m’ordonna, quoiqu’en termes fort honnêtes, de remettre tout entre
ses mains. Il me demanda premiérement mon Epée, que j’ôtai du
ceinturon avec le foureau. Il commanda en même tems que trois mille
hommes, de ses meilleures troupes, (dont il étoit alors accompagné,)
m’environnassent de tous côtez, & tinssent leurs arcs & leurs flêches
prêtes: mais je ne m’en apperçus pas, à cause que mes regards
n’étoient fixez que sur l’Empereur. Il me pria alors de tirer mon
Epée, qui, quoique l’eau de la Mer l’eut enrouillée dans quelques
endroits, ne laissoit pas d’être fort resplendissante. Je le fis, &
dans l’instant toutes les troupes jettérent un cri, qui tenoit
également de la surprise & de la terreur; car les rayons du Soleil
après s’être réflêchis sur mon Epée, leur donnoient dans les yeux.
L’Empereur, qui est un Prince très-magnanime, étoit moins épouvanté
que je n’aurois cru. Il m’ordonna de rengainer mon Epée, & de la
jetter à terre, le plus doucement qu’il me seroit possible, & à la
distance de six pieds de l’extrémité de ma chaine. La seconde chose
qu’il demanda fut une de Ces colomnes de fer qui étoient creuses, par
où il entendoit mes Pistolets de poche. Je lui en montrai un, & tachai,
conformément au désir qu’il paroissoit en avoir, de lui en faire
connoitre l’usage. Pour cet effet, je le chargeai seulement de poudre,
que j’avois eu soin de garantir de l’humidité de la Mer,
(inconvenient contre lequel tous les Mariniers prudens se
précautionnent,) & après avoir averti l’Empereur de n’avoir pas
peur, je tirai mon coup en l’air. L’épouvante fut bien plus grande
alors qu’elle n’avoit été à la vuë de mon Epée. Ils tomboient à
terre par centaines tout de même que s’ils avoient étez morts; &
l’Empereur même, quoi qu’il restât sur pied, eut besoin de quelque
tems pour se remettre. Je rendis mes deux Pistolets de la même maniére
que j’avois fait mon Epée, & ensuite mon sachet de poudre, & mes
balles de plomb, avertissant qu’il falloit bien se donner garde
d’approcher la poudre du feu, parce que la moindre étincelle pourroit
l’allumer, & faire sauter en l’air tout le Palais Imperial. Je donnai
aussi ma Montre, que l’Empereur fut fort curieux de voir; il ordonna à
deux des plus grands de ses Gardes d’attacher la Montre à une perche,
& de la porter ainsi sur leurs épaules, à peu près comme les Chartiers
de Brasseurs portent un tonneau d’Aile en _Angleterre_. Il fut surpris
du bruit continuel de cette machine, & du mouvement de l’aiguille qui
marque les minutes, qu’il apperçut très-facilement, parce que la vuë
des Habitans de ce Païs est beaucoup meilleure que la nôtre. Plusieurs
Savans interrogez par l’Empereur sur la nature de cette Machine,
firent, comme le Lecteur peut facilement s’imaginer, différentes
reponses, dont j’avouë n’avoir pas bien compris le sens.
Je livrai ensuite ma monnoye d’argent & de cuivre; ma bourse, où il y
avoit neuf grandes piéces d’or, & quelques autres plus petites; mon
couteau, mon rasoir, mon peigne, ma tabatiere, d’argent, mon mouchoir &
mon Journal. Mon Epée & mes Pistolets furent mis sur des voitures, &
transportez dans les Arsenaux de Sa Majesté.
J’avois, comme je l’ai déjà remarqué, une poche secrete, qui avoit
échapé à leurs recherches, & où je gardois une paire de Lunettes
(dont je me sers quelquefois à cause de la foiblesse de ma vuë,) une
Lunette d’approche, & quelques autres bagatelles, que je ne me crus pas
obligé de déceler, parce que je craignois de les perdre, & que
d’ailleurs elles ne pouvoient être d’aucun usage à l’Empereur.
CHAPITRE III.
Etrange maniére dont l’Auteur divertit l’Empereur & la Noblesse de
l’un & de l’autre Sexe de la Cour de Lilliput. Autres divertissemens
de cette Cour. L’Auteur est mis en liberté à de certaines conditions.
MA douceur & ma bonne conduite, m’avoient tellement acquis la
bienveillance, non seulement de l’Empereur & de sa Cour, mais même de
l’Armée, & de tout le Peuple en général; que je commençai à
concevoir l’esperance que dans peu je ferois mis en liberté. Je fis
tout ce qui me fut possible, pour cultiver ces dispositions favorables.
Les Naturels du Païs parvinrent peu à peu à n’avoir plus peur de moi
du tout. Je me couchois quelquefois à terre, & permettois à cinq ou six
de danser sur ma main. A la fin même les Garçons & les Filles se
hazardérent à jouër à la cligne-musette dans mes cheveux. Je
commençois déjà à parler & à entendre passablement leur langue.
L’Empereur eut un jour envie de me regaler de quelques-uns des
spectacles du Païs, en quoi il faut avouër que les _Lilliputiens_
surpassent toutes les autres Nations du Monde, tant à l’égard de
l’adressè que de la magnificence. Aucun spectacle ne me divertit tant,
que celui des Danseurs de corde; ils faisoient les sauts les plus
perilleux sur un fil blanc fort mince, qui avoit deux pieds en long, &
qui étoit tendu à la hauteur de douze pouces de terre. Surquoi il faut,
avec la permission du Lecteur, que je m’étende un peu davantage.
Ce divertissement n’est en usage, que parmi ceux qui aspirent à la
faveur du Prince, ou à de grands emplois. Ils s’exercent dans cet art,
dès leur jeunesse, & ne sont pas toujours remarquables par une naissance
distinguée, ou par une belle éducation. Quand quelque emploi
considerable est vacant, par la mort ou par la disgrace de celui qui en
avoit été revêtu (ce qui arrive assez souvent) cinq ou six de ces
Candidats demandent permission à l’Empereur de danser sur la corde
devant lui & devant toute sa Cour; & celui qui saute le plus haut sans
tomber, obtient la charge en question. Très-souvent les Premiers
Ministres eux-mêmes sont obligez de montrer leur adresse, & de donner en
présence de l’Empereur, des preuves qu’ils conservent encore leur
premiére agilité. Tout le monde convient que _Flimnap_ le Trésorier,
en faisant une cabriole sur une corde tendue, s’éleve en l’air tout
au moins d’un pouce plus haut qu’aucun autre Seigneur de tout
l’Empire, Mon ami _Reldresal_, Premier Sécretaire des Affaires
secrettes, est à mon avis, quoique peut être je fois trop prévenu en
sa faveur, le second après le Trésorier; le reste des Seigneurs n’en
approche pas.
Ces divertissemens causent souvent de grands malheurs, dont plusieurs se
trouvent dans l’Histoire. J’ai vû de mes propres yeux deux ou trois
Candidats se disloquer ou se casser quelque Membre. Mais le danger est
bien plus grand, quand les Ministres eux mêmes sont obligez de faire
paroitre leur adresse; car pour surpasser leurs rivaux, & en quelque
sorte eux-mêmes, ils font de si prodigieux efforts, qu’il n’y a
presque aucun d’eux qui n’ait fait quelque chute, & quelques-uns
jusques à deux ou trois. On m’a assuré qu’environ deux ans avant
mon arrivée, _Flimnap_ se seroit sûrement cassé la tête, si un des
coussins de l’Empereur, qui par hazard se trouvoit à terre, n’eut
diminué la force du coup.
Il y a encore une autre Recréation, mais qui ne se prend que dans de
certaines occasions, & seulement en présence de l’Empereur, de
l’Imperatrice, & du Prémier Ministre. L’Empereur met sur une table
trois fils de soye, dont chacun est de la longueur de six pouces. L’un
est de couleur de pourpre, l’autre jaune, & le dernier blanc. Ces fils
sont proposez comme des prix, à ceux que l’Empereur veut distinguer
par une marque éclatante & particuliére de faveur. La cérémonie
s’en fait dans une des plus grandes sales de Sa Majesté. C’est là
que les Candidats sont obligez de subir une épreuve d’adresse, bien
différente de la précedente, & telle que je n’ai jamais rien vû dans
aucun endroit du vieux ou du nouveau Monde, qui y eut le moindre rapport.
L’Empereur tient entre ses mains un bâton, dont les deux bouts sont
paralleles à l’Horison, & c’est aux Candidats à s’avancer un à
un, & à sauter tantôt par dessus le bâton, & tantôt à se glisser par
dessous, suivant qu’il est plus élevé ou plus bas. Ce manege se
réïtére plus d’une fois, Quelquefois l’Empereur tient un bout du
bâton, & le Premier Ministre l’autre. D’autrefois même le Premier
Ministre le tient tout seul. Celui qui montre le plus de souplesse &
d’agilité, & qui se fatigue le moins à sauter & à ramper, obtient
pour recompense le fil couleur de pourpre; le jaune est donné à celui
qui suit, & le blanc au troisiéme: Tous s’en parent, en se le mettant
autour du corps, & il y a peu de Seigneurs distinguez à cette Cour, qui
ne soient ornez de quelqu’une de ces Ceintures.
Les Chevaux de l’Armée, & ceux des Ecuries Royales, ayant été
conduits tous les jours devant moi, étoient dejà si accoutumez à ma
vuë, qu’ils venoient jusques sur mes pieds sans faire des écarts. Les
Cavaliers les faisoient sauter par dessus ma main, quand je la mettois à
terre; & un des Piqueurs de l’Empereur, passa avec son Cheval par
dessus mon pied, soulier & tout, ce qui étoit en verité un saut
prodigieux. J’eus le bonheur de divertir un jour l’Empereur d’une
maniére fort extraordinaire. Je le priai de donner ordre qu’on me
fournit quelques bâtons qui eussent deux pieds de hauteur, & qui fussent
de la grosseur d’une canne ordinaire. Il commanda au Grand Maitre de
ses Forêts de me les faire avoir: il en eut soin, & le lendemain je vis
arriver six Forêtiers avec autant de chariots chargez de ces sortes de
bâtons que j’avois demandez, & dont chacun étoit tiré par huit
Chevaux. Je pris neuf de ces bâtons que je fichai bien en terre, & que
je disposai de maniére qu’ils formoient un quarré de deux pieds &
demi; j’attachai à chaque côté un bâton à la hauteur de deux pieds
de terre, & de telle façon qu’ils étoient tous paralléles
entr’eux. Après cela j’attachai mon mouchoir aux neuf bâtons que
j’avois mis en terre, & je l’étendis de tous côtez, jusqu’à ce
qu’il fut tendu, comme le dessus d’un Tambour: les quatre bâtons
paralléles qui étoient plus élevez de cinq pouces que le mouchoir,
servant de rebord de tous côtez. Quand j’eus achevé mon ouvrage, je
demandai à l’Empereur, que deux douzaines de ses meilleurs Chevaux
fussent exercez dessus cette Plaine. L’Empereur ayant agréé ma
demande, je les pris l’un après l’autre, avec les Officiers qui les
montoient, & je les plaçai sur mon mouchoir. Dès qu’ils furent rangez
en ordre, ils se divisérent en deux pelotons, escarmouchérent pour
rire, tirérent des flêches qui ne pouvoient faire aucun mal à ceux
contre qui elles étoient tirées, mirent flamberge au vent, en vinrent
aux mains, & pour tout dire en un mot, montrérent qu’ils entendoient
parfaitement bien plusieurs régles de l’Art Militaire. Les bâtons
paralléles empêchoient qu’eux & leurs Chevaux ne pussent tomber à
terre; & l’Empereur trouva un si grand plaisir à ce spectacle, qu’il
ordonna qu’il seroit réïteré pendant plusieurs jours, & voulut même
une fois être placé sur mon mouchoir, & ordonner les mouvemens de ses
Cavaliers. Il persuada aussi à l’Imperatrice, quoi que ce ne fut pas
sans peine, de permettre que je la tinsse dans son fauteuil, à la
distance de deux verges de mon mouchoir, d’où elle pouroit aisément
voir tout ce qui se passeroit. Ce fut un grand bonheur pour moi qu’il
n’arrivât aucun malheur dans tous ces divertissemens: Une fois
seulement un Cheval fougueux qui appartenoit à un des Capitaines, d’un
coup de pied fit un trou dans mon mouchoir, & tomba à la renverse avec
le Cavalier lier qui le montoit; mais je les relevai l’un & l’autre
au plus vite, après avoir bouché le trou d’une main, je me servis de
l’autre pour mettre la troupe à terre. Le Cheval s’étoit fait une
entorse à l’épaule gauche, mais le Cavalier ne s’étoit fait aucun
mal, & je raccommodai mon mouchoir le mieux qu’il me fut possible;
cependant j’eus soin de ne l’exposer plus à l’avenir à de pareils
dangers.
Deux ou trois jours avant que je fusse mis en liberté, pendant que
j’amusois la Cour par toutes ces merveilles, il arriva un Exprès, pour
informer l’Empereur que quelques uns de ses Sujets, en se promenant
près de l’endroit ou j’avois eté trouvé, avoient découvert une
grande chose noire, qui etoit à terre, d’une figure fort bizarre, dont
les bords s’étendoient en rond, & qui étoit au milieu de la hauteur
d’un homme, ayant au reste, à peu près la méme étendue que la
chambre à coucher de Sa Majesté; que ce n’étoit pas une Créature
vivante, comme on l’avoit craint d’abord, puis qu’après en avoir
plusieurs fois fait le tour, on ne s’étoit pas apperçu qu’elle fit
le moindre mouvement: Qu’en montant sur les épaules des autres,
quelques uns d’eux étoient parvenus jusqu’au sommet, qui étoit fort
uni, & qu’en frapant du pied ils avoient trouvé que la Machine étoit
creuse en dedans; qu’il leur sembloit probable qu’elle devoit
appartenir à _l’Homme Montagne_, & que si Sa Majesté le trouvoit bon,
ils entreprenoient de la transporter à la Cour, pourvû qu’ils eussent
seulement cinq Chevaux. Je compris d’abord ce qu’ils vouloient dire,
& je fus charmé de tout mon cœur de la nouvelle qu’ils apportoient.
Il semble que dès que je me fus sauvé à terre après mon Naufrage,
j’étois tellement troublé, qu’avant que d’arriver dans Pendroit
ou je m’endormis, mon Chapeau, que j’avois attaché autour de ma
tête pendant que jeramois, & qui avoit bien tenu durant le temps que
j’avois nagé, étoit tombé sans que je m’en apperçusse. Je
suppliai Sa Majesté Imperiale qu’on me l’apportât au plutôt, & je
lui en décrivis la nature & l’usage. Je l’eus le lendemain, mais
fort mal conditionné: ils y avoient fait deux trous à un pouce & demi
du bord, & y avoient attaché deux crochets, par lesquels ils avoient
passé une longue corde, pour mieux lier mon chapeau aux Harnois des
Chevaux: & c’est de cette maniére qu’il fit plus d’un demi mile
d’_Angleterre_. Mais comme le terrain de ce pays est fort uni, il ne
fut pas tant endommagé que j’aurois bien crû.
Deux jours après cette Avanture, l’Empereur ayant ordonné à cette
partie de son Armée, qui se trouvoit dans & autour la Capitale, de se
tenir prête au premier ordre, imagina un divertissement fort singulier.
Il souhaita que je me tinsse comme un _Colosse_, les jambes écartées
autant que je pourrois. Il commanda alors à son General, qui étoit un
grand Capitaine & fort de mes Amis, de faire ranger les Troupes en bon
ordre, & de les faire marcher dessous moi; les Fantassins formant un
front de vingt quatre, & les Cavaliers de seize, Tambours battants,
enseignes déployées, & piques dressées. Trois mille Fantassins & mille
Cavaliers me passerent ainsi entre les jambes. Sa Majesté commanda sous
peine de mort, que chaque Soldat dans sa marche observeroit les plus
exactes Régles de la Décence à mon égard. Cet ordre cependant
n’empécha pas que quelques jeunes Officiers ne levassent les yeux en
haut en passant sous moi. Et pour dire le vrai, mes Culottes étoient
alors si délabrées, qu’elles faisoient du moins entrevoir quelques
sujets de risée & d’admiration.
J’avois fait tant d’instance pour obtenir ma liberté, que la chose
fut enfin proposée, premiérement dans le Cabinet de Sa Majesté, &
ensuite en plein Conseil. Il n’y eut personne qui s’y opposât,
excepté _Skyresh Bolgolam_, qui, sans que je lui en eusse donné le
moindre sujet, fit éclater contre moi une haine mortelle: Mais malgré
lui, tout le Conseil décida en ma faveur, & cette décision fut
ratifiée par l’Empereur. Ce Ministre, qui se montroit si fort mon
ennemi, étoit le _Galbet_, c’est à dire, l’Amiral du Royaume, &
fort avant dans les bonnes graces de l’Empereur: D’ailleurs, rompu
dans les Affaires, mais d’un naturel chagrin, & d’une humeur
incommode. Cependant il se rendit à lafin, mais obtint en même temps,
que ce seroit lui qui dresseroit les Articles & les Conditions auxquelles
ma liberté me seroit accordée, & que je m’engagerois par serment
d’observer. _Skyresh Bolgolam_ m’apporta lui même ces Articles,
accompagné de deux sous-Secretaires, & de quelques autres personnes de
distinction. Après qu’on m’en eut fait la lecture, je fus obligé
d’en jurer l’observation, premiérement à la maniére de mon pays, &
puis suivant celle que prescrivent leurs loix; qui étoit de tenir mon
pied droit dans ma main gauche, de placer le doigt du milieu de ma main
droite sur le sommet de ma tête, & le pouce sur le bout superieur de mon
oreille droite. Comme le Lecteur sera peut être curieux d’avoir
quelques idées du style & des façons de parler de cé peuple, & de
savoir les Conditions, auxquelles ma liberté me fut rendue, j’ay cru
qu’il ne seroit pas fâché d’en voir la Traduction, que j’ay
taché de faire avec toute la fidelité possible, & que voici.
Golbasto Momaren Evlame Gurdilo Shefin Mully Ully Gue, Tres-Puissant
Empereur de _Lilliput_, les Delices & la Terreur de l’Univers, dont les
Pays ont d’étendue cinq mille _Blustrugs_, (environ douze miles de
circuit) & n’ont d’autres bornes que celles de la Terre; Monarque des
Monarques, plus grand que les Fils des Hommes; dont les pieds touchent au
centre de la Terre, & dont la Tête atteint jusqu’au Soleil: qui d’un
seul regard fait trembler les Princes de la Terre; Aimable comme le
Printemps, Agréable comme l’Eté, Fécond comme l’Automne, &
Terrible comme l’Hyver. Sa Très-Sublime Majesté propose à
_l’Homme-Montagne_, arrivé depuis quelque temps dans son redoutable
Empire, les Articles suivans, qu’il s’engagera par Serment
d’observer.
Prémiérement, _l’Homme-Montagne_ ne sortira pas de nos Etats sans en
avoir une permission scellée du Grand sceau.
2. Il n’entrera point dans nôtre Capitale, sans un ordre exprès de
nôtre part; & quand il y viendra, les Habitants en seront avertis deux
heures auparavant, afin d’avoir le temps de se retirer chez eux.
3. Le susdit _Homme-Montagne_ bornera ses promenades aux principaux
Grands-chemins, & se gardera bien de se promener ou de se coucher dans
une Prairie, ou dans un Champ de bled.
4. Quand il se promenera dans les Grands-chemins, il prendra bien garde
de ne pas marcher sur le corps de quelqu’un de nos Amez sujets, ni sur
leurs Chevaux & Voitures: il ne pourra même prendre aucun de nos sujets
dans ses mains, à moins qu’ils n’y consentent.
5. S’il arrive qu’il faille envoyer quelque part un exprès en grande
hâte, l’_Homme-Montagne_ sera obligé une fois chaque lune de
transporter dans sa poche le Messager & le Cheval à la distance de six
journées de chemin, & (s’il en étoit requis,) de rapporter le
Messager sain & sauf en presence de Sa Majesté.
6. Il entrera en alliance avec nous contre les Habitans de l’Isle de
_Blefuscu_, & fera tous ses efforts pour détruire la Flote, avec
laquelle ils se préparent à faire une descente dans nôtre Empire.
7. Dans ses heures de loisir il sera tenu d’aider nos Ouvriers à lever
quelques grandes pierres, qui doivent servir a la construction de la
muraille de nôtre grand Parc, & à celles de quelques Maisons Royales.
8. Le dit _Homme Montagne_ donnera, dans le temps de deux lunes, une
Description exacte du circuit de nôtre Empire, & ses pas serviront de
mesure dans ce calcul.
Enfin quand _l’Homme Montagne_ aura juré solemnellement d’observer
tous ces Articles, il lui sera fourni chaque jour une quantité de mets &
de breuvage, dont 1724 de nos sujets pourroient se nourrir; d’ailleurs,
il aura toûjours un libre accès à nôtre Personne Imperiale, avec
d’autres marques de nôtre Faveur. Donné dans nôtre Palais de
_Belfaborac_, le douziéme jour de la quatre vingt & onziéme lune de
nôtre Régne.
Je signai & jurai avec grand plaisir l’observation de ces Articles,
quoi qu’il y en eut quelques uns qui ne m’étoient pas fort
honorables, & que je ne pouvois attribuer qu’a la mauvaise volonté du
Grand Amiral _Skyresh Bolgolam_. Après quoi mes chaines me surent
d’abord ôtées, & l’Empereur lui même me fit l’honneur d’être
present à toute la cérémonie. Je me prosternai à ses pieds pour lui
faire mes remercimens, mais il m’ordonna de me lever, & après
m’avoir dit plusieurs choses, que ma modestie & la crainte d’être
taxé de vanité m’empêchent de répeter, il ajouta qu’il esperoit
que je ne manquerois à aucun point de mon devoir, & que je me rendrois
digne des graces qu’il m’avoit dejà faites, & de celles qu’il
avoit dessein de me faire à l’avenir.
Le Lecteur n’a pas oublié que dans le dernier des articles dont
j’avois juré l’observation, l’Empereur m’avoit assigné chaque
jour une quantité de mets & de breuvage, qui auroit pû suffire à 1724
_Lilliputiens_. Quelque temps après, je demandai à un Ami que j’avois
à la Cour pourquoi on avoit précisement déterminé ce nombre; il me
répondit que les Mathematiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de
mon corps par le moien d’un quart de Cercle, & trouvant qu’il avoit
avec les leurs la proportion de douze à un, ils avoient conclu de ce que
leurs corps & le mien étoient similaires, qu’il faloit que le mien
contint 1724 des leurs, & que par conséquent il avoit besoin d’autant
de nourriture qu’il en faloit à ce nombre de _Lilliputiens_. Ce qui
suffit pour donner à mes lecteurs une idée de l’industrie de ce
Peuple, aussi bien que de la prudente & tres exacte œconomie du grand
Prince qui les gouverne.
CHAP. IV.
Description de la Capitale de Lilliput, nommée Mildendo, & du Palais de
l’Empereur. Conversation entre l’Auteur & un des premiers
Sécretaires sur les Affaires de l’Empire. L’Auteur s’offre à
servir l’Empereur contre ses Ennemis.
LA premiére Requête que je fis après avoir obtenu ma liberté, fut
d’avoir la permission de voir _Mildendo_, la Capitale; l’Empereur y
consentit volontiers, en me recommandant bien expressément de ne faire
aucun mal aux Habitans, ni aucun dommage à leurs Maisons. Mon arrivée
prochaine à la Capitale, fut notifiée au Peuple par une Proclamation.
Le Mur qui entoure _Mildendo_, est haut de deux pieds & demi & à tout au
moins onze pouces de largeur, tellement que sur le haut de la Muraille
même on peut faire le tour de la ville en Carosse. A la distance de dix
pieds, les unes des autres, il y a de fortes Tours, qui en cas de siége,
seroient d’un grand secours pour la défense de la place. Je fis une
enjambée par dessus la grande Porte qui regarde l’Occident, & passai
le plus adroitement qu’il me fut possible par les deux principales
rues, n’ayant que ma chemisette, de peur d’endommager les Toits & les
goutiéres des Maisons avec les pans de mon habit. Je marchois avec toute
la prudence imaginable, afin de ne point mettre le pied sur quelcun qui
se seroit oublié dans les ruës, quoique l’ordre fut très formel, que
si quelqu’un se trouvoit hors de chez lui, ce seroit à ses propres
risques. Les Fenêtres des greniers & le dessus des Maisons contenoient
un si grand nombre de spectateurs, que je ne me souviens pas d’avoir
jamais tant vû de peuples à la fois. La ville est bâtie en quarré,
chaque côté de la muraille ayant cinq cent pieds en longueur. Les deux
grandes ruës qui se croisent & divisent la ville en quatre quartiers,
sont larges de cinq pieds. Les autres ruës plus étroites dans
lesquelles je ne pus entrer, mais que je vis seulement en passant, ont
depuis douze jusqu’à dix huit pouces de largeur. La Ville peut
contenir environ cinq cent mille ames. Les Maisons y ont depuis trois
jusqu’à cinq étages, & l’on trouve de tout aux Marchez & dans les
Boutiques.