à votre sujet, le plus secrétement qu’il étoit possible; & qu’il
n’y a que deux jours que Sa Majesté en est venuë à une Resolution
finale.
Vous n’ignorez pas que le Grand Amiral Skyris _Bolgolam_ a été vôtre
Ennemi mortel presque des le moment de vôtre arrivée. Je ne sai quelles
peuvent avoir été les prémiéres causes de sa haine, mais il est
certain qu’elle est beaucoup augmentée, depuis le glorieux succès que
vous avez eus dans vôtre Entreprise contre la Flote de _Blefuscu_, parce
qu’il sent que tout Amiral qu’il est, il n’en a jamais fait autant.
Ce Seigneur & _Flimnap_ le Grand Trésorier, dont l’inimitié contre
vous à cause de sa Femme est connuë d’un chacun, _Limtoc_ le
Général, _Lalcon_ le Chambellan, & _Balmuff_ le Grand Justicier, ont
dressé des Articles d’Accusation contre vous, & prétendent vous
convaincre de Haute-Trahison, & de quelques autres Crimes capitaux.
Persuadé que j’étois de ma propre innocence, cet Exorde me mit dans
de telles impatiences, que je fus sur le point d’interrompre celui qui
m’annonçoit de si étranges nouvelles: mais il me pria de lui laisser
continuer son Discours, ce qu’il fit en ces termes.
Par reconnoissance pour l’amitié que vous m’avez témoignée, j’ai
fait en forte d’être informé de tout leur Manege, & d’avoir copie
des Articles d’Accusations, ce qui me couteroit la Tête, si cela
venoit à être découvert.
Articles d’Accusation contre Quinbus-Flestrin, (l’Homme-Montagne.)
Article I.
QUoique par une Loi faite pendant le Regne de Sa Majesté Imperiale
_Calin Deffar Plune_, il soit ordonné, Que quiconque fera de l’eau
dans l’enceinte du Palais Imperial, sera traité comme coupable de
Haute-Trahison: Si pourtant, ledit _Quinbus-Flestrin_, en violation
manifeste de la susdite Loi, sous prétexte d’éteindre le Feu qui avoit
pris à l’Apartement de l’Imperatrice, a malicieusement,
traitreusement, & diaboliquement, éteint ledit Feu, dans le susdit
Apartement, situé dans l’enceinte du susdit Palais, contre la Loi qui
vient d’être alleguée, contre son Devoir, &c.
Article II.
Ledit _Quinbus-Flestrin_ ayant amené la Flote Imperiale de _Blefuscu_ au
Port Imperial de _Lilliput_, & ayant depuis reçu ordre de Sa Majesté
Imperiale de se rendre Maitre de tous les autres Vaisseaux dudit Empire
de _Blefuscu_, de reduire cet Empire en Province, pour être déformais
gouverné par un Viceroi, & d’exterminer non seulement tous les
Partisans de l’ancienne maniére de casser les œufs, qui s’étoient
refugiez dans ce Païs; mais aussi tous les Habitans de cet Empire, qui
ne voudroient pas sur le champ abjurer cette Héresie; a, comme un
Traitre qu’il est, demandé d’être exempté de rendre lesdits
services, sous le ridicule prétexte de ne vouloir pas forcer les
consciences, ni mettre à mort ou reduire en Esclavage un Peuple libre.
Article III.
Quand les Ambassadeurs de _Blefuscu_ sont venus demander la Paix à Sa
Majesté, ledit _Flestrin_ a montré qu’il étoit un Traitre, en
s’intéressant pour les susdits Ambassadeurs, & en les divertissant;
quoi qu’il sût bien qu’ils apartenoient à un Prince qui avoit eté
depuis peu ouvertement en Guerre contre Sa Majesté.
Article IV.
Ledit _Quinbus-Flestrin_ s’aprête (ce qui est directement contre le
devoir d’un fidèle Sujet) à faire un Voyage à la Cour de _Blefuscu_,
quoique Sa Majesté Imperiale ne lui en ait donné permission que de
bouche; & sous prétexte de ladite permission a dessein d’entreprendre
le susdit Voyage, afin d’aider à l’Empereur de _Blefuscu_, qui a
été récemment en Guerre avec sa susdite Majesté Imperiale.
Il y a quelques autres Articles, mais ceux dont je viens de vous lire
l’Extrait, sont les plus importans.
On ne sauroit nier que dans les differens Débats, qui s’élevérent à
l’occasion de tous ces Chefs d’Accusation, Sa Majesté n’ait donné
des marques d’une très-grande clemence, qu’elle n’ait souvent
allegué vos services, & tâché d’exténuer vos crimes. Le Trésorier
& l’Amiral ont fortement insisté qu’on vous fit souffrir une mort
cruelle & ignominieuse, en mettant le feu à vôtre Maison, & que,
lorsque vous en sortiriez, le Général vous attendît à la tête de
vingt mille hommes, qui auroient ordre de vous blesser au visage & aux
mains avec des Flêches empoisonnées. Quelques-uns de vos Domestiques
devoient aussi recevoir un ordre secret de froter vos Chemises d’un suc
empoisonné, ce qui vous auroit bien-tôt fait mourir dans les plus
afreux tourmens. Le Général embrassa cet avis, en sorte que depuis
long-tems il y a pluralité de voix contre vous. Mais Sa Majesté
resolue, s’il se peut, de vous conserver la vie, a détaché le
Chambellan du parti de vos Ennemis.
Sur ces entrefaites, _Reldresal_, Premier Secretaire des Affaires
secretes, qui s’est toujours veritablement montré vôtre Ami, eut
ordre de l’Empereur de dire son avis: ce qu’il fit de la maniére du
monde la plus propre à vous confirmer dans l’opinion avantageuse que
vous avez de lui. Il confessa que vos crimes étoient grands, mais que
cependant il y avoit lieu à la misericorde, la plus belle de toutes les
vertus dans un Prince, & que Sa Majesté possedoit dans un degré si
éminent. Il dit que l’amitié qui regnoit entre vous étoit si connue
de tout le monde, que peut être l’Auguste Compagnie devant laquelle il
parloit, le tiendroit pour coupable de partialité: que cependant, pour
obéïr à Sa Majesté, il diroit librement son sentiment. Que si Sa
Majesté en consideration de vos services, & pour satissaire au penchant
qui la portoit à la clemence, avoit la bonté de vous conserver la vie,
& ordonnoit seulement qu’on vous crevât les deux yeux, il lui
paroissoit que par cet Expedient, la Justice seroit en quelque sorte
satisfaite, & que tout l’Univers exalteroit jusqu’aux Cieux la
clemence de l’Empereur, aussi bien que la générosité & la douceur de
ceux qui avoient l’honneur d’être ses Conseillers. Que la perte de
vos yeux ne vous ôteroit rien de vos forces, que vous pouriez toujours
emploier au service de Sa Majesté. Qu’un Courage aveugle n’en est
que plus grand, parce qu’on ne voit point de Danger; que la crainte que
vous aviez pour vos yeux, avoit été la seule dificulté que vous
eussiez rencontrée dans vôtre Entreprise contre la Flote ennemie; &
qu’il devoit vous suffire devoir par les yeux des Ministres, puisque
les plus grands Princes ne voyoient pas autrement.
Cet Avis fut hautement rejetté par tout le Conseil. _Bolgolam_
l’Amiral, ne put se retenir, mais se levant en fureur, dit, qu’il
étoit étonné de quel front le Secretaire osoit opiner à conserver la
vie à un Traître. Que les services que vous aviez rendus, étoient, au
jugement de tous ceux qui se connoissoient en raisons d’Etat,
l’aggravation même de vos crimes; que vous, qui étiez capable
d’éteindre le feu en pissant sur l’Apartement de l’Imperatrice,
(attentat qu’il ne pouvoit rappeller qu’avec horreur) pouviez quelque
jour, causer une inondation par le même moien, & noyer tous ceux qui
seroient dans le Palais. Il ajouta, que les mêmes forces, par lesquelles
vous vous étiez rendu Maitre de la Flote ennemie, pourroient servir au
premier mécontentent qu’on vous donneroit à la ramener à _Blefuscu_:
Qu’il avoit de sortes raisons de croire que dans le fond du cœur, vous
aviez un penchant criminel pour la methode heretique de casser les œufs,
& que comme la Trahison commence dans le cœur avant que d’éclater par
des Actions, pour cette raison, il vous dénonçoit comme Traitre, &
demandoit que vous fussiez mis à mort.
Le Trésorier se rangea à la même opinion, il montra qu’il étoit
impossible que les Revenus de Sa Majesté pussent suffire aux fraix de
vôtre entretien: Que tant s’en faloit que l’Expédient proposé par
le Secretaire, de vous crever les yeux, fut un reméde au mal qu’on
craignoit, qu’au contraire, selon toutes les apparences il ne serviroit
qu’à l’augmenter, comme cela paroit par l’exemple de certains
Oiseaux, qui, quand on leur a ôté la vuë, n’en deviennent que plus
gros & plus gras: Que Sa Majesté sacrée & tout le Conseil, qui étoient
vos juges, étoient en leurs consciences pleinement persuadez que vous
aviez merité la mort, ce qui sufisoit pour vous y condamner, quand même
on n’auroit pas contre vous les preuves que demande la lettre de la Loi.
Mais Sa Majesté Imperiale étant absolument déterminée à vous sauver
la vie, eut la bonté de dire, que puisque le Conseil avoit décidé que
la perte de vos yeux étoit une peine trop legére, on pouroit vous en
infliger quelqu’autre dans la suite. Et vôtre Ami le Secretaire
demandant avec instance d’être oüi sur ce que le Tresorier avoit
objecté, que vôtre entretien étoit d’une dépense excessive à Sa
Majesté, dit, que son Excellence, par les seules mains de qui
passoient tous les Revenus de Sa Majesté, pouvoit aisément pourvoir à
cet inconvenient, en diminuant peu à peu la portion de mets qui vous
étoit assignée; que par la faute de nourriture, vous vous afoibliriez
de jour en jour, & viendriez infailliblement à mourir d’inanition dans
quelques mois; que vôtre corps étant amaigri & diminué de la moitié,
la puanteur de vôtre Cadavre ne seroit plus tant à craindre; &
qu’immediatement après vôtre mort cinq ou six mille sujets de Sa
Majesté pourroient en deux ou trois jours, couper toute la chair de vos
os, & l’enterrer en diferens endroits pour prevenir toute infection,
laissant le Squelette, comme un monument d’admiration pour la
Posterité.
C’est ainsi que par la grande Amitié du Secretaire, tous ces Debats
furent heureusement terminez. Defense très expresse fut faite de reveler
le projet de vous faire mourir par degrez, mais la Sentence de vous
crever les yeux fut couchée sur les Registres. L’Amiral seul trouvoit
que vous étiez traité trop doucement, & vouloit que vous fussiez mis à
mort sans retardement. Ce sentiment lui avoit été inspiré par
l’Imperatrice, qui n’a jamais pu vous pardonner la methode indecente
& irreguliere dont vous avez éteint le Feu qui avoit pris à son
Apartement. Dans trois jours votre Ami le Secretaire viendra vous trouver
pour vous lire les Articles de l’Accusation qui a été intentée
contre vous: il vous notifiera ensuite la Bonté que Sa Majesté & son
Conseil ont euë, de ne vous condamner qu’à perdre les yeux; sentence
douce, à laquelle Sa Majesté ne doute nullement que vous ne souscriviez
avec Reconnoissance; & afin que l’Operation soit bien faite, vingt
Chirurgiens de Sa Majesté seront presens, lorsqu’on vous déchargera
des Flêches pointues dans les prunelles des yeux.
Je laisse à vôtre prudence à prendre des mesures convenables sur tout
ce que je viens de vous dire; pour moi, afin d’éviter tout soupçon,
je vai me retirer le plus secrétement que je pourai.
Il le fit, & me laissa en proye aux plus cruelles agitations. C’étoit
une coûtume introduite par ce Prince & par son Ministère (coûtume,
qu’on m’a assuré n’avoir jamais été en usage qu’en ce tems la)
que quand la Cour avoit dessein de faire quelque Execution cruelle, soit
que la victime fut immolée au Ressentiment de l’Empereur, ou à la
Haine d’un Favori, l’Empereur adressoit un Discours à tout son
Conseil, dans lequel il s’étendoit sur sa Bonté & sur sa Clemence,
comme sur des Qualitez connuës de tout le Monde. Ce Discours étoit
imprimé immédiatement après avoir été prononcé, & aussi-tôt
repandu par tout l’Empire. Jamais le Peuple n’étoit plus effraié
que quand il recevoit ces sortes de preuves de la Benignité de
l’Empereur; parce qu’on avoit observé qu’à proportion que sa
clemence étoit plus exaltée, le supplice aussi étoit plus inhumain,
& l’innocence de la personne qui y étoit condamnée plus grande. Et
pour ce qui me regarde, j’avoue ingenuement que n’ayant jamais été
destiné à être Courtisan, ni par ma naissance, ni par mon éducation,
j’étois juge si peu expert, que je ne voyois nullement la grace
qu’on me faisoit par cette Sentence, qui au contraire, (quoique peut
être à tort) me paroissoit plutôt trop rigoureuse que trop douce.
Quelquefois je voulois soutenir mon innocence, car quoique je ne pusse
pas nier les faits alleguez contre moi, il étoit certain pourtant
qu’il n’y avoit dans ma conduite rien de criminel, & qu’ainsi
j’aurois pû, comme j’en avois le dessein, m’en remettre à la
décision des Juges. Mais cette envie me passa bien vîte, dès que je me
rappellai la puissance de mes Ennemis, & l’extrême facilité avec
laquelle les Juges se laissent corrompre. Une fois je fus fortement
tenté de me mettre en defense, car pendant que j’étois libre, toutes
les forces de l’Empire n’auroient rien pu contre moi, & il m’auroit
été facile de détruire toute la Capitale à coups de pierre; mais je
rejettai aussi-tôt ce projet avec horreur, me rapellant le serment que
j’avois fait à l’Empereur, les graces que j’en avois reçues, & le
Titre de _Nardac_ dont il m’avoit honoré. Je n’êtois pas assez
habile dans le Systême de Reconnoissance des Courtisans, pour croire que
l’injustice que l’Empereur vouloit me faire, aquitât toutes les
obligations que je lui avois.
Enfin je pris une resolution, que quelques personnes blâmeront
peut-être, & pas à tort à mon avis. Car j’avoüe que je dois la
conservation de mes yeux, & par consequent celle de ma liberté, à ma
précipitation, & à mon peu d’experience; parce que si j’avois connu
alors le genie des Princes & de leurs Ministres, comme j’ai fait
depuis, aussi bien que leur maniére d’agir avec des Criminels qui
l’étoient encore beaucoup moins que moi, je me ferois volontiers
soumis à un châtiment si aisé. Mais emporté par le feu de la
Jeunesse, & ayant d’ailleurs permission d’aller rendre mes devoirs à
l’Empereur de _Blefuscu_, j’envoyai avant que les trois jours fussent
écoulez, une lettre à mon Ami le Secretaire, dans laquelle je lui
marquai le dessein que j’avois de partir le même matin pour
_Blefuscu_; & sans atendre reponse, je me rendis à l’endroit de
l’Isle où étoit nôtre Flote. Je pris un des plus grands Vaisseaux de
guerre, attachai un Cable à la prouë, & ayant levé les Ancres, je me
deshabillai, mis mes Habits (avec ma Couverture que j’avois eu soin
d’aporter) dans le Vaisseau, & le tirant après moi, marchant en partie
& en partie nageant, j’arrivai au Port Royal de _Blefuscu_, où le
Peuple m’avoit déjà attendu depuis long tems; ils me donnérent deux
guides pour me conduire à la Capitale, qui porte le même nom. Je les
portai dans mes mains jusqu’à ce que je ne fusse plus qu’à la
distance de deux cent verges de la ville: alors je les mis à terre, &
les priai d’aller notifier mon arrivée à un des Secretaires, & de lui
dire où j’étois, & que mon dessein étoit d’y atendre les ordres de
Sa Majesté. Une heure après j’eus réponse que Sa Majesté, toute la
Famille Imperiale, & les premiers Seigneurs de la Cour, venoient au
devant de moi. A cette nouvelle j’avançai une centaine de verges: A
peine fus-je à portée d’être vû, que l’Empereur & toute sa suite,
décendirent de cheval, & que l’Imperatrice & toutes ses Dames
sortirent de leurs Carosses, sans qu’aucune de toutes ces personnes
parut effrayée en me voyant. Je me couchai à terre pour baiser la main
de l’Empereur & celle de l’Imperatrice. Je dis à Sa Majesté que
j’étois venu suivant ma promesse, & avec la permission de l’Empereur
mon Maitre, pour avoir l’honneur de voir un si puissant Monarque, &
pour lui rendre tous les services dont je serois capable, & que ma
Fidelité pour mon Souverain me permettroit; mais je gardai un profond
silence sur ma disgrace, parce que n’en ayant été informé que
secrétement, je pouvois suposer n’en rien savoir: d’ailleurs, je ne
pouvois m’imaginer que l’Empereur auroit l’imprudence de découvrir
ce secret, puisque je n’étois plus entre ses mains: en quoi néanmoins
je me trompai, comme je le dirai bien-tôt.
Je ne fatiguerai point le lecteur du détail de ma Reception, qui fut
proportionné à la generosité d’un si grand Prince; ni de l’embaras
où je fus de n’avoir ni Maison ni Lit, étant obligé de coucher à
terre, envelopé dans ma Couverture.
CHAPITRE VIII.
Par un bonheur singulier, l’Auteur trouve moyen de quiter Blefuscu, &
après avoir surmonté quelques dificultez, revient sain & sauf dans sa
Patrie.
TRois jours après mon arrivée, me promenant au Côté Septentrional de
l’Isle, je vis dans la Mer quelque chose, à la distance d’environ
une demie-lieue, qui avoit l’air d’une Chaloupe tournée
sans-dessus-dessous. J’otai mes souliers & mes bas, & avançant dans
l’eau l’espace de deux ou trois cent verges, j’aperçus l’objet
que la marée continuoit à pousser vers le Rivage, & alors je vis
distinctement une Chaloupe, qui, selon toutes les aparences, avoit été
détachée d’un Vaisseau par quelque Tempête. Sans perdre de temps je
m’en retournai à la ville, & priai Sa Majesté Imperiale de me prêter
vingt de ses plus grands Vaisseaux, & trois mille Matelots, sous le
Commandement du Vice-Amiral. Cette Flote mit à la Voile, pendant que je
me rendis par le plus court chemin à l’endroit d’où j’avois
découvert la Chaloupe; je trouvai que la Marée l’avoit encore fait
aprocher. Les Matelots étoient tous pourvus de Cordages, que j’avois
eu auparavant soin d’acommoder, en entortillant plusieurs cordes
ensemble, afin de les rendre plus fortes. Quand les Vaisseaux furent
arrivez, je me deshabillai, & marchai dans l’eau jusqu’à ce que je
fusse à la distance de cent verges de la Chaloupe, après quoi je fus
obligé pour y arriver de faire le reste du chemin à la nage. Les
Matelots me jettérent le bout d’une corde, que j’attachai à
l’avant de la Chaloupe; & l’autre bout à un Vaisseau de guerre. Mais
toute la peine que je prenois fut presque inutile, parce que ne pouvant
prendre pied, j’étois hors d’état de travailler. Dans cette
necessité, je fus obligé de gagner à la nage l’arriére de la
Chaloupe, que je me mis à pousser avec une de mes mains, le mieux qui me
fut possible, & comme la marée m’étoit favorable, je fis assez de
chemin pour pouvoir toucher le fond, en n’ayant de l’eau que
jusqu’au menton. Je me reposai pendant deux ou trois minutes, & puis
continuai à pousser la Chaloupe, jusqu’à ce que je n’eusse d’eau
que jusqu’aux Aisselles; & comme alors le plus dificile étoit fait, je
pris mes autres Cables, qui étoient dans un des Vaisseaux, & je les
attachai d’abord à la Chaloupe, & ensuite à neuf Vaisseaux que
j’avois fait approcher pour cet éfet. Le vent étant favorable, les
Matelots remorquérent la Chaloupe, & moi je facilitai leur Travail en la
poussant, jusqu’à ce que nous ne fussions plus qu’à quarante Verges
du Rivage. J’atendis là que l’eau fut basse, après quoi j’allai
jusqu’à la Chaloupe à pié sec, & par le secours de deux mille hommes
pourvus de diferens instrumens, je la retournai de l’autre côté, &
vis avec un très grand plaisir qu’elle n’étoit que très peu
endommagée.
Je ne fatiguerai point le Lecteur en lui disant que pendant l’espace de
dix jours, j’eus mille & mille peines pour amener ma Chaloupe au Port
Royal de _Blefuscu_, où la nouvelle de mon arrivée avoit attiré un
nombre infini de personnes, dont l’admiration, à la vuë d’un si
prodigieux Vaisseau, est au dessus de toute expression. Je dis à
l’Empereur qu’un heureux Destin m’avoit fait rencontrer cette
Chaloupe, pour me transporter dans quelque endroit, d’où je pourrois
regagner ma Patrie, & je suppliai Sa Majesté de donner les ordres
nécessaires pour qu’on me fournit les choses dont j’aurois besoin
pour racommoder & pour avitailler ma Chaloupe, & de m’acorder en même
tems la permission de partir; à quoi l’Empereur consentit, après
m’avoir fait néanmoins quelques reproches obligeans de vouloir le
quiter si tôt.
Je fus fort surpris de ne voir arriver pendant tout ce tems, aucun
Exprès qui me regardât, de la part de l’Empereur de _Lilliput_ à la
Cour de _Blefuscu_. Mais j’apris depuis, que Sa Majesté Imperiale, ne
pouvant s’imaginer que je savois quelque chose de ses desseins, avoit
cru que j’étois seulement allé à _Blefuscu_ pour dégager ma parole,
& conformément à la permission que j’en avois reçuë, & qu’après
avoir salué l’Empereur de _Blefuscu_, je ne manquerois pas de revenir
dans peu de jours. Mais enfin, ma longue absence commença de
l’inquiéter; & après avoir pris conseil avec le Trésorier & le reste
de sa Cabale, on envoya à la Cour de _Blefuscu_ une Personne de qualité
chargée d’une copie des Articles d’Accusation contre moi. Cet
Envoyé devoit representer à l’Empereur l’extrême clemence de son
Maitre, qui avoit la bonté de ne me condamner qu’à perdre les yeux;
que je m’étois sauvé des mains de la Justice, & que si dans deux
heures je n’étois de retour, je serois déclaré Traitre, &
dépouillé de mon Titre de _Nardac_. L’Envoyé ajouta, que pour
maintenir la Paix & l’Amitié entre les deux Empires, son Maitre
s’atendoit que Sa Majesté donneroit ses ordres, pour que je fusse bien
garotté & conduit ainsi à _Lilliput_, afin d’y être puni comme un
Traitre.
L’Empereur de _Blefuscu_ ayant pris trois jours pour se consulter, fit
une reponse qui ne consistoit qu’en compliments & en excuses. Il dit,
que le Monarque de _Lilliput_ ne pouvoit ignorer que le projet de me
garotter étoit absolument impraticable; que quoique j’eusse emmené sa
Flote, il ne laissoit pas de m’avoir de grandes obligations de ce que
je l’avois servi à obtenir la paix. Que, quoi qu’il en fut à ces
égards, les deux Empires seroient bien-tôt délivrez de moi; parce que
j’avois trouve sur la Côte, un Vaisseau si prodigieux, qu’il pouvoit
non seulement me contenir, mais même servir à me transporter par Mer
dans quelqu’autre pays: qu’il avoit donné les ordres nécessaires
pour pour que rien de tout ce qui m’étoit nécessaire pour mon Voyage
ne me manquat, & qu’ainsi il esperoit que dans peu de semaines, les
deux Monarchies seroient déchargées d’un si insuportable Fardeau.
L’Envoyé s’en retourna à _Lilliput_ avec cette reponse, &
l’Empereur de _Blefuscu_ me fit part de tout ce qui s’étoit passé,
m’ofrant en même tems, (mais sous le sceau du secret) sa protection,
si je voulois rester à son service; ce que je refusai le plus
honêtement qu’il me fut possible, parce que, quoique je le crusse
sincère, j’avois resolu de ne me plus fier aux Princes ni à leurs
Ministres, si je pouvois m’en dispenser. J’ajoutai, que puisque ma
Fortune, bonne ou mauvaise, m’avoit fait trouver un Vaisseau,
j’étois déterminé à mettre en Mer, plûtôt que d’être un
Diférent entre deux si puissants Monarques. L’Empereur ne me parut pas
faché de mon dessein, & je découvris par hazard, qu’il en étoit
même bien aise, comme aussi ses Ministres. Ces Considerations me firent
hâter mon depart; en quoi la Cour, qui ne demandoit pas mieux que de me
voir parti, eut la bonté de me seconder. Cinq cent Ouvriers furent
employez à faire deux voiles pour ma Chaloupe, & ces voiles furent
faites du linge le plus fort qu’on put trouver, mis treize fois l’un
sur l’autre. J’accomodai mes Cordages & mes Cables, en enentortillant
vingt ou trente ensemble. Une grande pierre, que je trouvai sur le bord
de la mer, après avoir long-tems cherché, me servit d’Ancre. Je pris
la graisse de trois cent Vaches pour suiver mon Vaisseau, & pour quelques
autres usages. Il est incroyable combien j’eus de peine à trouver des
Arbres assez grands pour me faire des rames & des mâts, en quoi
néanmoins je fus bien aidé par les Charpentiers de Navire de Sa
Majesté, qui contribuérent beaucoup à les polir, apres que j’avois
fait l’ouvrage le plus rude.
Dans l’espace d’un mois tout fut prêt: j’envoyai alors quelqu’un
pour demander si Sa Majesté n’avoit rien à m’ordonner, & pour lui
dire que si elle me le permettoit, mon dessein étoit de partir.
L’Empereur accompagné de son Auguste Famille, sortit du Palais; je me
prosternai à terre pour baiser sa main, qu’il me tendit d’une
maniére fort gracieuse. L’Imperatrice & les jeunes Princes du sang en
firent autant. Sa Majesté me fit present de cinquante bourses de deux
cent _Sprugs_ chacune, avec son Portrait en grand, que je mis d’abord
dans un de mes gans de peur d’accident. Les Céremonies qui furent
faites à mon départ, sont en trop grand nombre, pour que j’en fasse
ici la Description.