VOYAGES
DU CAPITAINE
LEMUEL GULLIVER,
EN
DIVERS PAYS ELOIGNEZ.
tome premier.
Premiere Partie. Contenant le voyage de Lilliput.
A LA HAYE,
Chez P. GOSSE & J. NEAULME.
MDCCXXVII.
TABLE DES CHAPITRES
Du Voyage de Lilliput.
CHAP. I.
Qui est l’Auteur de ce Voyage, & de quelle famille: Premiers Motifs qui
le portérent à voyager. Il fait naufrage, & se sauve à la Nage sur la
Côte de Lilliput; est fait prisonnier, & amené plus avant dans le Pays.
CHAP. II.
L’Empereur de Lilliput, acompagné de plusieurs personnes de
distinction, vient voir l’Auteur. Description de la personne & des
habits de l’Empereur: Quelques savans du premier ordre sont chargez
d’enseigner à l’Auteur la langue du pays. Il se fait aimer par sa
douceur. On fait l’Inventaire de ce qui se trouve dans ses poches, & on
lui ôte son épée & ses pistolets.
CHAP. III.
Etrange maniére dont l’Auteur divertit l’Empereur & la Noblesse de
l’un & l’autre sexe de la Cour de Lilliput. Autres divertissemens de
cette Cour. L’Auteur est mis en Liberté à de certaines Conditions.
CHAP. IV.
Description de la Capitale de Lilliput nommée Mildendo, & du Palais de
l’Empereur. Conversation entre l’Auteur & un desprémiers Secretaires
sur les Affaires de l’Empire. L’Auteur s'ofre à servir l’Empereur
contre ses Ennemis.
CHAP. V.
Par un Stratagème inoui l’Auteur previent une Invasion. Titre
d’Honneur qui lui est conferé. L’Empereur de Blefuscu envoye des
Ambassadeurs pour demander la paix. Le Feu prend à l’Apartement de
l’Imperatrice, mais est éteint par le secours de l’Auteur.
CHAP. VI.
Sciences, Loix & Coutumes des Habitans de Lilliput. Maniére d’élever
leurs Enfans. Comment l’Auteur vivoit en ce pays. Justification d’une
des premiéres Dames de la Cour.
CHAP. VII
L’Auteur étant informé que ses Ennemis avoient dessein de l’accuser
de Haute Trahison, se refugie à Blefuscu. Maniére dont il y est reçu.
CHAP. VIII.
Par un bonheur singulier, l’Auteur trouve moien de quiter Blefuscu, &
après avoir surmonté quelques Dificultez, revient sain & sauf dans sa
Patrie.
TABLE DES CHAPITRES
Du Voyage de Brobdingnag.
CHAP. I.
DEscription d'une furieuse Tempête. La Chaloupe est envoyée à Terre
pour faire de l’Eau; L’Auteur s’y embarque afin de découvrir le
Pays: Il est laissé sur le Rivage, pris par un des Habitans, & conduit
chez un Fermier. Maniére dont il y est reçu. Description des Habitans.
CHAP. II.
Description de la fille du Fermier. L’Auteur est mené à une Ville
prochaine, & ensuite à la Capitale. Particularitez de ce Voyage.
CHAP. III.
L’Auteur est conduit à la Cour. La Reine l’achête du Fermier & le
presente au Roi. Il dispute avec les Professeurs de Sa Majesté: est
logé à la Cour, fort dans les bonnes graces de la Reine. Il defend
l’Honneur de sa Patrie, & a querelle avec le Nain de la Reine.
CHAP. IV.
Description du pays. Projet pour la correction des Cartes Geographiques.
Ce que c’étoit que le Palais du Roy & la Capitale. Maniere dont
l’Auteur voyageoit. Description d'un des principaux Temples de la
Capitale.
CHAP. V.
Diferentes Avantures qu’eut l’Auteur. Execution d’un Criminel.
L’Auteur montre son Habileté dans l’Art de la Navigation.
CHAP. VI.
L’Auteur tâche par toutes sortes de moyens de s’aquerir la
Bienveillance du Roi & de la Reine. Il fait paroitre son habileté dans
la Musique. Le Roi s’informe de l’Etat de l’Europe, & l’Auteur
satisfait amplement sa curiosité. Reflexions du Roi sur ce que
l’Auteur vient de lui raconter.
CHAP. VII.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Il fait au Roi une ofre fort
avantageuse, qui est néanmoins rejettée. Ignorance du Roi en Politique.
Bornes étroites dans lesquelles les sciences de ce Pays sont
renfermées. Loix & Afaires Militaires de cet Etat. Quels troubles
l’ont agité.
CHAP. VIII.
Le Rot & la Reine font un tour vers les Frontiéres; l’Auteur a
l’honneur de les acompagner. De quelle maniére il quita ce pays. Il
revient en Angleterre.
CATALOGUE DES LIVRES
les plus Nouveaux qui se trouvent à la Haye chez P. Gosse & J. Neaulme,
Libraires.
ANtiquitez Sacrées & Profanes des Romains Fr. Lat fol. 1726.
Burnetii de Statu Mortuorum & Resurgentium 8. 1727.
--- de Fide & Officiis Christianorum 8.1727. Burmanni Vita Hadriani
VI. 4. 1727.
Ceremonies & Coutumes de tous les Peuples du Monde avec des figures
gravées par Picard fol. 3. vol. 1723. à 1725.
Colloques de Cordier Lat. Fr. 12. 1727. Decamerone di Boccaccio sopra
l’edizione di Rolli 2. vol. 12. 1727.
Essais de Montaigne 5. vol. 12. 1727. Histoire des Chevaliers de Malthe
4. 4. vol. fig. 1726.
--- le même 5. vol. 12. 1726.
--- du Concile de Constance par l’Enfant 2. vol. 4. 1727.
--- de la Vie & des Ouvrages de Fenelon 12. 1727.
--- des Tromperies des Prêtres & des Moines 2. vol. 8. 1727.
--- du Commerce & de la Navigation des Anciens par Huet 8. 1726.
Lettres de Madame la Marquise de Sevigné 2. vol. 12. 1726.
--- du Chevalier d’Her*** par Fontenelle 12. 1727.
Lettres sur divers sujets par Milleran 8. 1726.
--- sur les Anglois, les François & les Voyages 8. 1725
Misantrope par V*E* 2. vol 12. 1726. Mentor Moderne 4. vol 12. 1727.
Memoires de Montglat 4. vol. 12. 1727.
--- de Boulainvilliers 8. 2. vol. 1727.
Nouveau Testament reveu par les Pasteurs de Geneve 4. 1726.
Ode Principia Philosophiæ 4. 2. vol. 1727.
Phædri Fabulæ Burmanni 4. 1727.
Rutgersii Apodcticæ Demonstrationes 4. 1727.
Sermons sur divers textes de l’Ecriture Sainte par Mr. Huet 8. 1727.
Terentii Comediæ & Phædri Fabulæ Bent ley 4. 1727.
Traité du Mouvement des Eaux par Pujol 4. 1726.
Voyages de Thevenot 5. vol. 12. 1727.
Avertissement au Relieur.
Pour placer les Figures dont les pages ne sont pas marquées.
Le Portrait de l’Auteur devant le Titre.
La Figure No. 1. au Tom. I. 1. partie, pag. 9
--- No. 2. au Tom. I. 2. partie, pag. 114
--- No. 3. au Tom. II. 1. partie, pag. 7
--- No. 4. au Tom. II. 2. partie, pag. 108
VOYAGES.
PART. I.
VOYAGE DE LILLIPUT.
CHAPITRE I.
Qui est l’Auteur de ce Voyage, & de quelle Famille: prémiers motifs
qui le portérent à voyager. Il fait naufrage, & se sauve à la nage sur
la Côte de Lilliput, est fait prisonnier, & amené plus avant dans le
Païs.
Mon Pére avoit peu de biens, situez dans la Comté de Nottingham: mais
en recompense cinq fils, dont je suis troisiéme. Il m’envoya à
l’âge de quatorze ans au Collége à _Cambridge_, où je m’apliquai
diligemment à l’étude pendant l’espace de trois années: mais comme
les moyens de mon Pére étoient trop médiocres pour subvenir aux fraix
de mon entretien, (qui pour dire le vrai n’alloient guères loin,) je
fus mis aprentif chez le Sieur _Jaques Bates_, un des meilleurs
Chirurgiens de Londres, chez qui je restai quatre ans. Mon Père
m’envoyoit de tems en tems quelque argent, que j’employois à me
faire enseigner cette partie des Mathematiques qui a raport à la
Navigation, & dont la connoissance est nécessaire à ceux qui ont
dessein de voyager; dessein à l’exécution duquel je me croyois en
quelque sorte destiné.
En quitant mon Maitre, je m’en retournai chez mon Pére, qui,
conjointement avec mon Oncle _Jean_ & quelques autres parens, me fit
avoir quarante livres, avec promesse de me fournir trente livres sterling
par an pour m’entretenir à _Leyde_, où j’étudiai en Medecine deux
ans & sept mois, parce que cette Science est très-utile dans des voyages
de long cours.
Peu après mon retour de _Leyde_, mon bon Maitre Mr. _Bates_ me
recommanda pour être Chirurgien de l’_Hirondelle_, dont le Capitaine
_Abraham Pannell_ étoit Commandant: Pendant trois ans & demi que je
demeurai avec lui, je fis deux voyages au _Levant_, & dans quelques
autres endroits. De retour, je pris la resolution de m’établir à
Londres: Mr. _Bates_ approuva mon dessein, & me procura quelques
pratiques. Je me logeai petitement, & la fantaisie m’ayant pris de me
marier, j’épousai la fille d’un bon Bourgeois, qui m’aporta quatre
cens livres en mariage. Mais la mort de mon bon Maitre, qui arriva
environ deux ans après, & le peu d’amis que j’avois, furent cause
que bien-tôt je n’eus pas grand chose à faire. D’ailleurs ma
conscience ne me permettoit pas d’imiter quelques-uns de mes
Confréres, qui traitent leurs Patiens de maniére, qu’ils ne sauroient
guéres courir risque d’être desœuvrez. Ayant donc pris conseil de ma
femme, & de quelques amis, je resolus de retourner en Mer. Je fus
successivement Chirurgien de deux Vaisseaux, & pendant six ans je fis
diférens voyages aux Indes _Orientales & Occidentales_, qui me valurent
quelque chose. J’employois mes heures de loisir à la lecture des
meilleurs Auteurs, tant Anciens que Modernes, ayant toujours une bonne
provision de Livres avec moi, & quand j’étois à terre, je
m’appliquois à étudier le genie & la maniére des Peuples avec qui je
conversois, aussi bien qu’à apprendre leurs langues, ce que j’ai
toujours eu une grande facilité à faire, à cause de la fidelité de ma
mémoire.
Mon dernier voyage n’ayant pas autrement bien réüssi, je me dégoutai
de la Mer, & formai le dessein de rester déformais chez moi avec ma
femme & mes enfans. Je changeai deux fois de quartier, espérant
d’avoir plus à faire que dans celui que je quitois; mais c’étoit
toujours à peu près la même chose, c’est à dire, tien. Après trois
ans d’attente inutile, j’acceptai une offre fort avantageuse qui me
fut faite par le Capitaine _Guillaume Prichard_, qui étoit Maitre d’un
Vaisseau nommé _la Gazelle_, & qui avoit dessein de partir pour la Mer
du Sud. Nous fimes voiles de _Bristol_ le 4. _May_ 1699. & d’abord
nôtre voyage fut fort heureux.
J’ai quelques raisons de croire qu’il n’est pas nécessaire de
fatiguer le Lecteur du recit des Avantures, qui nous sont arrivées dans
ces Mots: il suffira de l’avertir, qu’en faisant cours vers les
_Indes Orientales_, nous fumes accueillis d’une violente tempête, qui
nous poussa vers le Nord-Ouest du Païs de _Diemen_. Par une observation
nous trouvâmes que nous étions à 30 degrez & 2 minutes de latitude
Meridionale. Le travail excessif & la mauvaise nourriture nous avoient
fait perdre douze hommes de notre équipage, & le reste étoit en assez
mauvais état.
Le cinquiéme de _Novembre_, qui est le tems où l’Eté commence en ce
Païs-là, le tems étant extraordinairement embrumé, les Matelots
apperçurent un Rocher, éloigné du Vaisseau de la longueur à peu près
d’un demi cable, mais le vent étoit si violent, que le Vaisseau fut
jetté dessus, & peu après mis en pièces. Cinq hommes de l’équipage
& moi, tâchâmes de nous sauver dans la Chaloupe, & de nous éloigner du
Rocher & de notre Vaisseau. A force de ramer, pous nous en éloignâmes,
si je ne me trompe, à la distance d’environ neuf miles: mais alors
nous fumes entiérement sur les dents, parce que nos forces avoient déja
été presque épuisées, par le travail que nous avions été obligez de
faire, pendant que nous étions encore dans le Vaisseau. Nous
abandonnâmes donc notre Chaloupe à la merci des flots, qui
l’engloutirent une demi heure après. J’ignore ce que devinrent mes
cinq Compagnons, & ceux que j’avois laissez dans le Vaisseau, mais il
est très apparent que tous sont péris: pour moi, je nageai au hazard,
poussé par le vent & par la marée; j’essayai plus d’une fois
quoique inutilement, si je ne trouverois pas de fond: mais enfin, par le
plus grand bonheur du monde, j’en trouvai, dans l’instant que je
n’en pouvois plus, & presque en même temps, la Tempête se ralentit.
Je fis près d’un mile avant que de gagner la Côte, parce que la pente
du rivage vers la Mer, étoit presque imperceptible, & ce fut environ à
huit heures du soir que j’y arrivai. Je fis à peu près un demi mile
sans appercevoir ni Maisons, ni Habitans: l’extréme fatigue que
j’avois soufferte, le chaud qu’il faisoit, & par dessus cela, une
demi-pinte d’eau de vie que j’avois avalée en quitant le Vaisseau,
m’accablérent de sommeil. L’herbe étoit tendre, je m’y couchai, &
dormis plus de neuf heures, aussi profondément que j’aye fait en ma
vie, car le jour commençoit à poindre quand je m’éveillai: je voulus
me lever, mais il me fut impossible, parce que mes bras & mes jambes,
étoient fortement attachez à la terre des deux côtez: mes cheveux
mêmes qui étoient longs & épais s’y trouvérent tellement
attachez, que je ne pus lever la tête, ce que j’aurois fort souhaité
de faire à cause de la chaleur du Soleil, qui commençoit à
m’incommoder. J’entendois quelque bruit confus autour de moi, mais
dans l’attitude où j’étois, je ne pouvois voir que le Ciel. Peu de
tems après, je sentis quelque chose qui se mouvoit sur ma jambe gauche,
& qui s’avançant doucement sur ma poitrine, vint jusqu’à mon
menton. En tâchant, autant que la situation ou j’étois pouvoit me le
permettre, de voir ce que c’étoit, j’apperçus une créature humaine
qui n’avoit pas six pouces de hauteur, avec un arc & une flêche dans
ses mains, & une trousse de fleches sur le dos. Dans le même instant je
sentis (autant que je pus le conjecturer) une quarantaine de petits
hommes de la même sorte, qui suivoient le prémier. Dans l’étonnement
inexprimable où j’étois, je fis un cri si grand, que tous
s’enfuirent de frayeur, & que même quelques uns d’eux, comme cela me
fut raporté depuis, se firent bien mal en sautant de mes côtez à
terre. Cependant, ils ne tardérent guéres à revenir, & un d’eux qui
s’avança assez pour me regarder en face, levant ses mains & ses yeux
d’admiration au Ciel, s’écria d’une voix petite mais distincte,
_Hekinah Degul_: les autres repetérent plusieurs fois les mêmes mots,
mais je ne savois alors ce qu’ils signifioient. Le Lecteur conçoit
aisément que pendant tout ce tems j’étois fort mal à mon aise. A la
fin, faisant tous mes éforts pour me détacher, j’eus le bonheur de
rompre les liens qui attachoient mon bras gauche à la terre: en levant
le bras je vis comment ils s’y étoient pris pour me lier, & que
c’étoit à de petites chevilles fichées en terre, que mes liens
avoient tenus. Dans le même tems je me donnai tant de mouvemens, quoi
que ce ne fut pas sans douleur, que les liens qui attachoient mes cheveux
à gauche, se relachérent de deux pouces, & me donnérent moyen de
tourner tant soit peu la tête. Ces petites créatures s’enfuirent
alors une seconde fois, avant que j’en pusse saisir aucune: en sautant
à terre elles jettérent un grand cri, (j’entens à proportion de leur
taille,) qui fut suivi de ces deux mots, _Tolgo phonac_, qu’un
d’entr’eux prononça à haute voix. A peine ces mots furent-ils
prononcez, que je sentis plus de cent flêches décochées contre ma main
gauche, qui me piquérent à peu près comme auroient pû faire autant
d’éguilles: par dessus cela, ils jettérent une autre sorte, de
flêches en l’air, comme nous jettons nos Bombes en _Europe_, dont
plusieurs (quoi que je ne les aie point senties) me sont sans doute
tombées sur le corps, & quelques autres sur le visage, que je couvris
d’abord de la main gauche. Quand cette grêle de flêches fut cessée,
je me mis à gemir fort douloureusement, & faisant de nouveaux efforts
pour me détacher, j’essuyai une décharge plus grande encore que la
premiére: quelques-uns d’eux tachérent de me transpercer avec leurs
piques, mais par bonheur ils n’en purent venir à bout, parce que
j’avois un colletin de buffle: je crus que le meilleur parti que je
pouvois prendre étoit de me tenir coy, & mon dessein étoit de rester
comme cela jusqu’à la nuit, bien sûr que pouvant me servir de la main
gauche, je me détacherois alors entiérement: car à l’égard des
Habitans j’avois raison de croire que quand même ils assembleroient
une armée entiére contre moi, je pourois leur tenir tête, si tous
étoient de la taille de ceux que je voyois. Mais tous ces projets
n’eurent point lieu. Quand les Habitans virent que je restois coy, ils
cessérent de tirer; mais par le bruit que j’entendois, je connus que
leur nombre s’augmentoit; & environ à la distance de quatre verges,
vis à vis de mon oreille droite, j’ouïs pendant plus d’une heure,
une sorte de bruit pareil à celui qu’on fait lorsqu’on bâtit. Je
tournai, le mieux qu’il me fut possible, la tête de ce côté-là, &
vis une maniére de Théatre, élevé de terre d’un pied & demi, & deux
ou trois échelles pour y monter: le Théatre pouvoit contenir quatre
Habitans. Un de ceux qui y étoient, & qui me paroissoit un homme de
distinction, m’adressa un long Discours, dont je ne compris pas un seul
mot. J’oubliois de dire qu’avant que de commencer sa harangue, il
s’étoit écrié trois fois _Langro Dehulsan_: (ces mots & les autres
dont j’ai parlé me furent expliquez dans la suite:) il les eut à
peine prononcez, que plus de cinquante Habitans vinrent, & coupérent les
liens auxquels le côté gauche de ma tête étoit attaché, ce qui me
donna le moien de la tourner à droite, & de bien
considerer celui qui alloit me haranguer: Il me paroissoit être entre
deux âges, & plus grand qu’aucun des trois autres qui
l’accompagnoient, dont l’un étoit un page qui lui portoit la queuë,
& qui me parut tant soit peu plus grand que mon doit du milieu: les deux
autres étoient à ses côtez pour le soutenir.
Je suis persuadé qu’il étoit fort éloquent, car quoique je
n’entendisse pas sa langue, je m’apperçus bien qu’il se
connoissoit en mouvemens pathetiques, & qu’il employoit tour à tour
les promesses & les menaces pour me persuader. Je lui repondis de la
maniére du monde la plus soumise, levant la main gauche & les yeux vers
le Soleil, comme voulant l’apeller à témoin: la faim me dicta une
partie de ma reponse, n’ayant rien mangé depuis 24. heures; je ne pus
m’empêcher de faire connoitre que j’avois besoin de nourriture, &
cela en mettant souvent un doit dans ma bouche, (ce qui, à dire le vrai
n’étoit pas autrement poli.) Le _Hurgo_, (car c’est le nom qu’ils
donnent à un grand Seigneur, comme je l’apris depuis,) me comprit fort
bien; il décendit du Théatre, & ordonna que plusieurs échelles
seroient appliquées à mes côtés, sur lesquelles plus de cent habitans
montérent, en aportant jusqu’à ma bouche des corbeilles remplies
d’alimens, que le Roi avoit donné ordre qu’on m’envoïât, dès
qu’il avoit reçû la nouvelle de ma venuë dans son pays. Je remarquai
qu’il y avoit dans ce qu’on m’offroit, la chair de differens
animaux; mais il m’étoit impossible de distinguer par le seul
attouchement quelles parties c’étoient: il y avoit des épaules, des
gigots, & d’autres parties, formées comme celles d’un mouton, &
parfaitement bien apprétées, mais plus petites que les aîles d’une
Alouëtte. Je ne faisois qu’une bouchée de deux ou trois, en y
ajoutant autant de pains, gros chacun comme une bale de mousquet.
L’étonnement que produisit en eux ma voracité est inexprimable: Quand
je fus à peu près rassasié, je fis un autre signe pour demander à
boire; il leur parut que si ma soif étoit proportionnée à mon apetit,
un peu de boisson ne me sufiroit pas; c’est pourquoi ce peuple qui est
fort ingenieux, roula sur ma main un de leurs plus grands tonneaux,
qu’ils défoncérent un moment après, & que je vuidai d’un seul
coup, ce qui ne me fut pas fort dificile, car il ne tenoit pas
demi-pinte, & avoit le gout d’un petit vin de Bourgogne, mais beaucoup
plus délicieux. Ils m’aportérent un second tonneau, que je vuidai de
la même manière, en faisant signe que j’en souhaitois encore, mais,
ils n’en eurent point à me donner. Après que j’eus achevé ces
merveilles, ils firent mille cris de joie, & dansérent sur ma poitrine,
répétant, comme ils avoient fait auparavant, plusieurs fois ces mots,
_Hekinah Degul_. Ils me firent signe de jetter à terre les deux
tonneaux, en prenant pourtant la précaution d’avertir ceux qui
étoient dessous de se retirer hors du chemin, avertissement qu’ils
exprimérent par les mots de _Borach Mivola_: Je le fis, & quand ils
virent de si prodigieux vaisseaux en l’air, ce furent encore de
nouveaux cris de joie & d’admiration. J’avoue que je fus plus d’une
fois tenté, pendant qu’ils se promenoient de tous côtez sur mon
corps, d’en prendre quarante ou cinquante qui seroient le plus à ma
portée, & de les écraser contre terre: Mais le souvenir de ce que
j’avois senti, qui selon toutes les apparences, n’étoit pas ce
qu’ils pouvoient faire de pis, & ma parole d’honneur, que je leur
avois donnée, de ne leur point faire de mal, (car c’étoit là le sens
de l’air soumis que j’avois pris en leur adressant ma harangue;) me
firent bientôt passer ces envies. Ajoutez à cela, que c’auroit été
violer les loix sacrées de l’hospitalité, envers un Peuple qui venoit
de me regaler, avec tant de prodigalité & de magnificence.
Cependant, je ne pouvois assez admirer l’intrépidité de ces
diminutifs d’hommes, qui dans le temps qu’une de mes mains étoit
libre, osoient grimper, & se promener sans crainte sur le corps d’une
créature aussi prodigieuse que je devois leur paroitre. Quelque temps
après, quand ils virent que je ne demandois plus à manger, un Envoyé
de Sa Majesté Imperiale ayant monté sur le bas de ma jambe droite,
s’avança presque sur mon visage, avec une douzaine de personnes de sa
suite: il me montra ses lettres de créance, sçellées du sceau
Imperial, qu’il approcha, tout près de mes yeux, & fit un Discours
d’environ dix minutes, sans aucune marque de colère, mais d’un air
ferme & resolu; dirigeant souvent ses gestes vers un certain endroit, que
je compris ensuite être la Capitale, éloignée d’un demi mile, où
l’Empereur, après avoir pris là-dessus avis de son Conseil, avoit
ordonné que je ferois conduit. Ma reponse fut courte, mais inutile; je
fis signe avec la main dont je pouvois me servir, que je souhaitois
d’être délié, ce que je tachai d’exprimer, en la mettant sur mon
autre main, sur ma tête & sur mon corps. Il parut qu’il m’entendoit
de reste? car il fit un mouvement de tête, qui marquoit clairement
qu’il desaprouvoit ma demande; & par de certains gestes il me donna à
connoitre, que je devois être emmené comme prisonnier; en ajoutant
néanmoins quelques autres signes, pour m’assurer qu’on me fourniroit
sufisamment à manger & à boire, & qu’on ne me feroit aucun mauvais
traitement. L’idée d’être conduit à la Capitale comme prisonnier,
me porta à faire de nouveaux efforts pour rompre mes liens, mais par
malheur ces efforts ne servirent qu’à m’attirer encor une grêle de
flêches, qui me causerent une sensible douleur aux mains & au visage.
Voyant donc que je ne pouvois venir à bout de mon dessein, & que
d’ailleurs le nombre de mes ennemis croissoit à chaque instant, je fis
signe qu’ils pouvoient faire de moi ce qu’ils voudroient: là dessus
Le _Hurgo_ & sa suite prirent congé de moi, de l’air du monde le plus
honnête. Quelques momens après, j’entendis piusieurs fois crier,
_Peplom Selam_, & je sentis un grand nombre d’habitans, qui
relachérent tellement les cordes qui m’atachoient à gauche, que je
pouvois me tourner à droite; & m’aider moi même pour faire de
l’eau; ce que je fis tres copieusement, au grand étonnement du peuple,
qui conjecturant par mes mouvemens ce que j’alois faire, s’eloigna au
plus vîte du torrent qui le menaçoit. Mais avant cela ils m’avoient
froté le visage & les mains, avec une sorte d’onguent, dont l’odeur
étoit fort agréable, & qui ôta en peu de minutes, le sentiment de
douleur que leurs flêches m’avoit causé: Ce remede, & le bon diner
que j’avois fait, m’excitérent au sommeil; je dormis environ huit
heures, comme je l’appris depuis; & cela n’est pas étonnant, puisque
les Medecins, par ordre de l’Empereur, avoient mis dans les tonneaux de
vin quelques drogues soporifiques.
Il y apparence que dès qu’on m’eut découvert dormant sur l’herbe,
on en avoit d’abord informé l’Empereur, qui là-dessus, après avoir
pris avis de son Conseil, avoit ordonné que je serois lié de la
maniére que je l’ai raporté, (ce qui fut exécuté pendant que je
dormois,) qu’on me fourniroit à manger & à boire, & qu’une Machine
seroit preparée pour me mener à la Capitale.
Cette résolution paroitra peut être hardie & dangereuse, & je suis bien
persuadé, qu’en pareille occasion aucun Prince de l’Europe ne
l’imiteroit, quoiqu’à mon avis il ne se pût rien de plus prudent,
ni de plus genereux. Car suposé que pendant que je dormois, les habitans
eussent tâché de me tuer avec leurs piques & leurs fléches, je me
ferois certainement éveillé d’abord, & peut être que la douleur que
j’aurois sentie, m’auroit donné la force de rompre mes liens; après
quoi incapables de me resister, ils n’auroient aussi pu espérer aucune
grace. Les habitans de ce pays sont de grands Mathematiciens, & excellent
sur tout dans les Méchaniques, encouragez à cela par l’Empereur qui
est un grand Protecteur des Sciences. Ce Prince a differentes machines
qui se meuvent sur des roues, & qui servent à transporter des Arbres &
d’autres fardeaux: Il préside lui même à la construction de ses plus
grands Vaisseaux de guerre, dont quelques uns sont longs de neuf pieds, &
il les fait transporter sur ces machines, de l’endroit ou ils sont
bâtis jusques à la mer, qui est quelquefois éloignée de trois ou
quatre cent verges. Cinq cent Charpentiers & autres Ouvriers eurent ordre
de preparer incessamment la plus grande voiture qu’ils eussent.
C’étoit une Machine de bois, longue de sept pieds & large de quatre,
qui se mouvoit sur vingt & deux rouës. C’étoit à la vuë de cette
énorme machine, qu’avoit été jetté le cri que j’avois entendu;
Elle fut placée en ligne parallele avec mou corps: Mais la principale
difficulté fut comment on pourroit m’y mettre: Quatrevingt perches,
dont chacune avoit un pied en hauteur, furent dressées pour cet effet, &
de très fortes cordes de la grosseur d’une ficelle, furent attachées
à des bandages, dont mon cou, mes bras & le reste de mon corps étoient
envelopez; neuf cent des plus vigoureux d’entreux, furent employez à
me lever de terre, & en moins de trois heures, à la faveur de plusieurs
poulies, ils vinrent à bout de me mettre dans la voiture, & curent soin
de m’y bien lier. Tout cela me fut rapporté depuis, car je n’en vis
ni n’en sentis rien, étant profondément endormi, par le soporifique
que j’avois avalé. Quinze cent des plus puissans Chevaux de
l’Empereur, dont chacun étoit haut d’environ quatre pouces & demi,
servirent à me trainer à la Capitale, qui comme je crois l’avoir dit,
étoit éloignée d’un demi mile. Nous avions déjà été en chemin
trois ou quatre heures, quand je m’éveillai par un accident fort
ridicule: la voiture étant arrêtée parce qu’il y avoit quelque chose
a y racommoder, deux ou trois jeunes habitans eurent la curiosité devoir
quel air j’avois en dormant; ils montérent sur la voiture, & avançant
tout doucement jusqu’à mon visage, un d’eux, qui étoit Officier aux
Gardes, me fourra dans la narine gauche une grande partie de sa
demi-pique, qui chatouilla le nez à peu près comme auroit pû faire un
brin de paille, & me fit éternuer d’une grande force: ces Messieurs se
retirérent sans que je m’en aperçusse, & ce ne fut que trois semaines
après, que je sçus la cause d’un réveil si soudain. Nous fimes une
longue marche le reste du jour, & je passai la nuit entre cinq cent
gardes, dont la moitié avoit des torches à la main, & l’autre moitié
des arcs & des flêches, pour tirer sur moi pour peu que je fisse mine de
vouloir me détacher. Le lendemain au Soleil levant, nous continuâmes
nôtre marche, & arrivâmes à midi à un endroit éloigné de la Ville
d’environ deux cent verges: l’Empereur accompagné de toute sa Cour,
vint au devant de nous; mais ses principaux Officiers ne voulurent jamais
permettre que l’Empereur exposât sa personne sacrée en montant sur
mon corps.
A l’endroit où la voiture s’arrêta, il y avoit un ancien Temple,
tenu pour le plus grand du Royaume, qui aiant-été souillé par un
meurtre, il y avoit déjà quelques années, avoit été dépouillé de
tous ses ornemens, & ne servoit plus qu’à des usages profanes: Il fut
dit que je logerois là. La grande porte qui regardoit le Nord, étoit
haute de quatre pieds, & tout au plus large de deux, de maniére que je
pouvois facilement m’y glisser. De chaque côté de la porte, il y
avoit une petite fenêtre à la hauteur de six pouces de terre: à celle
qui étoit à gauche furent quatre vingt & onze chaines pareilles à
celles qui pendent aux montres des Dames en _Europe_, & à peu près
aussi larges, qui furent attachées à ma jambe gauche avec trente six
cadenats. Vis-à-vis de ce Temple, à la distance de vint pieds, il y
avoit une Tour haute de cinq pieds au moins; l’Empereur s’étoit
rendu sur cette Tour, avec un grand nombre des principaux Seigneurs de sa
Cour, pour me contempler à son aise. Suivant le calcul qui en fut fait,
plus de cent mille habitans sortirent de la Capitale pour le même sujet;
& je parierois qu’en depit de mes gardes, à la faveur de plusieurs
échelles, plus de dix mille me montérent successivement sur le corps:
Mais cette hardiesse fut reprimée au plus vite, par une proclamation qui
la defendoit sous peine de mort. Quand les Ouvriers virent qu’il étoit
impossible que je m’échapasse, ils coupérent tous les liens qui
servoient à m’attacher. Je me levai de plus mauvaise humeur & plus
melancholique que je n’aye été en ma vie: l’étonnement du Peuple
en me voiant debout, & un instant après me promener fut inexprimable.
Les chaines auxquelles ma jambe étoit attachée, avoient environ deux
verges de longueur, & me donnoient non seulement la liberté de me
promener en demi cercle, en avant & en arriére, mais attachées à la
distance de quatre pouces de la porte, elle me permettoient aussi de me
coucher tout de mon long dans le Temple.
CHAP. II.
L’Empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs personnes de
distinction, vient voir l’Auteur. Description de la personne & des
habits de l’Empereur: Quelques savans du premier ordre sont chargez
d’enseigner à l’Auteur la langue du pays. Il se fait aimer par sa
douceur. On fait l’Inventaire de ce qui se trouve dans ses poches, & on
lui ôte son épée & ses pistolets.
Quand je fus debout, je regardai autour de moi, & j’avouë que je
n’ai jamais eu de plus belle vuë. Toute la contrée ne paroissoit
qu’un seul Jardin, & chaque champ avoit l’air d’un lit de fleurs.
Ces champs dont la plûpart avoient quarante pieds en quarré, étoient
entremêlez de bois, dont les plus petits arbres autant que j’en
pouvois juger, étoient de la hauteur de sept pieds. J’apperçus à ma
gauche la Ville Capitale, qui, de l’endroit d’où je la voiois, ne
ressembloit pas mal à ces villes qu’on voit dépeintes sur des
décorations de Theatre. Il y avoit déja quelques heures, que j’étois
extrêmement incommodé par de certaines necessitez; ce qui n’est
guéres étonnant, puis qu’il y avoit presque deux jours entiers que je
n’y avois satisfait: la honte & la necessité se livroient chez moi de
violents combats. Le meilleur expedient que je pusse imaginer, fut de me
trainer dans ma maisonnette, ce que je fis. Je fermai la porte après
moi, & m’éloignant autant que ma chaine pouvoit le permettre, je me
defis d’un fardeau si incommode. Mais c’est la seule fois en ma vie,
que j’aye à me reprocher une pareille mal propreté, dont je me flate
pourtant d’obtenir le pardon de tout Lecteur équitable, qui pesera
sans partialité, les circonstances ou je me trouvois. Depuis ce temps,
dès que j’étois levé, j’ai toujours eu coutume de faire la même
chose en plein air, le plus loin de ma maison qu’il m’étoit
possible, & chaque matin avant qu’il vint compagnie, deux valets à qui
ce soin étoit particuliérement commis, ne manquoient jamais d’ôter
tout ce qui auroit pu choquer l’odorat de ceux qui me faisoient
l’honneur de me venir voir. Je n’aurois pas insisté si long-tems sur
une circonstance, qui à la premiére vue ne semblera peut être pas fort
importante, si je n’avois cru qu’il fut necessaire que je fisse
l’apologie de ma propreté, que quelques uns de mes envieux, prenant
occasion du fait que je viens de raporter, ont osé revoquer en doute.
Après avoir mis à fin cette Avanture, je sortis de ma maison pour
prendre l’air. L’Empereur étoit déja decendu de la Tour, &
s’avançoit vers moi à cheval, ce qui pensa lui couter cher; car
l’animal qu’il montoit, quoique d’ailleurs fort bien dressé,
n’étant pas accoutumé à voir une créature de ma sorte, qui devoit
lui paroitre une montagne mouvante, se dressa en pieds: Mais ce Prince,
qui est parfaitement bon Cavalier, ne perdit pas le fond de la selle, &
donna le tems à ceux de sa suite de saisir le cheval par la bride,
après quoi il en décendit. Quand il eut mis pied à terre, il me
regarda de tous côtez avec grande admiration, mais il se tint toujours
hors de ma portée: Il donna ordre aux Cuisiniers & aux Sommeliers, qui
s’étoient déjà rendus là, de me fournir à manger & à boire; ce
qu’ils firent en mettant ce qu’ils avoient à me donner, dans des
especes de machines à rouës, qu’ils poussoient jusqu’à ce que je
fusse à portée d’y atteindre. Je pris ces machines, & les vuidai dans
un instant: Il y en avoit vingt remplies de mets, & dix de breuvage;
chacune de celles-là contenoit deux ou trois bouchées, & à l’égard
de la liqueur, la proportion étoit assez bien observée dans celle-ci.
L’Imperatrice, les Princes & Princesses du Sang, & grand nombre de
Dames, étoient assises dans des fauteuils à une certaine distance: mais
quand elles virent l’accident qui avoit pensé arriver à l’Empereur
par la faute de son cheval, elles se levérent & s’approchérent de
lui. Voici comment ce Prince est fait. Il est plus grand qu’aucun de sa
Cour, de l’épaisseur d’un de mes ongles, ce qui seul suffit, pour
inspirer du respect à ceux qui le regardent. Il a les traits mâles, les
lévres grosses, & le teint couleur d’olive, il se tient fort droit,
est bien proportionné dans tous ses membres, & a beaucoup de grace &
même de majesté dans toutes ses actions. Il avoit passé alors le
printemps de son âge, ayant vint & huit ans & quelques mois, dont il en
avoit regné sept, avec toute sorte de prosperité. Pour le voir à mon
aise, je me couchai sur l’un de mes côtez, éloigné de lui de trois
verges, attitude qui fit, que ma tête fut précisement paralelle à tout
son corps. D’ailleurs, il est impossible que la description que je fais
ici ne soit exacte, puisque depuis ce tems là, je l’ai tenu plus
d’une fois dans mes mains. Son habillement étoit simple, & tenoit pour
ce qui regarde la façon, un espèce de milieu entre ceux des
_Asiatiques_, & ceux des habitans de l’_Europe_; mais il avoit sur la
tête un casque d’or fort leger, orné de joyaux, & à la tête duquel
étoit attaché une plume. Il avoit une épée nuë à la main, pour se
deffendre en cas que je vinsse à rompre mes liens; elle étoit longue de
trois pouces tout au plus; la garde & le fourreau en étoit d’or,
enrichi de diamans. Sa voix étoit grêle, mais fort claire, & je pouvois
l’entendre distinctement, quoique je fusse debout. Les Dames & les
Courtisans étoient si magnifiquement habillez, que l’endroit où ils
étoient, ressembloit à une jupe étenduë à terre, & brodée de
plusieurs figures d’or & d’argent. Sa Majesté Imperiale me fit
souvent l’honneur de m’adresser la parole, & je ne manquai pas de lui
repondre autant de fois; mais il n’entendit pas un mot de ma réponse,
comme je puis protester de ma part n’avoir pas compris une syllabe de
ce qu’il me disoit. Il y avoit là quelques Prêtres & quelques Gens de
Loi,) autant que je pus le conjecturer parleurs habits,) qui eurent ordre
de lier conversation avec moi: Je leur parlai toutes les langues que je
savois, & même celles dont je n’avois qu’une fort legére teinture,
je veux dire _Allemand_, _Flamand_, _Latin_, _François_, _Espagnol_, &
_Italien_: Tout en fut, jusqu’à la _Langue Franque_; mais sans
succès. Deux heures après, la Cour se retira, & on me laissa une bonne
garde, pour prévenir l’impertinence, & probablement la malice de la
canaille, qui mouroit d’envie de s’approcher de moi, & dont quelques
uns eurent l’insolence, pendant que j’étois assis à la porte de ma
maison, de me tirer plusieurs flêches, dont une entr’autres pensa
m’éborgner. Mais le Colonel ordonna que six des principaux complices
de cet attentat seroient saisis, & qu’en punition de leurs crimes, ils
me seroientremis entre les mains, ce qui fut exécuté par des Soldats,
qui les poussérent avec leurs piques, jusques à ce qu’ils fussent à
ma portée. Je les mis tous dans ma main droite: j’en mis cinq dans la
poche de mon justaucorps, & pour le sixiéme je fis semblant de vouloir
le manger tout en vie. Le pauvre homme jetta des cris affreux, & le
Colonel aussi bien que les autres Officiers furent dans de terribles
transes, sur tout quand ils me virent prendre mon canif: Mais je ne
tardai guéres à les tirer de peine; car prenant un air doux, & coupant
un instant après les cordes dont il étoit lié, je le mis doucement à
terre, & lui aussi-tôt s’enfuit. Je traitai le reste de mes
prisonniers de la même maniére, après les avoir tirés un à un de ma
poche: & je remarquai que les soldats & le peuple furent charmez de ce
trait de clemence, qui fut rapporté à la Cour, de la maniére du monde
la plus avantageuse pour moi.
Vers la nuit je me glissai dans ma maison, où je me couchai à terre:
Pendant une quinzaine de jours je n’eus point d’autre lit; mais
après ce temps j’en eu un par ordre de l’Empereur. Six cent lits de
la mesure ordinaire furent transportez & accommodez dans ma maison. La
longueur & largeur de mon lit, étoient de cent cinquante des leurs
cousus l’un à l’autre, & l’épaisseur de quatre, ce qui ne
m’empéchoit pas néanmoins d’être fort mal couché, parce que le
pavé étoit de pierre. Le même calcul fut observé à l’égard des
draps & des couvertures. Tout cela n’étoit pas autrement bien, mais
endurci de longue main à la fatigue, je m’en accommodai pourtant. Dès
que la nouvelle de mon arrivée fut repanduë dans le Royaume, un nombre
infini de badauts se rendirent à la Capitale pour me voir; la quantité
en fut si prodigieuse, que la plûpart des villages restérent sans
habitans, & cela au grand détriment de leurs affaires domestiques, aussi
bien que de l’Agriculture: Mais il fut pourvu à ce desordre, par
differentes proclamations de sa Majesté Imperiale, qui ordonna que ceux
qui m’avoient déjà vu s’en retourneroient chez eux, &
n’approcheroient de cinquante verges de ma Maison, à moins que d’en
avoir permission de la Cour: Restriction qui valut de grandes sommcs aux
Secretaires d’Etat.
Dans ce tems-là l’Empereur tint souvent Conseil, pour savoir ce
qu’on feroit de moi; & j’apris depuis d’un des meilleurs Amis que
j’aye eu dans ce Païs, qui étoit un homme de la premiére qualité, &
qui certainement pouvoit être au fait: j’apris, dis-je, que la Cour
étoit cruellement embarassée de ma personne. On y craignoit que je ne
vinsse à bout de rompre mes liens, ou que ma voracité ne causât une
famine. Quelquefois on y prenoit la resolution de me laisser mourir de
faim, & autrefois de me blesser aux mains & au visage, avec des fléches
empoisonnées, ce qui m’auroit bien vite depéché. Mais aucun de ces
desseins ne fut exécuté, parce que l’on fit attention que la puanteur
d’un corps aussi énorme que le mien, infecteroit sans doute l’air, &
produiroit dans la Capitale quelque maladie contagieuse, qui se
répandroit ensuite par tout le Royaume. Au milieu de ces déliberations,
plusieurs Officiers de l’Armée vinrent à la porte de la chambre où
se tenoit le Conseil; & deux d’entr’eux ayant été admis, firent
raport de la maniére dont j’en avois agi à l’égard des six
Criminels, dont il a été parlé ci-devant; ce qui fit une telle
impression en ma faveur, non seulement dans l’ame de l’Empereur, mais
aussi de tout son Conseil, que tous les Villages jusqu’à la distance
de neuf cent verges de la Ville, reçurent ordre de fournir chaque matin,
six bœufs, quarante moutons, & quelques autres victuailles pour ma
nourriture; avec du pain, du vin, & d’autres liqueurs à proportion. Le
payement de toutes ces choses leur étoit assigné sur l’Epargne de Sa
Majesté: car ce Prince vit du revenu de ses Domaines, n’exigeant que
très-rarement, & que dans des occasions fort pressantes, des subsides de
ses Sujets, qui de leur côté sont obligez de le servir dans ses Guerres
à leurs propres fraix. Six cent personnes dont les gages étoient payez
par l’Empereur, furent choisis pour être mes Domestiques, & il leur
fut dressé des tentes à chaque côté de ma porte. Il fut aussi
ordonné que trois cent Tailleurs me feroient un assortiment complet
d’habits à la maniére du Païs. Que six des plus savans hommes de
l’Empire auroient soin de m’enseigner leur Langue: & enfin que les
Gardes de l’Empereur, aussi bien que ses Chevaux de ceux de la
Noblesse, passeroient souvent devant moi, afin de s’accoutumer à ma
vuë. Tous ces ordres furent exécutez avec la derniére précision, &
dans l’espace de trois semaines, je fis de grands progrès dans la
langue du Païs: Pendant ce tems, l’Empereur m’honora plusieurs fois
de ses visites, & me fit la grace de méler souvent ses instructions avec
celles de mes Maitres. Nous commencions dèjà à lier ensemble une
espèce de conversation; par les prémiers mots que j’apris, je tachai
d’exprimer le désir que j’avois d’obtenir ma liberté, & je lui en
réïterai chaque jour la demande à genoux. Sa reponse, autant que je
pus la comprendre, fut que c’étoit une chose qui demandoit du tems, &
à laquelle il ne falloit pas seulement penser sans l’avis du Conseil:
qu’avant tout, je devois _Lumos Kelmin pesso desmar lon Emposo_;
c’est à dire, lui jurer que je vivrois en paix avec lui & avec tous
ses Sujets: Que cependant je serois bien traité. Au reste, il me
conseilla de tacher de m’aquerir sa bienveillance & celle de ses
Sujets, par ma patience & par ma discrétion. Il me pria de ne pas
prendre en mauvaise part qu’il donnât ordre à quelques-uns de ses
Officiers de me fouiller; car qu’il étoit apparent que j’avois sur
moi quelques Armes, qui devoient être extraordinairement dangereuses, si
elles repondoient à l’immensité de ma taille. Je dis que Sa Majesté
seroit obéïe, & que j’étois prêt à me dépouiller, & à retourner
mes poches. C’est ce que j’exprimai en me servant de signes, lorsque
les paroles me manquoient. Il repliqua que par les Loix du Royaume je
devois être fouillé par deux Officiers; qu’il n’ignoroit pas
qu’il étoit impossible que cela se fit sans mon secours; qu’il avoit
assez bonne opinion de ma générosité & de ma justice, pour confier
leurs personnes entre mes mains: Que tout ce qui m’auroit été pris me
seroit rendu quand je quiterois le Païs, ou payé suivant le prix que
moi-même j’y mettrois. Je pris les deux Officiers dans mes mains, &
les mis prémiérement dans les poches de mon justaucorps, & ensuite dans
toutes les autres, hormis mes deux goussets, & une autre poche encore où
il y avoit quelques bagatelles, qui ne pouvoient être d’usage qu’à
moi seul. Dans un de mes goussets, il y avoit une montre d’argent, &
dans l’autre quelques piéces d’or dans une bourse. Ces Messieurs,
qui avoient avec eux, papier, plume & encre, firent un Inventaire fort
exact de tout ce qu’ils trouvérent: & leur besogne faite, ils me
priérent de les mettre à terre, afin d’en faire part à l’Empereur.
j’ai traduit depuis cet Inventaire en Anglois, & cette traduction la
voici mot pour mot. Prémiérement, dans la poche droite du justaucorps
du _grand Homme-Montagne_, (car c’est ainsi qu’il me paroit qu’on
doit traduire les mots _Qninbus Flestrim_) après la plus exacte
recherche, nous avons trouvé seulement une si grande piéce d’étoffe,
qu’elle pouroit servir de tapis de pied à la plus grande sale du
Palais de Vôtre Majesté. Dans la poche, gauche nous avons vu un énorme
coffre, tout d’argent. Nous avons demandé qu’il fut ouvert, & un de
nous y étant entré, a enfoncé mi-jambe dans une sorte de poussière,
dont une partie s’étant répanduë dans l’air, nous a fait éternuer
plusieurs fois. Dans la poche droite de sa veste, nous avons trouvé un
prodigieux paquet, composé de plusieurs substances blanchâtres, pliées
les unes sur les autres, de la longueur d’environ trois hommes,
fortement attachées entr’elles, & marquées de figures noires; il nous
a dit que ce sont des Ecrits, dont chaque lettre est aussi large que la
moitié de la paume de nos mains. Dans la poche gauche il y avoit une
sorte de machine composée de vingt’longues perches, qui ne
ressembloient pas mal aux palissades qu’il y a devant la Cour de Vôtre
Majesté; nous croions que c’est avec cet instrument que
_l’Homme-Montagne_ se peigne la tête, car nous ne le fatiguons pas
toujours de nos questions, parce que nous avons grand peine à nous faire
entendre. Dans la grande poche droite de son enveloppe milieu, (car
c’est ainsi que je rens les mots _Ranfu-Lo_, par lesquels ils
désignoient mes culotes) nous avons vu une colomne de fer, qui étoit
creuse, de la longueur d’un homme, & attachée très fortement à une
piece de bois, plus grande encor que la Colomne. Sur un des côtez de
cette machine, il y avoit de grandes piéces de fer, dont la figure
étoit si bizarre, que nous ne savions qu’en penser. Nous avons trouvé
un instrument tout semblable dans la poche gauche. Dans une plus petite
poche du côte droit, il y avoit plusieurs piéces d’un métal
blanchâtre & rougeatre, de differentes grandeurs; quelques unes des
piéces blanches qui nous paroissoient d’argent, étoient si larges &
si pesantes, que mon camarade & moi pouvions à peine les lever. Dans la
poche gauche nous avons trouvé deux colomnes noires, d’une figure
irreguliére. Une d’elles étoit couverte & paroissoit tout d’une
piéce: mais au bout superieur de l’autre il y avoit une espéce de
substance ronde & blanchâtre, une fois plus grosse que nos têtes:
chacune de ces machines contenoit une prodigieuse lame d’acier: Nous
l’obligeâmes à nous les montrer, parce que nous craignions que ce ne
fussent des instrumens pernicieux: Il les tira de leurs niches, & nous
aprit, que dans son pays il avoit coutume de se servir de l’un pour se
raser la barbe, & de l’autre pour couper de certains alimens. Il y a
deux poches ou nous n’avons pu entrer, il les appelloit ses goussets.
C’étoiént deux larges fentes, faites tout au haut de son enveloppe
milieu, mais rendues sort étroites par la pression de son ventre. Hors
du gousset droit, pendoit une grande chaine d’argent, au bout de
laquelle il y avoit la machine la plus singuliére que nous ayons jamais
vue. Nous lui dimes de tirer dehors ce qui tenoit à la chaine, il le
fit, & nous vimes que c’étoit un Globe, en partie d’argent & en
partie d’un autre métal transparent; car à travers du côté
transparent, nous aperçumes d’étranges figures rangées en cercle, &
voulant les toucher, nos doits se trouvérent arrêtez par cette
substance diaphane. Il approcha cette machine de nos oreilles, & nous
ouïmes un bruit continuel semblable à celui que fait un moulin à eau.
Nous croïons que c’est quelque animal inconnu, ou bien le Dieu qu’il
adore: mais cette derniere opinion nous paroit la plus vrai-semblable,
parce qu’il nous a assurez (si nous l’avons bien compris, car il
s’exprime d’une maniére très imparfaite,) que c’étoit une
maniére d’Oracle qu’il consultoit fort souvent, & qu’il lui
marquoit le temps de chaque action de sa vie. De son gousset gauche, il a
tiré une sorte de filet assez grand pour servir à la pêche, mais qui
peut s’ouvrir & se fermer comme une bourse, & il s’en sert aussi à
cet usage. Nous y avons trouvé quelques piéces massives, d’un métal
jaunâtre, qui, si elles sont de veritable or, doivent être d’une
immense valeur.
Après avoir ainsi en exécution des Ordres de Vôtre Majesté, fouïllé
exactement dans toutes ses poches, nous avons remarqué qu’il avoit
autour de sa veste un ceinturon, qui ne peut avoir été fait, que de la
peau de quelque Animal prodigieux: Au côté gauche du ceinturon, pendoit
une Epée de la longueur de cinq hommes; & à la droite, une espéce de
sac divisé en deux cellules, dont chacune pourroit contenir trois des
Sujets de Votre Majesté. Dans l’une de ces cellules, il y avoit
plusieurs globes d’un métal fort pesant, chacun de la grosseur de nos
têtes, & fort difficiles à lever. Dans l’autre cellule, nous vimes
une grande quantité de grains noirs, assez petits, & qui n’étoient
guéres pesants, car nous pouvions en tenir plus de cinquante à la fois
dans la main.
C’est ici l’Inventaire exact de ce que nous avons trouvé sur le
corps de l’_Homme Montagne_, qui en a agi avec nous fort honnêtement,
& avec le respect dû à la Commission de Votre Majesté. Signé &
scellé le quatriéme jour de la quatre vingt & neuviéme Lune de
l’Auguste Regne de Votre Majesté Imperiale.
_Clefren Frelock. Marsi Frelock._