Mme Douvry, qui travaillait solitairement dans le salon, laissa tout à
coup retomber son ouvrage; et, ainsi qu’elle l’avait déjà fait bien des
fois dans la journée, reprit dans son buvard, la feuille de papier
bleuté couverte de la haute écriture de Suzy.
Les lettres, pleines de tendresse, venues de Cannes, n’étaient-elles pas
maintenant le seul lien sensible qui la rapprochât de son enfant, partie
depuis plus de six semaines déjà!...
Et, de nouveau, sous la lumière douce de la lampe, Mme Douvry se remit à
lire.
«Mère chérie,
«Je ne veux pas que demain vous soyez inquiète en ne voyant pas
apparaître mon griffonnage dans votre courrier; et c’est pourquoi je
saisis au vol un petit instant de liberté pour venir auprès de vous.
Mais lady Graham donne tantôt une _garden party_ et m’a confié, sur ma
demande, le soin de surveiller l’arrangement des fleurs dans les
salons où les gens sérieux--ceux qui ne jouent pas au tennis!--iront
chercher asile. Aussi suis-je transformée en personne très occupée,
car je désire me montrer à la hauteur de ma mission, d’autant que M.
de Flers va être aujourd’hui au nombre des hôtes de lady Graham, et
j’ai peur de ses yeux d’artiste.
«Avant toute autre chose, que je vous dise, mère, quelle délicieuse
surprise cela a été pour moi d’apprendre que M. de Flers vous avait
vue la veille de son départ pour Cannes.
«Comme c’est aimable à lui d’avoir pensé à m’apporter de vos
nouvelles!
«Je ne le savais pas arrivé ici; et quand je l’ai vu, il y a trois
jours, entrer au _Cercle nautique_, où nous écoutions un instant le
concert, il m’a paru tout à coup retourner de quelques mois en
arrière, au temps où j’étais encore au Castel, à Paris, près de vous,
maman...
«J’ai usé et abusé de sa complaisance en lui faisant raconter les plus
petits détails de sa visite chez vous. Je trouvais si bon de savoir
qu’il vous avait parlé, qu’il avait respiré l’air de mon cher _home_!
En l’écoutant, il me semblait être soudain rapprochée de vous tous!
«Aussi, je l’ai remercié de tout cœur du plaisir qu’il me procurait;
et lorsque, hier soir, il m’a demandé si je lui permettrais de faire,
de mon portrait, le sujet de sa prochaine aquarelle, j’ai bien vite
accordé mon consentement, avec l’approbation de lady Graham, qui se
montre pour moi une charmante amie.
«Toutes deux, nous ne nous quittons guère. Le matin, nous faisons de
longues promenades, surtout à cheval, et en nombreuse société, car
lady Graham a beaucoup d’amis à Cannes. Et me voici redevenue une
intrépide écuyère comme autrefois, en Amérique, quand j’étais petite
fille!... Puis, dans l’après-midi et le soir, j’accompagne lady Anne
dans le monde, ou bien je l’aide à recevoir chez elle, ce qui ne
m’ennuie pas du tout!... Mais cela, maman, je vous l’avoue bas, très
bas, parce que vous allez trouver, en m’entendant parler de la sorte,
que je ne suis pas une personne raisonnable!...
«Enfin, quand nous sommes seules, nous faisons de la musique; lady
Anne adore Wagner, moi, Schumann, mais n’importe! nos préférences
particulières s’accommodent fort bien de leur rencontre; ou bien nous
lisons, et je suis en train de lier connaissance un peu avec Shelley,
Tennyson et même Browning! Voyez, mère, quelle femme lettrée je vais
devenir!...
«Mais toutes les distractions possibles ne peuvent me faire oublier
que je suis séparée de vous tous!... Dès que j’ai un instant de
solitude, je reprends vos chères lettres et alors, pendant un moment,
je crois me retrouver auprès de vous, je revois mon _home_ et je
recommence à y vivre...
«Mère chérie, je vous sens toujours tourmentée et triste, bien que
vous ne me le disiez pas. Et c’est le plus cruel de mes regrets de
n’être pas auprès de vous pour vous distraire un peu, pour vous
montrer combien je vous aime! La seule chose qui puisse me consoler,
c’est la pensée qu’en restant ici, je vous suis utile...
«Maman, ma chérie, ne perdez pas courage, je vous en supplie.
Distribuez tous mes baisers à père, aux enfants, et gardez pour vous
tout ce qu’il y a de meilleure tendresse dans le cœur de
«Votre Suzy.»
Encore une fois, Mme Douvry avait lu jusqu’au bout le message de Suzy;
et sa pensée s’était si bien enfuie auprès de l’enfant, qu’elle
tressaillit en entendant ouvrir le porte du salon et annoncer:
--M. Vilbert.
--Ah! André!... C’est une bonne surprise de vous voir ce soir! fit-elle
avec son sourire d’une douceur triste.
--Je ne vous dérange pas? madame. Je ne resterai d’ailleurs qu’un
moment, dit-il, un peu hésitant sur le seuil du salon. M. Douvry va
bien?
--Oui, merci, il est à un rendez-vous d’affaires et je l’attends!
«Toute seule!» pensa André avec un ressouvenir des joyeuses soirées de
l’hiver précédent, alors que Suzy était là, si rieuse qu’elle semblait
emplir de gaieté toute la pièce.
Avant le départ de Suzy, André avait cru qu’il lui serait horriblement
pénible de revenir dans le petit salon oriental où elle ne serait plus,
de voir le cadre resté le même, elle, disparue.
Mais il s’était bientôt aperçu combien, au contraire, il lui paraissait
bon de se retrouver dans le milieu qu’elle aimait. Ainsi, il se sentait
un peu rapproché d’elle, il entendait parler de ce qui la concernait.
Quelquefois même, Mme Douvry lui lisait quelques fragments des longues
missives de la jeune fille, dans lesquels, certains jours, se trouvait
un mot de souvenir pour lui!... Un pauvre petit mot bien court, mais
André savait se contenter de peu.
--Avez-vous eu des nouvelles de Mlle Suzanne? madame, demanda-t-il,
prenant le siège que Mme Douvry lui indiquait près d’elle.
Il n’ajouta pas que c’était dans l’unique but d’en avoir qu’il était
venu ce soir-là chez Mme Douvry.
--J’ai reçu ce matin une lettre de Cannes qui m’a réconfortée.
Heureusement, l’exil de ma pauvre Suzy a beaucoup de douceurs et elle a
été toute contente d’entendre parler de nous par M. de Flers... Mais il
paraît que je sais bien mal dissimuler, car, en dépit de mes soins, je
laisse deviner à Suzy mon souci croissant.
--M. Douvry n’a-t-il encore rien en vue? interrogea André avec un vif
intérêt.
--On lui propose plusieurs positions absolument inacceptables et dans
des conditions dérisoires, répondit Mme Douvry, laissant tomber son
ouvrage d’un geste de suprême lassitude. La seule qui serait avantageuse
nous entraînerait à Saïgon, et nous ne pouvons songer à y emmener les
enfants. Ils ne supporteraient pas le climat!
André jeta un regard sur le visage délicat de Mme Douvry, songeant
qu’elle non plus ne pourrait guère résister à l’épuisante chaleur. Mais
il n’osa rien dire, car, changeant tout à coup de ton, Mme Douvry
reprenait, presque gaiement:
--André, je ne m’en étais pas encore aperçue... Est-il possible!... Vous
êtes en tenue de soirée!... Allez-vous donc dans le monde?
Il eut un sourire qui mit une singulière clarté sur son visage austère.
--Vous ne vous trompez pas, madame. Je sacrifie ce soir à Satan et ses
pompes, dit-il d’un ton de confusion drôle. J’ai reçu une invitation
pressante de mon illustre professeur des Beaux-Arts, Hugues Mersen, et
je me suis laissé faire violence.
Mme Douvry le considérait tout amusée, l’esprit un instant détendu.
--André, il me faut vous entendre pour vous croire! Et à quelle sorte
d’exercice allez-vous vous livrer chez Hugues Mersen?
--Il paraît que l’on dansera! répliqua-t-il d’un accent de résignation.
--Et vous allez danser? Vous, André!... Vous savez?
--J’ai su au temps jadis, avoua-t-il, riant malgré lui.
Auprès de Mme Douvry, il oubliait toute sa timidité.
--Pour plus de sûreté, je n’inviterai que les pauvres jeunes filles
délaissées, celles qui sont peu exigeantes sur la qualité de leurs
danseurs, et, de la sorte, je risquerai moins de faire des
mécontentes!...
Il s’interrompit et demanda un peu anxieux:
--Vous ne me trouvez pas trop ridicule? madame.
--Oh! certes non, mon ami. Je pense même que vous allez vous faire bénir
des maîtresses de maison. Mais je m’étonne de votre soudain désir de
connaître la vie mondaine. C’est une vraie conversion.
--Je ne sors pas de ma retraite pour mon plaisir, commença André.
--Alors? Je ne comprends plus du tout.
--J’en sors par raison, parce que j’ai compris que j’étais une espèce de
sauvage, qu’il fallait me civiliser si je voulais...
Il s’arrêta brusquement.
--Si vous vouliez conquérir tout à fait le cœur de la folle petite fille
qui nous est chère à tous deux, continua Mme Douvry, levant vers le
jeune homme son regard profond. Mon enfant, Suzy m’a tout dit...
--Et vous me pardonnez de lui avoir parlé? pria-t-il, la voix soudain
tremblante.
Jamais encore, elle ne lui avait donné cette appellation: «Mon enfant!»
D’ordinaire, elle disait: «André» ou «mon ami».
--Vous pardonner... quoi?... D’avoir voulu épargner à Suzy un
éloignement qui la désolait; de lui avoir montré une affection dont elle
pouvait être fière? Mon enfant, je vous remercie d’avoir songé à
elle!... Et c’est pourquoi, finit Mme Douvry plus bas, j’aime à parler
de Suzy avec vous!...
Elle se tut. André attendait, avide d’entendre un mot d’espoir. Mais Mme
Douvry reprit seulement, d’un ton moitié plaisant, moitié ému:
--Autrefois les chevaliers, pour conquérir leur dame, s’en allaient à la
recherche du Saint Graal. Aujourd’hui, ils doivent se soumettre à des
épreuves moins austères, mais tout aussi dures, n’est-ce pas? André.
Il eut ce sourire très jeune qui éclairait parfois ses traits rudes.
--Qu’importe? Si je puis conserver un peu d’espérance... Vous me le
permettez...? madame. Je vous en supplie!
--Mon enfant, je souhaite de toute mon âme que Suzy comprenne un jour
avec quelle confiance je vous la donnerais!
André fût volontiers resté encore des heures à causer ainsi. Mais ses
débuts mondains le réclamaient. Seulement, s’il ne s’ennuya pas
mortellement au bal d’Hugues Mersen, ce fut grâce au souvenir de sa
conversation avec Mme Douvry, dont il emportait du courage et de la joie
pour longtemps. Elle lui avait été si douce, qu’il en recherchait encore
les plus petits mots, quelques jours plus tard, dans le train qui
l’emportait vers Amiens, voir sa mère.
C’était un des rares plaisirs d’André, que ces voyages réguliers à
Amiens. Lui qui, à Paris, se renfermait dans une solitude monacale,
jouissait délicieusement de ces heures passées, de temps à autre, dans
la calme maison de province où tout était souvenir pour lui. Et ceux qui
le jugeaient sur sa seule apparence, eussent été surpris de voir quelle
affection tendre, cet homme, réputé froid, apportait dans ses rapports
avec sa mère, bien qu’entre eux le niveau intellectuel fût loin d’être
le même.
Mme Vilbert était une femme très simple, d’une sérénité inaltérable,
profondément bonne, l’esprit peu cultivé mais dirigé par un sens large
et juste. Enfermée dans le cercle de ses devoirs quotidiens, elle
n’avait jamais désiré savoir rien d’autre de la vie, dans laquelle,
toujours, elle avait cherché les chemins tout tracés et les plus droits.
Bien rarement, elle avait quitté sa ville d’Amiens où elle était née,
s’était mariée, avait éprouvé toutes ses joies et toutes ses peines.
Quelques fois, elle était allée à Paris; et toujours en était revenue
dominée par une impression d’extrême lassitude et d’ennui; presque
effrayée de l’agitation fiévreuse qu’elle y voyait, avide de retrouver
la monotonie calme de sa vie habituelle.
Elle avait ardemment aimé son mari qui lui était supérieur comme
intelligence, mais dont elle était l’égale par le cœur; et, ensemble,
ils avaient été heureux, appuyés l’un sur l’autre aux heures
douloureuses, quand ils voyaient se fermer à jamais les yeux de leurs
enfants.
Puis, à son tour, le père s’en était allé reposer dans l’oubli de toute
chose. Dès lors, la tendresse de cœur de Mme Vilbert s’était concentrée
sur le seul fils qui lui fût resté; et elle l’admirait avec le même
orgueil naïf que lui inspirait jadis son mari.
André, lui, éprouvait auprès d’elle une sorte de détente morale. Le
calme souriant de Mme Vilbert rafraîchissait son esprit enfiévré par un
travail constant et passionné. A l’avance, quand il se rendait à Amiens,
il savait quels seraient l’ordre et l’emploi de sa journée; et cette
régularité même lui était un repos.
Quand, le dimanche, après sa visite chez Mme Douvry, il sortit de la
gare d’Amiens, un beau soleil irisait les cristaux de neige qui
poudraient les arbres, dressés bien haut vers le ciel bleu pâle.
Comme d’ordinaire, il s’en alla à la rencontre de Mme Vilbert, qui
revenait de la grand’messe de la cathédrale, en compagnie d’une vieille
dame, sa voisine, laquelle s’éloigna discrètement, avec force saluts,
dès qu’elle vit apparaître André.
--Mère, vous ne souffrez pas trop de ce terrible froid? interrogea-t-il
affectueusement quand le bras de Mme Vilbert fut passé sous le sien.
Votre lettre s’est fait attendre cette semaine et je commençais à être
inquiet.
Elle lui répondit, levant vers lui des yeux contents. Et, tout à leur
causerie, ils revinrent à travers les grandes rues froides, presque
désertes, vers la petite maison du boulevard Jules-Verne qui longeait le
chemin de fer.
Le couvert était déjà mis dans la salle à manger donnant sur le jardin,
si plein de roses en été, aujourd’hui voilé par la neige. Le feu clair
qui flambait dans la cheminée allumait des reflets étincelants sur le
cristal des verres. Et André s’assit à la place même qu’il avait occupée
de temps immémorial, alors même qu’il était petit garçon et considérait
avec un intérêt ardent le tableau suspendu au-dessus de la cheminée: un
pauvre cerf poursuivi par des chiens, sous un ciel d’orage.
Absorbée par le plaisir qu’elle éprouvait à posséder son fils, Mme
Vilbert ne se lassait pas de l’interroger.
Puis, ce fut au tour d’André d’écouter. Il s’intéressa de fort bonne
grâce au récit des événements qui occupaient la société amiénoise;
depuis les remarquables sermons faits par l’abbé Ravin à la cathédrale,
jusqu’au scandale de la rue des Trois-Cailloux,--une lutte homérique
entre trois civils et deux soldats de la garnison;--enfin à la
découverte, près de Doullens, de terrains remplis de phosphate, dont
l’exploitation allait demander des ingénieurs.
Ce dernier mot fit tressaillir André. Il pensait à M. Douvry.
--Croyez-vous, mère, interrogea-t-il, qu’il soit cherché des ingénieurs
pour cette entreprise?
--Je ne sais, mon enfant, je suis peu au courant des affaires. Mais ta
tante Sylvie pourrait te renseigner à ce sujet. Elle connaît l’un des
principaux propriétaires de ces terrains. André, tu ne manqueras pas
d’aller la voir tandis que je serai aux vêpres. Elle sait que tu es à
Amiens, et elle compte sur ta visite.
--Oui, mère. Mais auparavant, si vous y consentez, je pourrai vous
accompagner jusqu’à l’église.
Le visage paisible de Mme Vilbert s’éclaira, mais elle dit en hésitant:
--C’est que, mon enfant, cela te détournera de ton chemin, je vais aux
Ursulines.
--Qu’importe, mère; les courses d’Amiens ne sont pas bien longues! Et
puis, je viens pour vous voir, je désire profiter de vous le plus
possible!
Tout en parlant, il s’était un peu penché et ses lèvres effleurèrent les
cheveux blancs de Mme Vilbert, qui ne protestait plus contre la
proposition de son fils.
Il la conduisit, en effet, aux Ursulines. Puis, il prit sa course à
travers les boulevards où le vent s’engouffrait, mordant et âpre,
rougissant le visage des rares promeneurs qui arpentaient, en
conscience, la traditionnelle promenade du dimanche; et il arriva
bientôt devant la maison de tante Sylvie, située vers le faubourg, tout
à l’extrémité de la rue Laurendeau.
Ce fut la vieille demoiselle elle-même qui vint ouvrir:
--Ah! André! Mon ami, je suis bien contente de te voir! Entre vite, tu
dois être glacé! Viens par ici. Avant de s’en aller au Salut, ma vieille
Flore m’a fait un bon feu au salon!
Décidément, elle ne changeait pas, la tante Sylvie. Aussi loin qu’il se
la rappelait, André la voyait toujours la même: très replète, un visage
plutôt pâle où tranchaient des lèvres bien rouges; de petits yeux vifs,
couleur de café, qui regardaient curieusement gens et choses; et des
bandeaux d’un brun éternel--et pour cause!--toujours lisses sous le
bonnet de tulle noir à rubans violets.
Trottant menu devant André, elle l’introduisit dans la pièce qu’elle
appelait pompeusement le «salon» et dans laquelle se trouvaient deux
personnes: un gros, très gros monsieur, et une longue jeune fille
jouissant de grands pieds, de grandes mains et d’une chevelure rousse
serrée en petites nattes maigres, à l’abri d’un chapeau dont la forme
était aussi peu moderne que possible.
--Mon neveu André, de Paris, annonça Mlle Sylvie, entrant dans la pièce,
suivie du jeune homme.
Le gros monsieur et la longue jeune fille se levèrent et saluèrent
profondément André, comme il convient de saluer une personne qui arrive
de Paris.
--André, je ne sais si j’ai besoin de te présenter M. de Guillancourt et
sa fille Anna, poursuivit Mlle Sylvie. Quand tu étais petit, tu as été
bien souvent admirer, en compagnie d’Anna, la pièce d’eau et les faisans
dorés de M. de Guillancourt!...
Probablement, André était à cette époque dans un âge trop tendre pour
qu’il lui fût possible de se souvenir de rien, car il ne se rappelait
d’aucune façon la pièce d’eau, les faisans dorés et la jeune Anna.
Aussi, se contenta-t-il de répondre par quelques mots vagues et aimables
qui amenèrent une rougeur fugitive sur les joues de Mlle de
Guillancourt.
--Comme cela nous vieillit de voir ces enfants si grands! remarqua Mlle
Sylvie du ton convaincu qui est de rigueur pour ces sortes
d’exclamations. Ainsi, voilà Anna prête à sortir du Sacré-Cœur, bientôt
en âge d’être mariée même!
--Ah! fit poliment André, auquel la chose était fort indifférente.
Le gros M. de Guillancourt intervint. Il avait un air de paysan, avec
des vêtements de citadin.
--Certes, je ne serai pas, à ce moment-là, en peine de l’établir, avec
la fortune qu’elle aura!... Puis, je lui ai fait donner une instruction
solide... Elle a obtenu son brevet; elle joue du piano; elle compose
même de petits dessins, de petites peintures...
--Comme mon neveu justement, qui est un grand artiste!... Il a fait des
œuvres que tout Paris connaît! s’écria Mlle Sylvie avec orgueil.
Anna leva un regard d’admiration vers André. Elle n’avait l’air
aucunement convaincue de ses propres mérites. Peut-être, après tout, se
rendait-elle justice en les appréciant peu.
--Ma tante, je vous en prie, épargnez-moi! dit André qui avait horreur
d’entendre chanter ses louanges, surtout par Mlle Sylvie dont
l’enthousiasme était expansif. Et, pour arrêter la bonne demoiselle dans
son élan, il se tourna vers Anna et lui demanda:
--Vous aimez la peinture? mademoiselle.
Elle devint rouge comme une cerise et répondit à voix basse:
--Oh! non, monsieur. Je trouve trop de difficultés à l’apprendre!
Son père se lança à la traverse et déclara d’un ton doctoral:
--Mon enfant, tous les débuts sont durs!... Monsieur te le dira. Il a dû
commencer par faire de petites choses laides avant d’arriver à peindre
de beaux tableaux!... Pour réussir, il n’y a que la persévérance... Ah!
si je l’avais compris étant jeune, je serais plus savant aujourd’hui et
je n’ignorerais pas, par exemple, ce qu’il en est réellement de la
valeur de mes phosphates!
--Ta mère t’aura parlé de la découverte de ces terrains, André, n’est-ce
pas? fit avec obligeance Mlle Sylvie, toute prête à entamer un récit.
André trouvait tout à coup la conversation intéressante.
--En effet, ma tante. Monsieur possède-t-il donc quelque partie de ces
carrières?
--Oui, monsieur Vilbert, répliqua le gros homme s’agitant sur son
fauteuil qui eut un craquement douloureux. Oui, monsieur Vilbert, et
vous m’en voyez même bien embarrassé!... Il y a, paraît-il, à
entreprendre là une grande exploitation; c’est du moins ce que disent
les gros propriétaires du pays, à commencer par mon voisin, un agent de
change de Paris!... Mais voilà!... J’ai peur de me laisser tromper!...
Je ne sais trop que croire!... Il me faudrait les conseils d’un
ingénieur, et...
--Et vous n’en connaissez pas? interrogea André très attentif.
--Pas le moindre! Comment diable cela pourrait-il être?... Je ne vois
jamais que des fermiers!... Aussi je suis bien embarrassé, monsieur
Vilbert.
--Je pourrais vous mettre en rapport avec un ingénieur très capable,
commença lentement André.