Mais les premiers mots qu’elle lui adressa valaient bien cet «enfin!...»

--Oh! monsieur Vilbert, que je suis contente de vous voir! fit-elle avec

un élan sincère qui dilata le cœur d’André.

Et la vie lui apparut, en cette minute, aussi lumineuse que le rayon de

soleil qui jouait à ses côtés sur les têtes d’or des mimosas.

--Comment êtes-vous ici?... Oh! racontez-moi le plus de choses que vous

le pourrez!... Parlez-moi de maman, de père, des enfants, de la

maison!...

Quelle vibration tendre avait sa voix quand elle disait ce mot «la

maison»!

André sourit.

--Que de réponses à vous faire! mademoiselle. Par où vais-je

commencer?... De qui, d’abord, vous donnerai-je des nouvelles?... De

madame votre mère?... Je l’ai vue peu d’heures avant mon départ pour le

Midi et c’est elle qui m’a encouragé à oser venir vous voir!...

--Encouragé! Quel vilain mot!... S’agissait-il donc d’accomplir une

chose terrible? fit-elle d’une manière amicale et malicieuse.

Elle se tenait assise devant lui, un peu inclinée dans une jolie

attitude d’une grâce familière, avide de l’écouter.

--Je craignais d’être indiscret..., commença-t-il.

Elle se rappela brusquement combien elle le connaissait timide et pensa

que c’était, pour lui, un grand acte de bravoure de s’être aventuré chez

lady Graham.

--Comme cela est bon à vous d’avoir eu pitié de mon exil!... Vous pensez

toujours à ceux qui ont besoin de vous!... Maman m’a écrit combien vous

avez été attentif auprès d’elle et de mon père durant ces derniers

mois!... Je vous en remercie beaucoup!...

--Ce que je pouvais était bien peu de chose, et j’ai été si heureux de

le faire!

Elle l’enveloppait du regard affectueux de ses grands yeux limpides.

Elle était réellement très contente de le voir,--contente parce qu’il

parlait des siens...

Et elle interrogeait, toujours animée:

--Alors mon père est satisfait d’avoir la direction de cette

exploitation de phosphates? J’ai été bien tourmentée tant que l’affaire

est restée en suspens, tant qu’il croyait avoir obtenu seulement une

mission de quelques mois pour examiner ces carrières... Aussi le jour où

j’ai appris que la nomination était chose faite, je l’aurais volontiers

annoncé à tout le monde, tant j’avais de la joie plein le cœur!

Heureusement M. de Flers s’est trouvé sur mon chemin, comme toujours

disposé à entendre mes récits, et je lui ai bien vite appris mon

bonheur!

--M. de Flers? interrompit André malgré lui.

--Oui, ne le connaissez-vous pas?... Il était hier avec nous à la

_bataille des fleurs_! Il se montre toujours si aimable pour moi que,

vraiment, je me suis habituée à compter sur lui comme sur un véritable

ami.

Une contraction serra les lèvres d’André. Mais Suzy ne le remarqua pas,

tout entière occupée par le souvenir de ceux qu’elle aimait, et elle

poursuivit:

--Savez-vous pourquoi maman ne m’a pas donné d’explications sur la façon

dont s’est arrangée l’affaire des phosphates?... J’aurais tant aimé à en

apprendre tous les détails... Je désire être au courant des plus petits

faits qui se passent à la maison... De cette manière, il me semble

encore m’y trouver!

Oui, André connaissait la cause du silence de Mme Douvry. C’était sur

son instante prière qu’elle n’avait point écrit à Suzy les démarches

faites par lui afin de préparer la nomination de M. Douvry. Par-dessus

tout, il redoutait que Suzy crût lui avoir la moindre obligation.

Si elle consentait un jour à devenir sa femme, il ne voulait pas que ce

fût par reconnaissance.

Mais comme elle l’interrogeait des yeux, il répondit simplement:

--Madame Douvry aura pensé que le résultat seul des négociations vous

intéressait.

--Sans doute, oui... C’est madame votre mère, je crois, qui a, la

première, songé à mon père pour l’entreprise de M. de Guillancourt?...

Oh! je voudrais la connaître pour lui dire combien je lui en suis

reconnaissante!

--J’espère bien que vous la connaîtrez, fit-il avec une vibration

profonde dans la voix.

Elle le regarda un peu interdite de son accent, mais elle ne le comprit

pas. En le retrouvant soudain, c’était l’ami longtemps considéré comme

un frère aîné, très bon, qu’elle avait revu en lui!... Elle ne songeait

plus qu’un soir, il avait souhaité être davantage pour elle. Depuis

qu’elle était à Cannes, depuis l’arrivée de Georges de Flers surtout,

tant d’impressions nouvelles avaient distrait sa pensée de ce

souvenir!... Aussi elle continua:

--Je m’aperçois que vous ne m’avez pas encore expliqué par quel miracle

vous êtes ici!

--Le miracle, si miracle il y a, est dû à l’architecture, fit-il en

souriant. J’ai été chargé de surveiller les travaux de réparations d’un

château du Dauphiné, presque historique...

Elle l’interrompit:

--C’est vrai, je me souviens, maman m’a raconté cela dans une de ses

lettres...

Mais ce que Mme Douvry n’avait pas dit, ce qu’André seul savait, c’est

de combien de diplomatie, il avait usé, pour obtenir que sa mission ne

fût pas remise au printemps, alors que Suzy ne serait plus à Cannes.

Il poursuivit, voyant qu’elle attendait:

--Alors, quand je me suis vu en Dauphiné, j’ai pensé que je ne me

trouvais plus bien loin du vrai Midi, de Cannes, et la tentation a été

si forte, que je n’ai pu résister au désir d’y venir...

--Pour assister au carnaval!

--Pour vous voir! dit-il de sa voix aux notes graves.

Une flambée rose monta au visage de Suzy. Il n’y avait pas le moindre

accent de madrigal dans les paroles d’André. Il s’était exprimé avec son

habituelle simplicité, mais quelque chose de sincère et d’absolu y

vibrait qui, subitement, réveilla dans la pensée de Suzy le souvenir

oublié, et elle demeura une seconde saisie, comme si elle avait, pour la

première fois, entrevu la profondeur de cette affection qu’elle avait

repoussée sans la comprendre. Mais aujourd’hui, encore moins que jadis,

elle pouvait y répondre. Son âme restait loin de celle d’André. Et une

anxiété s’empara d’elle, devant la crainte qu’il ne lui reparlât du

passé.

Aussi, elle reprit hâtivement, sans trop savoir même ce qu’elle disait:

--Avez-vous été content de votre journée, hier?... Ne trouvez-vous pas

que le carnaval est une invention charmante?

--Vous y avez trouvé beaucoup de plaisir? mademoiselle.

Il avait repris le ton de la causerie. Elle respira, et délivrée de son

inquiétude, elle répondit gaiement:

--Oh! beaucoup! Mais je vous ai à peine remercié de la moisson de fleurs

que vous m’avez adressée! J’ai conservé le plus que j’ai pu de vos

roses, et je les ai jointes aux violettes qui me venaient de M. de

Flers!

André tressaillit à ce nom... Combien il montait facilement aux lèvres

de Suzy!... Et de même que la veille, il éprouva l’impression qu’elle

lui échappait.

Elle poursuivait, tout animée:

--Aujourd’hui nous allons assister à la _bataille des confetti_. Lady

Graham m’a fait faire un domino comme le sien. Puis, j’ai mon masque!...

Jamais de ma vie, je n’avais passé un carnaval aussi gai!

--Aussi vous allez tant vous plaire à Cannes que vous n’en voudrez plus

revenir!

Elle répliqua vite, une flamme dans les yeux:

--Ceux que j’aime le plus sont à Paris. Je ne pourrai jamais regretter

d’y revenir... Mais... mais j’aime Cannes, aussi... et j’y suis

heureuse!

Sa voix avait pris une singulière douceur en disant ces derniers mots

dont l’accent de conviction profonde frappa André. Une envie folle le

saisissait de la questionner, mais elle n’en sut rien.

D’ailleurs, le tintement clair de la pendule qui tombait à travers le

bruit de leur causerie les interrompit.

--Mon Dieu, est-il si tard déjà?... Alors, lady Graham va venir me

demander! L’heure de notre départ pour Nice approche.

Et comme André se levait vivement, elle continua, en l’arrêtant:

--Attendez encore un instant!... Parlez-moi de la maison!... Cela me

fait tant, tant de plaisir de vous entendre! Je vais demander mon

chapeau et mes gants et je les mettrai tout en vous écoutant, si

toutefois je ne vous choque pas trop en agissant à votre égard avec une

telle absence de cérémonie.

André n’était pas choqué du tout, au contraire!... Il était heureux

qu’elle lui accordât quelques instants de plus!... Ces minutes passées

près d’elle lui avaient paru s’écouler avec une effrayante rapidité et

le mot d’«adieu» lui déchirait les lèvres.

Debout devant la glace, elle mettait maintenant son chapeau, la taille

dessinée par sa robe claire, arrangeant avec une coquetterie naïve les

cheveux souples qui frisonnaient autour de ses tempes; et toujours

questionnant André, insatiable de détails sur Mme Douvry, sur le foyer

dont elle était loin et qu’elle n’oubliait pas une minute.

Mais André était distrait en lui répondant. Elle lui apparaissait

différente d’elle-même, du moins de ce qu’il l’avait connue jusqu’à ce

jour. Comme jadis, elle se montrait franche, spontanée, si amicale que,

par instants, il pouvait se faire l’illusion de n’être plus un

indifférent pour elle! Mais combien le luxe qui l’entourait semblait son

véritable cadre! Vainement, il essayait de se la représenter dans la

modeste petite maison de Mlle Sylvie...

La portière du salon se souleva et lady Graham parut, toute prête à

partir.

André s’était levé. Il s’inclina devant elle, dans un salut dont

l’élégante correction frappa Suzy. Comment autrefois avait-elle trouvé

l’air gauche à André?... Était-ce lui qui avait changé ou elle qui

l’avait mal jugé?

--Monsieur, dit lady Graham, je suis désolée de vous enlever une jeune

fille qui éprouve tant de joie à vous entendre parler de chez elle. Mais

l’heure du train nous réclame impitoyablement, et c’est une de ces

puissances auxquelles on ne résiste pas... Seulement, si vous vouliez

bien m’aider, nous pourrions peut-être trouver un moyen de remédier à ce

contretemps. J’ai, ce soir, quelques amis qui viennent achever chez moi

le carnaval, et s’il vous était possible de vous joindre à eux, je

prierais Suzy d’appuyer ma demande.

Une exclamation joyeuse vint à Suzy, et elle se pencha caressante vers

lady Graham:

--Chère lady Anne, vous avez toujours de délicieuses idées! Monsieur

Vilbert, vous acceptez, n’est-il pas vrai? Je n’ai pas encore fini

d’entendre vos récits sur tous ceux que j’ai laissés à Paris.

André n’avait aucune envie de repousser l’invitation qui lui permettait

de passer une dernière soirée auprès de Suzy. Très simplement, avec

cette aisance d’homme du monde que Suzy remarquait toute nouvelle chez

lui, il remercia lady Graham.

Puis, descendant avec les deux jeunes femmes, il les mit en voiture,

comme l’eût pu faire Georges de Flers lui-même; et il resta, une

seconde, sur le seuil de la villa, regardant fuir l’attelage qui

s’éloignait, rapide.

Une dernière fois, Suzy s’était détournée pour lui envoyer un signe

d’adieu. Et toute la journée dans la cohue du carnaval, il eut devant le

regard l’image d’un petit profil souriant apparu sous l’ombre du grand

chapeau de paille mordorée.

Le rêve de Suzy · 第 14 / 22 题