couteau & ma fourchette, & me mis à
manger, dont ils parurent fort satisfaits. La Maitresse du logis ordonna
à sa servante d’aler querir une petite coupe, qui ne tenoit
qu’environ douze pintes, & qu’elle eut soin elle même de remplir
pour moi. Je fus obligé de me servir de mes deux mains pour prendre la
coupe, & d’un air fort respectueux je bus à la santé de la Dame du
Logis, ce qui fit faire à toute la Compagnie un si grand éclat de rire
que je pensai en devenir sourd. Cette Boisson avoit un gout de petit
cidre, & n’étoit nullement desagréable. Le Maitre me fit signe alors
de me mettre à côté de son assiette; mais comme je marchois sur la
Table, étant, comme il est facile à mes Lecteurs de le concevoir, encor
tout éperdu, il m’arriva de broncher contre une croute de pain & de
tomber sur mon nez, mais par bonheur sans me faire de mal. Je me relevai
dabord, & remarquant que ces bonnes gens étoient fort inquiets, je pris
mon Chapeau (que j’avois tenu par politesse sous le bras,) & en le
tournant au dessus de ma tête, je fis en même tems deux ou trois cris
de joïe, pour montrer que je ne m’etois point blessé. Mais dans le
tems que je m’avançois vers mon Maitre, (comme je l’apellerai
toujours dans la suite) le plus jeune de ses Fils, qui étoit assis à
côté de lui, & qui étoit un mechant garnement d’environ dix ans, me
prit par les jambes, & me tint si haut en l’air qu’il n’y avoit
partie de mon corps qui ne tremblât de peur; mais son Pére m’ôta
d’entre ses mains, & lui donna un si terrible souflet, qu’il auroit
pu renverser le plus terrible Elephant qu’on ait jamais vu en _Europe_,
lui ordonnant en même tems de sortir de table. Mais moi, craignant que
le garçon ne me gardât quelque rancune, & me ressouvenant parfaitement
bien jusqu’à quel point les enfans parmi nous sont cruels envers les
Moineaux, les Lapins, les jeunes Chats, & les petits Chiens, je me jettai
à genou, & designant le criminel, je tachai à faire entendre à mon
Maitre, que je lui demandois en grace qu’il voulut lui pardonner. Le
Père y consentit, & donna permission à son Fils de reprendre sa place;
sur quoi j’alai vers lui & baisai sa main, que mon Maitre prit, & passa
plusieurs fois sur mon visage comme pour me caresser.
Vers le milieu du repas le Chat favori de ma Maitresse sauta dans son
giron. Cet Animal me parut trois fois plus grand qu’un Bœuf, à en
juger par sa tête & par une de ses pates, que je considerai atentivement
pendant que sa Maitresse le caressoit & lui donnoit à manger. L’air
furieux de cette Bête me fit trembler, quoique je fusse à l’autre
bout de la Table, & que ma Maitresse la retint, de peur qu’elle ne
sautât sur la Table, & ne me prit entre ses grifes. Mais par bonheur
j’en fus quite pour la crainte; car le Chat ne fit pas la moindre
atention à moi, quoique mon Maitre m’en eut si fort aproché, que je
n’en étois plus qu’à la distance de trois verges. Comme j’avois
toujours oui dire, & même éprouvé dans mes voyages, que fuir, ou
marquer de la frayeur devant un Animal cruel, est le vrai moyen de s’en
faire ataquer, je pris la resolution dans cette épineuse conjoncture, de
prendre un air ferme & assuré. Je me promenai cinq ou six fois avec un
maintien intrepide devant la tête même du Chat, & vins ensuite tout
près de lui; surquoi il sauta à terre, tout comme s’il avoit été
plus éfrayé encore que moi. Ce trait de courage qui m’avoit si bien
réussi, fit que je n’eus pas tant peur des Chiens, dont trois ou quatre
venoient d’entrer dans la Chambre, comme cela est ordinaire dans les
Maisons des Fermiers; un de ces chiens, qui étoit un Mâtin, étoit de
la grandeur de quatre Elephants. Tout près de lui étoit un Levrier,
plus haut encore, mais pas si large.
Nous avions presque achevé de diner, quand la Nourrice entra, ayant
entre ses bras un enfant d’un an, qui m’aperçut d’abord, &
commença à crier si fort qu’on l’auroit entendu à une lieuë, &
cela, suivant la bonne coutume des enfans, pour que je lui servisse de
jouet. Sa Mere par pure indulgence me prit, & m’avança vers
l’enfant, qui me saisit incontinent par le milieu, & foura ma tête
dans sa bouche, ce qui me fit jetter des cris si afreux, que l’enfant
effrayé me laissa tomber, & je me serois infailliblement cassé le cou,
si la Mére n’avoit pas tenu son tablier sous moi. La Nourrice pour
apaiser le petit se servit d’un Hochet, qui étoit une espèce de
Vaisseau creux, rempli de grandes pierres, & ataché avec un cable au
milieu du corps de l’enfant. Mais cela n’y fit œuvre, tellement
qu’elle fut obligée d’avoir recours au dernier remede, qui étoit de
lui donner le sein. J’avouë n’avoir jamais vu un objet plus
monstrueusement dégoutant, que celui qui s’ofrit alors à mes regards.
J’en étois si près que je pouvois le voir très distinctement: Mais
j’aime mieux épargner à mes Lecteurs une pareille Description, & leur
faire part d’une reflexion que m’inspira la vuë de ce laid & enorme
sein. La peau de nos Dames _Angloises_, disois-je en moi même, nous
paroit très belle; mais cela ne viendroit-il pas de ce que ces Dames ne
sont pas plus grandes que nous, & de ce que nous ne voyons pas leur peau
à travers un Microscope, qui nous convaincroit que le teint le plus
blanc & le plus uni, n’est au fond qu’un assemblage raboteux de
plusieurs vilaines couleurs.
Je me souviens que dans le tems que j’étois à _Lilliput_, les teints
des Habitans me paroissoient la plus belle chose du monde, & que causant
sur ce sujet avec un Homme d’esprit du païs, qui étoit un de mes
intimes Amis, il me dit que mon visage lui paroissoit beaucoup plus beau
& plus uni quand il me regardoit de terre, que lorsque placé dans ma
Main il pouvoit me considerer de plus près. Il m’avoüa qu’il
apercevoit alors de grands creux dans mon Menton, que le poil de ma barbe
étoit plus rude que la soye d’un sanglier, & que mon teint étoit
composé de plusieurs couleurs trés désagréables: quoique je puisse
dire sans vanité, que je suis aussi beau que la plupart des personnes de
mon sexe & de mon pays, & que mon teint n’est pas autant hâlé par mes
Voyages qu’il auroit pu l’être. D’un autre côté, parlant des
Dames de la Cour de _Lilliput_, il m’a dit plus d’une fois que
l’une avoit des taches de rougeur, une autre la bouche trop grande, une
troisiéme le nez mal fait, qui étoient tout des choses dont il
m’étoit impossible de m’apercevoir. J’avouë ingenument que les
reflexions que je viens de faire sont fort naturelles, & que mon Lecteur
auroit bien pu les faire sans moi. Cependant je n’ai pu m’empêcher
de lui en faire part, de peur qu’il ne s’imaginât que ces vastes
Créatures fussent réellement plus diformes que nous: car pour leur
rendre justice, il faut que je confesse que c’est un peuple fort bien
tourné; & en particulier touchant mon Maitre, que, quoi qu’il ne fut
qu’un Fermier, ses traits pourtant me paroissoient très bien
proportionnez, quand je les considerois à la distance de soixante pieds,
c’est à dire, quand je me tenois à terre tout près de lui.
Lors qu’on tut sorti de table, mon Maitre alla trouver ses ouvriers, &
autant que je pus le découvrir par sa voix & par ses gestes, donna ordre
à sa Femme d’avoir bien soin de moi. J’étois extrémement las, &
j’avois une furieuse envie de dormir. Ma Maitresse qui le remarqua, me
mit sur son propre lit, & me couvrit d’un mouchoir blanc, mais qui
étoit plus grand & plus épais que la principale voile d’un Vaisseau
de guerre. Je dormis environ deux heures, & songeai que j’étois chez
moi avec ma Femme & mes enfans, ce qui redoubla ma tristesse, quand à
mon reveil je me trouvai seul dans un vaste Apartement qui avoit deux à
trois cent pieds d’étendue, & plus de deux cent en hauteur; & dans un
lit qui avoit quarante verges de largeur. Ma Maitresse étoit sortie pour
avoir soin de ses affaires Domestiques, & avoit fermé après elle la
porte de la Chambre où j’étois. Le lit étoit à huit verges de
terre. Pressé par quelque necessité, j’aurois bien voulu descendre,
mais je n’osai apeller personne, parce qu’aussi bien tous mes cris
auroient été inutiles, & ne seroient certainement pas parvenus
jusqu’à la Cuisine, où toute la Famille étoit. Pendant que je me
trouvois dans cet embaras, deux Rats grimpérent contre les Rideaux, &
coururent de côté & d’autre en flairant. Un d’eux vint jusque sur
mon visage, & me causa une terrible fraieur. Je me levai aussi-tôt, &
tirai mon Epée pour me défendre. Ces horribles Animaux eurent la
hardiesse de m’ataquer des deux côtez, & un d’eux me sauta au colet,
mais j’eus le bonheur de lui fendre le ventre avant qu’il put me
faire aucun mal. Il tomba à mes pieds, & l’autre voiant le sort de son
camarade s’enfuit, mais non pas sans avoir reçu une bonne blessure par
derriére, que je lui donnai pendant qu’il s’enfuioit. Cet exploit
achevé, je me promenai au petit pas de côté & d’autre sur le lit,
pour me remettre de ma frayeur & de la fatigue que je venois d’essuyer.
Ces Rats étoient de la taille d’un grand Dogue d’_Angleterre_, mais
infiniment plus agiles & plus mechants: si bien que si j’avois ôté
mon Epée avant que de me coucher, j’aurois été infailliblement
dévoré. Je mesurai le Rat mort, & trouvai qu’il avoit deux verges
moins un pouce de longueur.
Peu après ma Maitresse entra dans la Chambre, & me voyant tout en sang,
elle courut au plus vite à moi, & me prit dans sa main: je lui montrai
le Rat mort, en riant & en faisant d’autres démonstrations de joye,
pour lui donner à connoitre que je n’avois aucun mal. Elle en fut
charmée, & ordonna à une servante de prendre le Rat avec des pincettes,
& de le jetter par la Fenêtre. Après cela elle me mit sur une table,
où je lui montrai mon épée toute sanglante, que j’essuyai un instant
aprés, & que je remis dans son foureau. J’étois pressé de faire plus
d’une de ces sortes de choses à l’égard desquelles les Procurations
sont impraticables, & pour cet effet, je m’eforçai de faire comprendre
à ma Maitresse, que je souhaitois d’être mis à Terre; ce qui étant
executé, ma pudeur ne me permit pas de faire d’autres gestes que de
montrer la porte, & de me courber plusieurs fois. La bonne Femme me
comprit enfin, quoi qu’avec grande peine: elle me prit dans sa main, &
me mit à terre dans le Jardin. Je m’éloignai d’elle de deux cent
verges; & lui ayant fait signe de ne me pas regarder & de ne me pas
suivre, je me cachai entre deux Feuilles d’Ozeille, & satisfis à mes
besoins.
J’espere que le Lecteur Benevole m’excusera si j’insiste
quelquefois sur des particularitez de ce genre, qui quoique peu
interessantes aux yeux du vulgaire ignorant, ne laissent pas de donner un
nouveau degré d’étendue aux idées & à l’imagination
d’un Philosophe. D’ailleurs, je me suis particuliérement attaché à
la verité, sans prêter à mon stile les ornemens afectez du mensonge: &
je puis dire que toutes les circonstances de ce voyage ont fait sur moi
une si vive impression, & sont si profondement gravées dans ma memoire,
qu’en les mettant sur le papier, je n’en ai omis aucune, qui fut tant
soit peu importante: Quoiqu’aprés une exacte revue, j’aye éfacé
quelques endroits moins importans, qui sont dans ma premiére copie; &
cela crainte d’ennuïer mes Lecteurs, crainte qui, à ce qu’on dit,
devroit agiter la plûpart des Auteurs de voyages.
CHAPITRE II.
Description de la fille du Fermier. L’Auteur est mené à une Ville
prochaine, & ensuite à la Capitale. Particularitez de ce voyage.
MA Maitresse avoit une Fille de neuf ans, qui étoit une trés-aimable
enfant pour son âge, qui faisoit de son Eguille tout ce qu’elle
vouloit, & d’une adresse surprenante à habiller sa poupée. Sa Mére &
elle résolurent d’acommoder pour la nuit suivante le Berceau de la
poupée pour moi: le Berceau fut mis dans un petit Tiroir d’un Cabinet,
& le Tiroir placé sur une Tablette suspenduë en l’air de peur des
_Rats_. Pendant tout le tems que je restai dans cette Maison, je n’eus
point d’autre lit, quoique je le rendisse plus commode, quand j’eus
un peu apris à parler la langue du Pays, & que je fus en état
d’exprimer tellement quellement mes besoins. Cette jeune Fille étoit
si adroite, qu’après que j’eus ôté deux ou trois fois mes habits
devant elle, elle fut en état de m’habiller & de me deshabiller,
quoique je ne lui aye jamais donné cette peine, quand elle vouloit me
laisser faire. Elle me fit sept chemises, & quelqu’autre linge, qui
quoique très fin, ne laissoit pas d’être plus épais & plus rude
qu’une Haire; & toujours elle eut la bonté de le laver elle même.
Elle tâcha aussi de m’aprendre la Langue du pays: Quand je montrois
quelque chose avec le doigt, elle m’en disoit le nom, de maniére que
dans peu de jours je pouvois demander tout ce que je voulois. C’étoit
une très bonne enfant, & qui n’avoit pas tout à fait quarante pieds
de hauteur, étant petite pour son âge. Elle me donna le nom de
_Grildrig_, nom que sa Famille me conserva, & par lequel je fus designé
ensuite par tout le Royaume. Ce mot revient au _Nanunculus_ des _Latins_,
au _Homunceletino_ des _Italiens_, au _Mannikin_ des _Anglois_, & au
_Mirmidon_ des _François_. C’est à elle principalement que je dois ma
conservation dans ce pays, & pendant tout le tems que j’y fus, je ne me
separai jamais d’elle; je l’apelois ma _Glumdalclitch_, ou ma petite
Nourice. Et je serois le plus ingrat de tous les Hommes, si je ne faisois
pas mention de sa tendresse & de ses soins à mon égard, que je
souhaiterois de tout mon cœur être en état de reconnoitre, au lieu que
je suis, selon toutes les aparences, le fatal quoiqu’innocent
instrument de sa disgrace. On commençoit déja à parler de moi dans le
Voisinage. Le bruit s’y étoit répandu, que mon Maitre avoit trouvé
dans les Champs un Animal extraordinaire, de la grandeur d’un
_Splacknuck_, mais dont toutes les parties étoient exactement faites
comme celles d’une Créature humaine, à laquelle il ressembloit de
plus dans toutes ses Actions; qu’il parloit un petit langage qui lui
étoit propre, qu’il avoit déja apris quelques mots de leur langue,
marchoit sur ses jambes, étoit doux & aprivoisé, venoit quand on
l’apelloit, faisoit tout ce qu’on vouloit, & avoit les plus jolis
membres du monde, & un teint plus beau que celui d’une Fille de
qualité de trois ans. Un autre Fermier qui ne demeuroit pas loin de chez
nous, & étoit un intime Ami de mon Maitre, vint lui rendre visite, dans
le dessein de s’informer de la verité de cette Histoire. Je fus
d’abord produit & placé sur une Table, où je me promenai de côté &
d’autre, selon qu’on me l’ordonnoit, tirai mon Epée, la remis dans
le Foureau, fis la Reverence à celui qui étoit venu rendre visite à
mon Maitre, lui demandai en sa propre langue comment il se portoit, & lui
dis qu’il étoit le bien venu, précisément comme ma petite Nourice
m’avoit instruit. Cet homme qui étoit vieux & qui n’avoit pas la
vuë trop bonne, mit ses Lunettes pour me mieux considerer, & j’avouë
que la singularité de ce spectacle m’aracha un éclat de rire fort
impoli. Nos gens s’aperçurent pourquoi je riois, & éclatérent dans
le même instant, ce qui pensa fâcher ce vieux Fou. Il passoit pour
Avare, & par malheur pour moi il ne justifia que trop cette espece de
reputation. Il conseilla à mon Maitre de me montrer comme une rareté
dans la ville voisine un jour de Marché. En voyant mon Maitre & son Ami
qui causoient long tems ensemble, & dont la vuë portoit souvent sur moi,
je craignis qu’il ne se tramat quelque chose qui me regardat; & dans ma
frayeur je crus même comprendre une partie de ce qu’ils disoient. Mais
le matin suivant _Glumdalclitch_ ma petite Nourice, me raconta
fidellement tout ce qui avoit été dit, en ayant été informée par sa
Mére. La pauvre fille me mit dans son sein, & se mit à pleurer de
l’air du monde le plus touchant. Elle aprehendoit qu’il ne m’arivat
quelque malheur, & que quelque Rustre ne me brisât en piéces en me
tenant entre ses mains. Elle avoit remarqué en moi plusieurs traits de
Modestie & de noble Fierté, & étoit persuadée que je serois indigné
au dernier point, si pour de l’argent on me faisoit voir à toutes
sortes de gens, comme une Marionette. Elle dit, que son Papa & sa Maman
lui avoient promis que _Grildrig_ seroit à elle, mais qu’elle voyoit
bien qu’ils lui feroient comme l’année passée, qu’ils lui
promirent un Agneau, qui dès qu’il fut gras, fut vendu à un Boucher.
En mon particulier, je puis protester que j’étois moins inquiet de
cette Nouvelle que ma Nourice. Je n’avois jamais perdu l’esperance de
recouvrer un jour ma liberté; & pour ce qui regarde l’ignominie
d’être promené en qualité de Monstre, je considerai que j’étois
Etranger dans le pays, & que ce malheur ne pouroit jamais m’être
reproché si je revenois en _Angleterre_; puisque le Roi de la _Grande
Bretagne_ lui même auroit été obligé de passer par là s’il avoit
été à ma place.
Mon Maitre suivant l’avis de son Ami, n’atendit que jusqu’au
premier jour de Marché pour me porter dans une Boëte à la ville
prochaine, & ne prit avec lui que ma petite Nourrice. La Boëte étoit
fermée de tous côtez, & n’avoit qu’une petite porte par laquelle je
pouvois entrer & sortir, & quelques petits trous pour que l’air y
entrat. _Glumdalclitch_ avoit eu la precaution de mettre dans la Boëte
le Matelas du lit de sa poupée, pour me coucher dessus. Malgré cette
precaution, le Voyage, qui ne fut que d’une demie heure, m’avoit
presque roué. Car les Chevaux avançoient quarante pieds à chaque pas,
& trotoient d’une maniére si peu commode, qu’un Vaisseau agité par
une grande Tempête s’élève & s’abaisse encore moins que je ne
faisois à chaque instant. Il y avoit tant soit peu plus loin de nôtre
logis à la Ville prochaine que de _Londres_ à St. _Albans_. Mon
Maitre s’arrêta à son Auberge ordinaire; & après avoir consulté
l’Hôte, & fait quelques preparations necessaires, il loüa le
_Gruttrud_, ou le Crieur public, pour aller notifier à haute voix par
toute la Ville, qu’il y avoit une Créature inconnue à voir à
l’Enseigne de _l’Aigle_ verte; que cette Créature n’étoit pas si
grande encore qu’un _Splacnuck_, (Animal du pais, environ de six pieds)
& que dans toutes les parties de son corps elle ressembloit à un Homme,
prononçoit diferens mots, & faisoit mille gentillesses.
Je fus placé sur une Table dans la principale Chambre de l’Auberge,
qui pouvoit bien avoir trois cent pieds en quarré. Ma petite Nourice se
tenoit sur une chaise basse tout près de la Table, pour prendre garde à
moi, & pour m’ordonner ce que j’aurois à faire. Afin d’éviter la
presse, mon maitre voulut que je ne fusse vu que de trente personnes à
la fois. Je me promenai sur la Table comme la Fille de mon maitre me
l’ordonnoit; elle me fit quelques questions qu’elle savoit que
j’entendois, & j’y repondis le plus haut qu’il me fut possible. Je
m’adressai plusieurs fois aux Spectateurs, dis qu’ils étoient les
bien venus, les assurai de mes Respects, & me servis de quelques autres
Phrases que j’avois aprises. Je pris un dé rempli de liqueurs, que ma
petite Nourice m’avoit donné en guise de coupe, & bus à leur santé.
Je tirai mon Epée & fis le moulinet à la maniére des Maitres d’Armes
en _Angleterre_. _Glumdalclitch_ me donna un brin de paille avec lequel
je fis l’exercice de la pique que j’avois apris dans ma jeunesse. Je
fus montré ce jour là à douze compagnies diferentes, & autant de fois
obligé de recommencer le même Manége, jusqu’à ce que je fusse à
demi mort de lassitude, & de frayeur. Car, ceux qui m’avoient vu,
avoient fait de moi de si étranges raports, que le Peuple étoit sur le
point d’enfoncer les portes par un motif d’interêt. Mon Maitre ne
voulut pas permettre que personne excepté ma Nourice me touchât; &,
pour prévenir tout malheur, des Bancs furent mis tout autour de la
Table, & à telle distance qu’il étoit impossible d’ateindre
jusqu’à moi. Nonobstant cela un fripon d’Ecolier me jetta une
Noisette à la tête; ce fut un grand bonheur qu’elle ne m’atrapa
point, car sans cela elle m’auroit fait sauter la Cervelle, étant à
peu près de la grosseur d’une Courge. Mais j’eus le plaisir de voir
que ce petit coquin fut bien rossé, & puis chassé hors de la Chambre.
Mon Maitre fit publier par toute la ville que le jour de marché suivant
il me feroit voir encore, & en même tems eut soin de me preparer une
voiture plus commode, ce qu’il avoit grande raison de faire; car
j’étois si fatigué de mon premier Voyage, & de toutes les belles
choses qu’on m’avoit fait faire huit heures de suite, que je pouvois
à peine me tenir sur mes pieds ou proférer un seul mot. Il me falut
plus de trois jours avant que de pouvoir me remettre; & comme s’il
avoit été dit qu’au logis même je n’aurois aucun repos, tous ceux
qui demeuroient autour de chez nous, à plus de cent miles à la ronde,
se rendirent à la Maison de mon Maitre pour me voir; ce qui lui valut de
grandes sommes. Ainsi, quoique je ne fusse pas mené à la ville,
j’avois fort peu de relache chaque jour de la Semaine, (excepté le
Mécredi qui est leur jour de Sabat.)
Mon Maitre voyant le profit qu’il tiroit de moi, forma le dessein de me
promener par les villes les plus considerables du Royaume. S’étant
donc pourvu de tout ce qui lui étoit nécessaire pour un long Voyage, &
ayant réglé ses Affaires Domestiques & Pris congé de sa Femme, le 17.
_Aoust_ 1703. environ deux mois après mon arrivée, nous partimes pour
la Capitale, située à peu près au milieu de tout l’Empire, & à plus
de mille lieuës de nôtre Maison: mon Maitre fit monter sa Fille
_Glumdalclitch_ à Cheval derriére lui. Elle m’avoit mis dans une
Boëte qu’elle tenoit sur son giron. La bonne Fille avoir garni la
Boëte de l’Etofe la plus douce qu’il lui avoit été possible de
trouver, sans oublier le lit de sa poupée, ni aucune autre chose
qu’elle croyoit pouvoir m’être necessaire ou agréable. Pour toute
compagnie nous n’avions qu’un Garçon du Logis, qui venoit à Cheval
derriére nous avec le Bagage.
Le Dessein de mon Maitre étoit de me faire voir dans toutes les Villes
qui seroient sur sa Route, & de quiter le grand chemin, quand il n’y
auroit que cinquante ou cent miles à faire pour arriver à un Village ou
Chateau de quelque grand Seigneur: ecart qu’il esperoit lui devoir
raporter quelque chose, après quoi son plan étoit de reprendre le
chemin de la Capitale. Nous ne faisions que cent quarante ou cent
soixante miles par jour: car _Glumdalclitch_, pour me faire plaisir, se
plaignit que le trot du cheval l’avoit fatiguée. Quand je le voulois,
elle me prenoit hors de la Boëte, pour me faire prendre l’Air & voir
le Pays. Nous passames cinq ou six Riviéres bien plus larges que le Nil
ou le Gange; & il y avoit peu de Ruisseaux qui fussent aussi étroits que
la _Tamise_ au _Pont_ de _Londres_. Nous mimes dix semaines à faire
nôtre Voyage, & je fus montré dans dix huit grandes Villes, sans
compter les Villages & quelques Maisons particuliéres. Le 26.
d’_Octobre_ nous arrivâmes à la Capitale, apellée dans leur langue
_Lorbrulgrud_, c’est à dire, _l’Admiration du Monde_. Mon Maitre
loüa un Apartement dans la principale ruë de la ville, tout près du
Palais Royal, & fit répandre des billets, qui contenoient une exacte
description de ma petite personne. La Chambre où les Spectateurs
devoient se rendre pour me voir, avoit entre trois & quatre cent pieds
d’étendue; & je devois joüer mon Rôle sur une Table, qui avoit
soixante pieds de diametre, & qui étoit environnée à trois pieds du
bord de palissades pour m’empêcher de tomber du haut en bas.
J’étois visible dix fois par jour, au grand etonnement & à
l’entiére satisfaction du peuple. J’avois déjà apris leur Alphabet,
& savois même me servir à propos de quelques phrases par ci par là;
car _Glumdalclitch_ avoit eu soin de m’instruire pendant que nous
avions été au logis, & avoit continué ses leçons durant nôtre
Voyage. Elle avoit presque toujours en poche un petit livret, qui
n’étoit guéres plus grand qu’un Atlas de Samson; c’étoit une
espèce de Traité à l’usage des jeunes Filles, pour leur donner une
idée abregée de leur Religion; c’est de ce livre qu’elle se servoit
afin de me faire connoitre les lettres, & même de me donner quelque
intelligence de la connoissance des mots.
CHAPITRE III.
L’Auteur est conduit à la Cour. La Reine l’achête du Fermier & le
presente au Roi. Il dispute avec les Professeurs de Sa Majesté: est
logé à la Cour, & fort dans les bonnes graces de la Reine. Il defend
l’Honneur de sa Patrie, & a querelle avec le Nain de la Reine.