Le Palais de l’Empereur est au centre de la Ville, dans l’endroit où

les deux grandes ruës se croisent. Il est entouré d’une muraille qui

a deux pieds de hauteur, & qui est éloignée de vingt pieds des

Batimens. Sa Majesté m’avoit permis d’enjamber par dessus cette

muraille, & comme l’espace entr’elle & le Palais étoit allez grand,

j’eus occasion de considerer celui-ci de tous côtez. La Cour

extérieure est un quarré de quarante pieds & contient deux autres

Cours. Dans celle qui est la plus interieure sont les Appartemens

Imperiaux, que j’avois grande envie de voir; mais ce ne fut pas sans

peine que j’en vins à bout, car les grandes portes, par lesquelles on

entre d’un quarré dans l’autre, n’avoient que dix huit pouces de

hauteur, & n’étoient larges que de sept pouces. Or les bâtimens de la

Cour exterieure avoient tout au moins cinq pieds de hauteur, & il

m’étoit impossible d’enjamber par dessus, sans que le batiment

courut risque d’être extrêmement endommagé, quoique les murailles

qui étoient de pierre, fussent très solidement baties, & eussent quatre

pouces d’épaisseur. En ce temps là l’Empereur eut grand envie que

je visse son Palais; mais il n’y eut moyen que trois jours après, que

j’employai à couper avec mon couteau quelques uns des plus grands

Arbres du Parc Royal, qui étoit éloigné de la ville d’environ cent

verges. Je fis de ces Arbres deux chaises, dont chacune étoit haute de

trois pieds, & forte assez pour me porter. Le Peuple ayant été averti

une seconde fois, je me rendis de nouveau par la ville au Palais, avec

mes deux chaises à la main. Quand je fus venu jusqu’au bord de la Cour

extérieure, je montai sur une chaise, & tins l’autre à la main.

Celle-ci je la levai en haut, & je la plaçai dans l’espace qu’il y a

entre la premiére & la seconde Cour, & qui peut avoir environ huit pieds

de largeur. Alors il me fut fort aisé d’enjamber par dessus les

batimens d’une chaise sur l’autre, & je retirai ensuite l’autre

chaise à moi, par le moyen d’un baton au bout duquel j’avois

attaché un crochet. Par cette Invention, je pénetrai jusqu’à la Cour

la plus intérieure; & me couchant sur de côté, je m’approchai des

Fenêtres de l’étage du milieu, qui avoient été laissées ouvertes

à dessein, & vis les plus magnifiques Appartemens dont on puisse se

former l’idée. J’y apperçus l’Imperatrice avec les jeunes

Princesses, environnées de leurs Dames d’Honneur. Sa Majesté

Imperiale me fit le souris du monde le plus gracieux, & me donna hors de

la fenêtre sa main à baiser.

Je n’entrerai point dans un plus grand détail sur des Descriptions de

ce genre, parce que je les reserve pour un plus grand Ouvrage, qui verra

bien-tôt le jour, & qui contiendra une Histoire Générale de cet

Empire. Rien n’y sera oublié. Je remonterai jusqu’à sa prémiére

Origine, & après avoir parcouru ce qu’il y a de plus mémorable dans

les vies des differens Princes qui l’ont gouverné, je parlerai des

Guerres que cet Empire a soutenues, des Maximes de Politique & des Loix

qui s’y observent, des Coutumes & des Sciences qui y sont en vogue, &

de la Religion qu’on y professe. Je ferai mention des Plantes, des

Animaux, & de plusieurs autres choses également curieuses & utiles; Mais

mon dessein present est seulement de raconter quelques événemens qui

sont arrivez dans cet Empire, durant l’espace de neuf mois que j’y ai

passez.

Un matin environ quinze jours après que j’eus obtenu ma liberté,

Keldresal, Premier Secretaire, (comme ils l’appellent) des Affaires

secrétes, vint chez moi, accompagné d’un seul Valet. Il donna ordre

que son Carosse l’attendit à une certaine distance, & me pria de lui

accorder Audience pendant une heure; ce que je fis très volontiers, eu

égard non seulement à sa qualité & à son merite personnel, mais aussi

aux bons offices qu’il m’avoit rendus dans mes sollicitations. Je

voulus me coucher à terre, afin qu’il fut plus à portée de se faire

entendre; mais il aima mieux que je le tinsse dans ma main pendant nôtre

conversation. Il commença par me faire des complimens sur le

recouvrement de ma liberté, à laquelle, disoit-il, j’ai contribué

autant que j’ai pû, quoique ce soit aux circonstances où se trouve

nôtre Empire, que vous en soiez principalement redevable; car,

ajouta-t’il en continuant son discours, quelque puissant que notre Etat

puisse paroitre à des étrangers, il est affoibli par deux maux affreux,

une violente Faction au dedans, & un Ennemi redoutable au dehors. A

l’égard du premier de ces maux, il faut que vous sachiez, que depuis

plus de septante lunes, l’Etat est déchiré par deux Partis, sous les

noms de _Tramecksan_ & de _Slamecksan_, noms qui sont dérivez de la

differente hauteur des talons de leurs souliers. A la verité, on ne

sauroit nier que la coutume de porter de hauts talons ne soit la plus

ancienne: mais quoi qu’il en soit à cet égard, Sa Majesté a resolu

de n’employer dans l’administration du Gouvernement, & de ne donner

les Charges, qui dépendent de la Couronne, qu’à ceux qui porteront

des talons bas, comme vous l’aurez pu remarquer vous mêmes; & si vous

y prenez garde, vous verrez que les talons de Sa Majesté Imperiale sont

plus bas d’un _Drurr_, (mesure qui revient à peu près à la

quatorziéme partie d’un pouce) qu’aucun de ses Courtisans. La Haine

entre ces deux partis va si loin, qu’ils ne voudroient ni manger ni

boire, ni même seulement parler ensemble. Les _Tramecksan_, ou ceux qui

portent de hauts talons, sont en plus grand nombre que nous; mais le

pouvoir & l’Autorité sont de nôtre côté. Nous craignons que son

Altesse Imperiale, l’Héritier de la Couronne, n’ait quelque penchant

pour les hauts talons; ce qu’il y a de certain, c’est qu’un de ses

talons est tant soit peu plus haut que l’autre, ce qui fait qu’il

boite un peu en marchant.

Au milieu de ces Divisions intestines, nous sommes menacez d’une

invasion de la part des Habitans de l’Isle de _Blefuscu_, qui est

l’autre grand Empire de l’Univers, & tout au moins aussi étendu &

aussi puissant que celui de _Lilliput_. Car ce que vous nous avez conté

qu’il y a d’autres Royaumes dans le Monde, peuplez par des Créatures

humaines de vôtre taille, est revoqué en doute par nos Philosophes, qui

soupçonnent plutôt que vous étes tombé de la lune, ou de quelqu’une

des étoiles; parce qu’il est incontestable qu’une centaine

d’hommes de vôtre taille consumeroient en peu de tems tous les Fruits

& tous les Troupeaux de cet Empire. Sans compter que, nôtre Histoire,

qui remonte jusqu’à six mille lunes, ne parle d’aucun autre Pays que

des deux grands Empires de _Lilliput_ & de _Blefuscu_: lesquels comme

j’avois commencé à vous dire, se font une cruelle guerre depuis plus

de trente & six lunes: voicy à quelle occasion. Tout le Monde demeure

d’accord, qu’anciennement, quand on vouloit manger des œufs,

c’étoit au bout le plus large qu’on les cassoit. Or il arriva un

jour que le Grand-Pére de l’Empereur régnant, étant encore enfant, &

voulant casser un œuf suivant l’ancienne coutume, se coupa un doigt.

Surquoi l’Empereur son Pére fit publier un Edit, par lequel il

ordonnoit à tous ses sujets sous de grandes peines, de casser leurs

œufs au bout le plus étroit. Cet Edit irrita tellement le Peuple, que

nos Histoires font mention de six Rebellions dont il fut la cause; & ces

Rebellions coutérent la vie à un Empereur, & la Couronne à l’autre.

Ces Dissentions domestiques, ont toujours eté fomentées par les

Monarques de _Blefuscu_, qui ont toujours fourni un azile aux Rebelles

qui quitoient l’Empire de _Lilliput_. De compte fait, onze mille

personnes, en differens temps, ont mieux aimé mourir que de casser leurs

œufs au bout le plus étroit. Plusieurs centaines de vollumes ont été

publiez sur cette Controverse; mais les livres de ceux qui s’obstinent

à casser leurs œufs suivant l’ancienne maniére ont été défendus

depuis long tems, & tout le Parti à été par une loy formelle déclaré

incapable de remplir aucune Charge.

Pendant tous ces Troubles, les Empereurs de _Blefuscu_ se sont souvent

plains par la bouche de leurs Ambassadeurs, que nous faifions un schisme

dans la Religion, en renversant une Doctrine fondamentale de nôtre grand

Prophete _Luftrog_, contenuë au chapitre cinquante & quatriéme du

_Brundecral_, (qui est leur _Alcoran_.) Mais cette plainte n’a

d’autre fondement qu’une vaine glose sur le Texte, dont voici les

paroles: _Tous les veritables croyans casseront leurs œufs au bout

convenable_: Or, à mon avis, c’est à la conscience d’un chacun, ou

bien au Souverain, qu’appartient de déterminer quel est ce bout. Mais

le grand mal est, que les partisans de l’ancienne methode de casser les

œufs, qui se sont refugiez à la Cour de _Blefuscu_, ont eu tant de

credit auprès de l’Empereur, & ont été si fort assistez par ceux de

leur parti qui sont restés dans leur Patrie, que depuis trente & six

lunes, il s’est allumé entre les deux Empires une sanglante Guerre,

dont le succez n’a pas toujours répondu à nos souhaits; car quoique

les pertes que nos Ennemis ont faites soient plus grandes que les

nôtres, nous n’avons pas laissé de perdre quarante Vaisseaux du

premier rang, & un bien plus grand nombre d’autres moins considerables,

avec trente mille de nos meilleurs Matelots & Soldats. Cependant quoique

le nombre de ceux qui ont peri de leur côté monte encore plus haut, ils

viennent d’équiper une nombreuse Flote, & s’aprêtent à faire une

descente dans nôtre Païs. Dans cette extrémité, Sa Majeste Imperiale,

qui a les idées les plus avantageuses de vôtre force & de vôtre

courage, m’a commandé de vous exposer l’état de nos affaires.

Je priai le Secretaire d’assurer Sa Majesté de mes très-humbles

respects, & de lui dire, qu’il me paroissoit qu’il n’étoit pas

dans l’ordre, que moi qui étois un Etranger, je me mélasse dans des

affaires de Parti; mais que j’étois prêt à exposer ma vie pour la

deffense de sa Personne & de ses Etats, contre tous ceux qui oseroient

faire une invasion dans son Empire.

CHAPITRE V.

Par un stratagème inouï l’Auteur prévient une invasion. Titre

d’Honneur qui lui est conferé. L’Empereur de Blefuscu envoye des

Ambassadeurs pour demander la Paix. Le Feu prend à l’Appartement de

l’Imperatrice, mais est éteint par le secours de l’Auteur.

L’Empire de _Blefuscu_ est une Isle située au Nord-Nord-Est de

_Lilliput_ dont il n’est separé que par un Canal qui a huit cent

verges de largeur. Je n’avois jamais vu le Païs de _Blefuscu_, & sur

la nouvelle de l’invasion, dont _Keldresal_ m’avoit informé,

j’évitai de paroitre sur la Côte qui sépare cet Empire de celui de

_Lilliput_, de peur d’être découvert par quelques Vaisseaux des

Ennemis, qui ne savoient rien de moi, tout Commerce entre les deux

Empires, ayant été défendu pendant la Guerre sous peine de mort; &

l’Empereur ayant donné ordre que ses Ports fussent fermés pour tous

Vaisseaux, sans aucune exception. Je communiquai à l’Empereur le

Projet que j’avois formé de me rendre Maitre de la Flote Ennemie, que

tous nos bateurs d’Estrade nous assuroient être à l’ancre au Port,

prête à mettre à la voile au premier bon vent. J’interrogeai les

plus habiles Gens de Mer, sur la profondeur du Canal, où ils avoient

plusieurs fois jetté la sonde: ils me répondirent, que quand l’eau

étoit haute, il avoit au milieu soixante & dix _Glumgluffs_ de

profondeur, (ce qui revient à six pieds en _Europe_) & par tout ailleurs

cinquante _Glumgluffs_ tout au plus. Je me rendis au bord du Canal, vis

à vis de _Blefuscu_, & après m’être caché derriére une petite

hauteur, je pris ma Lunette d’approche, & vis la Flote ennemie à

l’ancre, consistant dans une cinquantaine de Vaisseaux de Guerre, &

dans un plus grand nombre de Vaisseaux de Transport: Je revins alors chez

moi, & donnai ordre (suivant la permission que j’en avois) qu’on me

fournit plusieurs cables très-forts, & un bon nombre de Barres de fer.

Chaque Cable étoit à peu près de la grosseur d’une ficelle, & les

Barres environ de la taille d’une éguille à tricoter. Je triplai les

Cables afin de les rendre plus forts, & pour la même raison, je joignis

trois Barres ensemble, & j’en attachai les extrémitez à un crochet.

Ayant attaché de cette maniére cinquante crochets à autant de Cables,

je retournai au Canal, & après avoir ôté mon habit, mes souliers & mes

bas, je marchai dans la Mer avec mon colletin de Buffle, environ une

demi-heure avant que la Mer fut haute. Je fis le plus de diligence

qu’il me fut possible, & vers le milieu du Canal je fus obligé de

faire à la nage le chemin de trente verges, avant que de pouvoir prendre

pied: Ce fut en moins d’une demie-heure que j’arrivai à la Flote.

Les Ennemis furent si effrayez en me voyant, qu’ils se jettérent hors

de leurs Vaisseaux à la nage, pour se sauver sur la Côte, où je vis

plus de trente mille hommes assemblez. Je pris alors toutes mes Machines,

& ayant attaché un crochet à la prouë de chaque Vaisseau, je joignis

ensemble tous les Cables par le bout. Pendant ce manége, les Ennemis me

tirérent plusieurs milliers de flêches, dont quelques-unes me firent

des blessures aux mains, & d’autres au visage; & qui par dessus la

douleur, me troublérent beaucoup dans mon ouvrage. Ma plus grande

crainte étoit pour ma vuë, que j’aurois perdu à coup sûr, si je ne

m’étois avisé d’un expedient admirable pour la conserver. J’avois

entr’autres choses dans une poche secrête une paire de Lunettes, qui,

comme je croîs l’avoir dit, avoient échappé aux recherches des

Commis de l’Empereur. Je les pris, & les attachai le plus fortement que

je pus sur mon nez. Ainsi armé, je continuai hardiment mon travail en

dépit des flêches, qui continuoient à pleuvoir sur moi, & dont

plusieurs donnérent contre les verres de mes Lunettes, mais sans autre

effet que de les déranger tant soit peu. J’avois déja attaché tous

les crochets, & prenant le nœud où aboutissoient tous les Cables, je

commençois à tirer les Vaisseaux: Mais aucun ne bougea, parce qu’ils

tenoient tous à leurs Ancres. Que faire dans cet embarras? Je lâchai

les cordes, & laissant les crochets attachez aux Vaisseaux, je fus assez

hardi pour aller couper avec mon couteau les Cables auquel les Ancres

tenoient, & dans cette expedition je reçus une grêle de flêches aux

mains & au visage: Après cela, je pris le nœud que j’avois formé du

bout de toutes les cordes auxquelles mes crochets étoient attachez, &

avec la plus grande facilité du monde, je tirai après moi cinquante des

plus grands Vaisseaux de Guerre des Ennemis.

Les _Blefuscudiens_ qui ne s’attendoient nullement à ce que j’allois

faire, furent d’abord frapez d’étonnement. Ils m’avoient vû

couper les Cables, & s’imaginérent que mon dessein étoit seulement

que les Vaisseaux fussent emportez au gré des flots, ou allassent donner

les uns contre les autres: Mais quand ils s’apperçurent que toute la

Flote se mouvoit en ordre, & qu’ils virent que c’étoit moi qui la

tirois, ils firent des cris de désespoir si affreux, qu’il faut les

avoir entendus pour pouvoir s’en former une juste idée. Quand je fus

hors de danger, je m’arrêtai quelque tems pour ôter les fléchés qui

m’étoient restées aux mains & au visage, que j’eus soin de froter

de cet onguent dont j’ai fait mention ci-devant. J’ôtai alors mes

Lunettes, & après avoir attendu une heure que l’eau baissât un peu,

je passai à gué le milieu avec tous les Vaisseaux, & j’arrivai sain &

sauf au Port Imperial de _Lilliput_.

L’Empereur & toute sa Cour se tenoit sur le Rivage, attendant quel

seroit le succès de cette étonnante Avanture. Ils virent les Vaisseaux

rangez en demi-Lune, qui veuoient à eux; mais ils ne m’apperçurent

point, parce que j’étois dans l’eau jusqu’à la poitrine. Quand je

fus parvenu jusqu’au milieu du Canal, ils furent encor plus en peine;

car j’avois de l’eau jusqu’au cou. L’Empereur se mit en tête que

j’étois noyé, & que les Ennemis s’avançoient pour faire une

descente: mais ses frayeurs s’évanouïrent bien-tôt; car le Canal

devenant moins profond à chaque pas que je faisois, en peu d’instans

je fus à portée de me faire entendre, & levant en l’air le nœud que

formoient les bouts des Cables auxquelles la Flote étoit attachée, je

m’écriai à haute voix, _Vive le puissant Empereur de Lilliput_. Ce

grand Prince me reçut sur le Rivage de la maniére du monde la plus

obligeante, & à l’heure même me fit _Nardac_, qui est le plus haut

Titre d’honneur qu’on puisse recevoir dans cet Empire.

Sa Majesté me pria d’achever au premier jour une Entreprise que

j’avois si bien commencée, en menant dans ses Ports le reste de la

Flote Ennemie; & telle est l’Ambition des Princes, qu’il paroissoit

ne pas songer à moins, qu’à reduire tout l’Empire de _Blefuscu_ en

Province, qui seroit gouvernée par un Viceroi; qu’à exterminer tous

les Rebelles partisans de l’ancienne methode de casser les œufs, qui

s’étoient refugiez à la Cour de _Blefuscu_, & qu’à contraindre le

Peuple à suivre la nouvelle maniére, après, quoi il seroit resté seul

Monarque de tout l’Univers. Mais je tâchai de le détourner de ce

dessein, par plusieurs Argumens, qui m’étoient également suggerez par

la Politique & par l’Equité: Et je lui protestai que je serois au

désespoir, si j’avois aidé à jetter dans l’esclavage un Peuple

libre. L’affaire fut discutée en plein Conseil, & la plus saine partie

du Ministére fut de mon avis.

Cette déclaration si hardie que je venois de faire, fut si peu du goût

de Sa Majesté Imperiale, qu’elle ne put jamais me la pardonner. Il en

fit mention dans son Conseil, dont les plus sages, à ce qui me fut

raporté, parurent du moins par leur silence, embrasser mon opinion: mais

d’autres qui étoient mes Ennemis secrets, ne purent s’empêcher de

lancer quelques traits contre moi, quoique ce fut d’une maniére

indirecte. Et depuis ce tems-là il se forma une Cabale entre Sa Majesté

& quelques Ministres injustement animez contre moi, qui pensa me couter

la vie. Tant il est vrai, que les services les plus importans qu’on

rend aux Princes, sont entiérement oubliez, dès qu’on refuse une

seule fois de se prêter à leurs passions.

Trois semaines après cette Expedition, l’Empereur de _Blefuscu_ envoya

une Ambassade solemnelle pour demander la Paix, qui sut bien-tôt

concluë à des conditions fort avantageuses pour nôtre Monarque, mais

dont il importe peu au Lecteur d’être instruit. Les Ambassadeurs

étoient au nombre de six, & avoient cinq cent personnes à leur suite.

Leur Entrée fut très-magnifique, & pour tout dire en un mot,

proportionnée à la grandeur de leur Maitre, & à l’importance de leur

Commission. Quand le Traité qu’ils négocioient, & dans lequel je leur

rendis de bons offices, par le credit que j’avois à la Cour, ou que du

moins je paroissois y avoir, quand ce Traité, dis-je, fut conclu; leurs

Excellences, à qui on avoit dit que je m’étois interessé pour eux,

me rendirent une visite dans les formes. Ils débutèrent par élever

jusqu’aux cieux ma valeur & ma generosité, me priérent ensuite au nom

de leur Maitre de venir dans son Empire, & me priérent de les regaler de

quelques preuves de cette prodidigeuse force dont j’étois doüé, &

dont ils avoient entendu raconter tant de merveilles; en quoi je tachai

de les obliger.

Après avoir fait plusieurs prodiges inconcevables, disoient ils, &

qu’ils n’auroient jamais pu croire, s’ils ne les avoient vus de

leurs propres yeux, je les suppliai d’assurer l’Empereur de

_Blefuscu_ de mes très-humbles respects, & de lui dire que les grandes

choses que la Renommée publioit de lui, m’avoient déterminé à ne

pas retourner dans mon Païs, que je n’eusse eu l’honneur de lui

faire la Reverence. Dans ce dessein, la premiére fois que je vis

l’Empereur de _Lilliput_, je lui demandai la permission d’aller

saluër le Monarque de _Blefuscu_, ce qu’il m’accorda de l’air du

monde le plus froid; mais j’en ignorai la raison, jusqu’à ce que

quelqu’un me fit la grace de m’informer, que _Flimnap_ & _Bolgolam_

avoient représenté mes liaisons avec les Ambassadeurs de _Blefuscu_,

comme des marques que j’avois de mauvaises intentions. Et ce fut alors

la premiére fois que je commençai à me former quelque idée des Cours

& des Ministres.

Il est nécessaire d’observer, que ces Ambassadeurs ne me parloient,

que par le moien d’un Interprète; les langues des deux Empires

differant l’une de l’autre, autant que deux Langues puissent

différer en _Europe_, chacune de ces Nations se glorifiant de

l’Antiquité, de la Beauté & de l’Energie de sa propre Langue, avec

un mépris déclaré pour celle de l’Empire voisin. Cependant, comme

l’Empereur de _Lilliput_ avoit un avantage considérable sur les

_Blefufcudiens_, parce qu’il étoit maitre de la meilleure partie de

leur Flote, il obligea les Ambasseurs à ne lui adresser la parole

qu’en _Lilliputien_, & ne voulut point recevoir leurs Lettres de

créance, à moins qu’elles ne fussent écrites dans cette Langue. En

quoi il faut avouër qu’il avoit grand raison: quoique d’ailleurs, le

Negoce qui s’étoit fait de tous tems entre les deux Empires, l’azile

que les Mécontens d’une des Cours trouvoient toûjours dans l’autre,

& la coutume reciproque d’envoyer dans l’Empire voisin tous les

jeunes gens de qualité, afin de se polir par le Commerce des Etrangers,

eussent rendu l’usage des deux Langues fort commun dans l’un & dans

l’autre Empire; comme j’en fis l’experience quelques semaines

après, quand j’allai rendre mes devoirs à l’Empereur de _Blefuscu_;

& ce fut ce voyage, que la malice de mes Ennemis me força

d’entreprendre, qui me donna occasion de regagner ma Patrie, comme je

le raconterai en son lieu.

Le Lecteur se souvient peut être que lorsque je signai les Conditions

auxquelles ma liberté me fut accordée, il y en avoit, qui ne me

plaisoient gueres, parce qu’elles étoient trop humiliantes pour moi.

Mais je ne fus plus astreint à celles-ci, dès que j’eus été crée

_Nardac_, & l’Empereur (car il faut lui rendre cette justice) ne m’en

a jamais sonné mot. Cependant j’eus occasion peu de de tems après, de

rendre à sa Majesté, au moins à ce que je m’imaginois alors, un

très signalé service. Je fus reveillé au milieu de la nuit par les

cris d’un nombre infini de personnes, qui repetoient à tout moment le

mot de _Burglum_. Plusieurs Domestiques de l’Empereur percérent la

Foule, pour me venir prier de me rendre incessamment au Palais, où

l’Apartement de l’Imperatrice étoit en feu, par la négligence

d’une Fille d’Honneur, qui s’étoit endormie à la lecture d’un

Roman. Je fus debout dans un moment, & les ordres ayant été donnez, que

personne ne se trouvât dans mon chemin, à la faveur d’un beau clair

de Lune, je fis ensorte de gagner le Palais, sans avoir marché sur ame

qui vive. Je trouvai plusieurs hommes qui avoient déja dressé des

Echelles contre l’Appartement, & qui tenoient à la main des seaux de

cuir en assez grand nombre; mais l’eau étoit un peu loin. Ces seaux

étoient de la grandeur d’un dé à coudre, & ces pauvres gens m’en

mirent entre les mains le plus qu’il leur fut possible; mais ils ne

firent pas grand effet, à cause de la violence de la Flame. J’aurois

pu aisément éteindre le feu avec mon habit, mais par malheur mon

empressement à courir au secours, me l’avoit fait oublier. D’abord

je n’y voiois point de remède, & ce magnifique Palais auroit

infailliblement été dévoré par les Flames, si, par une présence

d’esprit, que j’avoüe ne m’être pas ordinaire, je ne me fusse

avisé d’un expedient admirable. Le soir d’auparavant j’avois

copieusement bu d’un vin delicieux, qu’ils appellent _Glimigrim_,

(les _Blefuscudiens_ le nomment _Flunec_,) qui est extrêmement

diuretique. Par le plus grand de tous les bonheurs, je n’en avois encor

rien rendu. La chaleur que m’avoit causée la proximité des Flames,

les efforts que j’avois fait pour les éteindre, & la qualité du vin

que j’avois bu, sembloient s’être réunis ensemble pour m’exciter

à faire de l’eau, ce que je fis en si grande abondance, & avec tant de

dexterité, par raport aux lieux où je l’adressois, qu’en trois

minutes le feu fut entiérement éteint, & le reste de ce superbe

Edifice, qui avoit couté tant de siécles à batir, heureusement

conservé.

Le jour commençoit à poindre, quand je m’en retournai chez moi, sans

avoir fait des complimens de felicitation à l’Empereur; parce que,

nonobstant que je lui eusse rendu un service très signalé, je

n’étois pas assuré pourtant qu’il seroit fort content de la

maniére dont je Pavois rendu: Car, par une Loi fondamentale de

l’Empire, c’est un crime capital de faire de l’eau dans

l’enceinte du Palais, & cela sans aucune distinction de rang ou de

naissance. Mais je fus un peu rassuré, par ce que l’Empereur eut la

bonté de me saire dire, qu’il donneroit ordre que j’eusse des

Lettres d’abolition, que néanmoins je n’ai jamais obtenues. Et il me

fut dit, sous le sçeau du secret, que l’Imperatrice avoit conçu une

telle horreur de ce que j’avois fait, qu’elle s’étoit retirée à

l’autre bout du Palais, dans la ferme resolution que l’Apartement que

le feu avoit endommagé, ne seroit jamais reparé pour son usage. On

ajouta, qu’elle avoit aussi dessein de se venger de moi, mais qu’elle

n’avoit communiqué ce dessein qu’à ses plus intimes Confidens.

CHAPITRE VI.

Sciences, Loix & Coutumes des Habitans de Lilliput: Maniére d’élever

leurs Enfans. Comment l’Auteur vivoit en ce Pays. Justification d’une

des premiéres Dames de la Cour.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III · 第 3 / 12 段