CHAPITRE XIX.

VOYAGE EN ALGÉRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE

TRIBUS.--FÊTES.--REPRÉSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D’UN

KABYLE.--INVULNERABILITÉ.--ESCAMOTAGE D’UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES

SPECTATEURS.--RÉCONCILIATION.--LA SECTE DES AÏSSAOUA.--LEURS PRÉTENDUS

MIRACLES.--EXCURSION DANS L’INTÉRIEUR DE L’ALGÉRIE.--LA DEMEURE D’UN

BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRÉE DE HAUTS DIGNITAIRES

ARABES.--MYSTIFICATION D’UN MARABOUT.--L’ARABE SOUS SA TENTE, ETC.

ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION.

Inveni portum; spes et fortuna, valete!

Enfin, je suis au port; espérance et fortune,

Salut!......

Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu

pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier

salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus

d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles

études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme

de goûter sur terre.

J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une

lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce

haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y

donner des représentations devant les principaux chefs de tribus

arabes.

Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis

m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais

à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en

rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne

pouvoir alors accepter son invitation.

Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les

rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition

universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la

mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une

récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut

du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de

nouveaux regrets.

Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois

de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à

acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien

qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les

caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me

décidai à partir.

Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant,

jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de

l’Algérie offre annuellement aux Arabes.

Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce

fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie

avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de

pouvoir rendre un service à mon pays.

On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à

réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent

inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des

envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des

_Roumi_ (chrétiens).

Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas

plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent

cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de

tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels

ils sont présentés.

Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste

influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison,

faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de

leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en

raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du

Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur

montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait

de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.

On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.

Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler

trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes

meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.

* * * * *

Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France

et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais

déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après

trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.

J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante

barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un

appartement.

Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé

comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger,

et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours

belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je

l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.

De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement,

plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette

époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.

Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller

le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un _Tortoni

algerien_, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la

mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation

de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.

On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs

représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des

Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des

Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des

Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à

cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les

Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et

l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.

Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la

Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec

un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait,

les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne

pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient

remises à cette époque.

--J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez

souscrire à ce nouvel engagement.

--Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme

engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à

mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.

--Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous

agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura

gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le

plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que

vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que

vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes

conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin

m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il

vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au

théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois

jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.

Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages:

le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais

quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur

les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes.

J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:

--C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des

représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous

rendez un grand service.

--Lequel, colonel?

--En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se

livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions,

qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.

--S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.

Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant,

il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire

qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya

envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de

mes séances.

On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais

appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un

poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à

subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si

je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.

M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de

commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les

succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention

publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations

auprès de l’autorité.

Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement

voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à

menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son

inflexible décision.

Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup

d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation,

je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour

commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent

terminés.

Cette concession calma un peu l’_impresario_, sans toutefois me gagner

ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une

froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les

dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant:

cette froideur ne me rendit point malheureux.

Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent

certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée

que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le

parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était

tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.

Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva

aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne

contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.

«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous

les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «_Robert-Houdin,

tous les soirs, à 8 heures_.»

--Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne

donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris?

Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui

arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à

Paris, à Rome et à Moscou?

La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma

présence, les autres l’affirmant.

Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces

plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de _canard_, mais il

voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une

mystification en venant au théâtre.

Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que

M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de

son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait

aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de

spectacle.

Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et,

j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours

prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance,

et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la

mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.

Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que

j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être _momifié_. Je

craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en

pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au

contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce

succès un heureux présage pour l’avenir.

Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles,

comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver,

je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent

toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent

en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent

bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une

natte et d’y fumer en paix.

Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait

de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y

convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes

représentations.

Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire

rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues

par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur

les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de

tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du

Maréchal-Gouverneur.

Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans

rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un

aspect pittoresque et véritablement remarquable.

J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la

capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce

camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de

chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et

le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs

Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes,

la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et

ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de

Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que

dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne

décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans

règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés

sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme

en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de

vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette

admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au

passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte

d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent

pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne

citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.

J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en

feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus

puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un

magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les

chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême

tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait

passer sous son cheval sans se baisser[19].

Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à

la fin du second et troisième.

Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.

C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris,

et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue

Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental

et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de

style.

En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une

vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux

exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les

couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle

entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre

des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il

pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance

de succès.

Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations

devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir

du spectacle de leur entrée dans le théâtre.

Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit

dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance.

Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que

comporte leur caractère.

Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature

ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour

assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur

sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant

longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des

tailleurs européens.

Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges

d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des

autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.

Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de

Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.

Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les

honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de

balcon.

Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des

interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire

mes paroles.

On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des

billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la

corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux

co-religionnaires.

C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que

cette étrange composition de spectateurs.

Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une

soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de

leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs

décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant

gravement ma représentation.

J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui

m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je

ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au

contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies

semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient

été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et

comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.

J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon

assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la

gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus

ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il

fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des

esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.

Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences

devaient être pour les Arabes de véritables miracles.

Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais

presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle,

qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls,

agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains

de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection

du Très-Haut.

Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais

pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais

autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.

Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je

m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je

les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement

fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt

par de bruyants éclats.

Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau,

que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse

admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.

Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la _Corbeille de

fleurs_, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la _Corne

d’abondance_, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans

pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes

parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines;

les _pièces de cinq francs_, envoyées à travers la salle dans un coffre

de cristal suspendu au milieu des spectateurs.

Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de _ma

bouteille inépuisable_, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de

Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le

sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du

moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.

Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle _bols de punch_

dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette

au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant

rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre; et là, à mon

commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de dragées qui furent

trouvées excellentes.

Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de

très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant

gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en

sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol

était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et

je l’offris à mes spectateurs ébahis.

Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps

défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un

breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits

insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que

poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus

hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous

suivirent leur exemple.

Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes

reprises, et comme l’aurait fait ma _bouteille inépuisable_, il satisfit

à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.

Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait

aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les

impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir

surnaturel.

Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin

de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de

sorcier.

Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations

un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains

des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant

pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne

pouvait le bouger de place.

Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en

augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre _mise en

scène_.

Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable qui

communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:

--D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer

un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une

nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je

puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre

à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve

s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux

interprètes de traduire mes paroles.)

Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux,

comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de

moi.

--Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?

--Oui, fit-il d’un air d’insouciance.

--Es-tu sûr de rester toujours ainsi?

--Toujours.

--Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te

rendre aussi faible qu’un enfant.

L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.

--Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.

L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que

cela?

--Attends..... répondis-je.....

Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un

geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:

--Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette

boîte.

L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois

le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour

l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus

vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.

L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu

soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, haletant, rouge

de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre

l’influence de la magie.

Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est

reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on

respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.

Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui

adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant

leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.

Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent

dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux

colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va

tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en

éclats.

O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe

maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente

contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes

fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.

Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à

un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée

du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.

Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.

Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt

interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains

au-dessus de sa tête:

--Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement

dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se

précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la

salle.

A l’exception des loges d’avant-scène[20] et des spectateurs

privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette

expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais

les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Génie) circuler sourdement parmi

ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de

ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à

l’ange des ténèbres.

Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion

produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.

* * * * *

Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des

Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur

invulnérabilité.

L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur

lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des

étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le

coup ne partait pas.

Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le

Marabout en avait habilement bouché la lumière.

Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer

un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût

supérieur. J’avais mon affaire pour cela.

J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre

invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de

m’atteindre.

J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer

depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes

expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer

par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes,

clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la

rampe, et une fois arrivé me dit en français:

--Moi, je veux te tuer.

Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de

l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète,

qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais

affaire à un Marabout.

--Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son

accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le

serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.

Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui

présentai.

--Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune

préparation.

L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en

recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien

communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans

tous ses détails:

--Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.

--Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de

poudre et une bourre par dessus.

--C’est fait.

--Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin

de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant

d’une seconde bourre.

--C’est fait.

--Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup

partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer

ainsi, quoique je t’y autorise?

--Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.

Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me

plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.

--Vise droit au cœur, lui criai-je.

Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.

Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.

J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.

Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que

dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes

spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se

regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où

diable nous sommes-nous fourrés?

Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies.

Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point

perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il

s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne

voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute

d’avoir là un incomparable talisman.

Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un

Arabe.

A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une

vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume,

consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans

doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de

moi.

Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui

montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et

parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de

monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par

le haut.

Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon

domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons

jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout....

L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!

Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.

Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que,

poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties

de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un

sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux

portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au

trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la

salle.

Vainement l’un d’eux, le _Caïd_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses

collègues, cherche à les retenir par ces paroles:

Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos

coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce

qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!

Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le

courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des

fuyards.

Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine

avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à

face avec le _Maure ressuscité_.

Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte,

on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve

rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.

Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de

chose près les mêmes effets que la première.

Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui

approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire

comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une

adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme _prestidigitation_,

et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.

Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par

la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux

et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de

venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le

voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me

donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire

aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.

* * * * *

Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque

je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait

de me rendre à midi précis, _heure militaire_.

Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de

midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais

annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.

--Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air

quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.

Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de

traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange

tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs

arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans

l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au

milieu d’eux.

--_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une

voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur,

selon l’usage arabe.

Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de

corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite

par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec

lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.

En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans

la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les

Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.

Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également

offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un

mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon

ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié

connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se

doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.

--Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire

contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi

vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la

jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite

plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre

ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.

Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du

groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne,

car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut

considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche;

bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher

la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou

pour le Diable en personne.

Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie;

on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette

gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.

Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme

pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de

calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques

exécutées à la main.

Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans

lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne

connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie

musulmane.

Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu

et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et

dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent

été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les

empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le

présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:

--A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à

toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration

que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait

de me lire en langue arabe, il ajouta:

--Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la

nacre à celui qui possède la perle?

J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce

émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si

vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai

pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.

Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie,

mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur

veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.

Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me

trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis

m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de

le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.

Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse,

telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:

«Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à

la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 59 / 104 题