M. de Guillancourt ne le laissa pas achever.

--Oh! monsieur Vilbert, vraiment, vous consentiriez à faire cela?... Ah!

je vous en serais terriblement reconnaissant! Quel service vous me

rendriez en m’adressant une personne en qui je puisse avoir toute

confiance!... Que voulez-vous?... Je n’entends rien à ces sortes

d’affaires, moi!... Aussi je me méfie de tous ces beaux messieurs venus

de Paris, qui sont toujours prêts à se moquer de nous autres,

campagnards!... Ainsi, à la tête de notre commune exploitation, mon

voisin l’agent de change désirerait placer quelqu’un de sa connaissance.

Soit!... Mais je tiens à avoir aussi mon homme dans l’affaire. Et

puisque vous me répondez de votre ingénieur...

--Comme de moi-même!

--Parfait! parfait! s’exclama M. de Guillancourt dont la bonne grosse

figure était rayonnante. Monsieur Vilbert, je sais que vous êtes un

garçon sérieux, et je me fie volontiers à vous!... Je vous serai très

obligé si vous voulez bien m’envoyer votre ami!...

Ah! certes oui, André voulait bien! Allait-il donc lui être donné de

pouvoir offrir à M. Douvry une position d’avenir? Une joie profonde

l’envahissait à cette pensée... et aussi à l’idée que Suzy reviendrait

peut-être bientôt, si le changement de situation de son père rendait

inutile son exil à Cannes...

Et André, l’artiste rebelle aux questions d’affaires, écoutait ardemment

les interminables discours de M. de Guillancourt sur la valeur de ses

terres; appliquait son esprit à saisir les explications du propriétaire

sur la nature du sol, les expériences déjà faites, promettant de les

transmettre à l’ingénieur désiré, auquel, si l’entreprise était

avantageuse, serait peut-être confié un poste très important dans

l’exploitation.

Bienheureux phosphates! Quel brillant avenir leur souhaitait André!...

Jamais Mlle Sylvie n’avait vu à son neveu une telle animation. Aussi

l’écouta-t-elle d’abord avec assez d’intérêt. Puis, peu à peu, elle

trouva que la conversation prenait une allure trop savante et devenait,

pour elle, lettre close. Alors elle se mit en devoir de causer avec

Anna, sans s’inquiéter des réponses rares de la jeune fille qui

enveloppait André de regards timides et admiratifs. Mlle Sylvie ayant

infiniment de plaisir à parler, n’éprouvait pas trop de regret de voir

son interlocutrice silencieuse.

Pourtant, tout à coup, elle se lassa de monologuer et entreprit

d’interrompre la conversation d’André et de M. de Guillancourt. Dans ce

but, elle alla, entraînant Anna, chercher dans les profondeurs de son

armoire, un merveilleux sirop fabriqué par elle-même, dont elle donna,

incontinent, la recette à Anna indifférente.

--Allons, messieurs, assez de science pour aujourd’hui! fit-elle

reparaissant avec la précieuse liqueur, et toujours suivie d’Anna.

Et à sa grande satisfaction, ses paroles amenèrent la diversion

souhaitée. M. de Guillancourt, tout échauffé par sa longue causerie avec

André et sa joie d’avoir en perspective la possession d’un ingénieur

remarquable, se rapprocha avec empressement de la table, pour déguster

le sirop de Mlle Sylvie.

Mais, à la grande déception d’Anna, André, lui, se prépara à partir.

--André, mon enfant, attends encore, tu n’es pas pressé, insista Mlle

Sylvie. On te voit si rarement!... Reste un peu pour parler de tes

tableaux avec Anna!

Rien que cette proposition eût fait fuir André. Aussi résista-t-il

fermement aux instances de Mlle Sylvie.

D’ailleurs, il avait à donner cette très bonne raison que sa mère

l’attendait à la sortie des Ursulines. Et, bon gré, mal gré, chacun dut

s’incliner.

La neige s’était remise à tomber, et le vent éparpillait les flocons

sous le ciel d’un gris pâle. Mais André ne s’apercevait de rien, la

pensée toute remplie de l’espoir qu’il avait de pouvoir être utile à M.

Douvry.

Tout en marchant sous la tourmente de neige, il songeait:

--Vous serez contente, Suzy, n’est-ce pas, lorsque vous apprendrez ce

que le hasard a fait aujourd’hui?... Si vous saviez combien je voudrais

vous voir revenir heureuse auprès de votre mère! ô ma chère petite

Suzy!...

Mais en même temps, voici qu’André s’inquiétait de la présence de

Georges de Flers à Cannes, près de Suzy; car il se souvenait encore

combien tous deux lui étaient apparus faits l’un pour l’autre quand il

les avait vus ensemble à la gare, Suzy ayant dans les mains, les fleurs

que Georges venait de lui offrir.

Et, tout à coup, voici qu’une envie folle saisissait André d’aller la

trouver, de savoir ce qu’elle faisait, de la disputer, s’il le fallait,

à ce Georges de Flers, en qui, maintenant, il pressentait un rival dans

le jeune cœur de Suzy.

Tout songeant à elle, il pénétra dans la chapelle où l’attendait sa

mère. A travers les vapeurs odorantes de l’encens, l’ostensoir

flamboyait dans la lumière des cierges, et le chant grave de l’orgue

montait avec les notes claires des voix d’enfants qui disaient le

_Tantum ergo_.

André, debout à l’entrée de la chapelle, attendait la fin de l’office.

Soudain, il pensa que, dans ce jour de dimanche, Suzy avait dû pénétrer

à l’ombre d’une église, comme lui-même, en ce moment, et il se sentit un

peu rapproché d’elle. Dans les profondeurs de son esprit, il se mit à

chercher les mots de prière qu’il disait autrefois quand il était

enfant, et il essaya de les répéter, pensant qu’elle aussi les avait

peut-être prononcés ce même jour.

La clochette tintait, courbant tous les fronts. André s’inclina; et, aux

prières qui s’élevaient avec l’encens, se mêla le cri de son cœur: «O

Dieu! donnez-_lui_ le bonheur!... Faites-_lui_ la vie douce et

heureuse!»

... Une heure plus tard, Mme Vilbert, assise à sa place d’habitude, près

de sa table de travail, questionnait André sur l’emploi de son

après-midi. D’ordinaire, le repos du dimanche était lourd à ses mains

actives, mais quand elle avait son fils, elle ne songeait plus à rien

désirer...

--André, tu ne me parles pas de Sylvie? Ne l’as-tu pas rencontrée?

Le jeune homme, que ses préoccupations nouvelles absorbaient, releva la

tête brusquement.

--Oh! si, mère. J’ai trouvé tante Sylvie, et même, chez elle, un M. de

Guillancourt et sa fille qui...

--Anna de Guillancourt!... N’est-elle plus au couvent?

--Je ne sais... Elle était sortie, je crois, fit André indifférent.

--Ah! ah!... Et est-elle agréable, cette enfant?

André se mit à rire.

--Mère, vous allez me trouver fort étrange, mais je me souviens à peine

de son visage.

--Comment, mon fils, vous dédaignez les héritières! répondit Mme Vilbert

d’un ton de reproche affecté.

Au fond du cœur, elle, très désintéressée, aimait à voir son fils

attacher une importance des plus secondaires aux questions d’argent, en

dépit de leur modeste fortune.

--Si tu as vu M. de Guillancourt, reprit-elle, il a dû te parler de ses

phosphates?

--Oh! oui, heureusement! Mère, vous ne pouvez imaginer combien je le

bénirai ainsi que ses terrains, si l’un et l’autre tiennent ce qu’ils

promettent.

Mme Vilbert eut un regard étonné.

--Que veux-tu dire, André?... Je ne comprends pas...

Alors André se mit à expliquer, avec une vivacité qui le transformait,

les projets de M. de Guillancourt...

Sa mère l’écoutait attentive, un peu surprise de l’intérêt que son fils

apportait à la réussite d’une affaire.

--Combien tu souhaites voir M. Douvry chargé de la direction de cette

entreprise!... Tu as raison, d’ailleurs, mon fils. M. Douvry est un bon

ami pour toi, n’est-il pas vrai?

--Mère, chez lui, je retrouve une famille!

--Tant mieux, car tu dois être bien seul, parfois, à Paris; si j’étais

plus jeune, mon enfant, j’irais vivre près de toi!... du moins quelque

temps! Mais on ne déracine pas les vieilles plantes!

Mme Vilbert s’arrêta. La lampe était placée à l’autre bout de la

chambre; l’abat-jour en affaiblissait la clarté, et André distinguait

seulement la silhouette toute sombre de sa mère, où se détachaient en

lumière le visage pâle, encadré par les cheveux blancs, et les mains

croisées sur la robe noire.

--André, reprit tout à coup Mme Vilbert, André, tu devrais te marier!

Le jeune homme tressaillit:

--Pourquoi me dites-vous cela? mère, fit-il malgré lui.

--Parce que c’est ma pensée constante, mon fils. Je voudrais te voir un

foyer. Tu as vingt-sept ans. Quand un homme arrive à ton âge, il est bon

qu’il songe à se créer une famille. Ton père était plus jeune quand nous

nous sommes mariés, et notre vrai bonheur à tous deux a commencé du jour

où nous avons été unis. Mon fils, je voudrais te voir heureux ainsi.

André ne répondit pas. Devant ses yeux, subitement apparaissait le salon

de la rue de Prony, Suzy assise devant le feu, son profil charmant

découpé sur la lumière rouge des flammes.

--Pourquoi ne me dis-tu rien? André, reprit Mme Vilbert. As-tu quelque

raison de repousser ma demande?

--Non, mère, vous allez au-devant de mon plus cher désir, dit-il avec

une vibration profonde dans la voix.

Mme Vilbert releva un peu la tête et regarda le mâle visage de son fils,

sa haute stature dont la clarté de la lampe dessinait les lignes

vigoureuses. Une naïve fierté lui gonfla le cœur.

--Le jour où tu le voudras, André, tu trouveras femme bien vite. Tu es

un beau garçon comme l’était ton père!

André fit un mouvement pour arrêter Mme Vilbert. C’était une ironie pour

lui de l’entendre parler de la sorte... Mais elle ne vit pas son geste

et continua:

--Laisse-moi te chercher, ici, une fiancée, mon enfant. C’est une grâce

que je te demande, un peu pour moi, parce qu’ainsi, j’aurai l’espoir de

te voir plus souvent à Amiens...

Elle s’exprimait la voix un peu anxieuse, craintive de l’effet que sa

prière produirait sur son fils. Mais son accent était plein d’une

tendresse émue.

André vint s’asseoir tout près du fauteuil de Mme Vilbert, pris d’un

grand désir de lui parler de sa plus chère pensée.

--Mère, écoutez-moi. J’aime une jeune fille de toutes les forces de mon

cœur.

--A Paris?

--Oui, mère.

Mme Vilbert se tut. Elle réfléchissait. Dans une lueur subite, elle

comprit.

--André, c’est Mlle Douvry que tu aimes?

Il inclina lentement la tête.

--Avec vous, mère, elle m’est plus chère que tout au monde.

La mère tressaillit. Sans doute, elle souhaitait ardemment voir André

uni à la femme de son choix. Mais elle ne croyait pas déjà venu le jour

où elle n’occuperait plus seule le cœur de son fils; et une secrète

angoisse l’étreignit.

Elle continua pourtant, dominée tout de suite par l’instinct dévoué de

son amour maternel:

--Alors, André, pourquoi n’épouses-tu pas cette jeune fille?

--Je l’ai priée de m’écouter, un soir...

André s’arrêta.

--Et elle n’a pas voulu?

--Elle allait partir pour Cannes parce que son voyage était utile aux

siens, et il était trop tard pour qu’il me fût possible de plaider ma

cause... Elle ne pouvait se décider aussi promptement, et j’attends son

retour avant de perdre tout espérance...

Mme Vilbert écoutait avec son cœur, sentant quel désir profond gardait

André d’obtenir un jour l’amour de Suzy.

--Comme il me semble bon, mère, de prononcer son nom devant vous!

Mme Vilbert sourit. Peut-être dans son souvenir, passait-il la vision du

temps où elle était une jeune fiancée, aimée certes autant qu’André

aimait Suzy.

Sa main pâle caressa les cheveux de son fils, assis sur un siège bas,

près d’elle, comme autrefois, alors qu’il était petit garçon.

--Parle-moi d’_elle_, mon enfant, afin que moi aussi je la connaisse,

dit-elle doucement.

Et dans le calme de la chambre maternelle où flottait un parfum vague

d’iris, tandis qu’au dehors la neige épandait ses blancheurs, André,

très longtemps, parla de Suzy.

X

Sur le bord de la mer violemment bleue, que le soleil pailletait

d’étincelles, les voitures avançaient en deux files sous une pluie de

fleurs, anémones, violettes, lilas, tubéreuses, qui s’entrechoquaient

dans la mêlée d’une joyeuse bataille, emplissant l’air de leurs senteurs

confondues.

Car c’était un vrai combat que celui qui se livrait ainsi, de voiture à

voiture, entre les curieux réfugiés sur les estrades et les intrépides

qui luttaient à pied avec une ardeur passionnée, mais un combat joyeux

et chevaleresque dont les projectiles couvraient le sol de leurs pétales

parfumés.

Et sans cesse les équipages passaient, toujours fleuris, quelques-uns

étant de véritables merveilles qui attiraient les acclamations

enthousiastes de la foule.

--Bien réussi, cet attelage!... Voyez donc, de Flers, dit un jeune homme

dans un groupe masculin très élégant dont la provision de fleurs--des

plus respectables--s’était déjà plusieurs fois épuisée.

--Mais, n’est-ce pas la voiture de lady Graham?... En effet!...

Regardez!... Voici lady Graham avec sa jolie amie, Mlle Douvry!... Vite,

des roses pour elles!

En effet, la voiture de la jeune femme faisait brillante figure,

transformée en une immense corbeille d’orchidées. Il y en avait une

profusion, de ces fleurs étranges; cernant les contours, cachant les

angles, elles retombaient en grappes sur les coussins, enlaçaient les

roues, montaient aux harnais des chevaux, entouraient le fouet même de

leurs tiges élégantes. Devant lady Graham et Suzy s’épanouissait une

moisson de fleurs de toutes sortes, dans laquelle, sans cesse, elles

puisaient, surtout Suzy, qui s’amusait de ce jeu nouveau, avec la

vivacité d’une enfant.

--Monsieur de Flers, à vous! cria-t-elle joyeusement, comme le jeune

homme, opérant une savante manœuvre, avançait vers la voiture,

immobilisée un instant par la foule.

Il riposta à la pluie de narcisses qui s’abattait sur lui; et une vraie

bataille s’engagea entre eux, combat partiel dans la mêlée générale.

Puis, comme elle s’arrêtait un peu haletante, il se rapprocha, et, après

avoir félicité lady Graham sur la décoration de son équipage, il

demanda:

--Mademoiselle Suzanne, êtes-vous satisfaite de votre journée?... Est-ce

bien ainsi que vous vous figuriez le carnaval?

--A peu près!... Mais je ne croyais pas possible de m’y amuser

autant!... Dès ce soir, j’en écrirai la description à maman!...

Il sourit de voir combien, au milieu même de son plaisir, elle restait

la même, toujours occupée de la pensée de sa mère. Elle était charmante

ainsi dans son cadre d’orchidées, les yeux étincelants, ses petites

dents mordillant ses lèvres, tandis qu’elle fourrageait dans la jonchée

odorante éparse devant elle. Et une exclamation involontaire vint à

Georges:

--Vous avez l’air de la jeunesse elle-même! Si j’avais ici mes pinceaux,

je vous supplierais de daigner me servir encore une fois d’inspiratrice.

Vous finirez par faire de moi un véritable artiste, mademoiselle

Suzanne.

Un imperceptible éclair de contentement courut dans les prunelles brunes

de Suzy, mais elle répondit, tout ensemble confuse et malicieuse:

--Je ne sais si pareil honneur m’est réservé! Mais en attendant, je suis

très flattée de la confiance que vous me témoignez!

Lady Graham écoutait, amusée. Elle dit gaiement:

--_Darling_, ne rougissez pas et laissez-moi vous déclarer que je

comprends fort cette confiance de M. de Flers, car, enfin, le portrait

qu’il a fait de vous restera une de ses plus jolies toiles!

Georges ne protesta pas, et Suzy non plus; d’autant qu’elle était fort

occupée à se défendre contre les projectiles odorants qui lui arrivaient

de toutes parts.

Alors, comme le voiture faisait un mouvement, prête à se remettre en

marche, lady Graham demanda:

--Monsieur de Flers, vous retrouverons-nous tout à l’heure chez la

princesse de Samiens?... Elle a, même aujourd’hui, son _five o’clock_ et

nous allons oublier, quelques instants, chez elle, toute cette cohue!

Avec l’air de vouloir faire une nouvelle provision de fleurs, Suzy se

détourna. En réalité, elle attendait la réponse de Georges, et sa mine

distraite n’était pas bien sincère... Elle aimait... assez à rencontrer

Georges de Flers partout où elle allait!

--Mme de Samiens m’a fait honneur de m’inviter à être de ses hôtes

aujourd’hui, et j’espère, madame, avoir le plaisir de vous retrouver

chez elle dans quelques instants.

Suzy garda son air sage de jeune fille bien élevée, mais ses yeux

prirent une expression très satisfaite sous l’ombre des cils et elle

répondit par un joli sourire au salut d’adieu de Georges de Flers.

La présence, à Cannes, de M. de Flers était douce à Suzy. Entourée

d’étrangers, se sentant un peu isolée en dépit du cordial accueil de

lady Graham, elle avait éprouvé une véritable joie de l’arrivée de

Georges, parce qu’il lui était un lien avec ceux qu’elle avait quittés.

Il les connaissait, elle pouvait lui parler d’eux. Puis, tous deux, ils

avaient vécu de la même vie au Castel, et elle éprouvait un plaisir

profond à rencontrer, étant loin des siens, quelqu’un à qui elle pouvait

dire: «Vous souvenez-vous?...» en réveillant une image du passé.

Elle s’apercevait bien aussi--les petites filles ont des yeux

excellents--que Georges ne redoutait pas sa société, au contraire!... Et

en effet, sa vivacité, sa fraîcheur d’impressions plaisaient au

dilettantisme de M. de Flers; elles l’intéressaient et le charmaient, en

l’étonnant, lui, si blasé.

Aussi, très volontiers, il demeurait auprès d’elle, trouvant, à

l’entendre causer, la même jouissance qu’il avait à fixer sur une toile,

les traits de son délicieux visage, à écouter son jeu d’artiste, quand

elle interprétait les œuvres qu’elle aimait... Le parfum de jeunesse qui

flottait autour d’elle lui paraissait charmant à respirer et, sans qu’il

le soupçonnât, s’insinuait peu à peu en lui.

Suzy était trop naïve, trop franche, pour comprendre l’âme compliquée de

Georges de Flers. Elle l’accueillait tel qu’il se présentait à ses yeux,

toujours d’une exquise courtoisie, l’entourant de discrets hommages dans

lesquels elle sentait plus que de la politesse... Et c’est pourquoi

toute l’amertume de son séjour à Cannes s’en était allée, pourquoi elle

jouissait ardemment de la folle animation de cette journée de carnaval!

La voiture de lady Graham avait quitté la file et se dirigeait vers

l’une des plus belles villas qui bordaient la promenade des Anglais. Au

moment où les chevaux s’arrêtaient devant la grille, une voix dit à côté

de Suzy:

--Voulez-vous bien accepter l’hommage d’un vieil ami? mademoiselle

Suzanne.

Et en même temps, une panerée de roses, de narcisses et de mimosas

ruisselait sur les genoux de la jeune fille.

Elle se détourna brusquement, et un cri de surprise lui jaillit des

lèvres.

--André Vilbert!... Oh! est-ce vous, vraiment?... Ici, à Cannes, en

plein carnaval! Est-ce possible?

Oui, c’était bien lui qui la contemplait, une joie profonde dans le

regard!

Il répondait:

--Voilà près d’une demi-heure que je vous suis, sans parvenir à arriver

jusqu’à vous!... J’ai tenté d’aller vous voir à Cannes, et j’ai appris

que vous étiez ici... Alors, je suis venu...

Lady Graham regardait toute surprise. Suzy présenta rapidement:

--Monsieur Vilbert, un des meilleurs amis de ma famille. O chère lady

Anne, puis-je prier M. Vilbert de venir me faire visite demain? je

serais tellement heureuse d’avoir des nouvelles de tous à la maison!...

--Certes oui, _dearest_, répliqua affectueusement la jeune femme.

--Alors, monsieur André, c’est chose convenue! Je vous attends demain,

demain matin, car dans la journée nous serons à Nice pour la _bataille

des confetti_...

Ah! bien volontiers, André promit... Depuis si longtemps, il était privé

de sa présence!... Et tant de fois il avait songé au moment où il se

retrouverait près d’elle!

Aussi, perdu dans la foule, il la suivit des yeux, tandis qu’avec lady

Graham, elle atteignait le seuil de la villa Samiens. A ce moment, un

homme d’allures très élégantes approchait et les rejoignit...

André n’avait vu qu’une seule fois Georges de Flers!... Pourtant, il

n’hésita pas une seconde à le reconnaître!... Le jeune homme s’était

effacé pour laisser pénétrer lady Graham et Suzy, puis il entra à son

tour et la grille retomba derrière eux.

Alors, soudain, il parut à André que Suzy était maintenant loin de lui

et une ombre indéfinissable assombrit le bonheur qu’il avait eu à la

revoir!

Les heures, le lendemain, lui semblèrent bien lentes à passer jusqu’au

moment où il crut pouvoir se présenter chez lady Graham.

Suzy l’attendait depuis longtemps. C’était pour elle un tel bonheur de

penser qu’elle allait entendre parler de son cher foyer! Cette idée

avait éclairé toute la fin de sa journée, la veille, et remplissait son

jeune cœur d’un frisson de joie comme si la présence d’André lui eût

apporté quelque chose du parfum et du charme de son _home_.

Mais la matinée avançait, le jeune homme ne paraissait pas, et elle

commençait à désespérer de le voir, quand la carte d’André lui fut

apportée. Elle eut alors un «enfin!» si expressif qu’il était vraiment

dommage qu’André ne pût l’entendre, car il en eût emporté du bonheur

pour longtemps!

Le rêve de Suzy · 第 13 / 22 题