particulier, je ne laisserai pas pourtant d’en donner à mes Lecteurs
quelques idées generales. La taille des Naturels du pays, n’est pas
tout à fait de six pouces: & la même proportion de petitesse a lieu à
l’égard de tous les autres animaux, aussi bien que des Plantes & des
Arbres. Par exemple, les Chevaux & les Bœufs les plus grands que j’aye
vu, n’avoient en hauteur que quatre à cinq pouces, & les moutons
qu’un pouce & demi, plus ou moins. Leurs Oyes sont de la grandeur de
nos Alouettes, & ainsi du reste, jusqu’à leurs plus petits Animaux,
qui échapoient à ma vûë, mais la Nature à proportionné les yeux des
_Lilliputiens_ aux objets dont elle les a environnez: Leur vûë est fort
bonne, mais elle ne porte gueres loin; & pour montrer avec quelle
exactitude ils apperçoivent les plus petites choses, pourvu qu’ils
n’en soient pas éloignez, j’ai vu un jour avec le plus sensible
plaisir, un Cuisinier plumant une Alouette qui étoit plus petite
qu’une Mouche ordinaire en _Europe_, & une jeune Fille passant un
invisible fil de soie, par le trou d’une éguille invisible. Leurs plus
grands Arbres sont hauts de sept pieds; je parle de ceux du grand Parc
Royal, au sommet desquels je pouvois justement atteindre avec le poing
fermé. Les autres vegetaux sont dans la même proportion; mais il faut
laisser quelque chose à l’imagination du Lecteur.
Je dirai peu de chose à present des Sciences, qui ont été en vogue
chez eux depuis plusieurs siécles. Ce qu’il y a de plus singulier,
c’est leur maniére d’écrire qui n’est pas de la gauche à la
droite, comme font les _Européens_; ni de la droite à la gauche, comme
les _Arabes_; ni de haut en bas comme les _Chinois_; ni de bas en haut
comme les _Cascagiens_; mais en travers d’un coin à l’autre, comme
les Dames en _Angleterre_.
Ils enterrent leurs morts avec les pieds en haut & la tête en bas, parce
que c’est une opinion recûë, que dans onze milles Lunes ils
ressusciteront tous; que dans ce tems, la Terre, (qu’ils croient être
une surface toute unie,) tournera sans dessus dessous, & que par ce moyen
au moment de leur Resurrection, ils se trouveront tous debout: Leurs
Savans avoüent bien que cette Doctrine est absurde, mais la coutume ne
laisse pas de continuer.
Il y a dans cet Empire quelques Loix, d’un genre fort particulier, &
dont je serois tenté de faire l’Apologie, si elles n’étoient pas
directement contraires à celles de ma chére Patrie. La premiére, dont
je ferai mention, regarde les Delateurs. Tous les crimes d’Etat sont
punis avec la derniere sevérité; mais si la personne accusée donne des
preuves claires de son innocence, l’Accusateur est condamné à une
mort ignominieuse, & ses biens servent à dedommager la personne
accusée, de la perte de son tems, du risque qu’elle a couru, des
incommoditez de la prison, & des fraix qu’elle a été obligée de
faire pour sa défense: Que si les biens du Delateur ne suffisent pas,
l’Empereur a soin de suppléer ce qui y manque: Sa Majesté accorde
aussi à celui qui s’est justifié quelque marque éclatante de faveur,
& toute la Ville est informée de son innocence par une Proclamation.
La Fraude est regardée chez ce Peuple comme un plus grand crime que le
vol, & pour cet effet est presque toûjours punie de mort. Car me
disoient quelques-uns, avec un peu de soin & le sens commun, un Homme
peut empêcher qu’on ne le vole, mais il est infiniment plus difficile
de faire qu’on ne soit pas trompe: & comme le Negoce est un des
principaux liens de la societé, si la fraude étoit permise ou tolerée,
un Marchand fripon auroit toujours un grand avantage sur celui qui
séroit homme de bien. Il me souvient qu’un jour j’intercedai auprès
de l’Empereur, en faveur d’un criminel qui avoit emporté à son
Maitre une grande somme d’argent, qu’il avoit reçû par son ordre.
Pour extenuër sa faute, je m’avisai de dire, que tout ce qu’il avoit
fait étoit d’avoir abusé de la confiance que son Maitre avoit en lui;
mais l’Empereur trouva que c’étoit quelque chose de monstrueux à
moi, d’alléguer pour defense l’aggravation même du crime; &
j’avouë que pour toute reponse je fus obligé d’avoir recours à ce
lieu commun, que chaque nation a ses Coutumes; encore, ne pus-je
l’alléguer sans rougir.
Quoique nous appellions ordinairement la Recompense & le Châtiment, les
deux grands pivots sur lesquels tout Gouvernement tourne, j’avouë que
les _Lilliputiens_ sont le seul Peuple chez qui j’aie vu mettre cette
Maxime en usage. Quiconque peut prouver, qu’il a exactement observé
les Loix de son Pays pendant l’espace de soixante & treize Lunes, a
droit à de certains Privileges suivant sa qualité & son état, &
reçoit une certaine somme d’argent à proportion: Il est aussi honoré
du Titre de _Snilpall_, qui désigne la fidelité avec laquelle il a
observé les Loix; mais ce Titre ne passe point à sa posterité. Ce
Peuple regarde comme un prodigieux defaut parmi nous que l’observation
de nos Loix ne soit soutenue que par des châtimens, sans aucune
recompense. Et c’est pour cette raison que dans leurs Cours de Justice,
cette Déesse est dépeinte avec six yeux devant, autant derriére, & un
à chaque côté, pour representer sa circonspection; & avec un sac
rempli d’or dans sa main droite; & dans sa gauche une épée qui est
dans le foureau, pour montrer qu’elle a plus de penchant à recompenser
qu’à punir.
Dans le choix qu’ils font des personnes pour toutes sortes d’Emplois,
ils ont plus égard à la vertu qu’à l’habileté; car, puisqu’il
est necessaire qu’il y ait un gouvernement parmi les Hommes, ils
croyent qu’une mesure ordinaire d’intelligence suffit pour s’en
aquiter, & que le dessein de la Providence n’a jamais été que
l’administration des affaires publiques fut un énigme, dont le mot ne
pourroit être déviné que par un petit nombre de personnes d’un genie
superieur, dont chaque siecle produis à peine deux ou trois: mais ils
supposent, que chaque homme a le pouvoir de s’abstenir du mensonge, &
de pratiquer les devoirs qui lui sont prescrits. Or la pratique de ces
devoirs, disent-ils, soutenuë d’un peu d’expérience & d’une
grande droiture d’intention, rendra tout homme capable de servir son
Païs, pourvu qu’on en exempte seulement ce petit nombre d’Emplois,
qui requiérent de l’étude. Mais, ajoutent-ils, il est si peu vrai
qu’un défaut de vertus puisse être suppléé par des talens
superieurs, qu’au contraire jamais de grands emplois ne peuvent tomber
entre de plus dangereuses mains, qu’entre celles d’un habile
scelerat, parce que porté à faire du mal, il a toute l’autorité &
toute l’adresse nécessaire, pour satisfaire un si abominable penchant.
Ils ont une autre Loi bien remarquable; c’est de n’admettre à aucune
Charge publique, ceux qui nient une Providence; car puisque les Rois
avoüent qu’ils ne sont que les Lieutenans de la Providence, les
_Lilliputiens_ disent que c’est la chose du monde la plus absurde pour
un Prince, que d’employer des Hommes qui désavoüent l’autorité
même sous laquelle il agit.
En raportant toutes ces Loix, je ne parle que des Institutions
primitives. Car on ne saurois nier que ce Peuple n’eut extrêmement
dégeneré depuis quelques années: Par exemple, l’infame coutume de
s’élever à d’éminentes charges, & d’être honoré des plus
éclatantes marques de distinction, parce qu’on s’étoit exercé à
bien danser sur la corde, à sauter par dessus le bâton, & à ramper par
dessous, n’avoit été mise en usage que par le Grand-Pére de
l’Empereur régnant, & n’étoit venuë au point où je l’ai vuë,
que par les factions dont l’Etat étoit déchiré, & qui cherchoient
toutes à se rendre recommandables par là plus lâche souplesse.
L’ingratitude est un crime capital parmi eux, car leur raisonnement
est, que tout Homme qui en agit mal avec son Bienfaiteur, doit
nécessairement être consideré comme l’Ennemi du Genre-humain en
général, dont il n’a reçu aucun bienfait, & que par conséquent il
est indigne de vivre.
Leurs notions touchant les devoirs des Parens & des Enfans, diférent
extrêmement des nôtres. Car, comme la conjonction du Mâle & de la
Femelle, est fondée sur un penchant que la Nature a établi pour la
propagation de toutes les espéces, les Lilliputiens prétendent que
l’Homme & la Femme sont portez l’un vers l’autre comme le reste des
Animaux, par des motifs de concupiscence; & que leur tendresse pour leurs
petits, a aussi sa source dans une Loi de la Nature: c’est pourquoi ils
sont persuadez qu’un Enfant n’est obligé à aucune reconnoissance
envers son Pére, pour l’avoir engendré; ni envers sa Mère pour
l’avoir mis au monde; ce qui, eu égard à la misére de la vie
humaine, n’est ni un bienfait en soi-même, ni conféré comme tel par
les Parens, qui songeoient alors à toute autre chose. Ces Raisonnemens, &
quelques autres du même genre, les ont déterminez à ne pas confier aux
Parens l’éducation de leurs enfans, mais à établir dans chaque Ville
des Seminaires publics, où tous les Parens, exceptez seulement les
Manants & les Laboureurs, sont obligez d’envoyer leurs Enfans des deux
Sexes, dès qu’ils ont atteint l’âge de vingt Lunes, parce qu’on
suppose qu’alors ils commencent à être susceptibles d’instruction.
Ces Ecoles sont de différens genres, suivant la differente qualité des
Enfans qu’on y met. Plusieurs Professeurs très-habiles, sont chargez
d’élever les Enfans suivant la condition de leurs Parens, & aussi
suivant leur genie & leurs propres inclinations. Je dirai d’abord
quelque chose des Seminaires pour les Garçons, & ensuite de ceux qui
sont destinez aux Filles.
Les Seminaires des Garçons d’une illustre Naissance, sont pourvûs de
savans Professeurs & d’habiles Sous-Maitres. Les habits & la nourriture
des Enfans sont fort simples. On leur inculque des principes d’honneur,
de justice, de courage, de modestie, de clemence, de Religion & d’amour
pour la Patrie. On les occupe toujours à quelque chose, excepté le tems
qu’ils donnent à leurs repas & au sommeil, & ce tems est fort court.
Ils ont deux heures chaque jour pour leurs divertissemens, qui consistent
dans des exercices corporels. On les habille jusqu’à l’âge de quatre
ans, mais après cela ils sont obligez de s’habiller eux-mêmes, de
quelque grande qualité qu’ils puissent être. Il ne leur est pas
permis de se familiariser avec des Domestiques, mais ils prennent leurs
divertissemens entr’eux, & toujours en présence d’un Professeur ou
de quelque Sous-Maitre, ce qui les garentit de ces impressions de sotises
& de vanité auxquelles nos Enfans sont sujets. Leurs Parens ne sont
admis à les voir que deux fois par an, & leur visite ne passe point
l’heure. Il leur est permis d’embrasser leur Enfant en entrant & en
sortant, mais un Professeur qui y est toujours présent dans ces sortes
d’occasions, ne soufre point qu’ils lui parlent à l’oreille,
qu’ils lui témoignent une sote tendresse, ou qu’ils lui aportent des
Sucreries ou autres friandises. Si la pension pour l’entretien & pour
la nourriture de quelques Enfans n’est pas bien payée, il y a des
Officiers de l’Empereur qui ont soin que la somme nécessaire se trouve.
Les Seminaires pour les Enfans des personnes de moindre rang, comme par
exemple de Marchands, d’Artisans, & autres, sont reglez dans la même
proportion; ceux qui sont destinez à quelque métier, sont mis
apprentifs à l’âge d’onze ans, au lieu que ceux qui appartiennent
à des personnes de distinction, restent dans leurs Seminaires jusqu’à
quinze, ce qui chez nous revient à vingt & un an: Mais pendant les
trois derniéres années, on diminuë peu à peu la sujétion où on les
avoit tenus.
Dans les Seminaires des Filles, les jeunes Demoiselles sont élevées à
peu près comme les Garçons, avec cette diférence seulement, qu’elles
sont habillées par des personnes de leur Sexe, mais toujours en
présence d’un Professeur ou d’un Sous-Maitre jusqu’à ce
qu’elles aient atteint l’âge de cinq ans: car à cet âge elles sont
obligées de s’habiller elles-memes. Que si leurs Gouvernantes sont
convaincues d’avoir entretenu leurs Eleves de Contes de Revenans,
d’Apparitions, & autres telles impertinences, dont nos Servantes en
_Europe_ gâtent l’imagination des Enfans, el les sont trois fois
fouettées en public, emprisonnées pour un an, & envoyées pour toujours
en exil dans la partie la moins peuplée de tout l’Empire. Par là il
arrive que les jeunes Demoiselles ont autant de honte d’être sotement
peureuses que les Hommes mêmes. Une autre différence entre
l’éducation de ceux-ci, & celle qui est donnée aux Filles, est, que
les exercices qu’on leur fait faire sont moins violens, qu’on leur
prescrit quelques Réglemens sur le gouvernement du Menage, & qu’elles
ne poussent pas leurs études si loin, quoi qu’elles soient obligées
d’ailleurs, de s’appliquer à des sciences dont nos Dames en _Europe_
n’ont pas la moindre idée. Car c’est une maxime chez ce Peuple, que
parmi des personnes de distinction, une Femme doit toujours être
une Compagne raisonnable & agréable, parce qu’elle ne sauroit toujours
être jeune. Quand les filles ont atteint l’âge de douze ans, (âge
auquel elles sont nubiles parmi eux) leurs Parens ou leurs Tuteurs les
aménent chez eux, après avoir fait les plus tendres remercimens aux
Professeurs, & il arrive très-rarement que la jeune Demoiselle ne verse
des larmes en se separant de ses compagnes.
Dans les Seminaires des filles d’un moindre rang, les Enfans apprennent
toutes fortes d’Ouvrages convenables à leur sexe. Celles qui doivent
être mises en apprentissage, sont renvoyées à l’âge de neuf ans, &
les autres gardées jusqu’à celui de treize.
Les Familles dont les Enfans sont dans ces Seminaires d’un ordre
inférieur, sont obligées par dessus la pension annuelle, qui est
très-petite, de donner tous les mois à l’Intendant de la Maison une
partie de ce qu’elles ont gagné, pour servir un jour à
l’établissement des Enfans; car il faut remarquer qu’il y a une Loi
qui régle jusqu’où il est permis aux Parens de porter leurs
dépenses; car, disent les _Lilliputiens_, c’est quelque chose
d’injuste, que des gens du commun, pour satisfaire leurs désirs,
fassent une nichée d’Enfans, qui par les sotes dépenses de leurs
Parens, ne sauroient manquer de tomber à la charge du public. Pour ce
qui regarde les personnes de distinction, elles donnent caution, que
chacun de leurs Enfans aura une certaine somme, proportionnée à sa
condition; & il y a des Gens qui sont chargez du soin de faire valoir
ces fonds; soin dont ils s’aquitent toujours avec sagesse & avec la plus
exacte justice.
Les Manants & les Laboureurs gardent leurs Enfans chez eux, parce
qu’étant uniquement destinez à cultiver la Terre, leur éducation
importe fort peu au Public; mais ceux d’entr’eux qui sont vieux, ou
qui tombent malades, sont soignez & nourris dans des Hôpitaux: car dans
ce Païs on ne sait ce que c’est que de demander l’aumône.
Peut-être que ce seroit ici le lieu d’informer le Lecteur de la
maniére dont j’ai vécu dans ce Païs, pendant l’espace de neuf mois
& treize jours, que j’y ai passez. A l’égard de mes meubles, ils
consistoient principalement dans une table & une chaise que j’avois
faites pour mon usage, en me servant des plus grands Arbres du Parc
Royal. Deux cent Couturiéres furent employées à me faire des chemises,
& à coudre du linge pour mon lit & pour ma table. Ce linge étoit de la
sorte la plus épaisse: Mais comme malgré cela il n’auroit pû me
servir, elles eurent la précaution de le mettre plusieurs fois en
double, & après cela de le piquer, comme on fait des jupes en _Europe_.
D’ordinaire leur linge a trois pouces de largeur, & troids pieds font
la longueur de la piéce. Je me mis à terre pour que les Couturiéres
pussent me prendre la mesure: l’une se mit sur mon cou, & l’autre
vers le milieu de ma jambe, chacune d’elles tenant une corde par le
bout, pendant qu’une troisiéme en mesuroit la longueur, avec une
espéce d’aune, longue d’un pouce.
Après cela elles mesurérent mon pouce droit, & n’en demandérent pas
davantage. Car par un calcul de Mathematique, elles avoient trouvé que
le tour du pouce pris deux fois, fait celui du poignet; & que le tour du
poignet pris d’eux fois, fait celui du cou; & enfin, que le tour du cou
pris deux fois, fait celui du milieu. Au reste, tout ce calcul n’étoit
pas nécessaire, puisque j’étendis ma vieille chemise par terre pour
leur servir de modèle, & il faut que je dise à leur louange, qu’elles
l’imitèrent parfaitement bien. Trois cent Tailleurs travaillérent à
mes Habits; mais ils avoient une autre methode pour me prendre la mesure.
Je me mis à genoux, & ils dressérent une échelle qui alloit depuis
terre jusqu’à mon cou; un d’eux monta sur cette échelle, & laissa
tomber une corde perpendiculairement depuis le collet de ma chemise
jusqu’à terre, ce qui donnoit tout juste la longueur de mon habit;
mais le milieu du corps & les bras, je me les mesurai moi-même. Quand
mes habits (auxquels ils avoient travaillé dans ma Maison, parce que les
leurs n’auroient pas pû les contenir) furent faits, ils avoient
l’air de ces sortes d’ouvrages que les Dames en _Angleterre_ font en
cousant ensemble une infinité de piéces différentes, avec cette
différence pourtant, que mes Habits étoient tous d’une seule & même
couleur.
Trois cent Cuisiniers me faisoient à manger: ils étoient logez avec
leurs Familles tout près de ma maison dans des Tentes, où chacun d’eux
avoit soin de m’aprêter deux plats. J’avois coutume de prendre dans
ma main une vingtaine de ceux qui me servoient à Table, & il y en avoit
plus de cent qui restoient à Terre, les uns avec des plats, & les autres
avec des piéces de vin ou d’autre liqueur. A mesure que j’avois
besoin de quelque chose, mes Domestiques qui étoient sur la Table, se
servoient fort adroitement d’une poulie pour le tirer à eux, à peu
près comme on tire des seaux d’un puit en _Europe_. Un de leurs plats
faisoit une bonne bouchée, & je n’avois pas grand peine à avaler
d’un seul trait une de leurs piéces de liqueur. Leur Mouton n’est
pas si bon que le nôtre, mais en récompense leur Bœuf est excellent.
Je me souviens d’en avoir mangé une surlonge, dont je fus obligé de
faire trois bouchées; mais cela est rare. Mes Valets étoient dans le
dernier étonnement de me voir manger les os, comme dans nôtre Païs
nous faisons l’aîle d’une Alouette. Je ne faisois qu’une seule
bouchée d’une de leurs Oyes ou de leurs Coqs d’Indes, & il faut que
je confesse que ces oiseaux l’emportent de beaucoup sur les nôtres, en
fait de délicatesse. Pour leurs oiseaux d’un peu moindre taille,
j’en pouvois mettre vingt ou trente au bout de mon couteau.
Sa Majesté Imperiale informée de ma maniére de vivre, voulut un jour
avoir le bonheur (ce sont ces termes) de diner avec moi. Elle vint
accompagnée de son illustre Famille, & j’eus soin de les placer tous
dans des Fauteuils sur ma Table, vis à vis de moi, avec leurs Gardes
autour d’eux. _Flimnap_ le Grand Tresorier fut aussi de ce Repas, &
avoit sa Baguette blanche à la main. Je remarquai plus d’une fois
qu’il me regardoit de mauvais œil, mais sans faire semblant de rien,
je n’en mangeai en aparence qu’avec plus d’apetit, tant pour faire
honneur à ma chére Patrie, que pour remplir la Cour d’admiration. Je
suis très persuadé que cette visite de l’Empereur, a donné occasion
à _Flimnap_ de me rendre de mauvais services auprès de son Maitre. Ce
Ministre a toujours été mon Ennemi secret, quoi que extérieurement il
me fit plus de caresses que son naturel rebarbatif ne sembloit permettre.
Il représenta à l’Empereur que ses Finances étoient en mauvais
état, qu’il étoit obligé de lever de l’argent à de gros
intérêts, que des billets d’Epargne ne pouroient circuler qu’à
neuf pour cent de perte; qu’en très-peu de tems j’avois couté à Sa
Majesté plus d’un million & demi de _Sprugs_, (qui sont leurs plus
grandes piéces d’or de la grandeur d’une paillette) & que sauf
meilleur avis, il conseilloit à l’Empereur de me renvoyer à la
premiére occasion.
Comme j’ai été la cause (quoi qu’innocente) que la reputation
d’une Dame du premier rang a été attaquée, il faut avant que
d’aller plus loin, que je tâche de la justifier. Le Trésorier
s’étoit mis en tête d’être jaloux de sa femme, parce que de
méchantes langues lui avoient dit qu’elle étoit folle de moi, & aussi
parce qu’il s’étoit repandu un bruit à la Cour, qu’elle étoit
venue une fois secrétement chez moi. Je proteste solemnellement que ce
sont d’infames calomnies auquelles l’Epouse du Trésorier n’a
jamais donné lieu, n’ayant de ma vie reçu de sa part que
d’innocentes marques d’amitié. Il est bien vrai qu’elle venoit
souvent chez moi, mais toujours publiquement, & jamais sans être
accompagnée de trois personnes, qui étoient d’ordinaire sa sœur, sa
petite fille, & quelqu’une de ses Amies; mais cela ne lui étoit point
particulier, puisque plusieurs autres Dames de la Cour venoient souvent
me voir. Et j’en appelle à tous mes Domestiques, s’ils ont jamais
vû un Carosse à ma porte, sans savoir quelles personnes y étoient.
Dans ces occasions dès qu’un Valet m’avoit averti qu’il y avoit un
Carosse à ma porte, ma coutume étoit de m’y rendre d’abord, &
après avoir salué ceux qui y étoient, de prendre soigneusement le
Carosse & les deux Chevaux dans mes mains, (car s’il y en avoit six, le
Postillon en détachoit toujours quatre,) & de les placer sur ma table,
autour de laquelle j’avois attaché un bord qui avoit cinq pouces de
hauteur, de peur d’accident. Il m’est arrivé souvent d’avoir
quatre Carosses pleins de monde, & huit Chevaux à la fois sur ma table,
pendant que j’étois dans ma chaise à entretenir la Compagnie. J’ai
passé plus d’une après-midi le plus agréablement du monde dans ces
sortes de conversations. Mais j’ose défier le Trésorier & ses
deux Délateurs _Clustril_ & _Drunlo_, (car je veux les nommer afin de
leur faire honte,) de prouver que quelqu’un soit jamais venu incognito
chez moi, excepté le Secretaire _Reldresal_, qui ne s’y rendit que par
l’ordre exprès de l’Empereur, comme je crois l’avoir raconté. Je
n’aurois pas insisté si long-tems sur cet Article, si l’honneur
d’une grande Dame n’y étoit si fort intéressé, pour ne rien dire
de moi-même; quoique je fusse alors _Nardac_, ce que le Trésorier
lui-même n’est pas; car tout le monde sait qu’il n’est que
_Clumglum_, Titre qui a la même proportion avec celui dont j’étois
honoré, qu’a le Titre de Marquis avec celui de Duc en _Angleterre_;
quoi que d’ailleurs il eut le pas devant moi en vertu de son Emploi.
Ces calomnies, qui me vinrent aux oreilles par un accident que ce n’est
pas ici le lieu de raporter, furent cause que _Flimnap_ fit pendant
quelques tems la mine à sa Femme, mais bien plus encore à moi; & quoi
qu’enfin il ait été détrompé, & se soit raccommodé avec elle,
jamais il ne m’a pardonné de m’avoir soupçonné à tort, & a même
réussi à me perdre dans l’esprit de l’Empereur, qui pour dire le
vrai, se laissoit trop gouverner par ce Favori.
CHAPITRE VII.
L’Auteur étant informé que ses Ennemis avoient dessein de l’accuser
de Haute-Trahison, se refugie à Blefuscu. Maniére dont il y est reçu.
AVant que de raconter ma sortie de _Lilliput_, l’ordre veut que
j’informe mes Lecteurs des raisons qui me forcérent à prendre & à
exécuter ce dessein.
Tout ce qu’on appelle Cours, avoit été jusqu’alors un Païs inconnu
pour moi, parce que la bassesse de ma condition, ne m’avoit jamais
permis d’en fréquenter. A la verité, la conversation & la lecture
m’avoient donné d’assez mauvaises idées des Princes & de leurs
Ministres; mais jamais je ne me ferois attendu à être convaincu un jour
de la justesse de ces idées par ma propre experience, & cela dans un
Païs fort éloigné, & gouverné à ce que je croiois par des maximes
tout à fait diférentes de celles qui sont en vogue en _Europe_. Dans le
tems que je me preparois à aller rendre mes Devoirs à l’Empereur de
_Blefuscu_, un Seigneur fort consideré à la Cour, (à qui j’avois
rendu un service très-signalé dans un tems qu’il étoit fort mal avec
l’Empereur,) vint de nuit chez moi dans une chaise fermée, & sans me
faire dire son Nom, me fit demander s’il ne m’incommoderoit pas. Les
Porteurs étant renvoyez, je mis la chaise & le Seigneur qui y étoit
dans la poche de mon justaucorps: Après cela, ayant donné ordre à un
Valet sur qui je pouvois compter, de dire que j’étois indisposé & que
je dormois, je fermai la porte de ma Maison, & je me mis à lier
conversation avec celui qui venoit me rendre une visite si mysterieuse.
Après les prémiers Complimens de part & d’autre, je remarquai qu’il
étoit fort inquiet, & lui en ayant demandé la raison, il me pria de
l’écouter avec patience, puis qu’il avoit à m’entretenir sur un
sujet qui interessoit également mon Honneur & ma Vie. Voici en substance
le Discours qu’il m’adressa, & dont je mis sur le papier les
principaux Articles aussi-tôt qu’il fut sorti.